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Full text of "L'Italie des Italiens"

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L'ITALIE 



DES ITALIENS 



PUEMIÈRE PARTIE 



ITAIilE DU IV^nii 



PARIS. — IMP. SI\I0JI RAÇOM ET COUP., RUE D'eRFUHTII, 1. 



L'ITALIE 

DES 

ITALIENS 

M"" LOUISE COLET 



PHEHIËnE PAIITIE 
ITALIE DU N«RB 



PARIS 

K. DÊNTU, ÉDITKUR 



i863 

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L ITALIE 



DES ITALIENS 



Les trois premiers mois de Tannée 1859 se passèrent, l'on s'en 
souvient, dans une grande attente. On sentait bien toujours en 
France cette espèce de torpeur politique qui, depuis le coup d'État, 
pesait sur les esprits; les signes du mouvement et de Factivité mo- 
rale qui sont la vie des nations, ne se trahissaient point encore à 
rintérieur; mais tous ceux qui aimaient l'Italie voyaient poindre 
avec joie sur celte terre de la lumière et du beau les lueurs d'un 
de ces grands orages bienfaisants qui assainissent les âmes et sont 
nux sociétés engourdies ce que sont les pluies fécondes à un sol 
d. sséché et stérile. Ceux à qui les jouissances de la fortune surtî- 
sent, ceux qui aiment la quiétude molle et pesante du foyer et du 
clocher, ceux qui s'épatent dans une existence somnolente jusqu'au 
sommeil de la mort, qui pour nous est un réveil, une marche rx)l- 
lective ascendante, tandis qu'il n'est pour eux qu'un repos éternel, 
égoïste et froid; ceux-lîi, effrayés et irrités qu'on les troublât dans la 
béatitude de la matière, crièrent à la Révolution ! à la Révolution, 
qui, comprimée au-dedans, viendrait du dehors, d'autant plus 
fcrte et d'autant plus redoutable qu'elle revêtirait les attributs de 
la justice de tout un peuple revendiquant sa nationahté et son in- 
dépendance^ 

On n'a pas oublié ce qui se produisit alors dans ce que j'appel- 

l 



2 L'ITALIE DES ITALIENS. 

lerai la partie inerte de la France, qui pèse, et s'en flatte, de toute 
sa force d'inaction sur i'ànie du pays. 

Dirigée. par la main occulte et endormeuse du clergé organisant 
(si ce mot peut s'appliquer à ce qui proteste contre le mouvement 
des êtres inspiré par Dieu même), organisant, dis-je, nue résistance 
torpide dans les Conseils généraux des départements, cette partie 
opaque de la nation décréta le danger de la guerre d'Italie, supplia 
le pouvoir de se river à elle qui, en définitive, représentait le nom- 
bre, les intérêts visibles de la France, et de rester spectateur indif- 
férent des événements qui allaient s'accomplir. 

On doit rendre justice au pouvoir, et ce sera sa page la plus glo- 
rieuse dans riiistoire : par instinct ou par conviction, il se dégagea 
des bandelettes mortuaires dont les assoupis et les satisfaits pré- 
tendaient l'envelopper ; il se souvint du cœur et du cerveau de la 
France, Tesprit généreux de Paris remporta sur l'inertie intéressée 
des départements, et ce fut là un des signes éclatants de la vraie 
moralité et de la grandeur de la centralisation où la tête pensante 
et clairvoyante du pays triomphera toujours en dernier ressort du 
corps aveugle qui résiste. Ce qui se passe en ce moment dans les 
Étals-Unis d'Amérique prouve surabondamment ce qu'il y a de 
vicieux dans lepacle transitoire d'une Confédération et la supério- 
rité qu'a sur elle un État impérieusement dirigé par un grand 
centre. Vers ce centre affluent l'intelligence, l'honneur, l'idéal qui 
se dégagent de toules les parties du corps social ; c'est ce qui com- 
pose l'âme forte de la patrie, àmeque les intérêts malériels peuvent 
obscurcir un moment, mais qu'on ne saurait ni faire plier, ni avilir. 

Le grand Alexandre Manzoni me disait un jour : « En Franc»», 
votre puissante unilé et votre énergique centralisation vous ont 
permis de faire en politique, depuis soixante ans, toutes les folies 
imaginables; n'importe, la France sort toujours triomphante de ce 
qui aurîiit perdu sans retour une nation morcelée, et, malgré les 
plus iniprudentis coups de tête, elle se retrouve toujours sur ses 
pieds. » 

Donc, dans, la décision de la guerre d'Italie, malgré l'opposition 
des Conseils généraux et celle des divers corps de TËtat qui, depuis 
le Deux Décembre, semblent avoir pris pour tâche d'immobiliser 
le pouvoir au lieu de le pousser en avant, la tête de la France l'em- 
porta; le pouvoir con:prit que là était la force vitale sur laquelle il 
devait sappuyer. Jusqu'au dernier moment les intérêts prulestè- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 5 

rent ; il y eut autour même du pouvoir une panique qui menaçait 
d'enchaîner son action el de faire rentrer dans le fourreau l'épée 
généreuse à moitié tirée. C'était commeun effroi de la gloire, une 
résistance à la justice dont Tàme du pays s*étonna. H avait été 
défendu aux journaux de prêcher l'insurrection à Tltalie frémis- 
sante et même d'encourager au début ses héroïques efforts; il n'y 
eut pas jusqu'à la voix des poètes, traités d'ordinaire de rêveurs, 
et ù qui, partant, un peu plus de liberté est permise, qui ne dût 
jusqu'à l'heure décisive rester muette et comprimée. Je me sou- 
viens, à ce propos, qu'ayant ccritau commencement de mars (1859) 
un Dithyrambe sur la grande émotion du moment, j'eus occasion 
de le communiquer au ministre de l'intérieur, qui me dit : « Ceci 
est un appel au soulèvement de l'Italie, dont je ne permettrai pas 
la publication dans les journaux français *. » 

* Je donne ici ces vers pour ceux qui aiment encore la poésie : 

L'ITALIE 

Sous un ciel alourdi quand le Vésuve fume, 
Quand grondent dans ses flancs des bruits avant-coureurs, 
La terre où va jaillir le volcan qui s'allume, 
Tressaille aux alentours de soudaines terreurs. 

La campagne bondit, et la lave ruisselle, 

Du cratère béant le feu vomit la mort, 

La cendre ensevelit cette plage si belle, 

C'est un chaos.... un jour, pourtant, la vie en sort. 

Nouvelle et radieuse elle en sort embellie. 
Superbe de jeunesse et de i'écondilé ; 
Ainsi tu sortiras, magnanime Italie, 
Des laves de la liberté! 

Ne les étouffe plus ces laves vengeresses, 
Dont les flots sont rougis du satrg de tes enfants, 
Elles engloutiront, afin que tu renaisses. 
Tous tes despotes triomphants! 

Le voilà! le voilà qui monte 
Le feu du volcan souterrain ! 
« Tout un peuple sort de la honte 

Au bruit du glorieux airain. 

Ce n'est pas le canon d'alarmes : 
Des Alpes au détroit lointain. 
C'est le Piémont qui crie : Aux armes! 
Aux armes le Napolitain ! 



4 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Ces vers furent publiés, vers le milieu du mois de mars, dans les 
journaux de Nice; je les lus, à celle époque, à notre grand orateur, 
M. Jules Pavre, qui me dit : « Votre prophétie s'accomplira ; Tltalie 

Aux armes l'enfant de Venise ^ 

Qu'enflamme l*esprit de IManin! 
Florence, Parme, Ancône, l'ise, 
Brisez un despotisme nain ! 

Aux armes l'opprimé de Rome! 
Aux armes le flis de Milan ! 
Levez-vous et, comme un seul homme, 
Ka^ez qu'un but et qu'un élan. 

Emman«el à l'avant-garde 
Vous appelle et' vous tend la main 
Marchez ! la France vous regarde 
Et combattra pour vous demain. 

Aéveille, peuple magnanime, 
La voix des antiques échos, 
En toi l'on a vu la victime, 
Montre désormais le héros! 

Fais qu'à l'éclair de ton épée 
Les grands guerriers des anciens temps. 
César, Germanicus, Pompée, 
Reconnaissent leurs combattants. 

Que la poussière de tes pères 
Te pénétre de leurs vertus, 
Et songe, si tu désespères, 
A l'exemple de Spartacus! 

Courage donc ! change en décombres 
Citadelles, forts et remparts : 
Ne vois-tu pas planer ces ombres 
Qui précèdent les étendards? 

Elles se lèvent éclatantes 
Après le supplice d'un jour; 
De leurs poitrines palpitantes 
Sort leur cri d'immortel amour : 

« Italie!... • - . 

spectres sublimes, 
Vous accourez sons les drapeaux 
Pour attester l'horreur des crimes 
De vos imphcables bourreaux. 

Qui donc les comptera, ces ombres innombrables? 
Ils marchent les premiers, les martyrs lamentables; , 
Que l'enfer du Spielberir a torturés vingt ans. 
Confalonieri, te voilà fler et grave! 



L'ITALIE DES ITALIENS. 5 

sera. Malgré les dénégalioiis des journaux cl des actes diploma- 
tiques, la guerre d'Italie est résolue dans la pensée de rÈmpercur; 
ses souvenirs de jeunesse, ses premières luttes, son amour dévoué . 

Et toi, doux Pellico, génie humble et suave, 
Invoquant Dieu, tu dis les forraits de ce temps. 

Tuis viennent, le front haut et la face sereine, 
Les grands suppliciés des gibets de Mndéne ! 
Leur groupe radieux du cercueil est sorti ; 
A leur tête debout et la démarche ^altiére, 
Portant encore au cou la corde meurtrière, 
S'avance Venolti ! 

Héroïques vaincus dont on brisa le sabre. 
Appelant au combat les fils de la Calubre, 
Voici les Bandiera, qu'Homère aurait chantés! 
Jumeaux de gloire, hélas ! la mitraille les fï'appe. 
Hais au prince bourreau leur âme fiére échappe; 
Et les voilà ressuscites ! 

' Comme pour Tennoblir et lui donner une âme, 
Pans toute cause sainte on rencontre une femme; 
Voyez ce spectre armé, cœur tendre, front hardi; 
U faut une héroïne à cette grande guerre, 
Et l'épouse fidèle accourt comme naguère 
Aux côtés de Garibaldi ! 

Tous les soldats vivants font cortège à ces ombres. 
Ce jour de délivrance «efface leurs jours sombres. 
Désormais la torture est pour leurs meurtriers ; 
L'apothéose enfin succède à leur martyre, 
Un poêle les guide aux accoitls de la lyre : 
C'est Byron ! son génie éclate en chants guciTiers! 

Longtemps il espéra pouvoir briser ta chaîne, 
Italie! et pensif dans les murs de Ravenne, 
11 souffrait des douleurs dont il te vit souffrir. 
Comme un fils il l'aima d'une mâle tendresse, 
Il ne te dit adieu que pour ta sœur la Grèce, 
Qui si jeune le vit mourir. 

Mais il revient au cri de guerre 
De tous tes enfants valeureux ! 
>a voix fait honte à l'Angleterre 
Qui ne se lève pas pour eux ! 

Sa voix tonne et montre la route 
A tes bataillons courageux. 
L'armée ennemie en déroute 
Repasse tes sommets neigeux! 

Sa voix est celle d'un prophète- •* 

Oui prédit tes nouveaux deslins, 

1, 



C L'ITALIE DES ITALIENS. 

pour celte terre si belle, qu'on ne jsaurail oublier, parlent en lui; 
Tâme de son frère Tinspire, et même, du crime affreux d'Orsini» 
s'est dégagé un souille -caché qui pousse l'Empereur en avant. » 

Et qui recopronne ta tète 
Des antiques rayons éteints. 

Tu te reléyes forte et grande 
Dans ton imposante unité, 
Et le roi fler qui te commande 
Kst l'appui de ta liberté. 

D'un bout à l'autre alors de cette terre aimée, 
Toute une nation heureuse et transformée 
Porte sur le pavois Victor-Emmanuel : 
Et superbe au sortir des luîtes héroïques, 
L'Italie apparaît ainsi qu'aux temps antiques 
Un iraste empire élu du ciel ! 

C'est encor ce foyer des lumières sereines, 
Ame de l'Orient, qu'elle reçut d'Athènes, 
Génie, amour, beauté, revivent sur ces bords; 
Les splendeurs dont le monde allait perdre l'essence. 
Rayonnent au réveil de cette renaissance, 
Et l'art leur rend un corps ! 

C'est la musique et la peinture, 
La poésie et la sculpture, 
Proclamant l'idéal vainqueur: ^ 
Et relevant leur tête altiére, 
Sur le culte de la matière, 
Qui des peuples rongeait le cœuri 

• 

Germe du beau, flamme féconde, 
C'est le tressaillement du monde; 
C'est l'amour sortant de la mort. 
Et raillant les faux hyménées 
Où les jeunesses profanées 
Vendent leur âme sans remord. 

C'est le hardi patriotisme 
Faisant honte au lâche égoïsme. 
Qui tremble sur ses sacs d'argent ; 
C'est l'enthousiasme qui vibre 
Et qui répand un souffle libre 
Dans l'air qui va se dégageant. 

Debout donc, fille de l'aurore. 
Au monde qui se décolore, 
llends sa vigueur et son orgueil ; 
Chasse, ô lumineuse Italie ! 
Cette opaque mélancolie 
Qui pèse sur la terre en deuil! 



L'ITALIE DES ITALIENS. 7 

Ces paroles avaient été prononcées dans les derniers jours de mars 
et un mois plus lard (le 29 avril) les premiers bataillons de Tarmée 
française se mettaient en marche pour franchir les Alpes. Le 
10 mai, TËmpereur partait lui-même en tête de nos formidables 
colonnes qui se déroulèrent bientôt jusqu'aux plaines du Tessin. 
Ce.qui se passa ce jour-Ià dans Tâme de la France, qui donc a pu 
Toublier? Qui oserait nier Télan spontané et le ravissement qui 
éclatèrent tout à coup dans Paris? Qui n'entend encore Téçho des 
vivat du peuple, quand passa son chef inspiré? Ce jour-là, la tête 
de la Frauce fut radieuse, et sa voix dit au pouvoir : « C'est bien, 
tu m'as comprise et relevée ! » Dans la foule, c'était la joie de la 
gloire et aussi T-instinctive appréciation de la' justice d'une cause 
sainte que nos armes allaient soutenir. Dans les penseurs et les 
poètes, dans ceux qui ne flattent jamais, mais qui ont l'impartialité 
des principes, ce fut l'assentiment sincère d'une décision intrépide 
qui répandait tout à coup sur la France un souffle libre et lumi- 
neux. 

Quelle fête héroïque! quel tressaillement d'orgueil dans les 
cœurs qui se réveillèrent ce jour-là à la vie politique et guerrié re 
Tous les sentiments enthousiastes, comprimés depuis la révolu- 
tion de Février, rayonnaient, visibles sur tous les fronts. Ce fut 
une magnifique espérance; et, après deux ans révolus, à l'heure 
où j'écris ces lignes, qui donc voudrait renoncer à ce qu'elle a 
produit? 

Je ne raconterai pas ici nos victoires, le souvenir récent en est 
resté radieux dans tous les esprits ; les canons des Invalides sont 
encore chauds des vibrations qui répondaient en ces jours d'émo- 
tions patriotiques au retentissement lointain des canons de Mngenta 
et de Solferino; chaque pas dans la gloire qui conquérait l'indépen- 
dance d'un peuple frère semblait au peuple de Paris un pas vers la 
liberté. On se parlait par groupes de la France qui triomphait et de 
l'Italie qui allait revivre; les affaires publiques n'étaient plus re- , 
tranchées derrière le pouvoir; elles étaient redevenues l'occupation 
de tous. De là, une sorte d'animation vivifiante et salutaire dont 
s'alarmèrent, nous osons le dire, les conseillers timides du pou- 
voir. On a cherché et l'on cherche encore les motifs secrets qui 
déterminèrent si brusquement la paix de Villafranca. Un de ces 
motifs, celui qu'à distance on fit peser le plus sur l'esprit de l'Em. 
pereur, fut, de la pprt des grands corps de l'État, la crainte inju- 



8 I/ITALIE DES ITALIENS. 

rieuse et puérile des battements du cœur de la France. Ce cœur 
avait tressailli noblement, sans écarts, sans licence; hâtons-nous 
de le ramener au sommeil, se dirent les endormeurs effrayés. 

On ne peut nier que le canon qui gronda tout à coup la paix, le 
11 juillet, laissa la foule interdite et pensive. « Quoi! si tôt fuii! 
murmurait-elle, si tôt éclipsé le magnifique spectacle d'une protec- 
tion Jiéroîque et d'une confraternité victorieuse! » 

On se rappelle aussi que malgré les magniticences fabulefUses, 
les arcs de triomphe, les faisceaux d'armes, les tentures, les cou- 
ronnes de fleurs, les fanfares, les drapeaux flottant au vent sur 
tous les monuments ^et à toutes les fenêtres; que malgré Taffluence 
empressée des provinces, malgré la foule énorme des curieux rem^ 
plissant les rues, les boulevards, et couvrant les toitures, malgré' 
i'ettet inouï du cirque immense de la place Vendôme, où, à Fimi- 
tation du Golisée de Rome, des milliers de spectateurs étaient assis 
pour contempler le défilé de notre armée victorieuse, durant toute 
la journée du 14 août, par un ciel éclatant, rappelant aux soldats le 
ciel lieu qui brillait sur leurs dernières batailles; on se rappelle, 
dis-je, que Tadmiration tranquille, la sympathie contenue et le 
contentement mesuré qui saluèrent ce jour-là lé pouvoir, n'avaietit 
rien dé comparable avec Tenthousiasme, la vibration frénétique et 
les cris joyeux et unanimes qui lacclamérent au jour du départ. La 
foule ne se rendait pas bien compte du malaise qu'elle éprouvait, 
mais elle sentait, en voyant passer nos trou[)es, que la délivrance 
de l'Italie n'avait pas été complète et que nos victoires de la veille 
n'étaient pas une revanche absolue des humiliations que nous avait 
imposées l'Autriche en 1815. Ceux dont l'impression était plus rai- 
sonnée furent tristes de voir trop vile l'âme de la France rejetée 
dans rinaction, de sentir Venise, sur laquelle pleurait toujours 
l'ombre de Manin, rester Tesclave de Tennemi que nous avions 
vaincu, et d'entendre l'Italie déçue retomber dans le doute de sa 
destinée. N'était-elle donc pas digne de former une nation libre et 
forte? Ne s'était-elle pas rachetée par assez de catastrophes et assez 
de martyrs? Allait-elle s'édifier enfm, ou devait-elle se dissoudra 
encore au souffle de l'étranger? 

J'aimais depuis mon enfance l'Italie comme une poétique patrie 
dont la langue m'avait bercée, dont la mer bleue et le ciel étince- 
lant avaient été le ravissement de mes premiers regards; je ne 
voulus pas croire à cette éclipse nouvelle qui, disait-on, allait 



I/ITALIE DES ITALIENS. 9 

s*élendre sur elle le jour où le dernier soldat français aurait re- 
passé les Alpes. Je me disais : a Ils sauront soufTrir et mourir: ils 
feront un faisceau de leur volonté, de leur intelligence, de leurs 
corps; ils seront désormais la gloire du monde et non sa risée. » ^ 

J'exprimai hautement cette conviction et cette espérance, dans 
un dîner, à Fleury, chez une femme * aimable et intelligeiite qui 
m'avait réunie à quelques généraux et ofOciers français revenus la 
veille d'Itahe. Ils parlèrent du peuple que nous avions secouru 
avec un dédain et une légèreté d'observalion qui m'efTarouchè- 
rent; ils s'étonnaient qu'une nation morcelée depuis tant de siècles 
n'eût pas une grande armée disciplinée; ils raillaient des hommes 
enchaînés depuis si longtemps par tous les despotismes de* ne 
pas montrer notre élan et nos turbulences; ils calomniaient 
jusqu'à leur courage renaissant, puis se plaignaient de leur ingra- 
titude. 

« Si vous avez parlé devant eux de la sorte, m'écriai-je, comment 
voulez-vous qu'ils vous remercient? Ne sentez-vous pas que le mé- 
pris de celui qui oblige corrompt et attriste le bienfîut? » 

Une jeune et belle Sicilienne, nouvellement mariée à l'un des 
officiers français à qui j'avais répondu ces paroles, me serra la 
main avec effusion : 

« Mes frères sauront mourir pour leur pays, » me dit-elle; et, 
en effet, je trouvai plus tard dans l'armée de Garibaldi le frère aîné 
de cette ravissante personne. * 

Aller juger par moi-même de la résurrection de l'Italie, de cette 
Italie qui protesta toujours contre la mort par la perpétuité de son 
génie et de sa beauté ; par ses artistes,, ses maestri, ses poètes, 
ses savants, ses inventeurs; par l'imagination populaire, l'habileté 
de ses ouvriers, la voix ineffable de ses chanteurs, par toutes les 
gammes de l'intelligence et entin par cette supériorité de type hu- 
main qui frappe les cœurs et les sens de la même surprise admi- 
rative que produit, dans le musée du Vatican, l'apparition des 
sublimes statues de l'antiquité ; parcourir les villes historiques, les 
paysages, les ruines que je n'avais vus jusque-là qu'en rêve, ce fui, 
après la campagne d'Italie, le désir le plus impérieux de mon 
esprit. Pour pouvoir accomplir ce dessein, je subis la glèbe d'un tra- 
vail, sans trêve durant plusieurs mois; j'écrivis fiévreusement un 

*" Madame Ernesline Panckoucke, roorlc il y a quelques mois. 



10 L'ITALIE DES ITALIENS. 

livre, et, le lendemain du jour où il fut publié, je partis pour la 
terre du soleil et de la liberté. 



H 



C'était le 15 octobre 1859; les brumes de 1 automne commen- 
çaient à envelopper Paris; la teinte grise de Tatmosphère semblait 
s étendre sur les âmes; la ville affairée avait repris son immobilité 
morale et politique; pas une pulsation, pas un cri où se trahît le 
cœur de la France ; les hommes de Bourse et les industriels avaient 
reconquis leur importance un instant éclipsée, et leur sérénité un 
moment troublée. Que sentir et qu'observer sous cet écrasement de 
la matière, où s'aplatit l'esprit depuis tant d'années ? En marche ! 
en marche, poëte ! et souviens-toi toujours que le pain du corps est 
insuffisant pour te nourrir, qu'un abri pour ta tête n'éloigne pas 
les insomnies de l'idéal et que les vêtements de soie qui pourraient 
te vêtir ne sont pas k beauté. Va donc, pauvre et incertain du jour 
qui suit; mais, va! les pèlerins de l'imagination ont, de nos jours, 
plus de persévérance et d'ardeur que les pèlerins religieux d'autre- 
fois; le dénûment ne les effraye point. 

Je quittai Paris le cceur léger et joyeux ; la chaleur, la lumière 
et Tenthousiasme étaient en avant; j'y courais à toute vapeur et je 
laissai derrière moi le froid de l'hiver qui approchait et la monotonie 
du rouage d'un monde connu; mon regard, heureux. et rajeuni, 
butinait sur la route les tableaux fuyants qui me plaisaient et les 
fragments de paysages qui réveillaient tout à coup des souvenirs : 
à Melun, je devinai à travers les arbres le château de Fouquet, ce 
même château où a souffert, pleuré et aimé la tragique duchesse 
de Praslin ; je songeais aux lettres si émouvantes qu'écrivait là 
celte pauvre assassinée; lettres où Tamour déborde, où le cœur 
brûle comme dans une page de sainte Thérèse ; lettres que les 
salons de Paris ont raillées en condamnant l'auteur, la grande et 
noble victime, par ce mot qui caractérise si bien l'esprit du temps : 
« Elleétail ennuyeuse!.... » S'amuser! voilà le mot d'ordre que 
jettent aux femmes, esclaves de la misère et de la vanité, ces puérils 



L'ITALIE DES ITALIENS. 11 

viveurs et ces roués efflanqués. S'amuser! cette prétentiou systé- 
liialique à un divertissement imposé d*avance, conduit n coup sûr 
à la contorsion de la joie, à l'essoufflement de Tesprit. 

Une bouffée d'air vivifiant chassa de mon cœur ce dernier écho 
parisien ; les grands arbres d'un bois centenaire ombragent la loco- 
motive, qui vole ; c'est la forêt de Fontainebleau que nous traver- 
sons. Je pense à Alfred de Musset qui, jeune et aimant» a parcouru 
ces avenues sombres ; comme elles sont vivaces et vertes malgré 
l'automne! La vieillesse des arbres raille notre vie d'un moment. 
Que de générations ils voient passer, ces vieux témoins de la terre ! 

A Montereau, au pied de ce tertre vert et dans celle étroite et 
fraîche vallée où le fleuve serpente, une bataille désastreuse se ra- 
nime tout à coup ; la te^re verdoie sur les os des morts, mais ils 
sont là ces os de héros ; creusez un peu le sol, vous les trouverez 
encore mêlés aux cailloux du sable de la Seine. 

Au-dessus d'un rideaii de p(^upliers, bruissant sur le fond d'un 
nuage qui s'éclaircit, svelte, dentelée, aérienne, voici la belle 
cathédrale de Sens! Aux siècles où l'on croyait, on faisait de ces 
cliefs-d' œuvre ailés comme la prière; esquisses, fleurs de pierre 
qui s'épanouissaient dans le ciel comme la foi. 

Plutôt que de courir les libraires et'les journaux de Paris ne 
serait-il pas bien doux d'être paysanne, de faner Therbe de ce pré 
ou de garder les vaches sous ce beau groufîe d'arbres? Joigny, riant 
au pied d'une colline verte, m'envoie en passant cette idée. 

On pense à toute vapeur dans cette course véloce de Paris à Lyon 
et, comme on franchit d'un bond montagnes et vallées, la pensée 
franchit le temps d'un coup d'aile et fait rebondir les années enfouies 
dans l'oubli. G était il y a vingt-cinq ans ; la diligence après avoir 
gravi, essoufflée, une montée célèbre, la montée de Tonnerre, s'ar- 
rêta là, devant celle auberge fermée dont les cheminées fumaient; 
elles fumaient de tons les fourneaux de la vaste cuisine embrasée; 
le cuisinier afl*airé, son bonnet de colon sur l'oreille, son tablier 
blanc retroussé, son grand couteau reluisant pendu à la hanche, 
gourmandaitses marmitons. L'hôtelier, souriant su r« sa porte, faisait 
accueil aux voyageurs alTamés. ~ La table était dressée dans la 
salle à manger décorée de gravures naïvts, toutes les amours célè- 
bres pas ées à l'état de légendes étaient là. Qui donc s'en souciai!, 
qui (îoimait une pensée à ces belles héroïnes si grote^quement repro- 
duites : chacun prenait pkce et dévorait en hâte l'invariable diner 



12 L'ITALIE DES ITALIENS.* 

du Lion d'or : côtelettes, fricandeaux, dindons rôtis, crème au 
c^r^in^l* Bientôt le fouet du postillon claquait sous les fenêtres de 
la salle, précipitant, comme il faisait de ses chevaux; l'appétit des 
voyageurs : < Allons, en route, messieurs et mesdames, s'écriait 
d'une voix affable le conducteur ; c'est notre dernière journée, 
nous touchons à Paris !» Je me souviens qu'à ce mot magique 
Paris ! Paris, l'inconnu superbe, le mirage éblouissant de tout pro- 
vincial qui rêve , je m'élançai une des premières pour remonter en 
voiture; une vieille, accroupie, filait au rouet, dans un corridor 
attenant à la salle à manger. Sans le vouloir je la touchai et la 
heurtai presque en passant : « Oh ! oh 1 ma petite dame, me dit-elle, 
en relevant sa tête blanchie, vous êtes bien pressée de partir pour 
ce Paris d'où l'on ne revient pas. — Que dites-vous donc là, » repli- 
quai-je, en m'arrêlant tout à coup, frappée par ces singulières 
paroles. Elle fixa sur moi ses yetix éteints où je vis quelques lar- 
mes : (( Elle s'en alla aussi, reprit-elle, un jour de grand froid com- 
me celui-ci, elle monta là, ea diligence, ma pauvre fille! elle se 
rendait en condition à Paris ; elle n'est jamais revenue, elle est 
morte de misère et d'amour, m'a-t-on dit, voilà vingt ans, et chaque 
jour, quand la voilure part, je crois la voir grimper joyeuse, auprès 
du conducteur, comme si s'était hier. » — Je tendis la main à la 
pauvre vieille pour qui le départ quotidien de cette diligence était, 
chaque jour, à la même heure, un renouvellement de douleur. 
C'était la régularité implacable d'une machine insoucieuse dé ce 
qu'elle écrase et fait souffrir. La vieille, sans me regarder au visage, 
arracha brusquement le gant qui couvrait ma main et en examina 
un moment les lignes: « Vous en reviendrez, vous, me dit-elle, 
mais avec quelque chose de mort, quelque chose... laissez-moi 
donc voir; » ajouta-elle, voulant reprendre ma main que j'avais'reti- 
rée à la voix du conducteur qui m'appelait par mon nom. Au mo- 
ment où la voiture m'emporta, je vis la vieille penchée à une fenêtre 
qui me saluait de sa main ridée et me criait encore d'une voix 
funèbre: « Vous en reviendrez, mais avec quelque chose de morl !.. » 
Lorsque la locomotive passa rapide devant l'auberge de Tonnerre, 
qui se dressait à gauche un peu plus loin, je reconnus la fenêtre où 
s'était penchée la vieille, et, à vingt-cinq ans de distance, l'écho de 
ses paroles siffla comme une balle qui aurait fendu l'air; le soleil 
s'était voilé. Nous traversions un paysage morne, coupé de vigno- 
bles et de prairies; j'étais seule dans le wagon, regardant machina- 



L'ITALIE DBS ITALIENS. 15 

lement In campagne monotone. L'excès de la rêverie finit par 
engourdir la pensée ; elle retombe sur le cœur de tout le poids des 
tristesses qu'elle a -soulevées. 

Une grande ville apparut à Thorizon, c'était Dijon avec ses souve- 
nirs et ses monuments du moyen âge. 

D^ageons-nous de nous-mêmes, me dis-je, et pour valoir quelque 
chose, selon la belle expression de mon ami Bubinet, t participons 
à Tâme universelle ! » — Vivons de la vie historique des peuples 
évanouis, des découvertes de la science, des beautés de l'art, des 
enchantements de la nature; vivons des sentiments collectifs qui 
remuent les multitudes, de Tenthousicisme, du patriotisme, des élans 
irréfléchis du dévouement, de ce grand foyer fécond et éternel où 
se trempent les êtres. Qu'importent à l'immensité sereine du Tout, 
les joies et les souffrances personnelles? 

A Dijon je trouvai, au débarcadère, une de mes meilleures amies, 
madame Blum * et sa charmante fille ; leurs bons sourires et 
leurs regards aimants fêtèrent ma bienvenue. Nous visitâmes en- 
semble le vieux palais des ducs de Bourgogne; les belles tombes 
aux bas-reliefs d'ivoire des trois ducs qui furent l'incessante inquié- 
tude de Louis XI, sont là réunies, vides de leur poussière humaine, 
h laquelle l'art a survécu; les moines encapuchonnés des sculptures 
semblaient prier encore sur ces âmes allières, pour qui les morts 
sanglantes furent un jeu ; à côté des tombeaux sont les portraits 
vivants: trois gravures superbes de Philippe le Bon, de Charles le 
Téméraire et de Philippe le Hardi : grands traits, yeux éclatants, nez 
saillant et arqué, tête coiffée d'un bonnet à la Louis XI, qui donne 
à ces portraits une ressemblance assez frappante avec ceux de ce roi. 
Il y a toujours, entre les figures historiques d'un siècle une cer- 
taine analogie due à la similitude du costume et, plus encore, 
aux passions identiques qui donnent à la physionomie la même 
empreinte. 

J'admirai, dans celle salle des tombeaux et des portraits, trois 
splendides diptyques en vermeil, dont les figurines sont d'une 
ciselure délicate et expressive que Sansovino aurait signée. Le plus 
beau des trois diptyques représente l'ensevelissement du Christ; 
les têtes coloriées des saintes femmes sont empreintes d'txtasc et 
de douleur. 

' Qui, sous le nom de Tullic Noneuse, a publié un touchant roman. 

2 



U L'ITALIE DES ITALIENS. 

Le lendemain je parcourus le grand parc, qui est aujourd'iiui la 
promenade publique de Dijon ; ces platanes séculaires ont vu passer 
le grand Gondé. Je visitai ensuite Fancien couvent desGharlreux, 
.transformé en hospice des aliénés ; 1^ fous tranquilles erraient 
sous Tes allées ombreuses ou traversaient en chantant les parterres 
de fleurs. C'est là qu'est le puits de Moïse^ travail merveilleux du 
quinzième siècle. Les Hgures des prophètes de grandeur naturelle 
sont sculptées sur une sorte de chapiteai^ colossal, qui forme le cou- 
ronnement de la citerne immense ; des anges couverts de tuniques 
et dont les ailes déployées se touchent et se joignent par le bout, 
décrivent la corniche de ce chapiteau. 

Ce même jour, à deux heures, je quittai Dijon attendrie et heu- 
reuse des adieux affectueux qui m'accompagnaient. La locomotive 
rugit et m'emporta ; je vis un moment des mouchoirs s'agiter, 
j'entendis encore des voix émues me crier: « Revenez vile! » puis je 
me retrouvai seule, lancée à travers la campagne de la Bourgogne. 
£n approchant de Mâcon, les beaux pâturages où paissaient les 
vaches, me rappelèrent la Hollande: bientôt Lyon m'apparut aux 
lueurs du crépuscule. Je rasai la silhouette de la Croix-Rousse, et 
je crus voir dans la brume la figure souriante de ma grand'mère 
me regarder en passant. Je ranimai cette jolie vieille (mère de mon 
père) qui, à l'ombre d'un jardin toujours en fleurs, avait une 
petite maison dans ce grand faubourg de Lyon. Je me souvenais de 
ses caresses et des douces flatteries qu'elle prodiguait à mon ima- 
gination naissante. Elle avait la passion des romans; elle en lisait 
chaque jour un nouveau; tous les romans de TEmpire et delà Restau- 
ration y passèrent. Assise dans un grand fauteuil sous sa tonnelle, 
s'accoudant sUr la margelle d'un puils tapissé de clématites, elle 
lisait sans lunettes, et ses yeux vifs pclillaient de tout l'éclat de la 
jeunesse. Souvent elle me prêtait le volume qu'elle avait achevé de 
lire et, assise à ses .pieds sur un tabouret, je dévorais ces page» 
émouvantes dont nous causions ensuite ensemble. Elle disait à ma 
mère qui s'opposait parfois à ces lectures: « Laissez-donc ces belles 
fictions entrer dans son esprit: elles le détourneront des réalités 
mauvaises. » 

Lyon me parut transformé, ce n'était plus mon vieux Lyon 
boueux et noir ; une vaste rue, la rue Impériale, traverse aujour- 
d'hui toute la ville, le gaz qui féclaire combat les ténèbres du ciel 
obscurci; il pleut et l'ait IVoid. Le lendemain malin Je quille Lyon 



L'ITALIE DES ITALIENS. 



15 



encore endormi dans son linceul de brouillard ; je traverse Vienne, 
la ville noire; puis Monlélimart, que la Drôme entoure d'une cein- 
ture d'argent. Une pluie line continue à tomber, le paysage devient 
grandiose : je distingue le cours du Rliônerà la vapeur blanche qui 
flotte au-dessus de Teau ; le fleuve coule au pied des grandes roches 
bleuâtres ; enfin le soleil éclate et anime toute la campagne, coupée 
de plaines vertes et de montagnes lumineuses. Voici les vergers de 
mûriers et d'amandiers qui se déroulent, les collines pittoresques 
qui cachent dans leurs plis les villages et les diàteaux. Déjà les. 
charrues sont traînées par des mulets remplaçant les bœufs, les 
moutons paissent daiis les prairies au lieu des vaches. J'aperçois 
les premiers oliviers, mon coeur s'émeut. Je traverse le Comtat qui 
touche à la Provence où je suis née, je salue Avignon, dominé par 
le château des Papes et par la cathédrale, dont le cloclier vient d'être 
couronné le. matin d'une vierge dorée; on célèbre ce même jour la 
fêle de l'Immaculée Conception. Je penseà rilalie qui, à cette heure, 
se détourne de ses madones pour fêter une vierge virile et guer- 
rière : la Liberté I 

Voici Tarascon et Beaucaire avec leurs bois de saules et leurs châ- 
teaux forts dominant le Rhône; tous mes souvenirs de jeunesse me 
remontent au cœur et je murmure involontairement des vers qui 
en retracent un des plus saisissants* : 

« LE LEGS. 

I 



Un grand pont jeté sur le Khône, 
Au pied d'un gothique donjon,- 
Dnit Deaucaire à Tarascon; 
Nous le traversions chaque automne. 

J'avais quinze ans, le cœur joyeux. 
Nous allions des champs a la ville : 
Les frais atours, le bal futile 
TourbiUonnaient devant mes yeux. 

I 

Sur le pont je passais distraite. 
Suivant quelque songe d'amour 
Ou quelque songe de poète. • 
C'est là que m'apparut un jour 

Debout prés de la première arche. 
Un jeune homme triste et pensif; 
Incertaine était sa démarche, 
Son front pâle, son regard vif: 




1(5 L'ITALIE ILES ITALIENS. 

La locomolive rase en couranl les jardins fleuris. Jusqu'à Arles le 
chemin de fer est bordé de pins et de platanes, on dirait Ta venue 
d'une villa italienne ; les insectes bourdonnent dans des arbustes 
en lïeur massés au pied des arbres. C'est une véritable journée 
d'été. Arles m' apparaît avec ses tours sarrasines, Arles, c'est déjà 
l'Italie, ses Demmes sont aussi belles que les plus belles Romaines; 
d'un type plus délicat et plus fin, elles descendent des Grecs; les 
monuments antiques d'Arles ont la perfection de ceux d'Athènes. 
En entrant dans la ville, j'aperçois devant une maison une jolie Ar- 
tésienne de seize ans qui brode assise sur un banc de pierre, je 
m'arrête émue comme à une apparition ; je crois voir ma fîlle, les 
cheveux cachés sous la coiffe à bandelettes, quoi d'étonnant? Ma 
grand'mère était d'Arles, on l'avait surnommée la Rose de beauté. 

C'est un de mes parents, peiit-neveu de celte belle grand'mère, 
M. Ilonoré Clair, archéologue renommé, qui me donne l'hospilalité. 
Quelle maison élégante et tranquille; elle unit le confort parisien 



Les cheveux de sa tète grêle 
Se hérissaient sous le mistral; 
Flottant autour de son corps frêle 
Son pauvre habit l'habillait mal ; 

11 était laid; j'étais moqueuse; 
11 me regardait tendrement : 
A chaque œillade langoureuse 
Redoublait mon fol enjouement. 

Au front une louge couture 
Lui descendait le long du nez. 
Et dans sa piteuse tournure 
11 boitait les genoux tournés. 

El je riais avec malice 
Au souvenir du malheureux, 
Quand le soir ma grosse nourrice 
Me disait : « C'est votre .amoureux. » 

Durant sept ans, toujours plus pâle, 
Plus éperdu, plus amaigri, 
h'ur le pont, malgré la raiale, 
Jl vint m'atlendre et m'a souri. 

Son âme, à mon âme asservie, 
Comme un esclave m'escortait. 
Qu'était-il? qucUe fut sa vie? 
Je rignore, que m'importait? 



LMTALIE DES ITALIENS. 17 

et la propreté hollandaise. Nous nous asseyons dans ia vaste biblio- 
thèque, nous causons des parents morts qui se sont assis là où 
nous sommes, puis des poètes et des philosophes, cette famille éter- 
nelle de notre esprit. 

Après une heure de' repos je sors avec mon cousin pour visiter 
les ruinés du moyen âge et les monuments de Tantiquité qui sont 
la parure mélancolique de .la vieille cité. Les Aliscamps (le champ 
des tombeaux) m'attirent d*abord; les sarcophages brisés, couverts 
de ronces et de plantes grimpantes, sillonnent toute une plaine : ce 
vaste Campo-Santo s'étendait autrefois jusqu'au Rhône; le tleuve lui 
apportait les morts lointains qui avaient désiré y être ensevelis * ; 
Dante en a parj^é dans son Knfer : 

Si come ad Arli ov* il Rodano stagna 
Fanno i sepoicri tutlo il loco varo. 

La belle chapelle Saint-Honorat s'élève au milieu des tombes; elle 
se détache sur le bleu du ciel, toute resplendissante en ce moment 



On disait que, d'humeur sauvage, 
Cachant au monde ses douleurs, 
Dans un enclos près du rivage 
Il s'était fait l'amant des tleui-s. 

Roses, tubéreuses, jonquilles, 
Étaient, pour son cœur allrislé, 
Autant de fraîches jeunes filles 
Dont il aspirait la beaulé. 



II 

Un jour, seule et dans la tristesse, 
J'appris la mort du délaissé, 
Et le legs que, dans sa' tendresse, 
L'infortunô m'avait laissé : 

C'étaient deux orangers de Gène, 
Dignes de la serre d'un roi. 
Que, durant ses longs jours de peine, 
11 avait cultivés pour moi, 

Afin que, sur ma tête aimé.e, 
Qu'en secret il voulut bénir, 
En tombant, leur pluie embaumée 
Me rappelât son souvenir. 
* M. Roman, artiste artésien, a publié un magnifique album de vues pho- 



1-8 L^TALIE DES ITALIENS. 

de la lumière dorée du soleil qui décline ; comme nous errons à 
travers les pierres tumulaires lisant les inscriptions, regardant les 
blasons et les sculptures, nous voyons venir à nous un beau j^eune 
homme au visage inspiré et souriant : c'est le poëte aimé de la Pro- 
vence que Paris vient d'acclamer récemment, Frédéric Mistral, Tau. 
teur d'une épopée champêtre où la grâce s'allie à la forcé et qui ren- 
ferme des strophes que Théocrite et Virgile auraient signées. Le 
jeune poète a su mon arrivée à Arles ; le matin il est parti de son 
village sur nn mulet» chevauchant à travers champs pour venir à moi. 
Des Aliscamps nous allâmes aux arènes ; le soleil couchant jetait 
des reflets pourpres sur la grande tour sarrasine qui domine le 
cirque romain. Nous nous étions assis à Tombre décède tour, à la 
place même où s'asseyaient les envpereurs et les consuls ; autour de 
nous les gradins déserts décrivaient leur immeqse ellipse; sur nos 
lètes le ciel bleu, où se montrait déjà une pâle étoile, s'étendait 
comme un vélarium ; l'arène était pleine de silence et de solitude; 
c'était d'un calme imposant : « C'est ici, dis-jeau savant archéo- 
logue et au poète chaleureux, que je veux vous lire une des pages 
les plus belles et les plus inouïes de la poésie française ; un de ces 
chants dont notre langue n'avait pas l'idée ; que Goethe eût avoué 
avec orgueil et dont la France aurait salué l'apparition comme un 
miracle de l'art , comme une corde nouvelle et inattendue ajoutée 
à notre lyre, si notre époque n'avait pas perdu le sentiment, on 
devrait dire le flair de toute originalité et de toute grandeur. 

— Mais qu'est-ce donc? s'écria le jeune poêle impatient d'en- 
thousiasme. 

— C'est, répondis-je, le Satyre dans la Légende des Siècles, 

— Un chant de Victor. Hugo? reprit Frédéric Mistral. 

— Oui, le livre n'a été publié que depuis quelques jours, je l'ai 
reçu des maiiis de l'auteur et, avant même que cette merveilleuse 
épopée ne parût, je l'avais entendue des lèvres divines du poète qui 
l'avait conçue. Je veux à mon tour vous lire ici, dans ce cirque romain, 
cadre digne d'elle, cette poésie immense qui part des entrailles de 
la terre, monte à l'Olympe et dépasse les nuées ; elle a les rugisse- 
ments des lions qui bondissaient autrefois dans celte arèm^, et la 
force des gladiateurs qui y ont combattu ; elle a' la grâce et la blan- 

tographiques de tous les monuments de rantiquilé et du moyen âge du Midi 
de la France. Cet album, qui fut ofTert 5 l'Empereur lorsqu'il visita Arles, con- 
tient les monuments dont je parle. ^ . 



L'ITALIE DES ITALIENS. VJ 

cheur des veslales dont la loge était là à côté de celle où nous 
sommes assis; elle a la pourpre des empereurs, la révolte des 
esclaves, mais elle a aussi des aspirations sereines, des coups d'aile 
vers Tavenir et un souffle d'humanité qui furent ignorés du monde 
antique^ 

— Nous écoulons, ».me dirent mes deux interlocuteurs attentifs. 
J'ouvris le livre que j'avais apporté à dessein et m'étant levée pour 
donner plus de force à ma voix, je leur lus d'un bout à l'autre ces 
vers splendide.s et étranges qui sont sans précédents dans la litté- 
rature française. 

Frédéric Mistral, ravi, haletant, cédaità Télreinte de Tadroiratiou; 
mon cousin, familier avec la poésie de Virgile et d'Horace, d'abord 
un peu dérouté par celte muse ardente, résista un instant à >a 
puissance; mais, insensiblement, il fut atteint par ses jets de flamme 
et transporté par ses grands battements d'ailes que la flgure surhu- 
maine d'une muse des fresques de Pompéi m'a plus tard rappelée *. 

A mesure que je lisais, renmés et conquis par ces vers démesu- 
rés qui sonnaient dans l'étendue de l'arène et la remplissaient, 
leurs mains applaudirent et leurs lèvres s'écrièrent : C'est sublime! 

Le poêle se montrait à eux planant, incommensurable sous le 
souflle de l'inspiration, à l'irhage de ce satyre, symbole du travail 
et du génie de l'homme, et qu'il nous peint ainsi quand il se 
transfigure : 

La sueur ruisselait sur le front du satyre, 
Comme Teau des filets que des mers on retire. 
Ses cheveux s'agitaient comme au vent libyen ; 
Phœbus lui dit : « Veux-tu la lyre? — Je veux bien, » 
Dit le faune, et tranquille il prit la grande lyre. 

Alors il se dressa debout dans le délire 

Des rêves, des frissons, des aurores, des cieux, 

Avec deux profondeurs splendides dans les yeux. 

« 11 est beau ! » s'écria Vénus épouvantée ; 

Et Yulcain s'approchant d'Hercule dit : « Antée!... * 

A l'exemple des dieux de l'Olympe qui écoutaient le satyre; tandis 
que les vers d'Hugo jaillissaient de mes lèvres montant et remplis- 
sant l'espace, un frisson de ravissement courait en nous, et quand 
la lecture fut terminée nous restâmes comme écrasés sous tant de 

' Je décrirai cette fresque qui est au musée de Naples. 



2) L ITALIE DES ITAMKNS. 

grandeur. Les astres s'étaient levés; ils brillaient au-dessus de nous 
et semblaient écouter aussi. Je n'oublierai jamais cette scène, elle 
fut comme le prélude de celles dont la sublimité devait me frapper 
en Italie. 

Je quittai Arles le lendemain, et tandis que le wagon rapide 
m'emportait, je pensais au temps où il fallait une longue journée 
pour franchir cette distance qu'on parcourt aujourd'hui en deui 
heures. On a tracé un chemin direct comme un trait , rasé les lacs, 
{lercé les grands rocs, et la vapeur aidant, la roule a pris des ailes; 
ces grands travaux modernes font penser à ceux des Romains; le 
tunnel titanique creusé par M. Paulin Talabot et qui aboutit tout 
à coup au splendide panorama de Marseille et de la mer, n'a rien à 
envier aux thermes de Caracalla, aux longues lignes d'aqueducs et 
au Cotisée de Rome. Seulement c'est d'une grandeur cachée qu'on 
sent, qu'on apprécie par la pensée plus que par le regard ; car elle ne 
se révèle point par la beauté de la forme. On vient de suivre, charmé, 
les bords de l'étang salé de Berre, fils gracieux de la mer, délaché 
on ne sait comment du lit maternel; on s'est engouffré en courant 
dans la caverne noire si profonde et si étendue que la lumière 
résiste longtemps à Toeil qui l'appelle; mais enfin elle apparaît sou- 
daine comme une porte rayonnante qiii s'ouvre au bout d'un.corri- 
dor sombre; on court, on court'; on touche à ce jour lointain et 
l'on a devant soi la ville, le port, lelendue des vagues semées 
d'iles-et sillonnées de navires. C'est un tableau inouï et qu'il ne 
faut pas craindre d'admirer parce qu'il est en France et tout voisin 
de nous. 

A peine la locomotive se fut-elle ari êtée au débarcadère de Mar- 
seille, que je reconnus à travers le vitrage une vieille paysanne qui 
me souriait. Elle portait sur sa tète profondément ridée, mais belle 
• encore d'e.xpressiori, la coiffe blanche et bordée de dentelle des 
Marseillaises ; c'était ma vieille nourrice qui était accourue là pour 
me recevoir à mon arrivée ; elle me saula au cou et m'élreigiiit 
dans ses bras comme si j'avais été sa fille : « Le Init vaut le sang, m'n 
dit souvent cette excellente femme; ainsi tu es bien à raui. » En Pro- 
vence comme dans l'Italie, comme dans l'antique Grèce et encore de 
nos jours en Orient, la nourrice fait partie intégrale de la famille. 
La vue de la mienne ranima pour moi les scènes de l'enfance, lors- 
qu'elle m'apportait souriante ou pleurante au cercle de famille; 
nous parlâmes avec une émotion que je ne veux pas profaner en la 



L'ITALIE DES ITALIENS. 2i 

décrivant, de ces souvenirs, voiles par tant de jours sombres qui 
suivirent; elle les faisait réapparaître bénis et heureux, en évoquant 
la figure de ma mère qui est restée le culte de sa vie ; elle me In 
montrait jeune et belle dans ses blancs vêtements flottants, venant 
chaque nuit épier mon sommeil et s*assurer que la nourrice ne dor- 
mait point quand Tenfant pleurait. 

Ce fut, durant les quelques jours que je passai à Marseille, une 
sorte d*étonnement de la part de mes amis que la .vue do cette 
bonne vieille rustique et joyeuse qui me suivait comme une ombre 
dans mes visites et dans mes promenades^ Nous parcourûmes en- 
semble Tancien et le nouveau port, causant avec le batelier en patois 
provençal et nous rappelant les chansons de cette langue euphoni- 
que, avec lesquelles elle m'avait bercée. G^était déjà Titalien quo 
nous parlions; Titalien dans ses primitifs bégayements. 

Le premier jour après avoir visité le vieux port nous fîmes arrêter 
la barque qui nous portait pour regarder Iç château impérial * alors 
en construction et qui s'élève à gauche sur un rocher aride; pas un 
arbre ne saurait pousser là : les vitres éclatent au soleil et les 
jniasmes du port montent alentour en vapeur fétide, c*est In 
même nudité aride et sèche de la résidence impériale de Biarritz 
que j'ai décrite dans mon Voyage des Pyrénées. Sans la mer qui 
Tentoure et qui vient mourir en blanche écume contre le récif qui 
lui sert de base, ce château serait plus triste qu'une prison. Nous 
allâmes chercher un peu d'ombre au cours Bonapaile; nous fîmes 
le pèlerinage dé Notre-Dame de la Garde dont la chapelle est en- 
combrée d'ex-voto. Puis le lendemain je voulus voir le Prado, cette 
partie de Marseille que j'ai toujours préférée parce qu'isolée de la 
ville elle est couverte de villas, de gais jardins, et a pour perspec^ 
tive un côté clair et libre qui mène à la pleine mer; mais ce qui me 
déplaît dans les belles maisons de campagne parallèles qui bordent 
Li large avenue du Prado, c'est l'absence de tout horizon : à peine 
quelques-unes, bâties sur un coteau à droite, dominent-elles un 
lambeau de mer et un peu d'espace. 

De l'escarpement seul qui termine cette colline en approchant du 
rivage, .on peut découvrir les îles, retendue des vagues et une ad- 
mirable vallée. Il y a quelques années cet escarpement sauvage 

< Ce château est maintenant terminé et m*a produit la même impression 
que la première fois que je l'ai vu. 



22 L'ITALIE DES ITALIENS. 

n^était qu*un rocher nu appelé \e Roucds-blanc; M. Paulin Talabot, 
avec le double coup d'œil d'artiste et dlngénieur qui perça avec 
tant de rectitude le tunnel à perspective dont j'ai parlé» comprit 
quel merveilleux château on pourrait construire sur ce piédestal 
naturel. Ce roc était aride au sommet, mais sa base et une partie de 
son versant de gauche étaient revêtîmes d'un' bois de pins et de quel- 
ques grands oliviers croissant çà et là ; il s'agissait de tracer une 
route carros:)able qui conduisît au sommet; de la border d'arbres, 
de faire des terrassements, de les couvrir' de gazon et de fleurs; de 
trouver enfm des sources pour alimenter cette végétation factice. 
Tout cela fut fait comme par magie et, tandis que cette belle route 
en spirale s'exécutait, les murs du palais féerique auquel elle devait 
conduire croissaient peu à peu dans les airs. Quand je passai à Mar- 
seille au mois d'octobre 1859, cette construction élégante et vrai- 
ment royale venait d'être terminée ; on eût dit que la volonté d'une 
Médicis y avait présidé ; c'était comme une résidence souveraine du 
commencement du règne de Louis XIII. Je suivais la route sinueuse 
qui conduit à ce palais dont le style rappelle la place Royale et le 
pavillon de Henri IV à Saint-Germain . Les terrasses et les. tourelles se 
détachent en blanc ^et rouge sur le bleu vif du ciel et, à mesure que 
je montais, la mer et Thorizon splendide se déroulaient autour de 
moi! Je m'imprégnais d'espaze, d'air tiède et de senteurs embau- 
mées ; la brise de la mer soufflait salubre ; les bordures de thym et 
de serpolet exhalaient leurs arômes» les oiseaux chantaient dans les 
groupes de tamarins et d'amandiers ; les papillons diaprés rasaient 
les fleurs qui couvraient les méandres de terre courant à travers le 
roc; les grillons se faisaient entendre sur le sable du chemin qui 
bruissait sous mes pieds. J'étais descendue de voiture pour mieux 
voir et pour aspirer toutes les effluves de ce jour chaud d'automne 
aussi beau qu'un jour d'Italie ; tout à coup j'aperçus debout dans 
un massif de roses une belle personne dont la tête expressive était 
couverte d'un de ces chapeaux Paméla que le goût français à em- 
pruntés en les embellissant à la mode anglaise; cette belle personne 
c'tait madame Paulin Talabot, la femme aimée pour qui ce rév^ de 
pierres, de verdure, de parfums et de perspective incomparable 
s'était réalisé. Elle me sourit avec aménité, la connaissance se fit 
en quelques paroles sympathiques échangées et nous continuâmes 
à gravir ensemble la route facile qui mène à la cour et aux terrasses 
du palais. Je ne comptais faire qu'une courte visite dont le but 



L'ITALIE DES ITALIENS. 23 

élait de remercier M. Talabol qui, comme directeur des chemins 
de fer du Midi de la France et de h Lombardie, avait bien voulu 
faciliter mon voyage de poète en Italie. On me retint à dîner : la 
salle à manger était une serre orientale pleine de volières gîizouil- 
lantes et de fleurs exotiques; à travers les parois formées par des 
glaces se groupaient comme dans des cadres tous les points 
de vue des alentours. Âpres dîner on me retint encore pour me 
montrer les appartements, les jardins, Torangerie, toutes les mer- 
veilles de ce nid royal ; et comme la soirée n'y suffisait pas on m'en- 
chaina durant trois jours par tous les charmes de la bonlé et de 
Fesprit à une hospitalité qui fut le prélude de celle qui m'uttendail 
en Italie ; tantôt je parcourais les appartements du maître et de ia 
maîtresse de la maison, aussi somptueux que ceux des somreraiiis ; 
Linlôt je m'asseyais dans la bibliothèque où un choix exquis de 
livres a été réuni ; puis c'était un boudoir bleu et or, le boudoir 
rond de la tourelle qui domine la mer, que nous choisissions pour la 
causerie. Mais ce qui m'attirait surtout c'était la terrasse circulaire 
à grille de fer ouvragé, décrivant une ceinture aérienne autour du 
corpç élancé du château. Du côté du midi cette terrasse domine 
toute retendue de la vallée de THuveaune : au premier plan rient 
sous les arbres les blanches bastides marseillaises; plus loin la 
grande ligne du château Borelli, autrefois célèbre ; puis les villages 
de Mazargue et de Sainte-Marguerite avec leurs jolis cloehers poin- 
tant dans Tair. 

Au midi et à Test, la idXlée est encaissée par une chaîne de mon- 
tagnes qui s'avance dans la mer et se relie à File de Maire par le 
petit cap Croisette. Cette petite île èst.un lieu d'asile pour les chè- 
vres malades ; on les conduit là et on les abandonne à la nature. 
Parfois. elles guérissent et deviennent sauvages; la maladie les a 
conduites à la liberlé ; en sera- t-il pour nous de même de la mort ? 
Fera-l-elle tomber toutes les chaînes dont la vie nous accable? 

La file des montagnes se continue du côté de la terre par plu- 
sieurs collines, dont l'une est appelée la Tète du Puget; elle simule 
un* profil humain sculpté par la nature et qui, selon la tradition, 
aurait été retouché par le grand statuaire ; puis viennent les coî- 
lines de la Gineste, puis celles de la Sainte-Marguerite se ralliant à 
celles d'Aubagne ; puis entii> celles de Sainte-Baume apparaissent 
dans le lointain horizon. A l'ouest, la mer se déploie avec ses trois 
îlots dePomègue, de Ratonneau et du Ghâtcau-d'lf; quelques voiles 



24 L'ITALIE DES ITALIENS. 

la sillonnent. Quand vient le soir, ses vagues se colorent de teintes 
roses; bientôt cet éclat se fond en un gris pAle qui se projette sur 
toute rétendue de la mer; déjà quelques étoiles s*y mirent, on 
dirait des rayons qui jaillissent de Tabirae ; Talmosphère est calme ; 
sur la campagne flotte une vapeur nacrée ; l'odeur pénétrante des 
«citronniers monte.de Torangerie à la terrasse; on voudrait mourir 
là ; il semble que par cette soirée bienfaisante Tàme s'exhalerait 
sans effort. 

Celte halte enchantée passa rapide comme tout passe ; une heure 
av<int de quitter la poétique villa du Roucas-Blanc, j'adressai à 
madame Talabot les strophes suivantes : 

L'Ariosie, dans ses féeries 
De palais» et de vieux châteaux 
Entourés de bois', de prairies, 
De frais vaUons, de verts coteaux, 

L'Arioste, le grand poète 
Et l'architecte merveilleux, 
Aurait senti son cœur en fête 
Devant la beauté de ces lieux. 

Les demeures de ses Alclnes 
M'avaient pas pour ravir les yeux, 
Au pied des ombreuses collines, 
La nier lumineuse aux flots bleus. 

Files n'avaient pas la vallée 
Où l'Huveaune court en riant, 
Ni les forèls échevelées 
Des pins altiers de l'Orient. 

tlles n'avaient pa^ces terrassc!<, 
Ces tourelles, ces gais balcons, 
Svelte architecture où les grâces 
ir'emblent s'enlacer en festons. 

Leur hospitalité peu sùr«2 
Cachait un piège au voyageur, 
Et n'apaisait pas la blessure 
Que tout être errant porte au cœur. 

Ce qui leur manquait c'était l'âme. 
C'était vous, esprit et bonté, 
Vous qui, de ce jialais, Mailauio, . 
Faites un palais enchanté. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 25 



III 



Mes hôtes ne voulurent pas me laisser partir seule : ils eurent 
Taimable pensée de m 'accompagner jusqu'à Toulon. Quelques-uns 
de leurs amis marseillais se joignirent à eux, et on me fit ainsi un 
nouveau jour de fête de la journée destinée aux adieux. Nous quit- 
tâmes Marseille, le mardi malin 25 octobre, emportés dans un de ces 
salons-wagons qui font croire à' la magie. On est là réunis autour 
d'une table élégante chargée de fleurs, de fruits, de bonbons, des 
livres nouveaux et des journaux du matin ; Ton s'étend ou on s'ac- 
coude sur les canapés et les fauteuils, tandis qu'à travers les 
glaces du boudoir roulant, les châteaux-, les montagnes et la mer 
onduleuse passent comme un mirage sous vos yeux. Que la route 
est belle, de Marseille à Toulon! Li petite ville delà Giolat est d'un 
effet inouï sur le rivage, où deux rocs biziVrres se dressent dans 
l'air. L'un a la forme d'un grand bec d'aigle; Taufrcd une immense 
robe de capucin. Nous sommes ravis par la triple splendeur des 
grandes roches dorées, de la mer limpide et du ciel bleu; nous 
arrivons à Toulon sans fatigue et disposés à visiter la ville. Un 
grand cirque de magnifiques montagnes Tentoure, embrassant la 
mer et la terre; la ville est fort laide, fort sale, et ne mérite pas 
d'être décrite; mais la rade est une des plus belles du monde. Au 
fond, sur la rive lointaine, en face du port, s'élève, au pied d'une 
colline boisée que la 'mer reflète, le vaste hôpital de marine de 
Saint-Mandrier. Nous nous embarquons dans un grand canot, 
couvert de tapis rouges et conduit par vingt-quatre matelots de 
J'Étnt ; les deux rangs de rames serrées volent sous la vibration de 
Jeurs mains vigoureuses : on dirait les longues plumes des deux 
ailes d'un imniense oiseau aquatique. 

Le mouvement de ce grand port de mer m'enchante. A droite, 
ce sont les vaisseaux de guerre qu'on arme; les bassins, les chan- 
tiers se déroulant jusqu'au bagne et à l'arsenal ; à gauche, d'autres 
vaisseaux sont à l'ancre, puis quelques bateaux à vapour et, drame 
flottant, un grand navire-bagne, où des forçats sont entassés. 



26 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Malgré les transportalions récentes faites dans nos colonies, plu 
de quatre raille galériens sont encore à Toulon. Les premiers que 
j'aperçois montent une barque qu'ils dirigent vers Saint-Mandrier 
ils ne sont pas accouplés deux à deux, ils marchent seuls avec une 
chaîne au pied d'un côté, on leur laisse une demi-liberté; ce sont 
les heureux et les moins coupables parmi les forçats. Ils portent le 
bonnet rouge phrygien, ce bonnet antique de la liberté qu'on 
semble avoir voulu déshonorer en en coiffant le crime. Je reg<nrde 
avec un serrement de cœur ces êtres dégradés, dont le visage ex- 
prime rinsouciance de la nécessité et de Thabitude; ils vont et 
viennent sur le rivage de Saint-Mandrier où nous débarquons; nous 
les retrouvons dans les cours et dans les beaux jardins de Fhospice, et 
jusque dans la chapelle monumentale en forme de croix grecque. 

Les salles du vaste hôpital de marine sont -encombrées par nos 
soldats blessés révenus récemment d'Italie; quelques amputés se 
reposent à Tombredes arbres; ils regardent vaguement la mer, le 
port et Toulon qui se déploient en face d'eux. J'en interroge plu- 
sieurs sur l'impression qu'ils ont gardée du peuple qu'ils sont allés 
délivrer au prix de leur sang : ici, comme la faconde et l'outrecui- 
dance militaire ne sont point en jeu, je trouve un jugAnent plus 
équitable sur les Italiens que dans les généraux avec qui j'ai diné 
avant de quitter Paris. Nos soldats ont fraternisé avec les Piémoii- 
tais et les Lombards, couché sous leurs toits, reçu leurs soins, 
mangé leur pain ; ils se louent de la douceur des Italiens, de leur 
hospitalité familière et facile. C'est un bon peuple qui ne se vante 
de rien, répètent-ils à l'unisson ; il est affable et tiévoué sans bruit 
ni trompette, et les voilà qui citent avec émotion des traits intimes 
et cachés, où se révèle la reconnaissance de ce peuple que leurs 
chefs traitaient d'ingrat. 

Nous nous promenons durant une heure dans le parc de Saint- 
Mandrier, en compagnie des blessés avec qui nous causons, et des 
forçats silencieux qui nous saluent en passant. A notre retour, la 
mer est très-grosse au large; la rade est houleuse; nos vingt-quatre 
rameurs redoublent d'agilité pour nous la faire franchir plus vile ; 
plusieurs d'entre nous ont déjà la pâleur du mal de mer; enfin 
nous touchons terre, et, pour raffermir nos jambes, nous allons 
le long du porf, jusqu'à Thôtel de ville, voir les fameuses cariatides 
du Puget. C'est du Midiel-Ange médiocre; et Michel -Ange lui- 
même, qu>st-il auprès des anciens? Déjà je pressens l'abime qui 



L'ITALIE DES ITALIENS. 27 

sépare les ouvrages incomplets et grimaçants de Tart moderne, 
des chets-d*œuvre radieux de Fantiquité. 

Un excellent dîner nous attend; nous faisons une orgie de pois- 
sons et de coquillages ; nous parlons gaiement de nous retrouver 
tous, à mon retour, réunis dans un dîner semblable à la Réserve^, 
Hélas! un de nous, le plus joyeux et le plus jeune peut-être, aurait 
manqué à Tappel; il mourut tout à coup, trois mois apré$ ce dîner 
si cordial et si insouciant qui se termina sans tristes présagés. 

A huit heures, nous allâmes, riant et causant, au chemin de fer : 
M. et madame Talabot s'en retournaient le soir à Marseille, et 
moi-même je devais le surlendemain partir de Toulon pour Njce. 
M. Talabot me recommanda à M.Tassy, ingénieur des chemins de 
fer de Toulon, qui à son tour me donna des lettres pour les ingé- 
nieurs des chemins de fer lombards-vénitiens à Milan; ainsi, en 
voyage, les connaissances et les amitiés improvisées forment autant 
d'anneaux qui se joignent et dont se compose une sorte de chaîne 
magnétique qui nous protège et nous appuie. 

Le lendemain j'étais un peu triste de la séparation de la veille 
lorsque ma solitude d'auberge fut tout à coup égayée par Tappari- 
tion d'un beau vieillard, M. de Yallavieille, ancien ami de ma famille 
qui m'avait vu naître. 11 venait d'apprendre mon arrivée à Toulon et 
s'était empressé d'accourir. Bientôt survinrent sa fille et son gen- 
dre (M. Duperron, ingénieur de marine), nous allâmes ensemble 
visiter l'arsenal et le bagne : là les forçats sont enchaînés deux à 
deux, leur immoralité et leur endurcissement s'accroissent de cet 
accouplement même ; ils se poussent l'un l'autre dans les profon- 
deurs du mal. Cette dégradation de la chaîne commune rive l'âme 
au châtiment qui frappe le corps, la loi devrait être prévoyante, 
attentive au remords, soucieuse du repentir. 

Les condamnés à vie portent un bonnet vert qui les distingue 
des autres; cette catégorie de galériens est presque toujours, nous 
dit un gardien, la moins pervertie et la moins infâme ; elle ne se 
compose que d'assassins poussés à l'homicide par la passion : 
parmi eux sont beaucoup de Gorsjes qui ont commis la vendetta. 

Je remarquai un jeune forçat de dix-sept ans frais et joufflu, qui 
riait avec une naïveté bestiale. Ici encore je reproche à Isrloi de ne 
pas établir des catégories d'âges et de crimes entre tous ces mal- 

* Restaurant à l'entrée du port de Marseille. 



28 L'ITALIE DES ITALIENS. 

heureux; fignorance, le vice et Tassassinat sonl confondus et s*en 
tr 'aident Tun l'autre h se corrompre de plus en plus. Au bazar où 
se vendent les ouvrages des forçais, nous trouvâmes un ancien 
maître d'école condamné à quarante ans de fers. C'était un homme 
blême et doucereux qui nous fil des citations latines et nous tint 
un petit discours humanitaire et sentimental sur Pinfamie nidélé- 
bile dont la société frappe les forçats, même à l'expiration de leur 
peine. M. de Vnllavieille s'éloigna avec dégoût de cet homme en 
murmurant. L'infamie est dans l'action même plus que dans le châ- 
timent. 11 y a bien assez des frères ignorantins qui commettent 
chaque jour de ces turpitudes. 

Je ne me sentis pas le courage de prolonger notre visite au 
bagne; à quoi bon cette revue sinistre de tous les abaissements 
qui dégradent l'homme ? Savoir que tous ces crimes existent suffit 
à la tristesse dé notre orgueil de race et au découragement de nos 
aspirations idéales; ceux qui tentent de planer dans la lumière 
peuvent-ils oublier dans leur sérénité les frères éperdus qui sombrent 
dans la fange? 

A l'arsenal, autre tristesse; ces pyramides colossales de boulet^!, 
ces amas de canons, ces montagnes d'armes meurtrières, c'est la 
guerre en perspective, c'est la tuerie humaine éternelle que la 
gloire transfigure et éclaire, mais dont la nécessité mystérieuse 
nous terrifie! 

La journée s'acheva dans des impressions plus douces : assise 
dans le salon de madame Duperron, qui domine le port, j'examinai 
longtemps toutes les patientes merveilles de l'art chhiois que son 
mari avait recueillies durant un long séjour à Canton et à Pékin, 
Oh! les jolies bourses, les fins bijoux, les senteurs rares! les 
mignonnes tasses lilliputiennes! Comme tout cela fait rêver des 
pagodes au bord du fleuve Jaune et à l'ombre des Itambons! 

M. de . Yallavieille voulut m'accompagner de Toulon à Dra- 
guignan, comme M. et madame Talabot m'avaient accompagnée 
de Marseille à Toulon ; le lendemain 27 octobre, dès l'aube et 
une heure avant le moment du départ, le bon et actif vieillard 
s'était juché dans le coupé de la diligence qui nous était réservé ; 
il en bourrait les poches de gros bouquets d'oeillets et de cassies, 
de bonbons, de fruits et de vin doux, car j'étais restée pour lui, 
moi qui i)ourrais être grand'mère, l'enfant bien-aimé qu'il avait 
tinu tout petit sur ses genouK. Bientôt j'entendis sa voix devant la 



L'ITALIE DES ITALIENS. 20 

porte deThôtei ; il gourmandait ma paresse; j*eiitr'ouvris ira fenêtre, 
me mis à rire de son impatience, et, malgré ses appels réitérés Je 
ne descendis que lorsque le postillon fit claquer son fouet. 

Nous voilà lancés sur une belle route a travers la campagne; 
c'est toujours la Provence, mais déjà on pressent Titalie: les vergers 
de figuiers s*accumulent ; les oliviers énormes, majestueux, aux 
rameaux qui plient sous leurs fruits verts et noirs, font rêver de 
la Grèce. On dirait un bois sacré de Minerve pacifique ; puis tout 
à coup se dressent de hautes montagnes, ramification des Alpes, 
couvertes de forêts de chàlaigniers; c'est d'un aspect tourmenté et 
sombre qui contraste avec la végétation tranquille de tanlôt. 

Nous traversons la jolie ville de Soliiès ; elle évoque pour moi un 
attrayant roman déjeune fille: « C'est donc là qu'est né, qu'a 
vécu et qu'a vieilli mon amoureux, dis-je à Al. de Vallavieille 
qui m0 répliqua en riant : ^— Serait-ce le gros greffier à face joufflue 
qui m'a demandé avec insistance, il y a deux ans, de lui prêter un 
de vos ouvrages? — Lui-même, repris-je, il a dû devenir ce que 
vous dites là, car lorsqu'il avait vingt ans il était petit, son visage 
était rond et gai ; j*avais, moi, une douzaine d'années, j'étais 
grande et forte comme une créole; votre gros greffior était alors un 
pimpant étudiant portant toujours quelque ileur à sa boutonnière; 
une badine à bec de corbin à la main, un lorgnon à i'œi^ et sur 
ses cheveux frisés une casquette bouffante à la Bolivar en caclie- 
mire blanc, dont le long gland battait sur ses épaules ; telle était à 
cette époque la mise fashionable d'un élève de rÉcx)le de droit. 

a La Provence tient de fltalie, ou y fête les saints d'une façon 
profane, la dévotion se mêle aux divertissements ; la galanterie à la 
prière; vous devez avoir vu à Aix la fête de la Saint-Jean? 

— Parbleu! j'en ai été un des héros durant plus de trots ans, à 
l'époque oîi je faisais mon stage, j'ai lancé des bordées de serpen- 
teaux * aux balcons et aux fenêtres des belles Aixoises. 

— Mon greffier en herbe, repris-je, se livrait avec fn'nésie aux 
mêmes prouesses; j'étais le point de mire de tous ses feux volants. 
— « Il brûle sa poudre aux moineaux, disait ma nourrice en riant, 
« notre fille n'est pas pour lui ; » ma mére[ sMmpatienlait de celte 
obstination bruyante qui nous signalait à la curiosité publique. Elle 
avait pris en grippe mon adorateur, d'autant plus que chaque fêle 

* Sorte de pétards qui édntent en l'air en formant une spirale. 

5. 



30 L'ITALIE DES ITALIENS. 

■ 

de Tannée lui fournissait un prélexte à décLiralion. Le jour de la 
Fêle-Dieu, c'étaient les fleurs destinées à être jetées au Saint-Sacre- 
ment, qui venaient- retomber en ondée embaumée sur le balcon 
couvert d'une draperies rouge où je me tenais accoudée; ma mère 
avait beau repousser du pied les roses,. les œillets et les tubéreuses 
qui arrivaient jusqu'à nous en formant une ellipse dansTair, une 
nouvelle pluie de fleurs venait choir sur nos tètes, lancées des 
fenêtres voisines. — Le jour des Rameaux, c'étaient des palmes 
fleuries, dont mon prie-Dieu à l'église se trouvait ombragé. — À 
Pâques, c'étaient des nids et des' corbeilles d'qeufs roses et blancs, 
pondus tout à coup dans ma* chambre par quelque follet invisible 
et qui faisaient éclore des oiseaux symboliques portant au bec des 
devises galantes. — ÂNoël, l'arbuste, chargé de fruits confits cris- 
tallisés, se dressait par enchantement dans ma cheminée. Je me 
souviens que ma mère renvoya une femme de chambre romanesque 
soupçonnée d'être d'intelligence avec l'étudiant. Pour moi, je me 
sentais très-fière d'inspirer ce culte ingénieux ; il grandissait mon 
enfance ; il me donnait une importance au-dessus de mon âge 
parmi mes petites amies qui toutes m'enviaient mon amoureux. Je 
le leur montrais à l'église, toujours debout sous l'arceau gothique 
de Ja chapelle où je priais, portant mes couleurs en cravates d'un 
bleu de ciel tendre qui, par parenthèse, étaient d'un goût atroce; 
je le leur montrais à la promenade, sous la longue allée ombreuse et 
séculaire du Yieux-CourSy passant et tourbillonnant comme un 
ramier eflaré autour' de la chaise où j'étais assise. — Lorsqu'un 
grand deuil, la mort de mon père, nous fit quitter la ville pour la 
solitude d'un vieux château, ce joli roman s'éclipsa. Comme j'en 
rêvais parfois en grandissant, ma mère me dit un jour : « Ton 
amouireux est un petit greffier de Solliès, bourg aux environs de 
Toulon, voudrais-tu devenir madarne la greftière? » Je ris aux 
éclats et me mis à réciter la tirade de Dorine: mais tantôt, quand 
nous avons traversé les prairies, les arbres et la clair e rivière qui 
forment une ceinture à Solliès, cette idylle de mon enfance a 
palpité dans mon cœur et j'ai pensé, pourquoi pas? Là peut-être 
la vie eût été heureuse et paisible, enfermée dans un amour vrai. 

— Oui, si le berger n'eût pas un peu gâté la bergerie, répliqua 
M. de Valiavieille , mais si vous saviez ce qu'il m'a dit après avoir 
lu un de vos livres!... 

— Je m'attends à quelque coup de rabot ou de sabot, repris-je 



L'ITALIE DES ITALIENS. 51 

gaiement; dites toujours, le journalisme parisien m*a 4rempéeaux 
Styx des plus aottes critiques. 

— Œuvre d'orgueil! œuvre de Satan ! s'est-il écrié en me rendant 
votre ouvrage devant le curé de Soliiès ; qu'auraisrje fait de cette 
femme impie dans ma maison bénie? a-t-il ajouté. 

— J'y serais bientôt morte d'ennui, reparlis-je, et mieux vaut 
encore les grandes mers tempétueuses et tourmentées que ces eaux 
stagnantes et circonscrites d'où la bêtise s'exhale. » 

Tandis que nous causions de la sorte, la diligence courait bon^ 
dissante, à travers la campagne plantureuse. Aux Ares-sur-Argens, 
joli village que baigne le petit fleuve d'Argens, transparent et si- 
nueux, je sentis une émotion profonde et vraie, quand la diligence 
rasa le cimetière si calme, entouré de peupliers veris qui bruissaient 
au vent du soir; on eût dit la voix douce des morts qui nous sa- 
luaient en passant; parmi eux, je revoyais vivante encore une de 
mes cousines qui m'a fait croire à la résignation céleste. Nulle au- 
^tant qu'elle ne m'a consolée durant mes heures de tristesse et de 
lutte; morte à trente ans, sans plainte et sans regret, elle fut en- 
sevelie là dans sa sainteté. Les teintes blanches du crépuscule cou- 
vraient le cimetière, au moment où mon regard y plongea rapide 
et attendri ; c'était comme un reflet de la sérénité de ma chère 
morte. Je contins toute réflexion funèbre, ne voulant pas attrister 
le bon vieillard qui m'accompagnait ; près de la tombe, il en dé- 
tourne gaiement le regard ; il cherche encore les horizons vivants 
et les rêves dé la jeunesse. 

Une heure après, nous arrivions à Draguignan chez la plus jeune 
fille de M. de Valla vieille, récemment mariée à M. Segond, un no- 
taire intelligent et actif. La maison était en joie pour nous recevoir. 
les douces oasis des intérieures de province ! comme on s'y repose 
avec envie et regret, après les courses écrasantes dans des déserts 
brûlants! Je pris là un bain de bien-être et d'amitié; on me choya 
comme une parente aimée ; on attira vers moi des sympathies que 
je n'ai pas oubliées. Je reçus avec émotion la visite de M. de 
Musset, conseiller de préfecture à Draguignan et cousin du mort 
illustre dont la France était en deuil ; il me parla de l'enfance du 
grand poète, des heures de jeux et d'études qu'ils avaient mêlées. 
Son visage avait une vague ressemblance avec la tête fine et pensive 
qui m'avait si souvent souri. 

Le bibliothécaire de la ville me montra avec empressement ses 



32 r/ITAUE DES ITALIENS. 

manuscrits et ses éditions rares, ainsi que le petit musée attenant 
à la bibliothèque. Je me souviens d^me Vénus qui est là grotes- 
quement couverte d'une tunique en serge bleue. Li pudeur des 
dames du pays a exigé ce vêtement dont la beauté d'Aphrodite 
s'indigne. Quels jolis vers Alfred de Musset aurait faits ^ ce sujet I 

M. de Vallavieille ne pouvait m' accompagner jusqu'à Nice, mais 
dans la sollicitude de sa vieille amitié, qui pensait à tout, il me 
chercha des compagnons de route. Le préfet du Var, son neveu et 
un médecin de leur connaissance allaient justement à Cannes; 
nous louâmes tous les quatre une sorte de calèche qui devait laisser 
ces messieurs à leur destination, puis me conduire coucher à Nice. 
Nous partîmes le dimanche matin, 30 octobre. Ce furent encore des 
adieux. Encore le serrement de cœur et la tristesse qui nous sai- 
sissent toujours à cette pensée : Nous retrouverons-nous!... 

La matinée était pluvieuse et froide. Nous suivîmes d'abord un 
chemin montagneux, entrecoupé de bois et de ravins; bientôt les 
gorges devinrent plus profondes, les foprrés plus sombres ; insensi-. 
blement le paysage prit un aspect presque sinistre; les versants creux 
des collines formaient comme des cavernes où de vieux chênes 
éperdus s enchevêtraient. Le vent qui sifflait avec force faisait sortir 
des gémissements de leur ombre; on eût dit des voix humaines qui 
se plaignaient. Le préfet m'apprit que nous approcliions de Vaih 
berge des Adrets; un lieu illustré par le mélodrame; la scène était 
digne des histoires sanglantes quelle rappelle. L'auberge, aux mûrs 
noirs, décrépits et moussus, s*adosse à une sorte de grotte dont les 
broussailles retombent sur la toiture. Un vieillard au visage bilieux 
et sec, l'hôtelier sans doute, debout devant la porte, aiguisait une 
faucille sur la margelle d'un puits profond. Quel décor et quel 
personnage pour le théâtre de la Gaité ! 

Au delà, la nature s' égayé; les champs de blé et d'oliviers re- 
paraissent; la brise qui souffle de la Méditerranée nous envoie déjà 
des bouffées d'air plus chaud. Nous voiii à Fréjus, l'ancienne co- 
lonie romaine; son cirque et ses aqueducs, quoique d'une architec- 
ture grossière, intéressent comme tous les vestiges de l'antiquité; 
nous descendons de voiture pour en faire le tour. J'aperçois de 
loin la cathédrale et l'évêché de la ville, dont la vue ranime aus- 
sitôt pour moi la figure d'un vieil et vénérable évèque de Fréjus, 
qui fut l'ami de m;i mère. Elle l'avait sauvé de l'échafaud durant 
la Terreur et l'avait gardé plusieurs mois dans une cachette de 



L'ITALIE DES ITALIENS. S3 

•son hôtel connue d'elle seule. Elle lui portait elle-même sa nour- 
riture, le servait, le consolait et essayait de le distraire en lui fai- 
sant la lecture. Plus tard, 1 evêque de Fréjus devint archevêque 
d'Aix. Je me souviens de faccueil tendre et empressé qu'il lious 
faisait, lorsque ma mère allait le voir dans son beau palais épi- 
scopal ; il me donnait des chapelets et des images bénies ; il nous 
retenait à dîner et bourrait mes poches de friandises. Un jour qu'il 
combattait avec douceur les convictions philosophiques de ma 
mère, il lui dit avec un sourire angélique : « Je ne suis pas bien 
certain que vous soyez chrétienne; mais ce dont je suis convaincu, 
c'est que vous êtes une sainte. » Oh!' qu'il faudrait aujourd'hui un 
peu de cet esprit-là à nos princes de l'Église ! 

Ce souvenir m'en rappela un autre : une vieille supérieure des 
Carmélites, ainsi que plusieurs de ses religieuses, avaient aussi été 
sauvées de Téchafaud par ma mère. Je revois le vieux couvent dans 
une petite' ruelle d'Aix, voisine de l'église de Saint-Sauveur. Je 
pourrais dessiner encore la tète austère et correcte de la vieille 
supérieure, madame de Saint-Julien; elle était d'une des plus an- 
ciennes familles de la noblesse provençale; elle avait la dignité 
des abbesses de Port-Royal, et son esprit brillait à travers sa rete- 
nue. Toutes les fois que ma mère lui faisait visite, elle rassemblait 
la communauté et disait : « Voilà notre bienfaitrice. » A chaque 
enfant que ma mère mettait au monde, madame de Saint-Julien 
ordonnait des prières dans le couvent; c'étaient ses religieuses qui 
cousaient la layette, et elles firent aussi les trousseaux de mes deux 
sœurs aînées, quand elles se marièrent. Quelles joies folles me 
causaient les doux Jésus de cire, à la tète blonde et frisée, les 
jolis reliquaires en clinquant et les crèches en carton colorié que 
me donnait la bonne abbesse! Ma mère lui disait : « Vous gâtez 
trop mes enfants. » Elle répondait : « Je les aime en vous, et il 
me semble aussi qu'ils sont mes enfants devant Dieu. » 

Si je croyais au paradis catholique, j'y verrais ma mère entre a^s 
deux ligures d'évêque et de religieuse, bénie et glorifiée pour son 
héroïque bonté. 

Tandis que je rêve ainsi de ces purs souvenirs d'enfance, la voi- 
ture roule toujours. Nous voici dans la région suave et tiède des 
pins, des oliviers, des figuiers, des orangers, des palmiers et des 
aloès; une série de collages anglais s'étend au bord de la route; 
sur une hauteur domine le château de lord Brougham. Nous ap- 



5i ' L'ITALIE DES ITALIENS. 

prochons de Cannes et déjà nous distinguons, verdoyants sur la 
nier bleue, les groupes des iles d'Hyères, de Lérîns et de Sainte- 
Marguerite. 

A Cannes, je me sépare de mes compagnons de route et me dis- 
pose à poursuivre mon voyage, lorsque le conducteur me déclare 
que la calèche ne peut aller plus loin et qu'il va se mettre à la re- 
cherche d'un voiturin qui me conduira jusqu'à Nice. Je m'irrite de 
ce manque de parole à nos conventions, et ce n'est qu'après trois 
heures d'impatience et de pourparlers que je monte enfin dans une 
petite carriole cahotante et dure. A côté de moi s'assied un vieux 
négociant de l'île de Sardaigne qui, de Draguignan à Cannes, occu- 
pait une place auprès du conducteur. A l'aide du patois provençal 
et de ce que je sais d'italien, je parviens à me faire entendre de 
cet homme et à le comprendre; il me parle avec enthousiasme de 
Garibaldi qu'il a vu plusieurs fois à Caprera ; il me dit : « Il n'en 
est pas à sa dernière campagne; le lion sortira bientôt de son antre 
et étonnera le monde.» 

En sortant de Cannes, je remarque à gauche une petite colonne 
qui indique le point de débarquement' de Napoléon aux Cent-Jours. 
Bientôt, toujours à gauche, j'aperçois, dans un pli de la montagne, 
Grasse, la ville dea fleurs, d'où la France et l'Europe tirent les ex- 
traits de parfums les plus exquis; puis, à droite, Antibes qui déploie 
ses fortifications sur la Méditerranée. Insensiblement la nuit tombe, 
mais claire et étoilée et nous permettant de distinguer encore la 
campagne et le rivage où les vagues agitées jettent leur blanche 
.écume. Nous voyons tout à coup au loin, devant nous à l'horizon, 
une grande lueur zébrée de clartés plus vives et d'où s'élèvent.par 
intervalles des jets de flamme : c'est Nice qui fête, par des feux 
d'artifice et des illuminations, la reine' de Hollande, arrivée ce 
our-là pour faire visite àd'impératrice douairière de Russie. 

Une forte brise s'était levée à la chute du jour; elle augmentait 
de moment en moment et finit par se changer en une rafale glacée 
qui nous déroba le rayonnement de l'horizon et nous força à nous 
envelopper dans nos manteaux. 11 était près de minuit, quand nous 
arrivâmes à Saint-Laurent du Yar, village frontière de la France. 
Les douaniers commençaient à dormir; le commissaire de police 
nous dit qu'il nous faudrait coucher là et que nous ne pourrions 
passer le pont, qui servait de limites aux deux États, avant le len- 
demain matin. Je parlementai avec le commissaire et je lui remis 



L'ITALIE DES ITALIENS. 35 

ma carte. C'était un Français, bel esprit, qui avait lu de mes vers 
dans les journaux ; il s'écria, en se drapant dans sa robe de chambre : 
« Les muses passent partout ; elles ont des ailes. » 

Mon compagnon de route, qui ne comprenait pas, me félicita 
d'avoir obtenu le passage. Je m'appuyai stir son bras pour tra- 
verser le pont^ui oscillait sous nos pieds comme sous un tremble- 
ment de terre. Le vent tourbillonnait avec violence, tordait les 
grands saules des deux rives et poussait derrière nous des lamen- 
tations funèbres. Moins heureuse de mon voyage, j'aurais cru en- 
tendre dans ces plaintes des voix douloureuses et cbères qui me 
rappelaient; mais dans mon ravissement d'être enfin sur la terre 
italienne, de rompre avec Paris, avec la littérature, le journalisme 
et rénervante nécessité d'un labeur quotidien et forcé, ces gémis- 
sements dé la nature ne me semblèrent point un présage funeste ; 
au contraire, en s'exhalant derrière moi, ils me paraissaient le 
dernier écho d'une destinée tourmentée qui finissait. 

Lorsque nous eûmes atteint le milieu du pont, nous trouvâmes 
une barrière en bois et deux poteaux parallèles qui marquaient la 
frontière des deux Etats. Quelques soldats italiens dormaient là 
dans une baraque qui leur servait de corps de garde. Deux étaient 
de faction et se promenaient de long eu large de l'autre côté de la 
barrière. Je leur demandai d'ouvrir, ils me répondirent qu'on ne 
donnait passage la nuit qu'aux voitures publiques. Notre petite 
carriole, qui naus avait rejoints, n'avait pas l'aspect d'une diligence. 
Je montrai aux deux sentinelles le laisser-passer du commissaire 
de police français; ils résistèrent encore. Je leur fis quelques com- 
pliments sur l'Italie et ils finirent par céder. J'éprouvai une grande 
joie, une vraie joie d'enfant, quand la barrière retomba derrière 
nous. Je foulais enfin la terre italienne, qui avait été si longtemps 
la terre promise de mes rêves, la terre de la poésie, de Fart et, 
aijyourd'hui, de la liberté. 

Au bout du pont eut lieu la visite de la douane, puis nous re- 
montâmes en voiture et nous franchîmes d'un trait la plaine qui 
nous séparait de Nice. 

Comme par enchantement, la température s'était adoucie dans 
cette plaine qui nous souriait avec aménité. Elle est bornée, au 
nord, par de hautes montagnes qui Tabritent, et vient mourir, au 
midi dans les flots bleus de la mer. Le vent ne soufflait plus que 
par bouffées tièdes, et le rayonnement qui flottait au-dessus de 



5G L'ITALIK DES ITALIENS. 

Nice avait reparu, mais moins intense et comme éparpillé; bientôt 
nous atteignîmes les- faubourgs, puis la ville, gardant encore çà et 
là les restes de l'illumination de la fête du soir. 



IV 



Je me logeai, à Nice, à Texcellent Iiôtel de France, et j'y aurais 
dormi d'un bon somme, dans mon Ht blanc et rose, d'une propreté 
, anglaise, sans Ta f freux supplice des moustiques.- Depuis que j'ha- 
bitais Paris, j'avais désappris leurs piqûres, ou plutôt je ne les 
avais jamais bien senties autrefois ; car je m'étais aguerrie, enfant, 
contre leur venin, comme une Arlésienne de la Camargue. Mais 
voilà que ces irritantes bêtes me traitaient en étrangère et m'as- 
saillaient de leur petit bourdonnement sans trêve, moins saisis- 
sable qu'un souffle d'air; ils plongeaient dans ma chair leurs dards 
invisibles, empoisonnés comme des poignards indiens. Quelle tor- 
ture incessante et déliée ces tourmenteurs infimes et obstinés me 
firent subir! Sitôt que^j'enlendais leur frêle bruissement, je me 
soulevais et lançais mes bras à l'aven lure pour les écraser, mais 
que peut la lourdeur des mains contre l'agilité des ailes? Les in- 
sectes méchants et railleurs m'échappaient en sifflaiH et allaient se 
' cacher triomphants dans les plis du ciel de lit, d'où ils semblaient 
me défier par leur aigu murmure. Celte nuit enfiévrée et celles 
qui suivirent me rappelèrent ces nuits poignantes de la jeunesse, 
lorsque quelque passion trahie nous dévore. On veut en vain re- 
pousser la pensée qui désespère, elle s'acharne à nous, monte du 
cœur au cerveau, le ronge, le transperce en tous sens, l'enflamme 
sous sa morsure corrosive et nous livre éperdus à ces longues in- 
somnies où la démence est bien près de la douleur. . 

Le lendemain de cette première nuit passée à Nice, je me levais 
le front et les bras en sang; j'étais à moitié défigurée; mais comme 
durant le jour mes ennemis évanouis m'accordaient une suspen- 
sion d'armes, j'en profitai pour aller visiter la ville. 

Riante, calme, embaumée, elle se déroule à gauche, du côté de 
la plaine du Var, en longues lignes de maisons blanches et de 
fraîches villas qui bordent la mer à partir de l'embouchure du 



L'ITALIE DES ITALIENS. 37 

Paillon, torrent fougueux durant Thiver, mais dont le lit est presque 
toujours à sec en été. Ce quartier neuf de Nice s^appellela prome- 
nade des Anglais. C-est là qu'habitaient Timpératrice de Russie et la 
reine de Hollande. Le drapeau russe et le drapeau hollandais^ agités 
par une brise chaude, flottaient sur les toits des villas où logeaient 
les deux souveraines. Quel contraste pour elles, entre les glaces et 
les brumes de leur patrie et cet air qui les faisait revivre 1 

C'était le V^ novembre; pas une feuille ne manquait aux arbres, 
pas une fleur aux parterres embaumés ; les bouquetières vendaient 
dans les rues de gros bouquets de jasmin d'Espagne, de roses* 
mousseuses, de cassies et de tubéreuses, qu'on pouvait acheter pour 
quelques centimes. La mer était bleue et tranquille comme un lac, 
et les belles montagnes, ramifications des Alpes qui, au nord, 
abritent Nice, ruisselaient de reflets dorés. Cette nature bienfai- 
sante me ranima ; je m'oubliai longtemps sur la plage, regardant 
machinalenient le roulis des vagues qui montaient jusqu'à mes 
pieds; je crois même que je m'endormis au soleil, un peu elTrayée 
d'abord du frôlement des moudies, des demoiselles et des papillons 
qui me faisaient craindre la venue des moustiques; mais les in- 
sectes nrialfaisants sont comme les hommes qui vivent du crime : 
ils attaquent surtout la nuit. 

En revenant de cette première promenade je passai à la légation 
de France, située prés du jardin public d'où la vue s'étend sur 
la mer et sur l'autre partie de Nice jusqu'au vieux château qui do- 
mine si majestueusement la ville. Je laissai à M. Léon Pillet, notre 
consul, une lettre de recommandation que j'avais pour lui, puis je 
m'assis sur un banc à l'ombre des arbustes fleuris : le jardin était 
plein de cris joyeux d'enfants et de fanfares belliqueuses, jouées par 
la musique d'un régiment italien. Je constatai dans les soldats et 
dans les hommes du peuple qui passaient, la beauté du type italien 
et l'aménité de ce peuple toujours doux et poli ; on dirait que, si 
longtemps malheureux, il sollicite de tous la protection et la bien, 
veillance ; déjà ce n'était plus la race française, grêle, pétulante, 
audacieuse, enjouée, mais, osons le dire, un peu trop sûre d'elle- 
même, poussant l'esprit jusqu'à l'insolence et la conviction de sa 
force jusqu'au dédain des autres nations. Je restai là rêvant et hu- 
mant l'air salubre jusqu'au moment où le crépuscule fit jaillir 
tout à coup des tourbillons de moustiques; je me mis à courir pour 
leur échapper, mais, hélas! je devais les retrouver dans ma chambre. 



58 . I/ITALIE DES ITALIENS. 

Le jour suivant j'eus la visite de M. Léon Pillet qui me parla avec 
enchantement de la grâce et" de Tintelligence cultivée de la reine 
de Hollande; de la quiétude inaltérable de Timpératrice douairière 
de Russie qui depuis longtemps se mourait; te terme inexorable 
approchait, mais la sérénité de la malade répandait autour d'elle 
Tillusion.et éclairait, pour ainsi dire, l'heure sombre à laquelle on 
ne pouvait pas croire. 

Les journaux de la ville annoncèrent ce jour-là de la manière la 
plus gracieuse mon passage à Nice, et un des rédacteurs de la Gazette 
de Nice eut Tobligeance de se mettre à mes ordres pour me mon- 
trer la villa Arson, propriété du directeur de la gazette. Nous mon- 
tâmes en voiture sur la belle place Masséna et nous nous trouvâmes 
bientôt à travers la campagne toute couverte de grands oliviers, de 
figuiers, de cyprès et de pins; çà et là, devant les maisonnettes et 
les villas, les carrés fleuris des parterres jetaient dans Tair des arô- 
mes si vifs et si pénétrants que toute Tatmosphère en était embau- 
mée; cette émanation des parfums à travers champs est une des 
voluptés des pays chauds. Dans le nord les fleurs sentent Therbe; 
aux baumes, comme aux vins, il faut un soleil qui brûle et concentre. 

Nous suivions une foute montueusc, appelée chemin de Saint- 
Barlhélemy, où les chevaux n'avançaient qu'au pas. Les rameaux 
gigantesques des oliviers s'enlaçaient sur nos têtes ; c'était une 
ombre bleuâtre très-douce au regard et à travers laquelle la lumière 
filtrait par petits jets ; on eût dit des pointes de diamant serties 
dans des turquoises. — Après une heure de marche nous mîmes 
pied à terre et franchîmes une étroite avenue assez inculte, où les 
grandes herbes et les arbustes poussaient écheveiés; nous étions 
arrivés à la villa Arson ..La maison décrit un carré long sans carac- 
tère; les terrasses ornées de bustes en plâtre et les parterres avec 
des kiosques en coquillages, sont d'un assez mauvais goût ; mais ce 
qui est beau, ce qui a rendu cette villa célèbre, c'est la vue qu'on 
découvre de ses jardins. Au-dessous, sur le premier plan, voici le 
couvent et l'église de Saiut-Barlhélemy; puis la villa de Gessoles avec 
ses ombrages et ses eaux jaillissantes; d'autres Villas moins somp- 
tueuses disséminées dans les bois, dans les fleurs, dans les vergers 
d'oliviers, et dont de grandes lignes de cyprès noirs, formant muraille, 
séparent les propriétés ; toute l'étendue de la campagne de Nice 
avec ses accidents de terrain, ses collines, ses torrents, ses gorges 
ombreuses. Au second plan, la ville; au troisième, la mer se confou- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 59 

dtint à rextrême horizon avec le ciel limpide; les vaisseaux qui iiar- 
tent ou qui reviennent au port se détachent avec leurs agrès déhés 
entre ce double azur; Tintensité de la lumière se projette sur tous 
les détails de Timmense panorama ; les formes des rochers et des 
arbres, les mouvements du sol, les lignes de plantations variées, la 
transparence des sources se dessinent et éclatent dans là séré.nité 
du jour : même quand vient la nuit rien de vague, rien de brumeux 
n'altère la beauté de cette étendue merveilleuse ; c'est superbe et 
calme, comme une de ces statues sans tache de Tantiquité. C'est la 
tranquiilitééblouissanle de la campagne du Midi, une des attractions 
irrésistibles qui firent se ruer sur Fltalie les peuplades sauvages du 
Nord. Ou raconte que M. de Talleyrand passant un jour à Nice 
après lès Cent-Jours, fut engagé à une fête dans la villa Arson. Ravi 
du tableau merveilleux que la nature déroulait tout à coup devant 
lui, il s'écria : « Si j'avais su que ce pays fût si beau/ce n'est pas le 
roi de Sardaigne qui l'aurait. » Ce mot du roué diplomate a fait 
des petits ; rien ne se perd en diplomatie et peut-être Tannexion 
récente de Nice et de la Savoie à la France a-t-elle sa filiation dans 
ces paroles prononcées en riant. 

En quittant la villa Arson nous allâmes visiter les ruines romaines 
de Cimier. Nous tournâmes le couvent de Sahit-Barthélemy et gra- 
vîmes jusqu'au village de ce nom, toujours abrités par les oliviers 
centenaires qui projetaient sur la roule leurs grandes ombres. Des 
moines de différents ordres marchaient au bord du chemin, descen- 
dant des divers couvents qu'ils occupent sur ces hauteurs. Quel- 
ques-uns causaient et riaient avec les jeunes et belles paysannes qui 
travaillaient aux champs; les curés des campagnes s'entretenaient 
familièrement avec les matrones qui filaient sur leur porte. Il y 
avait dans l'allure de tous ces prêtres le laisser-aller du clergé 
italien qui longtemps maître des consciences et d'une grande partie 
du sol, jugeait superflues la réserve et la contrainte que s'impose le 
clergé français; il est vrai que celui-ci prend sa revanche et épanche 
en trames souterraines les passions qui n'éclatent pas au dehors. 

Nous fîmes arrêter la voiture sous une belle arcade romaine, 
débris de farène antique de Cimier. Cimier, au temps de Jules 
César, était peuplée de trente mille habitants. Celte ville fut prise et 
brûlée au sixième siècle par Alboin roi des Lombards. Si on fouillait 
la colline où Cimier était située, et que ses débris ont exhauss^^ on y 
trouverait.peut>èlre des bas-reliefs enfouis et des statues ensevelies. 



40 I/ITALIE DES ITALIENS. 

La terre réduit en poussière le squelette de l'homme et elle s^assi- 
mile aussi les œuvres d'art par lesquelles il espérait survivre à son 
néant. 

Au-dessus du sol il ne reste de Tantique Cimier que quelques 
gradins et quelques fragments de Tarène qui contenait dix mille 
spectateuirs. Le blé pousse où les animaux féroces rugissaient, et les 
branches des oliviers retombent sur les courbes brisées des arceaux 
et les complètent par leur ombre. 

Aujourd'hui, le cirque antique s'appelle Cuve des Fées. Les gens 
du pays le croient hanté par des esprits et ne le traversent pas la 
nuit sans terreur. Pourquoi railler ces croyances superstitieuses ? 
elles renferment, à notre avis, la mélancolie de Thistoire ; tant de 
générations se sont succédées sur la terre que le peuple qui ignore 
leurs annales, mais sait vaguement leur passage dans le monde, en 
voit les ombres et les spectres partout. 11 faut bien que quelque 
chose revive de ce quia été ; pour le petit nombre ce sont les faits 
écrits qui surnagent ; pour ceux que l'ignorance couvre de ses ténè- 
bres, ce sont les êtres disparus de siècle en siècle de la terre, qui 
reviennent sous une forme imaginaire la parcourir durant la nuit. 

A quelque distance de l'arène se trouve la ruine d'un temple 
d'Apollon ; il n'en reste que la maçonnerie de forme quadrangulaire 
sans fragments de sculptures ni de colonnes;'les briques rouges du 
monument ont été badigeonnées de chaux ; le tabernacle divin du 
dieu de la lumière et de la poésie est une étable qui abrite, durant 
la nuit, les troupeaux de moutons et de chèvres. Les fleurs, cette 
parure éternelle de la campagne de Nice, croissent çà et là dans 
ces ruines. — A quelque distance du temple on a découvert récem- 
' ment un débris d*aqueduc. Tout ce qui reste de Cimier est entouré 
de solitude, de silence et d'ombre. On voudrait là une petite maison 
pour travailler, rêver et aimer. 

Nous descendîmes la route abrupte rapidement; le soleil allait se 
coucher sur la mer quand nous rentrâmes à Nice. Je voulus profiter 
de cette heure si propice à la beauté des horizons pour monter jus- 
qu'à l'esplanade du vieux château. Le chemin en spirale qui y con- 
duit est bordé par des allées de palmiers, de pins-parasols, de chênes 
verts, de vernis du Japon et de lauriers-roses ; les crevasses des 
murs des fortifîcations sont remplies par des cactus, des tithymales 
et d^ agaves qui y forment des fourrés impénétrables. A mi-côte, 
sur le versant occidental, on trouve deux cimetières : celui des chré- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 41 

tiens et celui des juifs; les herbes et les ronces recouvrent à moitié 
les pierres tumulaires. 

Sur le versant de Test sont les ruines de Sainte-Marie de TAs- 
soniption, ancienne cathédrale de Niée, qui renfermait le tom- 
beau de Béatrix de Portugal, mère du duc Emmanuel-Philibert. 
Du vieux donjon bàli sur le sommet du roc par les princes d'A- 
ragon et d*Anjou, et successivement agrandi par les ducs de Savoie, 
il ne reste plus qu'une tour ; à cette hauteur la vue qu'on découvre 
est une des plus belles du monde ; les maisons sombres de la 
vieille ville se groupent au pied du château ; les maisons neuves 
et blanches se déploient le long de la mer en lignes droites qui bor- 
dent la promenade àes Anglais. Dans toute retendue de la cam- 
pagne de Nice sont épars des villas, des châteaux et des villages; 
au midi la mer bleue s'étend à Finfîni. Par les claires matinées, on 
distingue souvent le rivage de la Corse. Le golfe tranquille est 
borné à notre droite par la pointe de terre où s'élève Antibes ; à 
notre gauche, par la petite presqu'ilede Saint-Jean. En tournant la 
tèle vers le nord, le tableau se complète, on dirait un cirque éter- 
nel bâti par des Titans: les montagnes décrivent un triple rang do 
marches colossales que dominent les Alpes Maritimes, dont la cime 
couverte de neige se perd dans le ciel bleu. Contemplés aux der- 
nières lueurs du jour, ces rocs superposés, servant de fond au golfe 
et au paysage étaient d'un effet indescriptible. Je regardai longtemps 
ce tableau avec une fixité avide ; j'en pris l'empreinte dans mon 
souvenir et je me plais à la retrouver et à lui sourire par les 
jours sombres des étés pluvieux de Paris. 

En descendant la rampe ombreuse et fleurie de l'ancien donjon 
qui, vu de la mer, donne à Nice un grand caractère , je m'arrêtai 
du côté du levant et, appuyée contre un parapet, je considérai le port 
de Nice du haut du roc qui l'abrite ; ce port étroit est resserré et 
clos dans une petite anse où les tempêtes ne sauraient pénétrer. 
La nuit était v^nue limpide et lumineuse, comme elle l'est presque 
toujours dans ces régions sereines; les maisons qui entourent le 
port commençaient à s'éclairer; quelques vaisseaux marchands 
avaient des fanaux suspendus à leurs vergues ; quelques barques 
étaient pavoisées de guirlandes, de lanternes chinoises, on fêtait je 
ne sais quel saint ; un bateau à vapeur dont la cheminée fu- 
mait venait d'arriver ou était prêt à partir. Des soldats et des m i- 
telots italiens chantaient des hymnes patriotiques; d'autres, des 

4. 



42 L'ITALIE DES ITALIENS. 

chansons d'amour, attablés devant les cabarets d*où sortait une 
acre odeur de charcuterie et de soupe au fromage. Il y avait un va- 
et-vient d'acheteurs dans les petites boutiques du port; sur le pa- 
rapet s'étalaient les établis d'oranges et de dattes entourés par les 
enfants elles femmes; quelques jeunes contadines soupaient avec 
les soldats et les matelots; j'en remarquai deux plus grandes, plus 
brunes et aux cheveux plus artistement nattés ; je reconnus qu'elles 
étaient Génoises au pezzoto ou mezzaro^ qui flottait sur leur tête. 
L^tHie d'elles se tenait accoudée sur la table et ne mangeait pas; 
son profil éclairé par une lanterne me parut^ d'une régularité 
grecque ; je ne sais pourquoi cette belle figure pensive éveilla mon 
intérêt; je voulus m'avancer pour la mieux voir et aussi pour ob- 
server de plus près les stènes du port. Nous continuâmes à des- 
cendre la route en spirale qui nous avait conduits au donjon ; nous 
traversâmes, quelques rues tortueuses et bientôt nous nous trou- 
vâmes devant le cabaret où la jolie Génoise était assise; il y avait là 
deux matelots qui semblaient se disputer son amour; l'un, jeune, 
svelte, avait ce corps élancé que les sculpteurs de l'antiquité don- 
naient à leurs dieux ; il portait sur sa belle tête bouclée le bonnet 
phrygien des pêcheurs de Sorrenle, son œil noir et velouté jetait 
des flammes, son nez grec se dilatait, tandis qu'il parlait à' la jeune 
fille ; sa bouche rose et charnue rappelait celle de l'Antinous. Il 
était impossible de voir cet homme sans le considérer avec plaisir; 
il inspirait l'admiration qu'inspire un de ces beaux marbres re- 
trouvés dans les fouilles de Rome. L'autre matelot était court et 
trapu, sa tête carrée commençait à grisonner, son visage était 
marqué par la petite vérole, ses yeux vils et ronds n'avaient qu'une 
expression bestiale, il remplissait de macaroni l'assiette de la jeune 
fille qui ne mangeait pas; il l'embrassa et elle le laissa faire; le 
jeune matelot, pourpre de colère, dit à la jolie Génoise : « 11 paraît 
que le vieux est le préféré?» Elle lui répondit d'une Hiçon singulière : 
« Que veux-tu. toi, on pourrait t'aimer et je ne veux plus aimer. » 
Sa compagne ajouta en se penchant vers le jeune homme : 
« Elle a fait un vœu à la Madone, laisse-la tranquille et occupé» 
toi de moi. » Mais il continuait à regarder l'autre et à lui parhr : 
« Il faut me dire ton vœu, lui dit-il, ou je donne au vieux un 
coup de couteau. — Ah ! fit-elle tranquille, sanschangjer de visage 

* Sorte de voile que portent les femmes de Gênes. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 43 

et avec cette espèce de naïveté animale qui frappe en Italie, dans 
toutes les classes, lorsqu'on parle d amour, j'avais un amoureux, 
il était chasseur des Alpes de Garibaldi, il est mort voilà trois mois, 
je Pai bien pleuré, mais ça ne donne pas du pain de pleurer. Mon 
pauvre Antonio me pardonnera; je ne fais Tamour qu'avec ce>i\ qui 
me déplaisent. Ainsi je ne trahis pas mon vœu ; car j'ai juré à la 
Madone de n*aimer que mon cher mort. » Le vieux matelot se . serra 
près d'elle et enlaça son bras frêle dans son bras vigoureux. « Tu 
vas donc venir avec moi, lui dit-il. —Oui, puisquHl le faut, » reprit- 
elle machinalement. Elle tira du corsage de sa robe une petite 
image de la Madone suspendue à son cou, la baisa, et se leva de 
table. Bientôt je la vis disparaître dans uiie ruelle sombre avec le 
gros matelot ; on eût dit Silène enlevant une nymphe. L'autre, le 
beau, le jeune, ne fit pas un mouvement pour les suivre : « Puis- 
qu'elle a fait un vœu à la Madone il n'y a pas à disputer, » dit-il, et 
il se mit à manger et à rire avec la seconde Génoise qui était restée 
près de lui. Cette scène me causa une grande tristesse, je m'éloi- 
gnai en pensant : la mer est là ; la mort vaudrait mieux que cette 
dégradation stupide. Mais le suicide si fréquent à Paris parmi le 
peuple, est presque inconnu des classes pauvres dltalie; elles se ré- 
signent, prient la Madone, et laissent faire à la destinée. 

Le lendemain malin je visitai le quartier des juifs.. Dans la ca- 
tholique Italie chaque ville a son ghettOy et malgré l'esprit de tolé- 
rance et la liberté qui se répand partout, les Israélitles restent 
parqués à part. Ils semblent eux-mêmes se plaire dans cet isole- 
ment qui facilite l'exercice de leurs us et coutumes , le mystère 
dont s'entoure leur rite, les ruses de leur petit commerce çt cette 
saleté héréditaire plus flagrante en Itahe qu'ailleurs; je remarquai 
quelques belles juives peignant l'une l'autre leurs longs cheveux 
sur le seuil des petites boutiques des rues tortueuses du ghetto, 
rues si étroites qu'on en pourrait franchir les toitures parallèles 
d'une enjambée. 11 y avait là des tas de loques infectes que de 
vieux juifs vendaient à la criée, t;n jurant par Jéhova qu'ils sacri- 
fiaient tout bénéfice à Taniour du prochain; sur d'autres devan- 
tures, c'étaient des pièces d'étoffes orientales aux couleurs voyantes. 
Puis des fritures en plein air ; des matrones, au chef branlant et 
dont les cheveux gris et mal joints flottaient au vent, se tenaient 
penchées autour des poêles où l'huile bouillonnait ; une écumoire 
à la main, elles retournaient avec gravité les l^ignets de caroubes, la 



4* L'ITALIE DES ITALIENS. 

courge coupée en losanges blonds et les petits poissons décrivant 
un dernier frétillement. De ces ruelles sombres s'exhalaient les 
odeurs mêlées de baillons, d'eau croupie, dliuile rance et de crasse 
séculaire. En sortant de cette atmosphère empestée, j'aspirai avec 
volupté Tair pur des bords du Paillon; j'achetai à une bouquetière 
qui se tenait sur un pont un gros ^bouquet aux parfums exquis; j'y 
appuyai mon visage avec délices, puis je l'agitai en tous sens pour 
chasser les mouches qui m*assaillaient, tandis qu*une voiture dé- 
couverte m'emportait au château de Saint-André. 

La route qui y conduit remonte le cours du torrent du Paillon. 
A peu de distance de Nice ma voiture croisa celle de l'impératrice 
de Russie qui revenait à la ville ; je la vis bien et jamais je n'oublierai 
ce fm et pâle visage à la peau parcheminée. C'était déjà la teinte 
livide de la mort, on eût dit qu'elle en sentait le froid par anticipa- 
tion, car, malgré la tiédeur de l'atmosphère, elle était comme ense- 
velie dans des fourrures de martre. 

Le chemin que je suivais était des plus pittoresques ; le Paillon, 
encaissé dans de hautes montagnes, courait dans les méandres du 
sable de son lit trop large en ce moment pour rexiguïté de ses eaux 
taries; les arbres frissonnaient sur ses bords, les vastes bâtiments 
de l'abbaye de Saint-Pons s'étageaient à gauche sur les rochers. Ce 
couvent célèbre dans les fastes de Nice est seulement habité aujour- 
d'hui par une trentaine de frères oblats. Quelques-uns descendaient 
à pied de leur couvent, d'autres sur des chevaux ou des mulets; avec 
leurs soutanes courtes et leurs chapeaux tricornes, ils rappelaient 
le Basile du Mariage de Figaro. 

Au fond de la route, un peu à droite, j'avais en perspective le châ- 
teau de Saint- André à rentrée de la vallée de Tourette ; ses pignons, 
ses tours et le clocher de sa chapelle le font apparaître comme une 
décoration du moyen âge qui s'élève tout à coup pour charmer les 
yeux. Lorsque je fus près du château, je mis pied à terre, voulant 
mieux voir la grotte ou plutôt la grande arche naturelle dans la- 
quelle les eaux du Paillon s'engouffrent. Des mousses vertes tapis- 
sent cette voûte profonde et de chaque pointe du roc pend une 
liane ; je marchais sur le sable fin et sur les cailloux au bord du 
torrent dont l'écume blanche mouillait le bas de ma robe. Je m'a. 
vançai de la sorte aussi loin que je pus sous l'arceau de la grotte, 
puis je passai d'une rive à l'autre sur une planche vacillante. Après 
avoir franchi, à droite, un sentier creusé dans la montagne, je me 



I/ITALIE DES ITALIENS. 45 

trouvai dans une longue avenue de cyprès qui conduisait au château 
désert et fermé. Le marquis de Saint-André, propriétaire actuel, était 
général de l'armée italienne; dans cette sombre avenue qui aurait 
ressemblé à une voie funéraire sans le bourdonnement des insectes, 
réclat du jour, le bleu du ciel et le doux bruissement du torrent, 
était assise une fraîche paysanne au visage heureux et groupant 
autour d'elle trois beaux enfants, tous trois portant pour unique 
vêtement une cliemise blanche très-courte, qui laissait leurs pieds 
nus, leurs bras et leur poitrine à découvert ; le plus petit était sus- 
pendu au sein de la mère qui l'allaitait avec des airs de Madone de 
Raphaël ; l'autre qui marchait à peine, tenait comme un jouet la jambe 
du nourrisson et la baisait en riant; le troisième, l'aîné, debout devant 
les genoux delà mère, suspendait en l'air sa chemise pleine de fleu- 
relies et de mûres sauvages. Quand je passai devant elle, la belle 
contadine me salua avec un bon sourire, et le plus grand des enfants 
m'offrit ses fleurs et ses fruits. Voyant que je refusais il se déchargea 
de son fardeau sur le tablier de sa mère et me proposa de me ser- 
vir de guide; la mère lui dit : « Marche avec la signora et fais-lui 
voir le château. » L'enfant se mit à courir devant moi. dans les 
hautes herbes de l'avenue, insoucieux de sa misère et de sa nudité, 
il me montra les bosquets et le jardin et voulut me faire ouvrir le 
château. Je préférai m'arrèter sur la terrasse qui domine le torrent 
et d'où je dominais la route, encaissée dans les rochers, que j'avais 
suivie en venant ; le soleil couchant y roulait en -ce moment des flots 
de pourpre et de lumière ; c'était d'un effet inou! qui me ravissait ; 
l'enfant me tirait par ma jupe en me disant : « Madame, il y a une 
belle salle dans le château. » Je lui répondis : « Va lavoir pour 
moi. — Il faut payer, me dit-il, et je n'ai pas de sous. » Je com« 
pris cette façon détournée de me demander la btuma mano et je. lui 
donnai aussitôt quelques pièces de monnaie; ses yeux pétillèrent 
de joie ; il courut rejoindre sa mère sans plus se soucier de me 
guider; je restai là, seule et charmée, jusqu'à la nuit, enviant une 
chambre dans ce vieux château où Ton pourrait vivre et travailler 
en paix. 

Marche î marche ! tel est le mot d'ordre que se répète chaque 
jour à lui-même le voyageur. Le lendemain, jeudi 3 novembre, je 
visitai le port de Villefranche plus grand et encore mieux abrité 
que celui de Nice; la route qui y conduit serpente sur le mont 
Boron ; elle est ombragée d'oliviers énormes aux branches écheve- 



40 L'ITALIE DES ITALIENS. 

lées. De cette hauteur, vue à travers les branches, Nice dominée 
par son vieux donjon et se déroulant au bord de la mer, est d'un 
aspect merveilleux. Aux descentes le chemin était si rapide et si 
roide, que je dus souvent mettre pied à terre. Je rencontrai, sous 
ces grands ombrages pâles, des officiers italiens se promenant avec 
de belles Niçoises; quelques familles déjeunaient sur Therbe; bien- 
tôt d'anciennes fortifications coupèrent Torabre des oliviers, et Ville- 
franche ip'apparut souriant à ses bords tranquilles : la darse, le 
bagne, le lazaret et les casernes s'élèvent sur le rivage du demi- 
tïercle que forme le port. Un seul bâtiment était à Tancre dans ces 
eaux limpides, c'était une corvette russe qui avait amené à Nice la 
reine de Hollande. Elle était là, maîtresse et souveraine du golfe 
désert. Je me rappelai qu'un an plus tôt le bruit avait couru que le 
roi de Piémont avait cédé Villefranche à l'empereur de Russie. La 
politique européenne s'alarma de cette prétendue cession et tous 
les journaux en retentirent. C'était une fiction qui détourna les 
esprits de la réalité qui allait s'accomplir; aujourd'hui Villefranche 
est à la France comme Nice. L'empereur Napoléon, plus hardi que 
le czàr, a mis la main dessus et travaille à faire de Villefranche un 
port militaire vraiment important. 

J'avoue que le môle et l'arsenal maritime de Villefranche 
attirèrent moins mes regards que les belles et hautes monta- 
gnes qui, à droite, dominent le golfe, et sur , lesquelles la rerute 
de la Corniche décrit son zigzag verdoyant. Je devais parcourir 
cette 1 oute le jour suivant et j'en devinai déjà les beautés roman- 
tiques. 

Avant de quitter Nice, je voulus revoir le lendemain la plaine 
du Var et les rives du fleuve-frontière que je n'avais aperçues que 
la nuit. Je traversai toute la partie neuve de Nice, la promenade 
des Anglais, les belles lignes de maisons blanches entourées de 
ceintures de fleurs. La voilure franchit rapidement la route plane. 
Au nord, se dressent les montagnes qui encaissent le Var, et d'où 
le fleuve semble sortir et s'épanche en torrents fougueux durant 
rhiver; au midi, ce sont des champs de luzerne, das salines et la 
mer; en approchant du Var, en c^ moment presque à sec, je re- 
vois ces grands saules dont les branches souples et chevelues re- 
tombent sur le sable humide. Au temps des débordements du 
fleuve, ces saules sont recouverts par les eaux qui envahissent une 
partie de la plaine et y déposent leur limon. C'est à travers ces 



L'ITALIE DES ITALIENS. 47 

rives marécageuses que tes malfaiteurs et les contrebandiers pas- 
saient d'une frontière à l'autre. 

bu côté du nord est le joli bois du Yar, dans lequel les aunes, 
les peupliers, les saules et les grands lierres s'enlacent et s'enche- 
vêtrent; des plantes grimpantes y forment des fourrés et des fes- 
tons; des ruisseaux y courent sur une herbe fine où poussent, sau- 
vages, les plus belles fleurs de nos jardins. Les rêveurs et les poètes 
préfèrent cette promenade à toutes celles de Nice. 

Je traverse le grand pont en -bois, j'arrive au village de Saint- 
Laurent, du Var; me voilà rentrée en France; je revois le lettré com- 
missaire de police, qui m'a facilité le passage de la frontière il y a 
quelques jours. Je .le remercie et lui dis adieu. Je suis saluée en 
passant par quelques officiers français qui fument et bâillent de- 
vant un petit café, déplorant l'ennui de celte garnison de vil- 
lage. J'ai hâte de repasser le pont, il me semble que la France va 
me ressaisir et me river encore au travail et à la lutte. L'Italie, 
qui m'appelle, c'est' l'oubli des tracasseries vulgaires; c'est Tatmo- 
sphère vivifiante pour l'esprit; c'est l'enthousiasme, c'est l'art, c'est 
l'inconnu romanesque qui nous attire toujours. 



Je quittai Nice, le samedi 5 novembre, par une belle matinée 
printanière et sereine; on se fût cru au mois de mai. J'occupais 
une place de coupé dans la diligence qui va de Nice à Gênes, par 
la route de la Corniche; le paysage s'ouvrait <levant moi et se dé- 
ployait sous mes regards; c'était sur les grands rocs alpestres une 
alternative de montées et de descentes de l'effet le plus saisissant. 
Aux montées, les chevaux allaient au pas, essoufflés, haletants; le 
conducteur descendait de son siège pour les gourmander ou les 
caresser suivant son humeur; leur parlant, passant la main sur 
leurs croupes ruisselantes de sueur, leur criant: courage! et éta- 
blissant entre homme et bêles le dialogue familier qui m'a souvent 
frappée en Italie. Les animaux semblaient comprendre; ils regar- 
daient leur interlocuteur, tendaient leurs jarrets, ouvraient à la 



48 L'ITALIE DES ITALIENS. 

brise de la mer leurs naseaux fumanls, et aussitôt que la salita * 
formidable faisait place» au sommet du mont, à la descente rapide 
du versant opposé ils s'élançaient à toute bride sur la penle 
presque perpendiculaire qu'ils franchissaient avec des bonds ef- 
frénés en agitant leurs grelots. C*était effrayant et enivrant à la 
fois ; on buvait Tair, on embrassait la nature, on croyait savoir des 
ailes, comme le Prospéro de Sliakspeare, dans le Songe (Tune' nuit 
d'été, quand il s'écrie : « Devant moi je bois Tâir où mon aile se 
lend. » On passait à travers les oliviers, les pins, les cyprès, les tor- 
rents et sous les voûtes des montagnes, dans des gorges ombreuses, 
exubérantes de hautes herbes, de plantes grimpantes qui se col- 
laient au rocher ou qui flottaient au vent; tout horizon disparais- 
sait dans ces couloirs sombres ; la mer voisine s'était évanouie; du 
ciel éclatant et bleu on ne voyait plus qu'une échancrure! Mais 
tout à coup Taspect changeait : la route retombait dans des vallées 
charmantes, les vagues claires baignaient les mousses étendues 
comme un tapis au pied des grands arbres; â travers leur feuil- 
lage, le double azur du ciel et de la Méditerranée se déroulait à 
rinfini. Les chevaux, avides d'espace, paraissaient vouloir se pré- 
cipiter vere cet horizon sans bornes ; ils rasaient la mer dont l'é- 
cume blanche montait jusqu'aux roues de la diligence ; la terreur 
disparaissait sous le prestige, l'eau semblait vouloir nous porter. 

Voici Turbie dans son nid d'orangers, de palmiers et de fleurs 
groupés en terrasses. Plus loin, à droite, comme une décoration 
soudaine et merveilleuse de théâtre, ayant pour base un rocher à 
pic, Monaco se dresse blanche et riante sur la mer bleue, telle 
qu'une ville d'opale. On aperçoit son palais, sa maison de jeux, ses 
bains, sa cathédrale où Charles-Quint a prié, enserrés dans une 
ceinture de flots mouvants d'ohviers,de citronniers, de grands ca- 
roubiers et d'aloès gigantesques. On voit errer sous ces ombrages: 
ineffables les chevaliers d'industrie cambrant leur taille en pleiiii 
soleil, et les pauvres femmes vendues étalant les oripeaux de la 
honte. Ce beau lieu, que la nature a élu pour être l'Eldorado des 
poètes et des amoureux, est devenu le lieu d'asile de la fraude im- 
punie et de la débauche parée. Le vice s'ébat sous les orangers, 
comme une courtisane qui se marie se coiffe effrontément de la 
couronne des vierges. 

< Montée. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 49 

Dans ranliquité, Hercule avait un temple sur le rocher même 
où s'élève aujourd'hui Monaco. On voudrait voir ce dieu se redres- 
ser et écraser de sa massue les lèpres des sociétés modernes. 

Tandis que Monaco disparait derrière nous, je pense à son avant- 
dernier souverain, le vieux prince Florestan, que j*ai connu il y a 
quelques- années ; il avait, dit-on, été acteur dans sa jeunesse. Sa 
passion la plus saillante était un naïf amour pour la tragédie clas- 
sique; il préférait les tragédies de Voltaire à celles de Corneille et 
de Racine. Voltaire était son dieu poétique. 11 savait Al%ire et Zaïre 
par cœur; il prétendait lutter de diction aveô le Tragique Lafon, 
qu'il plaçait bien au-dessus de Talma. Je le vois encore, arrivant 
chaque dimanche à mes petites réunions littéraires, simple, cordial 
et bon, mais intraitable à Tend roit des alexandrins philosophiques 
et blafards de Tétincelant auteur de Candide. Il redressait sa haute 
taille et déclamait avec pompe, devant un auditoire romantique et 
semi-railleur, les longues tirades qu'il idolâtrait. Je Favais connu 
chez madame Desbordes-Valmore, la muse touchante de Tamour, 
dont j'ai pleuré la mort comme celle d'une sœur bien-aimée *. 

Voici Roquebrune, puis Menton, village et ville qui faisaient autre- 
fois partie de la principauté de Monaco, mais qui s'en détachèrent 
avec joie pour se donner à la Sardatgne. Au moment où nous la tra- 
versons, Menton est toute pavoisée des couleurs italiennes ; sa garde 
nationale défile sur la grande place, chaque. fantassin brillamment 
équipé porte un bouquet à la boutonnière et regarde galamment les 
jolies miss, coiffées de chapeaux ronds à longues plumes, qui s'accou- 
dent aux fenêti^es vertes des blanches maisons. Menton est comme 



* A présent qu'elle n'est plus et que l'éclipsé de ce qu'elle a cfaanlé est ar- 
rivée pour moi, qu'il me suit permis de publier ici les belles strophes inédites 
qu'elle m'adressa un jour : 

Pour vous, que vous soyez la charité qui pleure. 
Ou la muse qui chante afin d'arrêter l'heure ; 
Ou là femme rêveuse au bord de son miroir. 
Vous êtes toujours bonne et toujours belle à voir. 

La beauté, n'est-ce pas, c'est le bonheur, Madame? 
Aussi, vous en avez plein les yeux et plein l'âme; 
Et sous vos cheveux blonds si j'ai surpris des pleurs, 
C*est qu'il faut n'est-ce pas, quelque rusée aux fleurs ? 

Le soleil, sans la pluie, incendierait les roses; 
Laissez donc faire à Dieu qui fa'it bien toutes choses, 
Priez, regardez-vous, et chantez à la fois, 
C:r c'est pour nous aussi que Dieu fit voire voix. 



50 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Nice une pépinière d'Anglais. A Nice s'établissent les plus mondains; 
à Menton viennent les rêveurs et les amoureux. Nous traversons au 
galop la ville tranquille; à deusc heures nous arrivons à San-Remo ; 
nous voici tout à fait en Italie ; on ne parle plus que le patois de 
Gênes. Les femmes cousent, habillent leurs enfants, lavent leur 
linge et se peignent sur leurs portes. On vit en plein air, pour ainsi 
dire aux yeux de tous, avec une sorte de laisser-aller cynique. Des 
prêtres d'une saleté repoussante se mêlent aux bourgeois devant 
les -cabarets. Nous faisons une halte à Tauberge de San-Bemo, où 
l'on nous sert un dîner à l'italienne : soupe au fromage, charcu- 
terie, poulet élique, gibier (pleine plutôt que rôti, tarte à la fran- 
gipane, fruits verts, café trouble; le .tout assaisonné de cordialité 
et de bonté familière. On se préoccupe de la fatigue de la route, 
du but du voyage, de la famille et surtout des enfants qu'on a laissés 
loin de soi ; on vous offre en parlant les fruits qui restent du des- 
sert et quelqiies fleurs cueillies dans le petit jardin de l'auberge. 

San-Remo est entouré d'une végétation asiatique et dominé par 
le bois de palmiers de l'ermitage de Saint-Romulus. C'est ce bois 
qui fournit à Rome les palmes du jour des Rameaux. 

Nous remontons en voiture et l'enchantement de la route recom- 
mence. Toutes les villes de la Corniche qui se dressent jusqu'à 
Gènes, au bord de la mer, ont un aspect de décoration qui trompe 
à distance sur la grandeur et la beauté de leurs monuments. Les 
rues en arcades, les maisons à façades peintes, les églises avec 
leurs dômes et leurs campaniles , tout cela se groupe sur le bleu 
de l'éther, a pour base des rocs géants, que la mer baigne, et, dans 
ce double cadre de limpidité et de lumière, fait songer aux cités 
fantastiques de l'Orient. 

La nuit claire d'une sérénité bleue et avec ses lueurs d'étoiles, 
ajoute à l'effet inouï de ces villes de la Corniche ; une blancheur 
laiteuse et azurée se répand sur le plâtre des monuments et le 
change en marbre ; les perspectives plus vagues s'agrandissent, les 
arceaux se prolongent jusqu'à l'horizon, les tours montent jusqu'au 
ciel; les arbres des jardins et des promenades se détachent en 
sombre entre le scintillement des constellations sur leurs branches 
et celui des flots à leurs pieds; les grandes barques de pêcheurs, 
immobiles sur le rivage, prennent des proportions de trirèmes anti- 
ques, on dirait quelque flotte romaine oubliée là depuis des siècles. 

Je traversais ravie ces villes endormies, si belles dans leur soni- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 51 

meil; la mylhologie les eût comparées à des nymphes au corps 
d'ivoire» bercées dans les' bras du vieil Océan. 

Je regardais curieusement toutes ces maisons closes, où parfois 
apparaissait une tète d'homme ou de femme aux cheveux ébou- 
rifïes, qui, lorsque la diligence s'arrêtait, demandait au conducteur 
quelque voyageur attendu. A ces haltes des relais , je voyais luire 
quelque lampe mourante à la fenêtre d'une locanda^ ou d'un petit 
café malpropre; un enfant au tablier troué en sortait pour nous 
offrir du café fumant dans des tasses ébréchées; les hommes acher 
talent des cigares ; les femmes demandaient des verres d*eau, qu'on 
allait puiser dans la fontaine yoisine : le conducteur causait avec les 
garçons d'écurie de la poste aux chevaux, leur donnait les nou- 
velles politiques ou commençait à leur conter quelque histoire 
d'amour survenue dans le pays voisin; déjà la lenteur italienne 
ou plutôt la flânerie, ce que nous appellerions prendre ses aises et 
donner quelque chose à l'imagination, se faisait sentir. Si quel- 
qu'un protestait contre le temps perdu et s'écriait : « Partons vile ! 
— Subito h répondait le conducteur, et aussitôt il lançait ses chevaux 
fraîchement attelés, avec une prestesse et une furia qui faisait bon- 
dir la diligence à travers bois, rocs, flots, et menaçait de la briser 
en éclats. Les cris d'effroi des femmes et des enfants se mêlaient 
au tintement aigu des grelots, au claquement du fouet; les chiens 
de garde des fermes aboyaient sur notre passage ; quelques grands 
oiseaux effarés sortaient des voûtes des montagnes et planaient, 
comme ébahis, sur cette bête roulante d'une espèce nouvelle qui 
volait aussi vite qu'eux. 

Lorsque l'aube parut , la mer qui se déroulait immense à notre 
droite , fut d'abord une immense nappe de lait ; peu à peu la lu- 
mière se fit, et toutes les teintes de l'aurore brillèrent en zone syr 
les flots. Il y en eut une d'un rose si vif, si étincelant (rose de 
rubis brûlé) que mes yeux fatigués par Tinsomnie ne pouvaient en 
supporter l'éclat. 

Alors les villes et les villages que nous traversions commencè- 
rent à se peupler. C'était un dimanche, les campaniles carillon- 
naient la messe matinale; les femmes venaient de la campagne, 
descendaient des rochers ou accouraient du rivage pour se rendre 
à l'église. Leurs yeux brillaient sous le pe%zoto de mousseline 

* Auberge de second ordre. 



52 L'ITALIE DES ITALIENS. 

blanche ; les plus vieilles ou les plus rustiques portaient ce voile 
national en percale imprimée à grands ramages de couleur. Elles 
le croisaient sur leur poitrine avec leur main brune qui tenait un 
chapelet. Les hommes marcliaient à côté ; quelques-uns en culolle 
courte de velours, veste ronde (presque toujours jetée sur Tépaule), 
ceinture et bonnet de laine rouge ; les yeuK noirs et les nez aqui- 
lins commençaient à bien caractériser le type italien ; je disais en 
riant : « À la bonne heure, plus un seul de ces vilains nez camards, 
mal venus et dont un sculpteur ne sait que faire; plus de ces yeux 
gris du nord à la couleur indécise et blafarde comme les teintes 
du ciel de Londres et de Paris. » 

Le rivage que nous parcourions nageait entre les flots lumineux 
et le ciel éblouissant; enfin Gênes apparut dans cet horizon de 
clarté : j'aperçus d'abord son long aqueduc, ses casernes, ses vieux 
remparts , et par échancrures les eaui^ de son port et les vergues 
des vaisseaux à l'ancre. Dans les faubourgs c'était un va-et-vient 
de soldats français avec leur bonne humeur imperturbable, aga- 
çant les femmes qui vendaient des fruits et jetant des lazzis aux 
hommes encrassés du port. Même le dimanche, le Génois et le 
Napolitain du peuple se soucient peu d'une blouse et d'une che- 
mise propres; leurs vêtements finissent par devenir une sorte de 
carapace de laquelle ils ne sortent plus ; ils craindraient d'y laisser 
leur peau en s'en dépouillant. 

Je descendis à l'hôtel Feder, qui était autrefois le palais de 
l'Amirauté; dans la cour en marbre, qui forme vestibule, est une 
fontaine de rocailies et d'eau jaillissante; Tescalier est large et 
monumental ; plusieurs salons et plusieurs boudoirs ont encore 
des plafonds à moulures d'or et à peintures mythologiques. La 
propriétaire de la maison, madame Feder, une femme intelligente, 
vive, éclairée, et qui dirige sa maison comme une Médicis pour- 
rait faire d'un duché, me montra l'appartement que Balzac avait 
occupé à plusieurs époques de sa vie. « Il admirait beaucoup les 
peintures dp son salon, me dit-elle, et m'avait promis de les dé- 
crire dans un de ses romans. Après son mariage, un an avant sa 
mort, il revint ici. Malgré sa belle santé apparente, je le trouvai 
bien changé. 11 me dit un jour que le travail l'avait miné, qu'il 
mourrait tout à coup ; il ajouta qu'il aurait encore pourtant beau- 
coup à écrire. Quand il quitta Gênes, il me donna un de ses ou- 
vrages que j'ai gardé et que je transmettrai à mes enfants. » Ainsi 



L'ITALIE DES ITALIENS. 53 

je retrouvai la trace de notre immortel romancier à Gènes; je de- 
vais plus tard la retrouver à Venise. 

La petite chambre que j'occupais à Thôtei Feder dominait la grande 
terrasse monumentale qui s'étend le long du port. Je m'accoudai 
un moment à la fenêtre pour contempler l'aspect de la rade : je 
tournais le dos à Tamphithéâtre des maisons, des palais, des 
églises, des villas et des montagnes qui, lorsqu'on 'arrive du côté 
de la mer, s'étagent merveilleusement, ayant pour base les flots et 
pour couronnement le ciel. Mais la vue du port et dé la mer qui 
s'étendaient devant moi avait aussi sa beauté. Par delà la terrasse 
de marbre blaiic, les vaisseaux de guerre, les vaisseaux marchands 
et lesl)ateaux à vapeur dressaient leurs mats, leurs vergues, leurs 
cordages, leurs cheminées, et faisaient flotter au vent les pavillons 
de différentes nations; les barques à rames allaient et venaient 
à travers les lignes des navires. A ma gauche, le port était clos par 
le vieux môle, sur lequel sont braqués des canons ; du même côté 
se groupaient les vieilles maisons de Gênes, et, suivant Fusage 
italien si déplaisant, le linge et les loques mal lavées s'étalaient 
à toutes les fenêtres. Sur le second plan se dessinaient quelques pa- 
lais, puis c'étaient les belles montagnes que j'apercevais en partie. 

En face de moi, le môle neuf allait presque rejoindre le vieux 
môle, ne laissant entre eux qu'une entrée pour les navires; à 
la pointe du cap San-Begnino, où s*éléve le grand phare qui, le 
soir, s'éclaire et apparaît entre la mer et le ciel comme un astre 
suspendu ; non loin du môle neuf, se dressaient le lazaret et 
les casernes. Mais j'étais surtout ravie par la vue du rivage qui, à 
ma droite, déployait dans toute son étendue son merveilleux as- 
pect; en suivant de ce côté la ligne blanche décrite par la terrasse, 
je trouvais le palais de TÀmirauté et la villa Doria avec ses jardins, 
ses terrasses, ses fontaines, sa porte s'ouvrant sur la mer; derrière 
cette villa historique que je visiterai plus lard, les chapelles et les 
maisons montaient en gradins entrecoupés par des jardins; le 
tunnel du. chemin de fer s'allongeait comme un grand aqueduc; 
puis, sur les sommets des montagnes, c'étaient les grands forts qui 
dominent et défendent la rade. La villa Doria me fît penser au 
fameux André Doria pour qui cette résidence somptueuse fut con- 
struite; je mesurais sa gloire qu'il faut circonscrire et borner au 
temps où il a vécu ; car, pesée de nos jours, elle serait douteuse 
et disputée. L'Italie lui reproche justement d'avoir, par rancune 

5. 



54 L'ITALTE DES ITALIENS. 

envers la France, attiré sur son pays Finfluence et, plus tard« la 
domination autrichienne. 

Combien les temps étaient changés ! maintenant une idée géné- 
reuse et forte unit et inspire Fltalie; la haine de Tétranger est dans 
tous les cœurs, les rivalités entre ses étroites républiques et ses 
petits duchés ont cessé ; on ne se préoccupe que de la patrie corn- 
mune ; chacun s'oublie pour le bien de tous. Le grand principe de 
rhonneur, le noble enthousiasme du dévouement ont remplacé les 
intérêts et les vanités de clochers ; c'est ce qui fera le triomphe de 
cette révolution qui étonne le monde par sa grandeur, son désin- 
téressement, sa moralité. Aussitôt que les hommes sont conduits 
pai' ces fiers mobiles qui doivent être la base de la consciente in- 
time comme de la conscience publique. Dieu veille sur eux. Fais 
ce que dois, advienne que pourra, disait le vieux proverbe chevale- 
resque. Cette devise est celle qu'a adoptée la révolution italienne, 
sans tenir compte des obstacles, et ce qui advient tôt ou tard, mais 
à coup sûr, pour les individus comme pour les nations qu'un tel 
axiome inspire, c'est le triomphe du droit. Qu*importent les mar- 
tyres, les sacrifices et les souffrances, si on atteint le but glo- 
rieux? 

Au moment où j'arrivai en Italie, cette croyance, que j'appellerai 
la foideFidéal opposée à Fintérèt privé et récalcitrant qui proleste, 
cette foi était dans Fâme de tous. Malgré la paix récente de VtUa- 
franca, la suspension des justes espérances, l'incertitude des évé- 
nements qui pouvaient suivre, l'Italie croyait en elle ; en face de 
Fanxiétédes circonstances, elle avait la conviction de Fidée, l'énergie 
de la persévérance. L'annexion s'accomplirait-elle? L'Autriche armée 
ne tenterait-elle pas un dernier effort pour ressaisir sa proie? Tous 
les éléments divers de la nationalité italienne allaient-ils s'amal- 
gamer et se fondre? Le monde regardait attentif, mais dans le 
doute ; Fltalie, elle, ne doutait pas; elle était prête à la lutte doulou- 
reuse, ardue, suprême ! -beau spectacle qui devait se dérouler devant 
moi! J'allais voir à l'œuvre chaque grande ville, chaque citoyen 
illustre et dévoué, et me convaincre si Fltalie pouvait être ou ne 
pas être. Quelle étude pour le poète 1 quel magnifique enseigne- 
ment, surpris sur le vif, de tout ce qui le passionne dans F histoire 
et captive son admiration à travers les siècles! Ces pensées éveil- 
lèrent en moi comme une immense joie intellectuelle. Accoudée à 
(îette fenêtre d'auberge, je voyais déjà se jouer sous mes yeux ce 



I/ITALIE DES ITALIENS. 55 

drame vivifiant et sublime dans lequel tout un peuple était acteur. 
J'oubliais les fatigues de la route; spectateur passionné, la satis- 
faction de mon âme et l'intérêt des scènes que j'allais voir s'ac- 
complir me portaient. 

Ainsi je rêvais durant la première heure de mon arrivée à Gênes, 
en face de- cette grande ville italienne, un des rayonnements, une 
des forces du centre commun. 

La puissance de mon émotion fut un moment trahie par un 
écrasant malaise. Je voulus sortir, visiter la ville, voir quelques pa- 
triotes de mes amis ; l'abattement du corps contraignit l'esprit à 
surseoir à ses enthousiasme3. Je me baignai, me couchai, et je 
demandai au so«imeil la force de vivre et de sentir encore. Vers le 
soir, la pauvre machine humaine était retendue, l'âme avait re- 
trouvé son ressort. Je montai en voiture et me fis conduire à Ira- 
vers les plus beaux quartiers de la ville. C'était un dimanche ; la 
nécessité du travail ne dérobait pas l'expression des instincts et des 
sentiments de la foule : les cafés de la place Charles-Félix et de la 
rue Neuve étaient encombrés de soldats et d'officiers français et 
italiens, qui fraternisaient; les voix des Français*, un peu tran- 
chantes et impérieuses, s'élevaient par-dessus toutes les autres; 
les Italiens les écoutaient avec leurs yeux perçants et interroga- 
tifs, et leur attitude sérieuse ; parfois ils combattaient des argu- 
ments légers et superficiels d'un geste passionné et convaincu ; 
mais toujours avec modération et une sorte de déférence. On était 
au lendemain de Solferino ; les Italiens n'avaient pas encore fait 
à eux seuls leurs preuves glorieuses et décisives. Les gardes 
nationaux bien équipés se mêlaient aux groupes des deux armées; 
des bandes de chanteurs allaient et venaient entonnant, avec une 
justesse et un éclat saisissants, des marches guerrières ; des bou- 
quetières accortes et rieuses, les cheveux nattés en corbeilles, pas- 
saient et repassaient, vous imposant, pour quelques centimes, les 
plus belles fleurs du monde. Les gamins, génois, déguenillés et 
sales comme les gens du port, criaient les journaux et les dépêch/is 
télégraphiques; je traversai les rues Balbi, Nuovissima et Niiova, 
et je fus frappé delà beauté de tous ces palais de marbre; les cours, 
les vestibules et les escaliers que j'apercevais en passant ont sur- 
tout un très-grand caractère monumental ; des lions géants en marbre 
blanc, accroupis au bas des marches, semblent encore les gardiens 
superbes de ces demeures princières. Les terrasses suspendues, 
couvertes d'arbustes et d'orangers en fleur, répandent la grâce de 



56 L'ITALIE DES ITALIENS. 

la nature sur ce qu*a de sévère cette architecture grandiose. La 
terrasse d'un des plus beaux palais de In rue Nuova, devenu au- 
jourd'hui le Café de la Concordia, est d'une élégance et d'une 
fraîcheur qui rappellent les bosquets de Versailles. Un jet d'eau 
s'élance au milieu, et sa gerbe vaporeuse va se confondre avec les 
plus hautes pousses des arbres. Autour de la vasque, un orchestre 
militaire se Aiit entendre tous les soirs. Six cents promeneurs, 
assis sous les ombrages ou dans les magnifîques salons, prennent 
des sorbets déleckibles et des glaces exquises, qui sont une des 
sensualités italiennes; je m' 'arrêtai h la Concordia pour savourer un 
de ces pezzi duri incomparables. J'écoutai, charmée, une fanfare 
patriotique entrecoupée par lesubilo mille/ois répété des garçons de 
café. Ce subito esiun des mots les plus impatientants qu'on entende 
en Italie, par le contraste qu'il forme avec la lenteur des domes- 
tiques d'auberges et de cafés, et de tous les gens de service en 
général. Le mot rapide et vif est lancé en l'air comme une promesse 
active, mais on en comprend bien vite' l'hyperbole par Tattente pro- 
longée de Tobjet demandé. Les premiers jours, cela exaspère le 
voyageur accoutumé à la vélocité parisienne; puis on s^habitue à 
ces lenteurs ; on en goûte même le> çbarme ; on pense, on rêveT à 
l'aise ; on regarde et Ton observe ce qui passe inaperçu au contact 
d'une civilisation trop hâtive; l'action de la pensée remplace celle 
du corps, oh devine les voluptés de la vie orientale. Tandis que ma 
glace se faisait attendre, je considérais toute cette foule endiman- 
chée, heureuse et tranquille ; le mouvement des gestes et l'éclat 
des voix sont rares en Italie; on ne songe pas à se faire entendre ni 
admirer par ses alentours. Chaque groupe se préoccupe exclusive- 
ment des connaissances ou des amis qui le composent ; la fièvre et 
la rivalité des toilettes parisiennes n'a pas encore gagné la terre 
du laisser-aller. Les femmes se contentent d'être belles et gra- 
cieuses, sans s'inquiéter du plus ou moins de cachet (style des jour- 
naux de mode) de leur chapeau de l'année précédente et de leur robe 
défraîchie; elles aiment mieux caresser il bainbino assis sur leurs 
genoux, ou regarder avec amour le carissimo qui a pris leur cœur. 
Tout était^uiétude, repos et rayonnement sur cette belle terrasse 
où tant de monde se pressait. Oh n'entendait que la musique qui 
montait sous les branches scintillantes d'étoiles, le murmure de la 
gerbe d'eau et quelques cris d'enfants. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 57 



VI 



J'interrompis mon far niente sur la terrasse du café de la Con- 
cordia pour me. rendre chez le comte Joseph Ricciardi, un^^os 
vrais patriotes de la noblesse italienne, qui ont subi Pexil, v ^n- 
damnation à mort et la confiscation de tous leurs biens pour assurer 
rindépendance de leur pays. Je Favais connu à Paris durant les 
premières années de son long exil» puis il avait successivement habité 
la Touraine, la Suisse, et ne s'était décidé à vivre à Gènes qu'après 
la glorieuse campagne d'Italie, qui lui faisait pressentir Tunité ita- 
lienne et la délivrance de Naples où il était né*. La veille de 
mon départ de Paris, j'avais appris qu'il résidait à Gênes par sa 
sœur, madame Irène Capecelatro, une <les femmes poètes de 
ritalie. Ses vers ont la grâce exquise, Taccent imprévu, les cris de 
fâme, tout ce qui touche et pénètre. C'est une muse de la famille 
de madame Desbordes-Valmore. Quand fltalie assise dans sa gloire 
et .sa liberté aura conquis le loisir de songer à Tart et à la poésie, 
elle pourra montrer avec orgueil au monde la pléiade de ses femmes 
inspirées : l'enthousiasme et le patriotisme de Vittoria Golonna ont 
passé en elles à travers les siècles ;' je parlerai dans ce livre de 
celles que j'ai eu le bonheur de connaître à Turin, à Milan, à 
Naples et à Rome. 

Le talent est un don de race dans la famille Ricciardi ; le comte 
Joseph est lui-même poète, publiciste, historien; il est, avant tout, 
un cœur généreux, un esprit fier et indépendant, toujours prêt au 
sacritice. Je le retrouvai vif, alerte,, ehlhousiasle, comme je l'avais 
vu à Paris dix ans plus tôt. Le temps avait passé sur lui sans blan- 
chir sa tête expressive ; sa fille seule, que j'avais connue enfant^ me 
forçait à compter les années évanouies ; elle était devenue une belle 
personne à la taille élancée, au profil sculpturah aux jeux si grands 

V Lç comte Joseph Ricciardi est le fils du comte Ricciardi qui fut ministre 
du roi Murât. 



58 L'ITALIE DES ITALIENS. 

et si radieux, que Téclat et la beauté en restent ineffaçables dans 
le souvenir. L'esprit et la cordialité du père, la grâce et la bonté 
de la fille me firent des jours que je passai à Gênes une balte heu- 
reuse. 

Le premier soir je trouvai chez le comte Ricciardi quelques litté- 
rateurs et quelques poètes ; il se promit d'en réunir un plus grand 
nombre pour fêter mon arrivée. Nous parlâmes de nos souvenirs 
de France et des espérances de Tltalie ; comgient délivrer Venise? 
comment arracher Rome aux griffes tenaces et enchevêtrées de la 
papauté? Un spirituel journaliste qui était là, M. Botto, professeur 
au collège royal de Gènes et rédacteur littéraire du Corriere mer" 
cantilef comparait ces griffes, qui compriment rUaiie, aux pattes 
crochues du homard; elles s'allongent, enserrent les popula- 
tions et les immobilisent; le corps veut en vain se mouvoin> les 
pattes le gouvernent, l'arrêtent et Tempêchent de marcher en 
avant; 

« On coupera ces pattes, répliquait fe comte Ricciardi, et le corps 
sans vie de l'Église romaine tombera pourri dans sa carapace 
pourpre. Mais Naples, ma chère Naples, endormie par le berce- 
ment enchanteur de sa mer, par les parfums de ses rives, par 
l'atmosphère attiédie de son Vésuve, quand donc s'éveillera-t-elle à 
la vie politique et s'échappera-t-elle des mains des Bourbons san- 
guinaires?'— Cela sera, m'écriai-je, le jour et l'heure en sont déjà 
marqués, et vous verrez, cher comte, que nous nous reverrons à 
Naples. — Dieu vous entende, reprit l'exilé découragé de l'attente 
de la patrie, la villa Ricciardi, si riante à Pausilippe, est veuve de 
moi depuis ma jeunesse, et j'ai si peu d'espoir de la revoir que j'ai 
loué cette maison à Gênes pour cinq ans. 

— Bah ! lui dis-je, vous la sous-louerez. » 

Le comte Ricciardi habitait à Gènes un des palais neufs du quar- 
> lier Serra, auquel un riche banquier a donné son nom> Ces larges 
rues neuves, alignées et monumentales, sont dans le voisinage de 
la promenade de YAcqua-Sola, J'avais récemment décrit cette pro- 
menade dans un de mes romans S je voulus la voir ce soir-là à la 
lueur de la lune qui rendait la nuit claire, malgré la tempête ré- 
pandue dans l'air et soulevant au loin les flots écumeux ; je priai 
M. Bottb de m'y conduire avant de me ramener à Thôtel. Nous mon- 

* Lui, publié par la Librairie Nouvelle, et dont la quatrième édition va pa- 
raître. 



L'ITALIE DES ITALIENS 59 

tàmes Tescalier en spirale à couvert qui est une des entrées de 
VÂcqua-Sola, et nous nous trouvâmes sur la vasle plate-forme en- 
cadrée par des villas ombragées d'arbres et d arbustes, et ayant 
^u centre un bassin aux fontaines jaillissantes dans des massifs de 
fleurs. De Tun des angles de la plate-forme on aperçoit la mer, 
mais seulement par une échancrure. L'étendue des vagues ne se 

. déroule point comme je Tavais cru ; j'ai surfait celle promenade 
dans la description de mon roman ; Fimagination dépasse presque 
toujours la réalité. Le golfe de Naples, la campagne de Rome, la 
vue de Venise en arrivant du côté du Lido, ont seuls été au-dessus 
de mes rêves de poète. D'une aulre partie de la plate-forme de 
VAcqua-SolUf on découvre des échappées de montagnes; d une autre 
encore^ les vastes rues neuves éclairées par un double cordon de 
gaz qui décrit dans la nuit comme des traînées de lumière. 

Le lendemain j'allai visiter avec mademoiselle Ricciardi l'église 
de rAnnunziata, une des plus célèbres de Gênes; la façade est dé- 
gradée et n'a jamais été achevée; la nef et la coupole dorée sont 
d'un superbe effet; des cariatides également dorées se relient aux 
ornementations et soutiennent la croix sous la voûte du chœur, les 
autels des chapelles latérales sont obstrués de fleurs en papier et 
en clinc{uant qui cachent les sculptures; de petits tableaux mo- 
dernes, ou seulement de grandes images enluminées représentant 
des cœurs saignants, ou quelque tête de saint se dressent au milieu 
de chaque auUel et coupent disgracieusement quelque belle peinture 

^ religieuse qui décore le fond de la chapelle ; on dirait les mome- 
ries niaises du bigotisme, superposées sur la grandeur de la foi. La 
plus belle toile de cette église est une Gène de Procaccinl, placée 
au-dessus du portail ; on la voit mal à cause du jour qui se pro- 
jette à la fois d'en haut par les fenêtres et d'en bas par la porte. 
Les prêtres n'ont nul souci des chefs-d'œuvre que renferment les 
églises ; ils les laissent s'encrasser et s'écailler avec une incurie qui 
fait souhaiter qu'on les transporte dans un musée pour les sauver 
de la ruine. 

En sortant de l'Annunziata je parcours quelques quartiers de 
Gênes, je traverse la rue des Marchands, étroite et dallée, où sont 
les confiseurs et les marchands de filigranes et de coraux. Suspen- 
due dans cette rue, au-dessus d'une boutique, la belle Madone 
sous verre de Piala était la propriété inaliénable de l'ancienne con- 
frérie des marchands. 



60 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Je m'aventurai ensuite sous les arcades noires et basses qui lon- 
gent le port, galerie infecte, appelée la Sibérie; là, sont des bou- 
tiques puantes de friperies, de vieux fers, de fruits secs et frais, de 
charcuteries, de cuirs, de fritures, mêlant leurs odeurs nauséa- 
bondes de chaque jour à Todeur séculaire du suintement des murs; 
l'air ne circule pas sous ces voûtes trapues, l'eau et la brosse h*ont 
jamais passé sur ces murs. Quel contraste avec la propreté des 
échoppes hollandaises ! 

Le soir je dîne chez le comte Ricciardi, noifs allons ensemble 
passer la soirée chez M. Verdura, riche négociant de Gênes, nouvel- 
lement réélu capitaine de la garde nationale. Pour célébrer dette 
réélection d'un patriote, toute la musique delà garde nationale doit 
lui donner une sérénade. Or, en Italie, la musique attire toujours 
la foule. La musique est pour tous la voix des sentiments et des en- 
thousiasmes ; elle les fait vibrer de cœur en cœur et les commu- 
nique comme par un courant électrique. Toutes les maisons de la 
rue Charles-Félix (où demeure M. Verdura), se sont éclairées dès 
qu'a tombé la nuit ; à toutes les fenêtres se meuvent les têtes pres- 
sées et attentives; le long de la rue se dressent des pupitres por- 
tant chacun une bougie allumée ; del)out s'alignent devant ces pu- 
pitres les musiciens en uniforme; le peuple remplit les places et 
les rues circonvoisines, il veut sa part de la sérénade. Les invités 
du capitaine Verdura arrivent en foule dans ses salons ; sa femme 
et sa fille vous reçoivent avec cette urbanité douce et simple qui 
chasse toute contrainte. Je regarde avec curiosité cet intérieur ita- 
lien, propre et charmant; les corbeilles en filigrane d'argent, les 
terrés cuites, les objets d'art s'étalent sur les consoles et les che- 
minées ; des gravures de maîtres décorent les murs. Je remarque 
parmi elles un beau portrait d'Orsini. M. Verdura Ta connu et hé- 
bergé autrefois ; il déplore son crime, mats il n'a pu se détacher de 
cette têle pensive. (tête coupée désormais), qui semble nous sourire 
d'une façon sinistre au milieu de cette fête. 

.Bientôt les premiers accords d'une symphonie nous attirent tous 
aux fenêtres ; les musiciens de la garde nationale exécutent succes- 
sivement, avec une précision rare, les plus belles marches guerrières 
et les chants patriotiques de l'ilalie ; on bisse cliaque morceau, 
on trépigne d'admiration, on bat des mains aux balcons et dans la 
rue. A chaque intervalle d'un air à l'autre, les plateaux • d'argent 
chargés de rafraîchissements, passent dans les salons, descendent 



L'ITALIE DES ITALIENS. 61 

Tescalier et circulent dans la rue ; ce sont des coupes mousseuses 
de vin de Champagne, dés verres de punch, des sorbets, des glaces» 
des pyramides cfe fruits confits et toutes sortes de pâtisseries 
friandes. Les instruments redoublent d'énergie, la musique monte 
au ciel étoile en fanfares plus joyeuses et plus animées ; de rue en 
rue, se répercutent des échos mélodieux ; ils interrompent le som- 
meil de Gènes, silencieuse et charmée, qui semble suspendre son 
âme à cette harmonie flottante dans la beaulé de la nuit. Dans les 
salons, nous causons politique ; oh me présente des députés, des 
poètes et des artistes. La fête se prolonge jusqu'à une heure du 
matin; puis toutes les lumières s'éteignent, les fenêtres se fer- 
ment ; les vieilles rues de Gênes redeviennent désertes et muettes. 
Rentrée à Thôtel, je m'appuie à ma fenêtre et contemple le vaste 
bassin circulaire du port endormi; le ciel où passé la lune avec 
son cortège d'étoiles, est comme un vélarium brodé d'or suspendu 
sur les mâts des navires. 

Le lendemain matin, je sors pour faire une promenade avec 
M. Francia, qu'on m'a présenté la veille; il est fils d'un docte et 
savant avocat de Milan, qui est devenu plus tard un de mes amis 
les meilleurs; nous prenons une barque et nous nous faisons con- 
duire au vieux môle. Une sentinelle italienne me permet d'y mon- 
ter, et, debout' prés d'un canon, je considère Gênes qui se déploie 
en gradins devant moi, élevant ses palais et ses villas jusqu'aux 
sommets des montagnes. Le premier degré de l'immense hémi- 
cycle est la mer, puis les barques et les vaisseaux au repos, puis la 
longue terrasse de marbre, puis les grands hôtels enluminés qui 
bordent le port, puis les monuments, les jardins, les jets d'eau, 
les arbres, les collines, et enfin le ciel pour couronnement; le 
soleil scintille et poudroie sur ce cirque merveilleux^ c'est un 
amalgame enchanté d'azur, de blancheur et de verdure, où des 
flots de lumière se jouent :.les yeux en sont éblouis. 

Dans l'après-midi, je visite avec le comte Ricciardi* la cathédrale 
de Saint-Laurent. Sa façade est en marbre blanc et noir, disposé en v 
assises alternatives. Les groupes de colonnes du portail sont sou- 
tenus par deux lions formidables accroupis ; ils agitent leur cri- 
nière, leurs yeux vous regardent; on dirait qu'ils vont rugir et 
s élancer. L'intérieur de l'église est un mélange de grandeur et de 
mauvais goût; dans la sacristie, on nous montre le fameux vase 
d'émeraude qui, d'après la tradition, fut donné à Salomon par la 

6 



C2 l/ITAL1E'DES ITALIENS. 

reine de Saba, et dans lequel Jésus^hrist mangea Tagneau pascal 
avec ses disciples. 

Nous allons au palais ducal. Le large escalier est couvert d or~ 
dures et dégradé ; la salle des doges est restaurée avec un faux, 
goût qui révolte. Les statues de plâtre, qui ont remplacé celles de 
marbre, sont à jeter par les fenêtres, par ces fenêtres où s'étalent 
de petits pots de basilic et où pendent des haillons qui sèchent au 
soleil ; la saleté profane les souvenirs glorieux qu'on évoque en 
marchant dans la vaste salle déserte. 

Nous entrons dans Téglise de Saint- Ambroise, voisine du palais 
des doges; elle fut longtemps la propriété des jésuites, chassés de 
Gènes en 1848. Elle leur avait été donnée par un Pallavicini qui 
entra dans leur ordre. Dans cette église se trouvent les sépultures de 
la famille Pallavicini, une superbe Ascension de Guido Reni et un 
Saint Ignace dé Rubens. Le saint, expressif, inspiré, vivant, guérit 
une possédée et ressuscite des enfants. Ce tableau est un des meil- 
leurs du grand maître flamand. Â * Saint-Ambroise plus que dans 
tout autre église de Gênes, les fleurs de papier, les images colo- 
riées, les petits reliquaires et une myriade de cœurs en argent en- 
combrent les autels et nuisent à TefTet des belles toiles qui les 
surmontent ; tout cela est le culte de Tidolâtrie. 

Le lendemain, je sortis seule pour aller au palais municipal 
(autrefois palais Doria Tursi), rue Neuve. C'est là que quelques re- 
liques de l'histoire, enlevées au palais des doges, ont ététranspor- 
tées. Le péristyle de ce palais est superbe, ainsi que l'escalier, mais 
gâté par la malpropreté et par les loques toujours pendantes aux 
fenêtres des cours et aux galeries des portiques. Â Gênes, comme 
dans beaucoup de villes d'Italie, on lave son linge sale chez soi, en 
famille, cqi^nme dit le proverbe, que l'on prend à. la lettre et non au 
flguré, et Ton régale l'œil des passants de ces étendards de la- mi- 
sère humaine. 

Dans la grande salle où le conseil municipal s'assemble, je trouve 
un magnifique Crucifiement' à^ Van Dyck. Quelle expression na- 
vrante a ce Christ ! C'est bien la mort d'un Dieu qui porte la charge 
du monde; les deux saintes qui s'affaissent à sespieds sont comme 
écrasées par la douleur; je remarque encore un beati diptyque 
d'Albert Durer, représentant une Vierge candide et souriante entre 
deux évangélistes qui la regardent avec respect. Malheureusement 
ces deux rares tableaux reposent sur un affreux papier peint jaune 



L'ITALIE DES ITALIENS. 63 

et rouge, qui sert de tenture à cette salle monumentale. décré- 
pitude du goûtl où sont les étoffes somptueuses et les tapisseries 
d'art que Gènes fabriquait autrefois? Je m'arrête un moment de- 
vant la table antique de bronze, sur laquelle est gravée une sen- 
tence rendue Tan 655 de Rome par deux jurisconsultes. On m'ap* 
porte sur cette table même trois lettres autographes de Christophe 
Colomb. Je les touche et les lis avec émotion. Ce sont là les reli« 
ques des vrais saints. Pauvre et cher grand homme, comme tou- 
jours, pour toi la gloire et le respect ne sont venus qu'après la mort ! 
En sortant du Municipw je monte en voiture et me fais conduire 
au Campo-Santo;}e passe sous deux vieilles portes blasonnées des 
anciens remparts de Gènes, je remonte le cours du BisagnOy fleuve 
torrentiel, qui se jette dans la mer près du port, et bientôt au milieu 
de belles et vertes collines j'aperçois le vaste et monumental qua- 
drilatère à hautes arcades qui forme le Campo-Sanlo de Gènes^ 
X)n y entre par une large porte à fronton sculpté. Le jour tombe; 
les fossoyeurs et les maçons ont fini leur travail mortuaire : la soli- 
tude des galeries et du champ des morts qu'elles enserrent est abso* 
lue. Je m'enfonce seule sous les immenses et profondes arcades où 
les tombes sont rangées, superposées l'une sur Tautre, comme les 
lits dans les navires; quelle multitude de cadavres et de squelettes! 
quelle affluence dans la mort! J'avance dans les galeries qui se dérou- 
lent à perte de vue devant moi, et que le soleil couchant empourpre* 
des monuments les décorent sous le percement des arceaux. Je 
m'arrête pour lire quelques inscriptions ou regarder quelques mé- 
daillons de femmes au profil pensif et doux sculptés sur les sépul- 
tures : qui donc furent-elles? je vais sans terreur en compagnie de 
toutes ces ombres inconnues qui me font cortège; je monte et je 
descends les larges marches de marbre blanc conduisant dans ces 
dédales de la mort. Au sommet d'un roc, au-dessus du Campo- 
Santo, est une chapelle dont la cloche sonne en ce moment. Je 
m'appuie contre un pilier et regarde le campanile qui jette sa voix 
dans l'air comme pour dire bonsoir aux trépassés. Les oiseaux vol- 
igent dans le ciel bleu, se posent sur les arbres des montagnes 
voisines ou sur les bords du grand aqueduc qui porte les eaux à 
Gênes, en s'élançant sur les cimes vertes qui abritent au nord le 
CampoSanlo* La campagne et les collines d'alentour sont fleuries, 
l'atmosphère est douce, la sérénité du soir pénétrante; il serait 
bon de mourir là et d'y être ensevelie. 



6i L'ITALIE DES ITALIENS. 

Je descends dans le grand enclos qu*enserrent les galeries el où 
sont les sépultures des pauvres : chaque fosse est marquée par une 
petite croix de bois noir el par une toulTe de fleurs. Quelque chose 
s'agite et sanglote sur un coin de terre fraîchement remué. C'est 
une mère qui la veille a perdu son enfant ; elle rappelle des noms 
les plus tendres : je m'éloigne poursuivie par cette figure en larmes, 
la seule, avec celle du gardien, que j*aie vue dans le CampoSanlo 
de Gènes. 

Le lendemain je recommence la visite des palais, c'est d'abord le 
palais Pallavicini dont la propreté anglaise me charme; les salons 
superbes ont un riche ameublement moderne, tous les bustes de la 
famille par Bartolini y sont réunis. J'admire la grâce du jardin et 
de la terrasse étages sur un roc comme une décoration de théâtre. 
Je vais ensuite au palais Sera où je remarque un magnifique salon 
à colonnes dorées; il s'ouvre sur une belle terrasse au midi, recueil- 
lie et close, et dont les marbres blancs éclatent au soleil; oncroil 
voir là vers le soir une femme poudrée vêtue de rose et agitant 
dans ses doigts un éventail Pompadour. 

Au palais BHgnole-Sale je parcours la galerie de peinture; je sui^ 
surtout attirée par les portraits de famille peints par Van Dyck. 
Voici la belle Jéronime avec son enfant; puis la marquise Paola, 
cette attrayante et gentille Paola dont, selon la tradition, Van Dyck 
devint amoureux en peignant son j^ortrait. Pauvres et grands ar- 
tistes, que d'angoisses secrètes! que d'émotions sans bonheur, que 
de passions refoulées vous éteignent avant l'âge! Elle est là debout, 
i^idifférente et coquette avec sa robe et sou manteau de velours noir 
traînant brodé d'or; le corsage à pointe dessine sa taille ; il monte 
jusqu'au cou d'un blanc mat et qu'une fraise à la Médicis entoure. 
Les bras sont couverts de manches collantes, les mains fines et mi- 
gnonnes s'en échappent; les cheveux châtains sont roulés sur les 
tempes en petites boucles régulières; sur le front repose une cou- 
ronne en pierreries d'où jaillit un haut plumet noir. Sur le bras 
d'un fauteuil recouvert de pourpre est juché un perroquet rouge 
et noir, c'est le compagnon et le familier de la belle personne ; on 
dirait le sphinx de sa destinée. En face du portrait de la marquise 
Paola est celui de son mari; c'est un superbe cavalier élégamment 
campé sur un cheval blanc qui se cabre ; la tète brune, fîère, ex- 
pressive, vraie tète d'Italien, reste ineffaçable dans le souvenir. C'est 
là un des plus beaux portraits de Van Dyck que je connaisse. Qu'au- 



L'ITALIE DES ITALIENS. A5 

mit pu ramoiir secret et craintif de Fnrtisle contre «l'amour Iriom- 
pilant et dominateur que devait inspirer un tel homme ? 

Du palais Brix;nole-Sa]e je vais au palais ou plutôt à la villa Doria, 
situé au bord de la mer àdroile du port. L'intendance de Tarmée 
française logeait à cette époque dans la splendide villa ordinairement 
déserte. Je franchis le vestibule d'une rare magnificence, je monte 
l'escalier aux larges marches de marbre blanc et à la voûte décorée 
de stucs et d'arabesques» beau travail.de Perino del Vaga, élève de 
Kaphaêl ; j'entre dans la fameuse salle ou l'on voit encore le trône 
sur lequel se sont assis Charles-Quint, André Doria «t Napoléon. 
C'est dans cette même chambre que Napoléon vainqueur a couché ; 
elle renferme un très-beau buste de lui, jeune, au visage pensif et 
résolu. Une vaste cheminée de la Renaissance en marbre blanc 
sculpté attire aussi les regards. Je m'assieds un moment sur le trône 
où les trois souverains se sont assis, c'est le siège unique qui soit 
dans la salle; je regarde attentivement le beaa plafond, représen- 
tant la guerre des Géants; c'est aussi l'œuvre du peintre Perino 
del Vaga. Les autres appartements sont entièrement démeublés. Le 
propriétaire actuel de cette demeure historique, dont il devrait être 
si fier, habite Rome où il oublie la grande patrie italienne. Je des- 
cends dans les jardins les plus poétiques et les plus romanesques 
qu'on puisse imaginer : aux galeries de marbre blanc s'enlacent les 
orangers, les roses, les jasmins d'Espagne, les cassies ; le jardinier 
m'offre un énorme bouquet de ces fleurs aux senteurs exquises. Au 
milieu du parterre est un bassin surmonté d'une fontaine jaillis- 
sante, avec un Neptune en marbre blanc et d'autres figures; les ga- 
leries de marbre se couronnent d'une terrasse qui s'étend au bord 
de la mer ; de cette terrasse on descend à un bassin souterrain qui 
communiquait avec la mer par une porte de fer. C'est par là que 
sortait André Doria pour s'embarquer sur sa galère. La porte ne 
s'ouvre plus ; les vagues et les siècles l'ont tachée de rouille et la 
vase des flots en obstrue la base. Dans les jardins on voit encore le 
tombeau du chien Radan qui avait été donné par Charles-Quint à 
André Doria. Sous les arcades d'une des galeries embaumées par les . 
orangers en fleur je rencontre un soldat français lisant un volume 
du théâtre de Victor Hugo. Il vient de terminer le Roi s amuse et 
commence Buy-Blas; il est tellement absorbé par sa lecture qu'il 
ne m'entend pas marcher derrière lui, tandis que je me penche 
pour voir dans son livre. Je songe à la puissance réelle des poètes, à 





G6 I/ITALÎE DES ITALIENS. 

cette force diUtée et immesurable, qui impose au monde leurs 
sentiments et leurs doctrines. 

Je m*éloigne de cette partie du palais qui déroule sur. la mer 
sa façade la plus riante ; Tautre façade s'élève sur la route où passe 
aujourd'hui le chemin de fer ; une belle porte à fronton sculpté et à 
grand marteau à figurines de bronze, donne accès de ce côté au pa- 
lais Doria, qu'un petit pont suspendu relie à une villa assise sur le 
coteau voisin ; là se groupent une église au clocher élancé, des fon* 
taines, des oliviers, des orangers ; dépendances autrefois du palais 
Doria qui posait ainsi; comme un géant, un pied sur le mont et un 
autre sur la mer. Tout cela ravit les yeux et évoque les annales de 
Gênes. 

Le soir de ce jour, iû novembre, je dîne chez le comte Ricciarâi 
qui a bien voulu convier pour moi quelques artistes et quelques lit- 
térateurs. Celte petite réunion intime commence par des airs napoli- 
tains que la belle voix de M. d'Ambrosio nous fait entendre et qui doi- 
vent me ravir plus tard dans le golfe de Naples et celui de Saleme. 
Un vrai poète, M. LouisMercanlini, nous dit ses belles strophes su ries 
mères vénitiennes au camp de San Martino, et son chant des prison- 
niers lombards-vénitiens, qui retentit encore dans mon souvenir : 

Nous sommes de Venise, nous sommes de Milan, 
Nous sommes prisonniers de Marignan. 

Quand le Habsbourg* nous donna le fusil, 
Il n'examina pas notre main, ni notre œil; 
Il nous couvrit de jaune et de noir la poitrine, 
Hais il ne vit point le cœur qui battait dessous. 

No^AS sommes de Venise, nous sommes de Milan, 
Nous sommes prisonniers de Marignan. 

La main ne mit pas la balle dans le fusil, 

L'œil visa toujours trop haut; 

\i\ premier coup de feu, 

11 n'y vait p^us ni jaune ni noir!... 

Nous sommes de Venise, nous sommes de Milan, 
Nous sommes prisonniers de Marignan. 

Ces braves qu'on nous disait être l'ennemi étaient des nôtres, 

Et nous avons jeté devant eux nos armes à terre. 

Nous avons crié : Vivent nos frères ! vive l'Italie ! 

Nous sommes délivrés! • 

* L'empereur d'Autriche. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 67 

• » 

Nous sommes de Venise, nous sommes de Milan, 

Nous sommes prisonniers de Marignan. 

Maintenant, arrachez-nous d'odieux uniformes, 
Nous voulons nous servir de nos armes ; 
A la tête de nos bataillons, 
Nous voulons mourir pour la patrie. 

Nous sommes de Venise, nous sommeS de Milan, 
Nous sommes prisonniers de Marignan. 



M. Desta nous fait entendre un fragment de tragédie pleine 
d'allusions saisissantes aux douleurs de TJtalie; M. Sterbini, ancien 
représentant du peuple et ministre de la république de Rome» 
nous dit sa belle ode d\i Proscrit ; M. Pennachi, un dithyrambe 
vengeur sur les récents massacres <le Pérouse; M..Botto, le jeune 
journaliste dont j'ai parlé, un hymne de guerre dont le refrain 
crie à tous les Italiens: Fusil au bras, liberté au cœur! M. Ric- 
ciardi, une satire sur le Veuillot piémontais, rédacteur en chef 
de VArmonia de Turin. 

Je fais à celte soirée la connaissance de la marquise Balbi, cœur 
excellent et généreux. Son palais et celui de son père ont toujours 
été des lieux d'asile pour les proscrits et les condamnés à mort 
politiques ! La soirée s'achève en causerie patriotique et en anecdotes 
touchantes sur les temps de persécutions. La marquise Balbi me 
ramène à Thôtel dans sa voiture ; je m'endors bercée par les beaux , 
vers que j'ai entendus. 

Le jour suivant je vais visiter la villa Carlo di Negro qu'habita le 
père de la marquise Balbi. Cette villa est située sur la plate-forme 
de VAcqua-Sota; d'un côté elle domine la ville, de l'autre le jardin 
à décoration théâtrale du palais Pallavicini. Le propriétaire de la 
villa di Negro est mort ; la ronce et les herbes obstruent les par- 
terres plantés par lui ; les marbres brisés jonchent la salle à fnanger 
en plein air ; vaste rotonde décorée des bustes de poètes antiques 
et modernes, et où chaque semaine le père de ta marquise Balbi 
réunissait à diner ses amis. J'aime le désordre et le deuil de celte 
belle villa; ils semblent pleurer sur l'hôte intelligent et aimé qui 
n'est plus. Je me rends ensuite à la place de VAcqua-Verde où est 
situé un petit palais suspendu, à façade peinte, transformé aujour- 
d'hui en hôtellerie. Au milieu de la place est un piédestal vide, qui 
attend toujours la statue de Christophe Colomb. Cette place aboutit 



68 L'ITALIE DES ITALIENS. 

à la rue Baibi, où s*élève le palais du roi, ancien palais Duraxzo. 
En entrant sous le péristyle on se trouve en face d'un jardin déco- 
ratif du plus bel effet; les vergues des vaisseaux se mêlent aux 
branches des arbres; on approche, et de la terrasse de marbre blanc 
on domine la mer : on a, à droite» la villa Doria et ses jardins, et, 
'plus loin, le grand phare qui ferme le port de Gènes et éclaire la 
route de Pegli. Je parcours les appartements du palais Royal, je 
m*arrète dans la chambre où a couché récemment l'impératrice de 
Russie, et dans la chambre nuptiale de la princesse Clotilde; un 
buste charmant de la jeune et blanche mariée est là, il sourit aux 
visiteurs qui lui répondent }»ar des vœux de bonheur. Je m'arrête 
encore dans la rue Balbi à quelques autres palais qu'il serait trop 
long de décrire, d'ailleurs toules ces demeures somptueuses se 
ressemblent. Je renvoie ceux qui aiipent les détails au Guide de 
Gênes. C'est Pensemble de la ville que je veux embrasser et em- 
porter dans ma mémoire. Pour y réussir, je fais ce jour-là lascension 
de Téglise de Carignan, point culminant de la cité; du haut de sa 
coupole la ville apparaît tout entière à mes pieds. Je suis le cours 
du Bisagno qui se jette dans la mer, à gauche du port. La Polu- 
vera, autre petit fleuve, a son embouchure à droite ; la montagne 
di Porto fino se prolonge à gauche jusqu'à la mer ;les Alpes et les 
Apennins relient leurs ramifications vers Nice, et selon l'expression 
de Pétrarque, l'Italie est bien... il bel paese 

Clie Appennin parle e'I mar circonda e l'Alpe. 

Sur le versant de son demi-cercle de montagnes, ayant en face 
l'étendue de la mer, Gènes s'étale comme une cité féerique. Vue 
de cette hauteur ses quartiers sales et ses rues étroites se confon- 
dent; on n'est frappé que par les belles lignes architecturales 
des monuments et des palais. La coupole et les clochetons de 
l'église de Carignan sont en marbre blanc et en brique rouge; j'en 
lais plusieurs fois le tour pour mieux fixer dans mon souvenir 
Tempreinte immense du panorama qui se déroule sous mes pieds. 

Je dine encore ce jour-là chez le comte Ricciardi, en compagnie 
de son ami Frédéric Filippi, jeune Italien de la politique militante, 
dont j'aurai occasion de reparler; il nous engage à aller voir Pegli où 
il a acheté une maisonnette rouge, sur les bords de la mer. Celte 
promenade est résolue pour le leniemain. Ce soir-là on joue, au 
théâtre Doria, VOreste d'Alfieri. L'acteur Rossi remplit le rôle 



L'ITALIE DES ITALIENS. 60 

d'Oreste. Je suis très-empressée d'aller >uger à la scène de Teffet de 
celte tragédie dont le quatrième acte m'a toujours beaucoup émue. 
Assisedans Fexcellente loge de M. Ricciardi, je regarde d'abord celle 
belle salle de spectacle italienne, la première que j'aie vue : vaste, 
aérée, où l'on est à l'aise comme chez soi. Le public recueilli, 
sérieux, n'a à l'avance aucun partj pris contre les acteurs ou les 
pièces qu'il est appelé à juger; la claque est absente et ne fait point 
tache au milieu duparterre, où, comme en Angleterre, les femmes 
se placent auprès des hommes. La toile se lève, j'écoute attentive ces 
beaux vers concis et fermes que j'enlends plus facilement que la 
langue parlée, c'est de la sculpture grecque et romaine. Dans les 
drames d'Alfîeri, que j'appellerai volontiers stoïques à force de 
sobriété dans l'action et de laconisme dans lé langage, Fattendris- 
sèment vous saisit, pour ainsi dire, à votre insu, il s'impose à grands 
traits par quelques figures, personnifiant avec simplicité des senti- 
ments éternels. Dans VOreste, c'est Electre qui s'empare d'abord 
de notre âme. Son deuil filial, son angoisse incessante pour un 
frère qu'elle retrouve, mais que l'assassin triomphant de leur père 
convoite.et menace, soutiennent l'action jusqu'au quatrième acte. 
Alors l'action éclate effrayante et sublime; elle vous associe à tous 
les combats et à tous les déchirements des passions humaines; c'est 
comme une mêlée éperdue d'instincts et de douleurs contraires. 
Egisthe devine sa proie et veut l'étouffer. Clytemnestre est mère et 
amante à la fois ; ses entrailles crient et ses sens résistent ; elle ne 
livrera pas son fils mais elle n'abandonnera pas à la fureur d'Oreste, 
Egisthe, son bel Egislhe complice de crime et d'amour. Oreste, lui, 
ne suit que sa vengeance, l'ombre sanglante de son père le pousse; 
justicier inexorable et imprudent, il voudrait frapper sur l'heure 
les assassins d'Agamemnon ! il les défie sous la pourpre, dans leur 
palais, au milieu de leurs gardes; qu'importe qu'il soit seul, il est 
l'envoyé des Euménides! qu'importe qu'il soit fils, la mère n'existe 
plus, elle a abdiqué dans son amour adultère. La vraie mère, c'est 
Electre qui tremble pour ce possédé du devoir et de la vengeance, 
qui le pousse et le retient tour à tour ; le drame grandit comme 
une tempête dont les éléments ne sauraient plus être contenus. 

Ce quatrième acte de VOreste d'Alfîeri est une des plus belles 
choses que j'aie vues au théâtre ; en l'écoutant je songeais aux que- 
relles puériles d'écoles, aux injustices et aux aveuglements réci- 
proques des deux camps qui parquent le sublime dans un moule 



70 L'ITALIE DES ITALIENS. 

prescrit arbitrairement. Le sublime fond sur nous comme un oiseau 
divin; il s*abat d'en haut, il nous emporte sur ses ailes qui fré- 
missent et qui planent ; nous nous abandonnons à son impérieuse 
ascension, insoucieux de la forme et de la couleur de ses plumes; 
ainsi fit la foule ce soir-tà*. H y avait dans cette salle beaucoup de 
femmes très-ignorantes de Thistoire d'Agamemnon , se souciant 
peu des noms et de la qualité des personnages ; mais cette mère 
coupable, ce fils yengeur, cette sœur chaste et désolée, ce pertur- 
bateur hardi introduit par Tampur dans la famille, en chassant la 
paix, la pudeur et y soufflant le crime par le crime, cela était de 
tous les temps, accessible à tous les espri^ts, émouvant et terrible à 
faire coulei: toutes les larmes et à fixer. Tinlérêt collectif comme 
devant une action véritable et vivante, dans laquelle on devient 
acteur soi-même. 

Cette commotion qui terrasse et fait bien sentir que parfois le 
poète a<5ur nous la puissance d'un Dieu, fut glacée par le cinquième 
acte d'Oreste. Cet acte est froid et déclamatoire, la toile devrait 
tomber sur les émotions culminantes du quatrième acte ; elles suf- 
fisent à faire pressentir la vengeance du dénoûment. 

La promenade du lendemain à Pegli fut délicieuse. Il faisait une 
journée froide, mais sereine d'automne, si diflerente des jours bru- 
meux de novembre à Paris. Nous manquâmes le chemin de fer de Pegli 
et nous primes une voiture qui me fit reparcourir la dernière partie 
-de cette belle route de la C!oniiche que j'avais suivie pour venir à 
Gênes. Je pus regarder plus à loisir les blanches villas (appartenant 
aux mêmes familles patriciennes qui ont des palais à Gènes), sou- 
riantes d^ns une ceinture d'ombre, posées en gradins sur les vastes 
collines et continuant dans la campagne Tamphithéâtre du port. 

Une des plus simples parmi ces villas attira mon attention; elle 
avait été habitée tout un hiver par la duchesse d'Orléans, qui sen- 
tant la mort venir, lui avait demandé un sursis sous le ciel vivifiant 
de Gènes. Je donnai une pensée émue à cette âme délicate et poé- 
tique, qui a passé si vite sur la terre, y goûtant le beau, y prati- 
quant le bien. Nous arrivons à Pegli; la plage est couverte de grandes 
barques, autour desquelles folâtre l'écume blanche des vagues. 
Nous montons à droite le versant du coteau qui conduit à la villa 
Pallavicini : cette villa, toute moderne et déjà décrite par tous les 
voyageurs, est un des orgueils ou plutôt une des vanités de Gênes. 
Le vestibule du palais et ses terrasses, dominant la mer, sont en 



L'ITALIE DES ITALIENS. 71 

marbre blanc de Carrare; sous de beaux ombrages arrosés de cours 
d*eau; qui en ravivent sans cesse la fraîcheur, au milieu de haies, 
de labyrinthes, de bosquets fleuris et d'allées sombres, s'abritent et 
apparaissent tout à coup des fantaisies de galeries et de temples 
grecs; des pagodes chinoises, des kiosques, des forts du moyen 
âge, des dolmens druidiques, des pyramides d'Egypte, etc., etc., 
tout cela est d'un goût contestable, mais la beauté du parc, la 
splendeur de la vue , lorsque, sous l'arcade d'un pont gothique. 
Gênes, son port, son grand phare et toute l'étendue de la Médi- 
terranée se montrent tout à coup devant vous , font oublier la 
mièvrerie de quelques détails par la beauté grandiose de Fensembte. 
Au sommet de la montagne sur laquelle le parc se déploie, on 
trouve une grotte et un lac artificiels , pour lesquels aussi je de- 
mande grâce. Dans un jardin anglais, brumeux, sans horizon, ces 
imitations de la nature sont ridicules et puériles ; mais là, avec le 
double espace incommensurable de la mer et du ciel bleu, on aime 
à trouver la grâce et l'aménité de ces bords fleuris et l'invitation 
de ces abris. On leur doit de contempler sans se lasser un des plus 
beaux lieux du monde. Je fus surtout ravie dans ce parc merveil- 
leux, qui se dresse vers le ciel en pyramide ombreuse, par un grand 
bois de pins d'Italie, dont les arêtes d'un vert sombré se décou- 
pent menues sur le fond du ciel; une des plus ^andes beautés 
des contrées méridionales est produite par ces effets de la lumière 
qui détache sur les hauteurs, avec une netteté sculpturale, les con- 
tours des rocs, la silhouette des arbres, les toitures des habitations, 
et cela jusqu'aux derniers plans de l'horizoh le plus lointain. Je 
m'assis au soleil, sous ces pins harmonieux, devant le porche d'un 
beau chalet suisse , où des sièges bourrés de paille épaisse et douce 
avaient été disposés ; j'étais d'une lassitude extrême; la montée 
rapide à travers bois , par un temps très-pur, mais très-vif, m'a- 
vait rendu .un de ces accès de toux inapaisables , qui depuis trois 
ans déchiraient ma poitrine. La chaleur du soleil qui frappait en 
pleiH sur nos têtes, concentrée par le bois et par le grand roc au- 
quel le chalet était adossé, me fit sentir tout à coup un bien- 
être inespéré. Je demeurai là plus d'une heure^à boire Tair tiède, 
à respirer la bienfaisante senteur des puis murmurants, à me rani 
mer le corps au contact de la nature, à ra'enchanter l'âme dans sa 
conteniplation. 
Quand il fallut partir, je dis : « Je ne veux pas, on est si bien ici.» 



72 • L'ITALIE DES ITALIENS. 

Comme un enfant malade qui se refuse à changer de place, redou- 
tant la douleur du mouvement , j'ajoutai en souriant : 

« Si le prince Pallavicini me donnait une chambre dans ce cha- 
let, j\ passerais l'hiver à lire, à rêver, à végéter comme ces arbres 
et ces arbustes, dont les aromeç me vivifient. » 

M. Frédéric Filippi me montra du geste sur la plage inondée de 
soleil sa maisonnette à façade badigeonnée de rouge, qui s'appuyait 
contre la coltine verte. 

« Elle est à vous, me dit-il, prenez-la pour Thiver, j'irai habiter 
Gènes avec mon père, nous viendrons vous voir avec vos amis ; 
qu iriez- vous faire en ce moment à Turin et à Milan? Vous y trou- 
verez la neige et un froid plus vif qu'à Paris. Venez voir comme 
vous serez bien là, au midi , sous le souffle salubre de la mer. 
Allons. 

— Allons, » lui répondis-jc. Et ce rêve ébauché m'aida à descen- 
dre la montagne. 

Nous traversâmes les rues du village de Pegli ; les femmes cou- 
saient ou allaitaient leurs enfants, assises sur des bancs, devant 
les portes. Quelques-unes étaient très-belles; les hommes dor- 
maient ou fumaient, étendus sur les bords de leurs barques, le 
dos appuyé sur des filets. Bientôt nous nous trouvâmes sur les 
galets; les vagues frangées d'écume nous baisaient les pieds; les 
plus grosses venaient mouiller le seuil des jolies villas bâties sur la 
plage; parmi elles, je reconnus la maisonnette de M. Filippi : nous 
entrâmes. Le jeune maître cria : « Ohé, Maddalena ! » Aussitôt une 
jeune fille accourut d'un jardinet intérieur, où elle lavait du linge 
au bord d'une citerne ; ce fut uneapparitfon : elle portait pour tout 
vêtement une chemise de grosse toile écrue serrée autour du cou 
et une jupe en coutil rayé noir et rouge qui lui descendait jusqu'à 
la cheville. On voyait le bas de ses jambes et de ses pieds nus, roses 
et poudreux; ses mains étaient brunes, mais fort belles, ainsi que 
ses bras découverts jusqu'aux coudes. De sa poitrine cambrée sous 
les plis rudes de la chemise, s'élançait le cou rond et droit comme 
une tige de lotus, où éclosait, telle qu'une fleur, la tète la plus 
ravissante que j'a\p jamais vue; la boucl>e était sérieuse, mais 
d'ime fraîcheur de fruit pourpre; la peau brune, veloutée, ferm'fe, 
faisait encore mieux ressortir l'éclat éblouissant de ses petites dents, 
lorsqu'elle riait. Son nez charmant avait la dilatation et la mobi- 
lité de celui d'une antilope; quant à ses yeux noirs, ils auraient 



L'ITALIE DES ITALIENS. 73 

peut-être paru trop grands et trop pleins fle flammes, sans les longs 
cils qui les ombrageaient, comme une terre étincelante des tro- 
piques incendierait le voyageur, si les branches recourbées des 
arbres n'y projetaient un peu de fraîcheur et de mystère. 

Sur son front bas et grec, sa chevelure immense, d'un châtain 
clair, se séparait, relevée et tordue, en deux parts qui allaient se 
confondre sur la nuque en une torsade splendide. Crépus, rétifs, 
ondulés, ces cheveux, naissants et accrus chaque jour comme les 
jeunes pousses au pied des arbres, avaient des teintes d'or et des 
tons fauves ; auréole naturelle où la lumière se jouait. Accourue à 
la voix de son maître, elle s'était arrêtée devant lui, sous une petite 
tonnelle d'où pendaient de grosses grappes de raisin noir mêlées 
aux feuilles jaunes et rougeç des vignes d'automne. Le soleil tom- 
bait d'aplomb, à travers les pampres, sur la tête de la jeune fille ; 
ainsi éclairée, c'était quelque chose d'inouï que sa beauté ; j'en eus 
un saisissement d'artiste, et je la montrai au comte Ricciardi, en 
m'écriant : « Qu'elle est belle ! » 

Elle paraissait surprise et comme effarouchée de notre pré- 
sence. 

« As-tu préparé la collation? lui dit son maître. 

— Oui, répondit-elle en soulevant ses yeux à rayonnement d'as- 
tres ; mais j'avais cru que vous viendriez seul. » 

Je ne sais quelle pensée ce regard fît jaillir en moi, mais je ré- 
pliquai aussitôt en riant : 

• Ton maître vient de se marier et il amène sa femme ici. » Et 
du geste je montrai mademoiselle Ricciardi. 

Deux visages rougirent' à la fois : celui de la jeune patricienne 
surprise par ma plaisanterie qui la fit rire aux éclats, et celui de la 
pauvre fille émue d'une sorte de colère étouffée. Elle marcha 
silencieuse devant nous, ouvrit les portes de l'appartement désert, 
plaça sur une table des fruits, des gâteaux et une bouteille de vin 
de Marsala préparés sur une étagère, puis elle disparut sans qu'il 
fût possible à son maître, qui la rappelait, de la faire revenir. Je 
l'aperçus par une fenêtre dans le jardin, elle continuait à laver le 
linge sur la margelle du puits. Debout, sérieuse, la tète haute, les 
cheveux au vent et sur lesquels le soleil, qui se couchait, jelait 
comme un voile de pourpi'e; on eût dit la Nausicaa d'Homère. 

Je plaisantai beaucoup M. Filippi sur la fuite de cette belle créa- 
ture. 



7t I/ITALIË DES ITALIENS. 

a Vous filez ici, lui dis-je, une idylle que je ne veux pas inler- 
rompi'e, en acôeptant votre hospitalité ; je craindrais d'ailleurs, 
malgré mon âge, la vengeance de celte ravissante furie. 

— Y pensez-vous, s'écria M. Fiiippi, en qui Thomme civilisé- pro- 
testa : avec ses pieds poudreux, ses mains noires!... 

— Ne la dépréciez pas, répliquai-je ; elle est superbe de la tête 
aux pieds. Les Graziella sont encore possibles à Gènes comme à 
Naples, et c'est à la louange de Tltalie. Hélas ! dans la banlieue de 
Paris toute Graziella est une courtisane en perspective. » 



Vïl 



Je quittai Gènes le dimanche matin (16 novembre i 859). Le comte 
Ricciardi m'avait donné des lettres pour trois de ses amis, Napoli- 
tains comme lui, condamnés à mort par le roi Ferdinand II et 
laissés dans Texil par son fils qui s'obstinait à suivre les errements 
paternels. Ces trois amis du comte Ricciardi étaient : l'illustre 
Poerio, le grand martyr de la cruauté du roi Bombay dont le long 
supplice au bagne de Nisida a ému le monde entier ; le célèbre 
avocat Mancini, une des gloires du barreau de Turin, ami de Gari- 
baldi et de M. de Cavour, et servant parfois d'intermédiaire entre eux, 
intelligence pratique et prompte, travailleur infatigable, déployant 
déjà au barreau, comme à la Chambre, cette décision et cette acti- 
vité qu^il devait montrer plus tard durant son ministère à.Naples; 
Pierre Leopardi, esprit fin et étendu, lié, durant 'son long exil, 
avec tous les hommes politiques et libéraux de France et d'Angle- 
terre, écrivant leur langue comme la sienne, auteur des Narrations 
historiques, pages éloquentes qui rendent l'auteur digne de porter 
ce beau nom de Leopardi par sa parenté d'intelligence, sinon de 
sang, avec le grand poète de l'Italie. 

M. Frédéric Fiiippi me remit aussi une lettre pour son ami Machi 
Nauro (aujourd'hui député), un jeune publiciste philosophe d'un 
vrai talent, cœur chaud et enthousiaste, que nous retrouverons à 
Gênes, durant les armements de Garibaldi, remplaçant Bertani et 
expédiant au conquérant de la Sicile des armes et des munitions. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 75 

Munie de ces lettres, je ne devais pas visiter Turin en étrangère; 
cependant je ne quittai pas Gènes sans tristesse. C'est là le côté 
sombre des voyages : chaque halte nouvelle amène des liaisons 
charmantes qu'il faut rompre aussitôt. La matinée était froide, 
mais le soleil brillait sans nuage dans le ciel d'un bleu de lapis, 
formant le fond décoratif des belles collines vertes que Ton traverse 
d'abord en partant de Gênes pour Turin. Lorsque nous fûmes à 
Alexandrie, j'aperçus des soldats français le long des remparts et 
devant les forts, je me souvins des récents triomphes de notre 
armée et je saluai ces compatriotes glorieux. Un de mes compa • 
gnons de route avait été employé au service des ambulances, durant 
la guerre ; il nous peignit de la façon la plus émouvante les scènes 
de mort auxquelles il avait assisté, l'entassement des blessés dans 
les wagons qui les emportaient aux hôpitaux de Gênes. « Je. les vois 
encore, nous disait- il, pâles et sanglants, couchés ou assis, là devant 
la gare, attendant le moment du départ. Ce qui m'a le plus frappé, 
ce que je n'aurais jamais imaginé, ajouta avec attendrissement 
ritalien qui nous parlait, c'est la gaieté et la vaillantise de tous 
ces Français devant la .mort. Je me souviens surtout d'un jeune 
sergent : il était là courbé comme un cerceau sur un peu de paille^ 
à la porte du café de là station ; on l'avait cru moins dangereuse- 
ment blessé qu'il ne l'était, mais sa blessure s'était rouverte dans 
le transport de l'ambulance à la gare ; je l'avais vu pâlir et chanceler 
et m'étais approché dé lui, je lui tendis une gourde et l'invitai à 
boire quelques gorgées pour se ranimer. « Mon bon ami, mur- 
mura-t-il, tout en rejetant la liqueur de s^ lèvres blêmes, je crois 
bien que c'est le coup de l'étrier que tu "m'offres ; mais il faut 
partir sans sourciller, comme un brave; cela me fait de la peine, 
tout de même, pour celle que j'aime et qui m'attend pour nous 
marier plus tard ; j'étais promis. Veux-tu faire une bonne action ? 
mais vrai, tu la feras ; pas de mauvais tour, au moins ; un manque 
de parole à un mort, ça porte malheur ! 

• Je lui répondis : • Soyez tranquille, je ferai religieusement ce 
que vous m'ordonnerez, mais vous ne mourrez pas; ce n'est qu'un 
peu de faiblesse que vous éprouvez. » Je voulus l'étendre sur un 
coussin de wagon que j'avais fait apporter, et étancher son sang 
qui coulait à flots. « Ne me trouble pas, balbutia-t-il, c'est bien 
inutile, parbleu! laisse donc mes mains libres. » Et avec une 
agitation convulsive, il tira une bague de son doigt, prit sa montie 



76 ' L'ITALIE DES ITALIENS. 

dans son gousset, ouvrit péniblement son sac, en tira un petit 
portefeuille et un peu d^argent, puis roulant le tqut dans son mou- 
choir, il poursuivit : « 51aintenant, souviens-loi bien : elle s'ap- 
pelle Léohtine Palurot; elle habite un faubourg de Blois; tu lui . 
enverras ce que je le reméls-là, tu lui écriras de penser à moi et 
de m'aimer toujours. » Mais tout à coup il éclata de rire et il 
ajouta : « Non, non, tu ne lui diras pas cela, c'est bête, égoïste et 
méchant; la pauvre fille se croirait forcée de rester veuve et de 
mourir de chagrin ; tu lui diras, c'est bien entendu, ça vaut mieux; 
tu lui diras de se consoler, de s'amuser et de, prendre un autre 
amoureux. Vive la joie! vive Léontine! vive la France! » H poussa 
ces trois cris 3'une voix tellement sonore, que je crus un moment 
qu'il se ranimait ; puis il entonna une chanson à boire; mais subi, 
tement sa voix faiblit et ne fut plus qu'un balbutiement sans auite. 
Il me serra la main, essaya de rire encore, et ce rire resta sur sa 
face, lorsqu'il tomba mort. » 

Tandis que l'employé italien des ambulances parlait, le convoi 
était reparti et nous emportait à, toute vitesse vers Turin : je rêvais 
à ce petit roman ébauché, je me préoccupais de la destinée de 
l'amoureuse du soldat, et j'oubliais presque de regarder la route. 

En approchant de Turin, je vis à droite, sur une hauteur qui 
domine un village, un grand château flanqué de tourelles et dont 
le parc et les jardins sont du côté opposé au village : c'était Monte- 
Calierif résidence d'été du roi Victor-Emmanuel. Ses enfants sont 
élevés dans ce château et y respirent un air salubre. 

Je fus ravie du premier aspect de la situation de Turin. La ville 
m'apparut détachée sui^ le fond des Alpes, dont les plateaux lumi- 
neux se couronnaient de cimes blanches sur lesquelles le soleil 
couchant projetaient de beaux reflets roses. Le froid était très-vif; 
je traversai transie les larges rues alignées et les grandes places 
monumentales. Sur 4'une d'elles, comme le gardien belliqueux de 
la cité, s'élève la belle statue équestre de Philibert-Emmanuel, 
chef-d'œuvre de Marochetti. Je descendis à l'hôtel Feder, succur- 
sale confortable des deux hôtels de Nice et de Gènes qui m'avaient 
déjà hébergée. Je fis faire un grand feu dans ma chambre (hélas ! 
le soleil ne suffisait plus à me réchauffer) et j'endormis jusqu'au 
lendemain ma curiosité. 

A mon réveil j'envoyai les lettres dont j'ai parlé, mais je voulus 
porter moi-même celle que le comte Ricxiardi avait adressée à Ta- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 77 

vûcat Mancini; je désirais connaître sa femme, une belle personne, 
muse inspirée dont j'avais déjà lu des vers politiques d'une grande 
facture. Elle eut ma première visite à Turin ; je traversai la vaste rue 
Dora Grossa qui coupe la ville en deux, j'arrivai sur une place plantée 
d'arbres, je montai l'escalier d'une maison à balcons, riante, aérée; 
je fus introduite dans un beau salon à tentures vertes avec un de ces 
gais plafonds à Titalienne, peint à fresque, où des figures allégoriques 
se jouaient sur un fond d'azur. Quelques tableaux de maîtres déco- 
raient les parois. Il y avait là une harpe, un piano, une table couverte 
d'albums, tout ce qui révèle la femme artiste; je remarquai, dans les 
deux angles du salon opposés aux fenêtres, deux* bustes de marbre 
blanc : je devinai le mari et la femme, M. et madame Mancini. Le 
visage d'homme était expressif, Tair ouvert, l'œil interrogateur. 
C'était une de ces physionomies qu'on n'oublie point. Le profil du 
buste de la jeune femme était d'une pureté grecque ; tandis que je 
le considérais, charmée, le modèle vivant survint et effaça aussitôt la 
beauté du marbre. Je vis une jeune mère à la démarche indolente 
et soupletl'une Créole; elle entra dans le salon suivie de six beaux 
enfants dont elle semblait être la sœur aînée. Ses soyeux cheveux 
blonds et ses yeux noirs, toute sa suave morbidezzame firent pen- 
ser à la beauté de la comtesse d'Albani qu'Ai tieri a si bien dépeinte 
dans ses Mémoires. Née à Naples comme M. Mancini, à qui elle fut 
mariée à quinze ans, cette muse blonde est un type bien rare parmi 
toutes ces brunes dont le teint semble s'être bronzé au feu du 
Vésuve; ses yeux seuls ont pris la flamme du volcan. 

Quoiqu'elle n'ait jamais quitté l'Italie, madame Mancini parle très- 
correctement le français, et nous pûmes causer rapidement et nous 
exprimer à première vue notre sympathie réciproque. Son mari 
était dans son cabinet, entouré de clients ; son étude, assaillie par 
les plaideurs dès le point du jour, me fit penser à celle de notre 
grand orateur Jules Favre qui m'avait éloquemment et généreuse^ 
ment défendue dans un procès célèbre'. M. Mancini a rencontre 
quelquefois dans ses belles plaidoiries et dans ses discours à la 
Chambre, les traits profonds et la verve incisive du premier avocat 
du barreau français. Il se déroba un moment à ses dossiers et à ses 
audiences pour'venir me donner la main : a A ce soir, me dit-i] 



* Celui qui me fût intenté à propos de la publication des lettres de Benjamin 
Constant, que madame Récamier m'avait léguées. 

7. 



78 ^ L'ITALIE DES ITALIENS. 

avec cordialité, nous irons vous chercher pour le théâtre et nous 
causarons de Fltalie et de la France. > Je quittai madame Mancini 
en lui disant : « Au revoir. • 

Comme je rentrais à Thôlel j'eus la visite de M. Leopardi. La viva* 
cité de son esprit mordant, tout empreint de souvenirs parisiens» 
m'enchanta 11 avait connu tous les hommes célèbres que je con- 
naissais; il avait rencontré Alfred de Musset chez la princesse ***, 
au temps où sa beauté maigre avait l'ambition de tourner toutes les 
têtes ; il avait vu dans un des cabinets réservés de la princesse une 
forte de bière en cristal où elle avait fait ensevelir un beau Milanais 
mort à force de Faimer : « Elle montrait la châsse et le cadavre à ses 
adorateurs pour les encourager, ajouta Leopardi. 

— Pour les décourager voulez-vous dire, » repliquai-je. 

Comme transition naturelle à cette anecdote, Leopardi me pro- 
posa d'aller visiter le Musée Égyptien, un des plus complets et des 
plus curieux qui soient en Europe. Nous trouvâmes là une collection 
effrayante de momies, hommes, femmes, vieillards, enfants, qui ne 
dormaient pas dans des châsses de cristal, ainsi que Tamoureux de 
la princesse, et dont nous pouvions toucher les muscles roidis et la 
peliu desséchée. Quelques momies de femmes avaient de beaux che- 
veux blonds dorés, nattés, serrés, en longues tresses qui faisaient 
plusieurs fois le tour de leur crâne. Cette chevelure jeune et vivante 
pour ainsi dire, sur des traits flétris, déformés et couverts d'une 
peau noire terreuse, était d'un effet sinistre. Mieux vaut le néant 
complet que cet effort impuissant de la matière contre le temps qui 
détruit la beauté. 

« Les Grecs seuls, dis -je à Leopardi, ont traité les morts d'une 
façon idéale; les pincées de cendres des grands hommes enfermées 
dans des urnes, ne laissaient survivre d'eux que leur âme ; c'est 
dans la mémoire des générations qu'ils ont laissé leurs traces ; c'est 
par l'admiration des peuples qu'ils ont voulu, s'éterniser et non par 
le spectacle navrant des restes de leurs cadavres. » 

Tout en traversant les vastes salles du Musée Égyptien dont le 
froid pénétrant d'un temps brumeux doublait la tristesse, nous 
causâmes de la situation présente de l'Italie : j'exprimai à Leopardi 
toute mon admiration pour la calme et ferme tenue politique qu'a- 
vaient eue ses compatriotes depuis la paix de Yillafranca: 

a Vous n'avez pas commis une faute, lui dis-je; voyez la Toscane, 
la Romagne et l'Emilie, avec quel ordre et quel ensemble elles se 



L'ITALIE DES ITALIENS Tfl 

disposent à voter l'annexion ; je prévois pour vous de grandes des- 
tinées, que vous devrez à votre sagesse et à voire esprit pratique; 
quand vous serez définitivement organisés par l'unité, vous aurez la 
solidité politique des vieux Romains de Tite-Live; vous ne laisserez 
pas choir, comme nous, vos institutions aux souffles des intérêts et 
des vanités privés ; vous tiendrez haut et ferme le drapeau consti- 
tutionnel, vous saurez respecter les lois que vous aurez fondées, et 
ne ferez pas vaciller la patrie en brisant sans cesse le pouvoir 
qui la dirige. 

— Qa importent ces soubresauts delà France que vous déplorez, 
répliqua Leopardi, qu'importe le souffle qui Tagite sans Tébranler 
et la déraciner, ce souffle toujours généreux, c'est la vie pour elle 
et c'est aussi la vie pour les autres nations, à qui elle enseigne le 
mouvement, l'action, la lutte; si nous sommes jamais un peuple, 
nous le devrons à la France; qu'elle nous retire son bras et nous 
tombons demain dans le néant. 

— Oh! vous êtes trop humble pour votre pays, lui dis- je, et trop 
aveugle sur nos grands défauts. 

— J'aime là France et l'admire quand même, reprit Leopai^di ; 
puis il ajouta en souriant : Je l'aime de toutes mes craintes pour mon 
pays, amour égoïste alimenté par le dévouement héroïque que la 
France nous a montré; je veux qu'elle nous aime et nous soutienne 
encore, qu'elle ne se lasse pas d'appuyer notre formation naissante 
comme on l'a vu se lasser trop souvent et trop vite d'appuyer ses 
propres gouvernements improvisés. 

— Vos dernières paroles, repris-je, rentrent dans le sens de ma 
critique sur ce qu'a de hâtif et d'immodéré l'esprit politique de la 
France. » 

Tout en devisant de la sorte, nous étions sortis du musée ; nous 
traversâmes la place Garignan où est situé le palais de la Chambre 
des députés. Je donnai un regard ému à la belle statue de Gioberti 
dont la tête pensive semblait écouter nos paroles. Nous passâmes 
ensuite sur la place del Castello où s'élève le diâteau Madame, le 
seul monument de Turin, qui, avec ses tourelles, son fossé et son 
pont-levis, ait vraiment un caractère. A côté est le palais royal, 
construction moderne sur laquelle se détache la coupole de Téglise 
du Saint-Suaire; celte coupole recouvre la chapelle du palais; nous 
descendîmes la longue rue du Pô, bordée d'arcades comme la rue 
de Rivoli; elle commence à la place Madame et se déroule jusqu'aux 



80 L'ITALIE DES ITALIENS. 

rives du fleuve. Leopardi me quitta près de mon hôtel, mais au 
lieu d'y rentrer, je poursuivis ma promenade sous les arcades ou 
plutôt au milieu de la large rue, d'où je pouvais embrasser la pers- 
pective des belles collines couvertes d'habitations, de bois, de jar- 
dins, de terrasses qui bordent le Pô. Je m'arrêtai sur le pont en 
pierre, et là, appuyée sur le parapet, je regardai couler le fleuve dont 
le lit était en ce moment plus large que les eaux : a^u bout du pont 
est une église en forme de temple grec ; puis le couvent des capu- 
cins avec ses jardins et ses avenues ombreuses ; puis, un peu à ma 
droite, la Villa de la reine dont les massifs d'arbres sont revêtus de 
toutes les teintes variées de l'automne; enfln, dominant le tableau, à 
gauche, sur la plus haute cime du mont de la Superga, est l'église 
qui sert de sépulture aux rois de Piémont. '— Morts, ils veillent 
encore sur leur peuple comme ils y ont veillé de leur vivant. 

Le froid me gagne, il descend des rochers, il s'exhale du fleuve, 
et me saisit si fort que je remonte la rue du Pô en courant presque 
sous les arcades pour me réchauffer. J'apprends en rentrant que 
j'ai manqué la visite de Machi Mauro, il a su que j'irais le soir au 
théâtre ; il m'y retrouvera, a-t-il dit en laissant sa carte. 

Vers huit heures, M. et madame jtfancini arrivent pour me con- 
duire au théâtre français. On joue Hisette, un vaudeville nouveau 
de M. About. J'avoue que je regrette quelque comédie de Goldoni, 
ou quelque drame d'Alfleri. Nous remplissons le temps du spec- 
tacle par la causerie ; plusieurs députés viennent dans la loge de 
M. Mancini ; il me les présente. Vers le milieu de la soirée, sur- 
vient M. Machi ; sa franche physionomie m'est tout d'abord sympa- 
thique.; il est svelte, petit, chauve avant l'âge, ses yeux sont pétil- 
lants d'intelligence, ses dents sont éclatantes comme ses yeux ; il 
parle avec M. Mancini de la question politique du moment. 11 est 
de ceux que toute halte dans le patriotisme irrite ; la session est 
close, le roi est à la campagne, les ministres eux-mêmes sont en 
villeggiature, et ne viennent guère à Turin que les jours de conseil. 
« L'esprit public s'engourdit, ajoute-t-il ; si on ne le tient pas en 
haleine, tout est perdu. 

— Et vous croyez qu'on dort parce qu'on se tait, répliqua M. Man- 
cini, attendez le vote de l'annexion, et vous verrez que la prudence 
n'est pas l'engourdissement. Précipiter l'action, ce n'est point en 
assurer le triomphe. 

— Vous avez des axiomes d'avocat, répliqua en riant M<r Machi, 



L'ITALIE DES ITALIENS. 81 

moi j'ai l'aspiration prompte, décibive d'un spéculateur philosophe, 
je vois en avant et je veux marcher. 

— Dites courir, reprit Mancini; patience, patience! en ce mo- 
ment, ritalie n'est immobile qu'en apparence, e pur si muave, 
comme disait de la terre notre immortel Galilée. 

— Vous me promettez donc de grands et glorieux événements 
si je reste quelque temps parmi vous, repartis-je ; vous savez com- 
bien j'aime votre pays, j'y suis venue dans l'espoir d'assister à sa 
réformatiôn. 

— Vous ne serez pas déçue, répliqua l'avocat Mancini. 

— Et ce spectacle vaudra mieux que celui où nous vous avons 
conduite ce soir, » me dit en riant madame Mancini. En ce moment, 
la toile tombait sur je ne sais quel vaudeville à gros sel du Palais- 
Royal. « Si vous aimez la musique, nous vous donnerons demain 
Norma pour compensation, » ajouta l'aimable femme. 

Nous sortîmes du théâtre ; au froid très-vif du jour avaient suc- 
cédé la pluie et le verglas. « Sommes-nous à Londres? dis-je aux 
Mancini, tandis que leur voiture bien close me ramenait à Thôtel. — 
Hélas! répliqua l'avocat, nous sommes sur le versant des Âlpes, dans 
la tète froide et méditative de l'Italie, qui calcule et prépare ses des- 
tinées; ses pieds brûlants sont li*. Vésuve et l'Etna; il s'agit de faire 
mouvoir ces pieds et de les faire marcher à l'unisson de la tète, on 
y arrivera : voyez, déjà le corps s'anime, la Toscane et les provinces 
du centre ont suivi l'impulsion de la léte. » 

Nous nous séparâmes sur cette belle idée. « Vous aurez demain 
la visite du baron Foerio, » me cria Mancini, comme je descendais 
de voilure. 

♦ Le lendemain, Leopardi survint au moment où j'allais me rendre 
à l'ambassade de France pour remettre au prince de la Tour d'Au- 
vergne une charmante lettre de recommandation, que m'avait 
donnée pour lui M. Feuillet de Gonches, chef du protocole au minis- 
tère des affaires étrangères, éloquent auteur d'une Vie de Léopold 
Robert, collectionneur érudit et infatigable des autographes les plus 
rares. Leopardi m'offrit son bras jusqu'au palais de l'ambassade et 
voulut bien me guider à travers les rues de Turin. Le froid était 
devenu tellement ^if, que le mouvement de la marche était préfé- 
rable à celui d'une voiture. 

Au plaisir que j'éprouvai de trouver des portiers et des dômes- 
tiques français à l'ambassade, je compris combien tout ce qui rap- 

I. 7* 



82 L'ITALIE DES ITALIENS. 

pelle la patrie nous tient^au cœur en pays étranger. Au moment où 
j'arrivai, le prince de la Tour d'Auvergne conférait avec l'ambas- 
sadeur de Naples à Turin; il me fit prier d'attendre. Déjà le 
rpyaume des Deux-Siciles était en fermentation, et tournait ses 
espérances vers l'Italie du nord; l'entretien des deux ambassa- 
deurs fut assez long, et me laissa le temps d'examiner les 
riches salons de l'ambassade; les belles tapisseries des Gobelins, les 
meubles de Boule et quelques bons tableaux s'harmoniaient «'ivec 
l'ornementation des riches plafonds à fresques dont les figures me 
souriaient. L'ambassadeur de Naples traversa le salon ou j'étais 
assise : il était entièrement vêtu de noir; il portait encore le deuil 
du roi Ferdinand II. Je fus introduite aussitôt dans le cabinet du 
prince de la Tour d'Auvergne ; il me reçut avec une grâce affable 
et une cordialité dont j'ai gardé le souvenir. 

« Je vous ai vue hier soir au théâtre, me dit-il en riant, en com- 
pagnie d'ItaUens exaltés. 

— De bons Italiens, veut dire Votre Excellence, qui désirent la 
grandeur de leur pays. 

— L'Italie marche d'un pas rapide vers l'unité, reprit l'am- 
bassadeur, je ne sais pas ce qu'il adviendra de la douce Toscane, 
mais, quant à Tannexion de la Romagne, je crois que nous serions 
dans l'impossibilité de l'empêcher, les Romagnols sont entêtés, 
braves, vindicatifs, ils veulent à tout prix un gouvernement libéral; 
je les connais et les ai étudiés, je suis bien convaincu qu'ils ne ren- 
treront jamais sous la domination papale. Si l'Italie s'organise, 
ajouta-t-il, les Romagnols seront un jour les meilleurs soldats de 
son armée. » 

Nous parlâmes durant une demi-heure de l'Italie et des récents 
triomphes de noire armée ; puis je pris congé de l'ambassadeur de 
France, qui me dit : 

« Au revoir. Je tenterai de vous rencontrer chez vous avant que 
vous quittiez Turin. » 

En rentrant, je trouvai à l'hôtel la carte de Poerio; je fus dé- 
solée d'avoir manqué sa visite. Il est des êtres dont la vue nous 
ennoblit comme un enseignement vivant du sacrifice et de l'hé- 
roïsme. 

Ce même jour, j'appris que Garibaldi, qui venait de donner sa 
démission de général, avait couché la veille à l'hôtel Feder où j'étais 
logée; il n'avait reçu que quelques amis, mais parmi eux étaient 



L'ITALIE DES ITALIENS. 83 

des patriotes italiens que je connaissais. J'aurais pu le voir, lui 
parler, serrer un an plus tôt cette main héroïque ! Je me sentis 
saisie d'une grande tristesse d'avoir manqué, dans la même journée, 
la présence de deux êtres sacrés pour moi. Ce sont là de nos dou- 
leurs, à nous poètes, qui vivons d émotions et de sentiments ; re- 
trouverai-je sur mes pas Poerio et Garibaldi! Pourrai-je échanger 
avec eux le plus noble et le plus fort des sentiments humains, la 
sympathie, qui, d'un bout du monde à Tautre, attire et lie les êtres 
par la communauté des doctrines et des croyances? L'amour nous 
torture et nous brise ; l'amitié nous trahit ; la parenté n'est trop 
souvent qu'un lien conventionnel ; mais ce qui ne s'altère point, ce 
qui nous survit à nous-mêmes, ce qui nous fait des disciples et des 
amis dans la mort, c'est l'idée ! 

Le soir, M. et madame Mancini vinrent me chercher pour aller 
au théâtre Garignan : on donnait Norma; la représentation devait 
être brillante; je m'étais parée pour faire fête à mes nouveaux amis. 
Madanie Mancini était belle comme une madone de Gario Dolce 
dans sa toilette bleue, avec sa chevelure blonde nattée. 

Toute aux regrets dont je viens de parler, je lui dis en la voyant 
entrer : f N'allons pas au théâtre, voulez-vous ? allons plutôt à la 
recherche de Poerio et de Garibaldi. » 

M. Mancini se mit à rire : «Garibaldi est parti pour son île, quant 
à Poerio, je vous promets'que vous ne quitterez pas Turin sans le voir. 

— Bien sûr? 

— Bien sûr ; mais puisque c'est une attraction si forte, poursui- 
vit-il gaiement, je ne vous l'amènerai que le plus tard possible afîn 
de vous garder plus longtemps près de nous. » 

Cette représentation de Norma fut fort belle ; ce qui me ravissait 
surtout, c'était l'ensemble des chœurs où les voix pures, fraîches et 
expressives, s'amalgamaient et se fondaient en une seule voix; 
chaque choriste tenait à honneur de chanter le mieux possible pour 
contribuer à l'effet général. Puis, en Italie, la musique est une pas- 
sion naturelle ; tout chanteur tressaille et jouit de la mélodie qui 
sort de sa bouche. De là, le crescendo superbe des masses chorales, 
le refrain répété va s'agrandissant ; avant d'enflammer les specta- 
teurs, il enflamme ceux qui le font retentir. Le corps de ballet 
offre le même phénomène; ces femmes qui dansent avec tant d'en- 
train, dont les pieds bondissent avec ivresse, dont la tête se ba- 
lance, radieuse et pâmée, dansent pour elles-mêmes; c'est un ipl 



84 L'ITALIE DES ITALIENS. 

« 

sir, une volupté, qu'elles se donnent d'abord et qu'elles font parta- 
ger presque à leur insu au public. De là le naturel ; la passion est 
une vérité dans Tart qu'il n'est pas puéril de constater. 

Au moment où la prêtresse druidique chantait avec son amant 
son duo le plus pathétique, tandis que je rêvais de Velléda et d'Eu- 
dore et que cette mélodie évoquait pour moi un soir lointain où 
Rubini et Grisi ravirent jusqu'au transport, jusqu'à la frénésie, le 
public parisien, la porte delà loge s'ouvrit sans bruit et un homme 
entra ; il se tint debout dans un angle, refusant d'un geste silen- 
cieux la place que lui indiquait de la main M. Mancini. Je me re- 
tournai pour le regarder; il était de taille moyenne, sa tête ex- 
pressive et bienveillante avait une empreinte de noblesse native 
qui frappait tout d'abord ; le feu de ses yeux était tempéré par la 
douceur de son regard, son front large et pâle semblait porter une 
couronne idéale. Quoique le déclin commençât pour lui, sa physio- 
.nomie charmante était d'une jeunesse persistante, sa mise an- 
glaise des plus élégantes. Sans me soucier du chant qui 'conti- 
nuait, je me levai et m'inclinai comme devant ce qu'on respecte : 
« C'est lui ! » dis-je à Mancini, puis prenant dans mes mains ces 
belles mairis délicates que les fers avaient meurtries durant douze 
ans, je m'écriai « : Vous êtes Poerio ! 

— Je suis venu pour vous voir, me dit-il avec un bon sourire, 
Ricciardi m'écrit combien vous aimez l'Italie. Vous avez chanté la 
mort des pauvres frères Bandiera, vous n'êtes pas une étrangère 
pour moi. 

— Et pour moi, lui dis-je, vous étiez un symbole glorieux ; j'ai 
pleuré sur vos longues tortures ; j'ai tressailli de votre délivrance, 
j'ai applnudi à l'ovation que l'Angleterre entière vous a faite. » 

La belle musique de Bellini retentissait derrière nous, mais je 
ne l'entendais plus que lointaine et vague comme un accompa- 
gnement à nos paroles et à mon émotion , cadre aérien de cette 
noble figure de martyr ; je le regardais avec vénération ; je croyais 
voir un être d'une sphère supérieure; c'était donc bien lui, c'était 
bien le ministre confiant et intègre du roi Bomba, ce fier et cheva- 
leresque Poerio qui crut à la parole d'un prince infâme : c Charles 
« Poerio, malgré la plus manifeste innocence, fut condamné à' 
c vingt-quatre ans de fers, vêtu en forçat, enchaîné avec les autres 
« prétendus coupables et traîné à la geôle sous les yeux même de 
« la famille royale, qui les regardait des fenêtres du palais. II 



L'ITALIE DES ITALIENS. 85 

« fut ensuite conduit au bagne de Nisida, puis à celui de Monte- 
« fîisco et enfin à celui de MontesarchiOf disposé exprès pour lui ; 
« il résista avec toute la vigueur de sa grande âme à toute espèce 
« de tortures physiques et morales*. » 

Ce supplice dura douze ans, les belles années de la jeunesse, de 
la force virile, du palriotisme actif; puis Thorrible prison fut com- 
muée en la peine de la transportation. On sait comment le navire qui 
portait Poerio et ses compagnons de douleur aborda sur les côtes 
d'Irlande et comment, une fois sur le sol de la jibre Angleterre, 
les jours de martyr de Charles Poerio se transformèrent en jours 
de triomphateur. 

Tandis que sa douloureuse histoire me revenait à l>sprit, il me 
parlait dé la France, de nos soldats héroïques qui venaient de dé- 
livrer la Lombardie. « J'ai vu Milan dans ce jour si beau, mais 
Venise, ajout a-t-il, Venise qui a la tombe de mon frère, est encore 
aux Autrichiens. Si vous allez à Venise, vous irez, n'est-pe pas, 
voir cette tombe, c'est celle d'un poète et d'un brave volontaire de 
l'indépendance de* l'Italie; il s'est battu près de Manin dont il était 
l'ami. 

— Il fut digne de votre sang, lui dis-je ; il faut remonter à l'hé- 
roïque antiquité pour trouver ainsi des familles entières faisant le 
sacrifice de leur vie à la patrie. » 

FYous sortîmes du théâtre ; la neige tombait et transformait les 
monuments en monuments d'albâtre. Poerio fut pris d'une toux 
effrayante, je toussai aussi avec violence; le mal que j'avais cru 
guéri m'avait reprise, depuis quelques jours,^sous le souffle glacé 
des Alpes. Ce que je souffrais me faisait mieux sentir ce que souf- 
frait Poerio. a Je suis habitué à ces crises, me dit -il avec sa voix 
de mansuétude ordinaire, l'humidité des cachots napolitains me 
les a données. Le beau soleil de Naples me guérira, quand Naples 
sera libre; c'est là qu'il faudrait nous revoir. — Qui sait, lui dis-je. 
Dieu vous doit" cette représaille, je crois à une inexorable justice et 
à la conséquence logique de l'enchaînement des faits dans l'histoii^e; 
vous vous asseoirez près d'un roi honnête homme dans ce même 
palais d'où un roi bourreau vous envoya au bagne ! ... » 

Kous nous séparâmes en nous disant à demain. A mon réveil je 
trouvai Turin couvert d'un linceul de neige, j'étais comme para- 

* Narrations historiques^ par Pierre Lcopardi, p. 425. 



80 L'ITALIE DES ITALIENS. 

lysée par le froid, je fis un grand effort pour me lever et sortir. 
Je \-isitai d'abord le palais Madame, je montai transie le Iiiêl esca- 
lier monumental aux arches élancées; je traversai la salle du Sénat 
et parcourus les salles du musée où sont quelques tableaux rares ; le 
plus précieux est la madone délia Tenda de Raphaël ; je fus channée 
par quelques grandes toiles de TAlbane. Un portrait de rabbin, 
peint par Rembrandt, m'arrêta et me fascina. C'est le type juif 
vivant et superbe ; les yeux profonds et perçants vous interrogent; 
leur flamme fait penser aux prophètes de la Bible. 

Du palais Madame j^allai -à la Galerie d'artillerie, située dans une 
aile du palais royal, attenant aux ministères. Je touchai Tar- 
mure d'Ëmpanuel-Philibert, fidèlement reproduite par Maro- 
chetti dans sa statue équestre de la place Saint-Charles ; je remar- 
quai un beau bouclier par BenvenutoCellini ; n^s mains se glacèrent 
au contact de ces vieux fers qui ont vu tant de batailles brûlantes. 
En Itajie, les musées et les monuments publics ne sont jamais 
chsfuffés; les peintres qui font en hiver des copies de tableaux sont 
forcés de se couvrir de fourrures et de cache-nez. 

Je visitai ensuite le palais royal, monument moderne sans carac- 
tère, avec deux ailes en retour; celle de gauche se relie au musée 
d'artillerie, celle de droite à l'église du Saint-Suaire, dont la coupole 
forme une espèce de chapelle à-part qui communique avec la salle 
des gardes du roi. Je visitai d'abord Tappartement du duc de 
Gênes, mort récemment d'une maladie de^poitrine, et de sa femme, 
une blonde princesse de Saxe, frêle et élancée. Le duc était fort 
beau; sa tête, noble et pensive, vous poursuit d'un regard qu'on 
ne peut oublier. Je considérai le portrait qui fait revivre ce jeune 
prince dans une grande toile; il est représenté à cheval, ayant 
derrière lui deux de ses aides de camp que le custode m'engagea à 
remarquer : l'un au visage distingué, l'autre plus fort et plits court, 
à la physionomie insignifiante. C'est ce dernier qu'épousa secrète- 
ment, après son veuvage, la duchesse de Gênes ; elle se retira dans 
uhe villa sur les bords du lac Majeur, en attendant sa rentrée en 
grâce à la cour. Les palais ont aussi leurs romans, mais le voile 
qui les couvre ne se soulève jamais qu'à demi. Je rêve à celui de 
la svelte princesse saxonne, en parcourant ces chambres désertes en- 
core toutes remplies de l'image du mari mort. Voici ses deux beaux 
enfants qui lui souriaient dans ses heures de souffrance; ils sou- 
riertt toujours dans leur cadre d'or ; la peinture a fixé l'insouciance 



L'ITALIE DES ITALIENS. 87 

heureuse de i'enfance. Voici ia chambre nuptiale tendue et meu- 
blée comme au premier jour; le cruciGx regarde les époux entre 
les rideaux de soie tombant du baldaquin ; le coussin du prie-Dieu 
est encore empreint de la marque des genoux. Sur les tables et les 
étagères sont toujours les objets aimés par le duc et la duchesse : 
petits portraits de famille, vues des pays qu'on a parcourus ou 
qu'on voudrait visiter, curiosités des contrées lointaines, ouvrages 
de broderie inachevés que l'indolente duchesse faisait en rêvant; 
puis c est une belle galerie de Heurs exotiques, éclairée par des vi- 
traux ; étroit jardin où le duc mourant se promenait; à côté est la 
chapelle où il priait et cherchait en Dieu le courage de se séparer 
bi jeune de tout ce qu'il aimait; puis voici le boudoir de la jeune 
princesse allemande avec tous les portraits de la famille qu'elle avait 
quittée un jour pour partir seule, fiancée royale, à qui Tépoux était 
inconnu ! cœur et main unis sans soucis de Taccord myst rieux des 
êtres. Se sont-ils aimés? A quoi pensait-elle, et que regrettait-elle 
dans ce cabinet où elle se plaisait à s'enfermer des jours entiers 
avec ses poètes^ Les voici tous sur une étagère d'ébène : Gœthe, 
Schiller, Klopstock, Gessner; puis la série des chroniqueurs et des 
romanciers germains ; elle leur demandait sans doute la force et 
l'idéal; elle essayait de planer sur leurs ailes et de n'aimer qu'en 
eux. Je crois la voir encore, affaissée sous ses habits de veuve, pâle, 
lisant quelque élégie de Gœthe, tressaillant aux pas qui retentis- 
saient dans la galerie et s'eflbrçant de repousser par la fiction la 
forme vivante. Quelle femme oserait la condamner pour avoir 
aimé?... Je m éloigne de ce sanctuaire où elle a souffert et lutté, en 
murmurant ces vers : ^ 

Châteaux, palais, demeures, souveraines, 
Prisoa riante où se traînent leurs jours, 
Terrasses, fleurs, bosquets, claires fontaines, 
Parcs et jardins aux sinueux détours. 
Vous seuls savez les tristesses des reines. 
Dont la jeunesse a passé sans amours. 

Je traverse l'appartement du roi Charles- Albert ; je songe à celle 
ligure royale si tourmentée; à sa fin si triste et si grande; aux 
fières aspirations de sa jeunesse étouffées par tous les réseaux du 
despotisme; à son héroïsme à Novare, à sa mort de martyr sur la 
4erre étrangère. Sa mère habita longtemps cet appartement désert ; 



88 L'ITALIE DES ITALIENS. 

il est somptueux : là sont réunis les souvenirs de plusieurs siècles 
de la maison de Savoie ; meubles merveilleux de la Renaissance et 
du temps de Louis XV; collection de miniatures exquises où princes 
et princesses revivent par lignées; grands portraits équestres peints 
par Van Dyck de tous ces ducs guerriers^ aïeux du roi d'Italie; race 
altière dont le grand peintre flamand a fait passer Fâme sur les 
traits. À côté de ces toiles immortelles et qui immortalisent leurs 
modèles, combien' paraissent gauches et vulgaires les portraits 
modernes peints par Horace Vemet; les souverains devraient com- 
bler d'or et d'honneur un peintre de génie ; il est pour eux le com- 
plément de rhistoire ; un artiste médiocre les fait grimacer dans 
la postérité. 

Yictor-Ëmmanuel n'habite, dans ce palais de ses pères, qu'un 
petit appartement fort simple au second étage ; il ne se montre que 
les jours de réception dans les grands appartements dont la salle 
des gardes communique, ainsi que je Tai dit, avec la coupole qui 
forme la chapelle du palais. Cette coupole est d'une construction 
étrange, mais d'un grand effet; elle se compose- de plusieurs voûtes 
percées à jour, recouvertes de marbre noir et de cuivre doré, et 
superposées les unes aux autres, de manière à ce qu'elles lais- 
sent voir, au sommet central du dôme, une couronne en forme d'é- 
toile qui semble suspendue en l'air, quoique elle repose sur ses 
rayons ; ces voûtes hardies sont soutenues par de superbes colonnes 
en marbre noir. 

Sur un pavé en marbre bleuâtre, parsemé d'étoiles d'or, s'élève 
l'autel à double face surmonté d'une châsse en cristal renfermant 
le saint suaire..: un pareil suaire se trouve à Rome dans une cha- 
pelle de Saint-Pierre ; un autre à Besançon, un quatrième à Ca- 
douin, en Périgord; un cinquième à Aix-la-Chapelle ; c'est une re- 
lique à trop d'exemplaires. L'Église se plait aux contrefaçons; 
n'importe, ce suaire du Christ impose au milieu de ces tombes de 
rois, car Charles-Albert a transformé en chapelle royale mortuaire 
cette magnifique coupole. Là sont les monuments de quatre princes 
de la maison de Savoie : Amédée VlII, Emmanuel-Philibert, Thomas 
et Charles-Emmanuel II. Près d'eux a été déposé le cœur de la reine 
Adélaïde, femme de Viclor-Eœ manuel, aujourd'hui roi d'Italie. 
Sur ce cœur, qui ne bat plus, est assise la blanche effigie de cette 
jeune reine, morte en mettant au monde un cinquième enfant ; 
elle est frêle, gracieuse, souriante ; elle fait penser à la princesse 



L'ITALIE DES ITALIENS. 89 

Clotiide, que la France a adoptée; je regarde longtemps cette befle 
statue d'un marbre éclatant. La mort a parfois des mansuétudes; 
qui peut dire ce qu'eût été la vie de cette princesse * de sang au- 
trichien, et par devoir Italienne? N'aurait-elle pas ressenti les dou- 
loureux combats de la Sabine du vieux Corneille, en suivant les 
entrées triomphafes de son époux, élu et vainqueur, à Milan, à Flo- 
rence, à Naples .et à Palerme? Qui sait si elle n'eût pas amolli sa 
résolution et fait plier sa conscience? 

Tandis que je visitais le palais, la neige tombait sans bruit au 
dehors et refroidissait de plus en plus Fatmosphére ; sa couche 
blanche et épaisse se durcissait en verglas. Je fus prise en sortant 
d'un si horrible accès de toux que je résolus de quitter Turin le 
lendemain, et de cherchera Milan et à Venise le soleil bienraisant 
de ritalie; recherche illusoire, mirage décevant qui m'échappa 
durant tout ce long hiver rigoureux. Je ne voulais pas quitter Turin 
sans visiter le CampoSanto. Je m'y rendis du palais, malgré ma 
souffrance qui redoublait, dans une voiture cahotant à travei-s la 
glace. Situé dans une vallée voisine du Pô, le cimetière de Turin 
est imposant; un double rang d'arcades le divise en deux parts. 
Des lignes de vieux cyprès taillés en pyramides, qui se détachaient 
noirs et funèbres sur la neige, formaient une décoration saisissante; 
au fond, les montagnes s'échelonnaient grisâtres, le sommet de la 
Superga élevait dans les nuages la sépulture des rois de Sardaigne; 
sur la coupole de l'église où ils sont ensevelis, tombait en ce mo- 
ment un pâle rayon de soleil. On eût dit la croix de Savoie sortant 
des ténèbres et marchant à la conquête de l'Italie. 

Je m'avançais frissonnante ; quelques fossoyeurs creusaient de 
longs trous qu'ils recouvraient ensuite d'une tente pour empêcher 
la neige de les combler. Je regardais ces couches vides attendant 
les morts de la journée, qui devaient les remplir le lendemain. Le 
froid redoublait d'intensité, les fossoyeurs soufflaient dans leurs 
mains à chaque coup de bêche, et se disaient entre eux: c La terre est 
bien dure aujourd'hui ! » Parfois ils soulevaient, comme des cailloux 
insensibles, des ossements brisés, déjà confondus à la terre. J'allais 
machinalement, sans émotion trop vive, à moitié engourdie par 
le froid, cet avant-coureur de la mort; je me fis conduire à la 
tombe deSilvip Pellico, ce doux martyr de la liberté itahenne, qui 

* FiUe de l'archiduc Reynier. 

S. 



90 L'ITALIE DES ITALIENS. 

pardonna la torture et bénit les mains qui Pavaient frappé. Sur ce 
cercueil muet je me revoyais jeune fiUe, éprise de morï premier 
amouren Usant \esmie Prigioni. Ma mère, qui me surprenait rêvant 
et pleurant, me disait : « Qu'as-tu, chère enfant, quel songe roma- 
nesque poursuis-tu donc encore?» Je lui répondais: «J*aime, j'aime 
pour la vie un martyr, et je n'aurai pas d'autre mari que lui.» Elle 
me souriait tendrement, et me demandait, sans me combattre : 
« Voyons, quel est-il, dis-moi son nom, et nous verrons si ce que 
tu rêves est possible? — Oui, c'est possible, il est libre aujourd'hui, 
il est pauvre, malheureux, et c'est lui que je veux consoler en 
l'aimant, > et je prononçai, en rougissant, Ie*nom de Maroncelli, 
compagnon de souffrance de Pellico. « Vois, ma mère, si celui que 
j'aime n'est pas un héros ! » Je relisais alors à haute voix la page de 
Pellico où il nous montre Maroncelli au Spielberg, subissant sans 
sourciller l'amputation de sa jambe, que l'air d'un cachot fétide 
avait gangrenée, et respirant une rose pendant ce supplice; cette 
rose empreinte d'un parfum de douleur, j'en rêvai durant deux 
ans, et je la retrouvai dans toutes les roses qui fleurissaient dans le. 
jardin du château que j'habitais avec ma mère. Il fallut pour 
déraciner mon amour tenace, écrire à Paris et demander com- 
ment vivait Maroncelli. On répondit qu'il était marié avec une 
figurante allemande du théâtre Italien, c Lui, épouser une 
Tudesque, » m'écriai-je, et dès ce jour mon rêve s'évanouit. Sur la 
neige qui recouvrait en ce moment la tombe de Silvio Pellico, je 
revoyais refleurir cette rose où j'avais respiré l'amour ! « Oh ! la 
belle et chaste passion, pensais- je, que n'est-elle encore dans mon 
cœur troublé ! » 

Les nuées s'amoncelaient sur le cercle des Alpes, et précipitaient 
la nuit sur ce jour d'hiver. Je quittai lentement le cimetière; je 
m'y sentais bien sans trop comprendre pourquoi. 

En rentrant à l'hôtel je trouvai la carte de l'ambassadeur de 
France et celle de Poerio, tous deux étaient venus pour me voir 
pendant mes excursions. J'allai dire adieu à M. et madame Mancini, 
qui voulurent me retenir, en redoublant de cordialité, a Pemain, 
me disaient-il, vous dîneriez chez nous avec Poerio ; accordez-nous 
encore un jour, et ne partez pas ainsi quand on commence à vous 
aimer. > Mais ma toux était si violente qu'ils comprirent que le 
froid me tuerait. « Du moins, promettez-nous de revenir au prin- 
temps, me dit l'aimable femme. — Oui, pour l'ouverture du Par- 






L'ITALIE DES ITALIENS. 91 

lement, ajouta le mari, aussi bien Turin est sans intérêt, en ce 
moment; la politique chôme, allez voir Milan et Venise, et n'oubliez 
pas que nous vous attendons. 

— Je reviendrai, leur dis-je, avec les événements quiâ'amoncè- 
lent avant d'éclater ; le souffle deTItalie libre me ramènera. » 

Le soir ils m'apportèrent des lettres pour leurs amis et leurs 
connaissances de Milan, pour la comtesse Maffei, la baronne Sforni, 
Thistorien €antù et pour quelques journalistes. Au nom de Gantû, 
je dis à Maneini : « Il est donc des vôtres à présent? 

— C'est la force et la grandeur de Tltalie nouvelle, me répli- 
qua-t-il, de grouper à elle tous les dissidents; Cantù est un écri- 
vain éminent.un esprit universel; pourquoi le repousser du faisceau 
qui nous réunit tous? Bien entendu que ce n'est pas le pays qui 
4ui fera des conœssions, mais lui qui en fera à la patrie. 

— J'aime cette conqorde dans la vie publique, repartis-je; elle 
fmit par rallier les plus récalcitrants. » 



VIII 



Je partis de Turin le lendemain, 19 novembre, à midi ; un man- 
teau de frimas couvrait la ville ; j'avais, à gauche, les Alpes, dont 
la blancheur se colorait çà et là de teintes empourprées, quand une 
lueur de soleil perçait les nuages; à ma droite, s'élevaient derrière 
le Pô les collines de Turin couronnées par la Superga. Bientôt nous 
passâmes le Tessin ; j'eus là une émotion toute française. Je voyais 
notre grande armée se dérouler lentement dans cette vallée qu'en- 
serre la double chaîne des monts, et que nous traversions à toute 
vapeur. Nous voici à Novare, où tressaillent des souvenirs héroï- 
ques; puis à Magenta, où les corps de nos soldats gonflent la terre 
en monticules pressés; il me semble qu'ils y palpitent encore et 
nous appellent au passage. Des petits paysans en guenilles viennent 
nous offrir à la portière des plumes d'un rouge sans tache, des 
poignées de sabres, des plaques de schakos, des balles et des bou- 
tons d'habits reluisants qu'ils nous certifiaient être des débris pou 



92 L'ITALIE DES ITALIENS. . 

dreux et sanglants des bataillons français. Quelques Anglais et 
quelques Russes, qui sont dans le convoi, achètent, sans sour- 
ciller, questa ver a roba francese^. 

Les plaines de la Lombardie se déroulent devant nous ; Milaii s^y 
perd et n'offre de loin aux regards que quelques lignes indécises 
surmontées des aiguilles du Dôme. Il faut louchera Milan, pour le 
voir. C'est une ville peuplée de noms illustres et de souvenirs his- 
toriques, mais sans caractère architectural ; elle rappelle beaucoup 
dlautres villes qu'on a pu traverser; elle ne se détache point, dans 
la pensée du voyageur, distincte et unique comme presque toutes 
les autres villes dltalie qui, par leur situation ou leurs monu- 
ments, forment un ensemble à part-, un groupe ineffaçable qui se 
présente toujours à la mémoire. Sans doute, on se souvient du 
Dôme dé Milan, 4e sa citadelle et de sa promenade du Corso avec 
sou rempart lointain de hautes montagnes neigeuses; mais tout 
cela ne se présente pas à première vue et n'empreint pas cette 
grande cité d'un cachet original. 

J'arrive à Milan, à la nuit; je traverse, sur un pont, un des. 
trois grands canaux qui alimentent la ville; j'entre par la porte 
orientale, qui se compose de deux moquments à effet, d'ordre do- 
rique, ornés de bas-rêliefs et de statues de marbre ; je traverse 
il Corso francese et descends au bel hôtel de la Ville, tenu par 
une famille suisse. (Jndes fils, jeune gentleman blond, à tournure 
de vignette anglaise, reçoit les voyageurs avec une bonne grâce 
exquise. A peine installée, je veux voir quelque chose de la ville 
inconnue. 

En sortant, je trouve en face de l'hôtel la grande église moderne 
de Saint-Charles-Borromée ; je fais le tour de son portique d'un faux 
goût, à colonnes de granit, d'ordre corinthien ; je descends la rue 
del Corso francese; en marchant à droite, je passe devant l'homme 
de pierre huche contre la façade d'une maison ; ce débris d'une 
statue antique de Gicéron équivaut, à Milan, à la statue dePaschino 
à Rome. A côté, est la librairie française de Dumolard. Je regarde 
l'étalage des livres nouveaux et, un moment, je me crois retournée 
à Paris. Le bazar éclairé au gaz, situé à côté de la librairie, et le 
brouillard froid qui couvre la ville contribuent à cette illusion, sans 
charme pour moi. Je m'aventure jusqu^au bout de la rue pour voir 

* Ces objets véritablement français. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 93 

le Dôme, Theure est propice n ce monument; la brume blanche qui 
flotte sur cette grande dentelle de marbre n'est pas assez intense 
pour m'en dérober les dessins patients et merveilleux ; ils se dé- 
tachent sur la nuit. Diins Fair opaque, montent les milliers d'ai- 
guilles qui couronnent la voûte : on dirait des stalactites dont les 
pointes se seraient tout à coup tournées vers le ciel. Je fais le tour 
de réglise, laissai)t à droite le palais royal, et je distingue vague- 
ment la myriade de saints dans leurs niches de marbre à jour, 
surmontées d'un clocheton. A cette heure, agrandi par ce voile 
de vapeur, le Dôme simule une cité aérienne de marbre blanc, toute 
peuplée d'habitants mystiques. Je rêve quelques instants devant 
cette apparition d'un fantastique indescriptible. Le froid me rap- 
pelle à la terre , je rentre au logis, et la toux qui me brise la poi- 
trine toute la nuit me fait repentir de cette première excursion à 
travers Milan. 

Le lendemain, la première personne que je vis à Milan fut le 
maréchal Vaillant. J'avais plusieurs lettres de recommandation 
H pour des officiers de son état-major ; je passai, pour demander 
leurs adresses, à la villa Bonaparte. Le maréchal,sachant que j'étais 
là, me reçut avec un aimable empressement. La villa qu'il occupait 
avait été habitée par Napoléon, premier consul; elle est située près 
de la promenade du Corso. Une de ses façades donne sur un vaste 
terrain défoncé, recouvert çà et là par la neige, et que l'on trans- 
forme en ce moment en jardin des plantes ; l'autre façade a vue sur 
un jardin traversé par un bassin long qu'alimente le canal voisin ; 
quelques vieux cygnes, qui se souviennent peut-être d'avoir vu le 
général Bonaparte, glissent mélancoliquement sur l'eau noirâtre 
assombrie par Tomhre des arbres centenaires, par les hautes herbes 
et les mousses qui croissent aux bords. Les grenouilles coassent 
dans ces flots endormis; elles sont, dit-on, la joie et la distraction 
du maréchal. Chaque fois qu'on demande à Milan des nouvelles du 
maréchal à un de ses ofOciers d'état-major, il vous répond inva- 
riablement : « Il élève dés grenouilles. — Pour la friture*? ré- 
pliqua, un jour, en riant, une femme du monde ; car je ne vois 
pas de quelle éducation des grenouilles sont susceptibles et dans 
quel autre but elles peuvent être élevées ; il ferait mieux de nous 
donner un bal, » ajouta la dame. 

* On mange beaucoup de grenouilles frites à Turin et à Milan. 



94 L'ITALIE DKS ITALIENS. 

Un des plus grands griefs de la société milanaise contre le maré- 
chal Vaillant, a été cette abstention de fêtes et de réceptions dans 
laquelle il s'est renfermé durant tout son séjour en Italie ; en re- 
vanche, il donnait de fortes sommes aux pauvres de Milan et allé- 
geait, pour eux, les misères de cet hiver sombre. Sa charité et sa 
bonté touchaient le peuple; son esprit et sa brusque franchise plai- 
saient aux gens du monde qui rapprochaient. Il me reçut de la 
façon la plus charmanteet la plus enjouée, dans un beau salon du 
rez-de-chaussée où il travaillait avec plusieurs secrétaires. Il me 
demanda, comme je toussais, si j'étais venue mourir en Italie, par 
cette température glaciale. 

« Je marche à la poursuite d'un peu de soleil, répliquai-je ; s'il 
me fait défaut à Milan, je partirai pour Venise. 

— A Venise, Vous vous* ferez arrêter, en parlant liberté et indé- 
pendance, comme c'est votre habitude, repartit le maréchal, gaie- 
ment, et je vous préviens que je ne vous réclamerai pas. 

— Si les plombs de Venise existaient encore, lui dis-je, je sou- 
scrirais volontiers à quelques jours de celte prison chaude, et les 
souvenirs historiques aidant, je m'y trouverais bien ; mais Venise a 
perdu même ses prisons mémcnrables. Une tyrannie froide et mo- 
notone pèse sur elle*. Venise est trop 'malheureuse, cela ne peut 
durer. 

— Elle doit savoir attendre, répondit le maréchal; j'attends 
bien, moi, la fin de mon commandement, ajouta-t-il en riant; si 
vous croyez que je m'amuse ici? 

— Mais Venise, maréchal, avait une espérance brûlante ; elle 
comptait sur une promesse souveraine. 

— Chut! ne parlons pas politique,» fit-il, en me montrant du 
geste un buste superbe de Bonaparte, premier consul, placé dans 
un angle du salon, et qui nous regardait de son regard profond, 
tandis que nous causions. 

Je pris congé du maréchal, en lui disant que je le reverrais à 
mon retour de Venise ; il me reconduisit jusqu'à la voiture qui 
m'attendait dans la cour. La bise froide et pénétrante soufflait plus 
fort : 

« Enfermez-vous bien, me dit-il, car si vous mourriez ici, je 
n'aurais pas ifiission pour prononcer votre oraison funèbre ; je ne 
suis pas de l'Académie française, ajouta-t-il gracieusement. 

— Au revoir, monsieur le maréchal, je reviendrai. » 



L'ITALIE DES ITALIENS. W 

En quittant la villa Bonaparte, je traversai la promenade du 
Corso dans toute sa longueur. Quoique ce fût un dimanche, la file 
des équipages était clair-semée ; le froid retenait au coin du feu les 
belles Milanaises. Résolue à partir bien vite pour Venise, Je me 
hâtai de parcourir Milan et de porter les lettres que Mancini m'a- 
vait données pour ses amis. Je fus frappée de Taspect claustral de 
tous ces beaux palais aux fenêtres grillées de lourds barreaux de 
fer et dont la porte d'enlrée est défendue par une sorte de herse 
double. On ne pénètre dans la cour intérieure qu'en traversant la 
loge du portier, pans cette ville, livrée durant tant de siècles aux 
tyrannies diverses, chaque habitant tenait à s'abriter dans une mai- 
son bien close; on eût dit qu'il trouvait une sorte de sécurité derrière 
les murs et les grilles. Je m'arrêtai contrade dei Bigli, au palais de 
la baronne Sfomi, dont la belle cour en arcades est toute peinte à 
fresque. La baronne était sortie; il y avait dans la loge du portier 
un soldat français, il vivait là en famille, travaillant toute la se- 
maine avec le portier qui était tailleur ; je le trouvai berçant un 
des enfants, en chantant un air italien. Il se chargea de la carte el 
delà lettre que je laissai pour la baronne. Il me dit, comme j'allais 
partir i « Ça fait tout de même plaisir de voir des gens de son 
pays, quoique les gens d1ci soient les meilleurs du monde ; ils ont 
le cœur sur la main. » 11 continuait à endormir l'enfant, sans se 
soucier de sa part de gloire dans la dernière bataille où il avait 
reçu la croix. Il n'y a que les soldats français pour vivre ainsi en 
cordialité et en bonne humeur parmi tous les peuples où les con- 
duit la victoire; partout ils'se rendent utiles et se font aimer; ils 
enseignent ce qu'ils savent, aux civilisés comme aux barbares, et 
ils en apprennent toujours quelque chose. Tels on les a vus en 
Afrique, en Grimée, en Italie, et tout récemment en Chine et en 
Gochinchine : cœur toujours ouvert, gaieté intarissable. 

La comtesse Maffei demeure aqssi dans im palais de cette même 
rue dei Bigli, Je dépose chez elle, en passant, ma carte el la lettre 
de l'avocat Mancini, puis je vais chez l'historien Cantù, qui habite 
dans un des vieux quartiers de Milan. Je trouve là, comme par- 
tout, une porte close en forme de herse ; je traverse une cour à 
colonnes et je sonne au rez-nle-chaussée ; une servante m'ouvre. 
Aussitôt, à ma voix de femme et à mon mauvais italien, qui révèle 
une Française, apparaît un petit vieillard à la physionomie vive et 
pétillante d'esprit; il m'introduit dans sa bibliothèque; il s'exprime 



96 L*ITALIE DES ITAIIENS. 

dans le plus pur français; il me parle de Paris, où il a vécu, et de 
ritalie où il a beaucoup d'ennemis, me dit-ih On doute de son 
patriotisme, et Ton a tort ; il est heureus: et fier de ce réveil in- 
espéré de sa patrie; il fait des vœux pour que jamais Tétfanger ne 
revienne à Milan. Huit jours avant la signature de la paix de Villa- 
franca, il s'est rendu au camp, ajoute-t-il; il a vu Témpereur Na- 
poléon 111 sous sa tente; il lui a parlé du premier empereur et 
l'Empereur actuelluia dit avec spontanéité : « Vous pouvez assurer 
Milan que je ne signerai pas un second traité de Campo-Formio. » 
Ces paroles souveraines lui ont fait espérer la délivrance de Venise ; 
il s'en est réjoui et a baisé la main de TEmpereur, en lui expri- 
mant sa gratitude. Dans tout ce que me dit Thistorien Gantù, 
éclate Tamour de ritalie; il me parle d'Alexandre Manzoni avec 
vénération. Je lui demande avec empressement l'adresse de l'il- 
lustre poète qui a été une des plus grandes admirations de ma jeu- 
nesse. Enfant, j*ai traduit le cliœur d'Hermengarde de sa tra- 
gédie d*Âdelchû « Connaître ce génie si pur, cet homme saint, 
dont la gloire sereine et la vie sans tache sont un enseignement 
public, c'est là, dis-je à Cantù, une des émotions les plus douces 
que je me promets à Milan. » Je quitte l'historien, charmée de 
son esprit et de cette cordialité sympathique qui caractérise les 
Italiens. En eux, jamais de pose, jamais de prétention apparente. 
Le laisser-aller de l'imagination et du savoir. Dans les plus célè- 
bres et les plus'haut placés, j'ai remarqué ce naturel aimable qui 
met à l'aise. 

En rentrant à l'hôtel, je trouve le capitaine Yung, qui m'at- 
tend ; c'est un des officiers de l'état-major français pour qui j ai 
laissé) le matin, une lettre au maréchal. Je l'ai connu autrefois 
chez un de mes bons amis, le docteur Valiérand de la Fosse, un 
de ces frères de l'amitié, meilleurs et plus chers que ceux que 
donne le iiasard du sang. Le capitaine Yung veut me.conduire le 
soir même au théâtre de la Scala, je résiste d'abord, tant ma fatigue 
est extrême, puis je finis par me laisser tenter. 

La Scala est un des plus grands théâtres du monde, il fut bâti sur 
remplacement de ï église San ta- Maria délia Scula, dont il "x pris le 
nom. On y entre par un large vestibule, où se déploient deux esca- 
liers parallèles, conduisant à cinq rangs de logesf ; malgré sa gran- 
deur et ses belles proportions , le premier aspect de la salle ne 
m' éblouit point ; chaque loge étant une propriété particulière, les 



L'ITALIE DES ITALIENS. 97 

décorations varient suivant le goût et le caprice du possesseur. Les 
unes sont tapissées de velours rouge, ornées de glaces à cadres dorés, 
drapées de rideaux de soie; les autres n'ont qu'un vulgaire papier 
peint pour tenture, ce qui produit une choquante dissonance dans 
Tensemble ; ces loges profondes forment autant de salons, où Ton 
cause, où Ton reçoit dés visites, où Ton prend des glaces et où Ton 
soupe les soirs de bal masqué ; on est là comme chez soi. C'est 
attrayant et commode, mais le coup d'œilet Feffet ne vaut pas celui 
de la salle de TOpéra de Paris. Les femmes y sont moins en évidence, 
on ne les voit qu'en buste, et la grâce de leur personne et de leur 
toilette y perd. Cependant, quand la salle est pleine et éclairée à 
giornffr 6lle parait fort belle. Ce soir-là elle me sembla sombre; le 
lustre est trop petit pour une circonférence aussi vaste ; la loge 
royale, où flottent des rideaux de velours rguge à crépines d*or, est 
en face de la scène ; elle est surmontée d'une énorme couronne; la 
croix de Savoie plane au-dessus et remplace l'aigle d'Autriche. Dans 
presque toutes les loges sont des officiers français, qui causent 
gaiement avec les femmes de l'aristocratie milanaise; j'aperçois le 
maréchal Vaillant, dans une belle loge d'avant-scéne , tendue de 
rouge et de satin blanc; les miroirs du fond reflètent les uniformes. 
Le maréchal me salue et son fln sourire semble me dire : « Vous 
n'èies pas prêle à mourir ! » 

On donnait ce soir-là le ballet de Cléopâtref qui depuis deux mois 
tenait en haleine l'admiration des Milanais et de la garnison fran- 
çaise. La musique en était harmonieuse, les décorations splendides 
et le corps de ballet dansait avec ce brio et cet entrain dont j'ai 
parlé. 

Les Italiens aiment beaucoup les danseuses, ils les contemplent 
comme de beaux bas-reliefs antiques, qui s'animeraient tout à 
coup; ils s'en éprennent par ce sentiment passionné de la plasti- 
que, qu'ils ont plus que tout autre peuple ; la sensation gagne sou- 
vent le cœur et il n'est pas rare de voir un prince italien épouser 
une danseuse. La comtesse V..., mère d'un fils unique, officier 
jeune, brave, riche et intelligent, me disait un jour : « Je désire 
presque la guerre, pour l'arracher à l'oisiveté d'une garnison et à 
la tentation de devenir sérieusement amoureux de la Pocchini. » 
Les Français se contentent de payer et de dégrader les femmes de 
théàtréTles Italiens les aiment véritablement, trop peut-être; qui 
oserait les condamner? Quand Tamour, cette fleur rare, au parfum 



98 L'ITALIE DES ITALIENS. 

divin, est pn^sque introuvable» la découvrir même dans les coulis- 
ses, a un certain charme. La façon dont elle^ sont aimées rend les 
actrices italieimes plus soucieuses de leur dignité que les actrices 
françaises, elles se gardent à une espérance. La déchéance des 
femmes est presque toujours produite par le mépris que Tbomme 
fait de leurs sentiments. 

Ce fut aussi avec le capitaine Yung que je visitai le lendemain 
réglise du Dôme. Un pâle soleil d'hiver éclairait la façade et déta- 
chait les détails meneilleux des pilastres, des aiguilles, des deux 
cent cinquante statues et des quarante-sept bas-reliefs en marbre 
blanc qui la décorent; les chiffres même de ces ornements attes- 
tent la grandeur de l'ensemble, et c'est pourquoi je les ai indiqués. 
En entrant dans la nef on est ébloui par son immensité qui frappe 
Tâme, pour ainsi dire^ mais permet à rœil de la mesurer d'un 
regard, tant les proportions en sont heureuses; les piliers gigan- 
tesques, mais svelles et élancés à la vue, soutiennent la voûte puis- 
sante; les nefs latérales se marient harmonieusement à la grande 
nef et Tombragent comme les branches pendantes d'une forêt. 
C'est en effet une forêt de marbre que cette cathédrale de Milan, 
forêt dont les cimes et les pousses légères et déliées percent la 
voûte et se dessinent comme. fait le feuillage dans Tazur du ciel. 
Les grands vitraux du chœur répandent un jour vOilé et recueiUi 
qui porte à la prière. Au bas des deux gros piliers qui soutiennent la 
coupole isont deux chaires monumentales en bronze doré, couvertes 
de bas-reliefs ; ces chaires sont soutenues par des cariatides colos- 
sales, à postures superbes. Nous nous arrêtons un instant devant 
la fameuse. statue deVÈcorchéy représentant saint Barthélémy, qui 
porte sa peau sur son bras. C'est d'une vérité repoussante conune 
un sujet de dissection. Sur le piédestal est cette inscription ambi- 
tieuse : 

JE NE sois PAS l'œuvre DE PRAXITÈLE, 
MAIS DE MARCUS A6RATÈS. 

Oh î pour cela non, pauvre saint hideux,, ce n'est pas un Grec, 
amant de la beauté, qui t'a sculpté ! Athènes li'aurait pas voulu de 
.ces horreurs-là. 

Nous faisons le tour du chœur où sont quelques belles tombes, 
puis nous descendons dans la chapelle souterraine, entourée d'une 



L'ITALIE DES ITALIENS. 09 

grille^ où repose le corps de saint Charles Borromée, revêtu de ses 
habits pontificaux; la châsse en cristal de roche laisse voir le corps; 
elle est oi^ée de figurines d*ai^ent et de ciselures en vermeil; les 
parois du caveau sont recouvertes de bas-reliefs d'argent ; le jour 
y tombe d'en haut par un soupirail grillé. Cette tombe est trop 
somptueuse pour un saint. Elle fait songer aux sépultures des rois 
de TAsie. Je ne donne qu'un coup d'œii au trésor renfermé dans 
Tune des deux sacristies. L'art n'a que faire de ces statues d'or et 
d'argent massif d'une grande valeur pécuniaire, mais qu*on don- 
nerait toutes pour une.yénus antique. Nous montons, à droite, l'es- 
calier de quatre cent quatre-vingts marches , dont la saleté et la 
puanteur révoltent, car malgré les interdictions d'ordures inscrites 
en style très-cru sur les murs , et répétées de huit marches en 
huit marches, comme un écho, cette tour du Dôme est un puits 
fétide. 11 faut en faire l'ascension en se bouchant le nez et en sou- 
levant jusqu'aux genoux les robes flottantes. Enfin un peu d'air pur 
nous arrive, l'ascension est terminée et l'on se trouve au pied de 
la flèche centrale, couronnée d'une statue de la Vierge en bronze 
doré. L'on a autour de soi un labyrinthe de terrasses , d'escaliers 
et d'aiguilles dentelées ; sur la pointé de chaque aiguille est juchée, 
agenouillée ou debout, une figure d'ange ou de saint, abritée sous 
des fleurs et des feuillages de marbre. C'est une nuée de bienheu- 
reux, d'évangélistes et de martyrs. Adam et Eve sont parmi eux, 
symbole de l'humanité protégée par Dieu. Nous errons dans le dé- 
dale des sculptures; puis nous considérons la plaine immense dé- 
roulée à nos pieds. Milan étend d'abord la circonférence de ses 
rues qui s'entre-crolsent; les lignes de ses canaux sans accident de 
terrain, sans grande saillie de monuments. Les allées d'arbres du 
Corso serpentent comme un fleuve de verdure; on distingue çà et 
là, quelques églises, les portes de la ville, les casernes et les fabri- 
ques des faubourgs. Ce qui frappe le plus dans ce coup d'œii à vol 
d'oiseau, c'est la vaste place d'armes, entourée d'arbres ef où s'é- 
lèvent trois constructions bien distinctes ; la vieille forteresse de 
Milan aux murailles rousses et dorées; toute l'enceinte de défense 
de la citadelle primitive a été successivement démolie, il ne reste 
que le château intérieur, bâti en carré long, autrefois palais des 
Sforce et des Visconti. Au nord-est, à droite du château, est l'am- 
phithéâtre de l'arène, grand cirque moderne, destiné aux courses 
de chevaux et au\ naumachies. Des réservoirs d'eau remplissent à 



100 ' L'ITALIE DES ITALIENS. 

volonté Taréne. Les gradins peuvent contenir trente mille specta- 
teur^. Ce cirque fut construit durant la vice-royauté du prince 
Eugène. Aujourd'hui, il n'est ouvert aux speclacles qu'à de rares 
intervalles; il sert ordinairement aux dépôts et aux manœuvres 
d'artillerie. Nous voyons d>n haut un régiment de cavalerie fran- 
çaise, qui décrit des évolutions dans Taréne immense : on dirait 
des hommes et des chevaux lilliputiens. Derrière le château, et 
formant la porte de la grande route du Simplon, bordée de grandes 
allées d'arbres, s'élève Varc de triomphe de la Paix; il rappelle 
par sa grandeur, ses bas-reliefs, ses statues, l'arc antique de Con- 
stantin à Rome; il fut élevé par François 1", empereur d'Autriche; 
les figtires allégoriques constatent les triomphes ou plutôt les traités 
de la Sainte-Alliance. La figure de la Paix est debout sur un char 
à six chevaux, qui sert de couronnement. Ces marbres commémo- 
ratifs et l'inscription en l'honneur d'une domination détestée, 
gâtent pour les Milanais et pour tous les voyageurs sympathiques à 
ritalie, la beauté du monument. 

« Après la bataille de Magenta, me dit le capitaine Yung, c'est 
par là que les Français sont entrés dans Milan ; en nous voyant 
venir, la garnison du château prit la fuite, nous abandonnant les 
armes, les canons, les poudres, les magasins d'équipement et plu- 
sieurs millions de florins. Chargé par mon général d'aller porter 
un ordre à la municipalité de Milan, j'arrivai un des premiers, à la 
tête de quelques camarades ; je fus témoin de l'expansion joyeuse 
et de Tivresse bruyante de toute celte population, à' qui nous ap~ 
portions une délivrance inespérée : c'étaient des cris d'imprécation 
contre les soldats autrichiens qui se débandaient et traversaient la 
ville en courant ; c'étaient vers nous des bénédictions, des vivats, 
une pluie de fleurs lancées par les mains des femmes, qui agitaient 
des mouchoirs, entouraient nos chevaux et nous embrassaient en 
nous appelant leurs sauveurs. Oh ! la belle mêlée, l'heure sublime, 
récompense et couronnement de la victoire ! Quel contraste entre 
tous ces vivants qui nous bénissaient et le champ de bataille de la 
veille où nos frères morts gisaient sanglants et mutilés! » 

J'écoutais le capitaine Yung, tout en marchant à travers le laby- 
rinthe des clochetons à jour, dont les saints et les saintes nous 
regardaient avec leurs calmes visages béats. 

J'abaissai mes regards dans une autre direction et je vis à droite 
de la place du Dôme les lignes du palais royal moderne, avec sa 



L'ITALIE DES ITALIENS. lOi 

gothique chapelle de Saint-Gothard, surnH)ntée de son clocher en 
briques rouges, d'où s'élance un ange en cuivre qui sert de girouette; 
puis à côté» un peu en retour, le bâtiment sombre de l'archevêché* 
La brume nous dérobe une partie de l'étendue et Thorizon de la 
plaine où se groupe Milan. Cependant quelques rayons de soleil qui 
percent par intervalle les nuages, nous laissent entrevoir vague- 
ment la grande chaîne des hautes Alpes et, plus près de nous, les 
terres cultivées, les vergers de mûriers, les parcs, les villas, dissé- 
minés dans la campagne, et les canaux d'irrigation qui baignent 
ces terres fertiles. 

Comme nous nous disposons à descendre Tescalier glissant et 
puant de la tour, un chant patriotique italien monte vers nous ; le 
capitaine Yung, qui me précède, me dit eh riant : « Regardez, ma- 
dame, voici des soldats autrichiens. » 

.Je baisse la tête dans la profondeur de la tour et je vois, en effet, 
quelques beaux jeunes gens aux yeux vifs, aux cheveux bruns, re- 
vêtus de l'uniforme jaune et noir, mais leur visage comme leur 
chant révèlent leur origine. 

u.Siamo Italiani! Siamo liberi^! s'écrièrent-ils, en passant prés 
de nous. » 

C'étaient des soldats lombards que, selon les tapituîations, l'Au- 
triche avait renvoyés dans leurs foyers; arrivés le matin à Milan» 
ils faisaient l'ascension du Dôme pour saluer la ville affranchie et 
élreindre, pour ainsi dire, d'un regard la patrie adorée. La joie 
éclatait sur leurs traits; je m'arrêtai un moment et levai les yeux 
pour les voir toucher de la main et se montrer tour à tour les saints 
de marbre préférés et bien connus. Ils avaient joué, enfants, parmi 
cette assemblée aérienne de figures mystiques ; ils en avaient em- 
porté le souvenir en exil, et à ]a première heure du retour, ils sen. 
taient l'impérieux désir de les contempler. Le Dôme bien-aimé, 
c'était pour eux le pays tout entier; chaque ville d'Italie a son mo- 
nument qui attache ses enfants et dont l'image les suit en exil : 
Pour les Milanais, c'est le Dôme ; pour les Vénitiens, c'est la Pia- 
etta, le palais des Doges, le Lion ailé, Saint-Marc, le Campanile, 
qui se groupent dans la mémoire comme un seul monument ; pour 
es Génois, c'est la terrasse du port; pour les Florentins, la tour 
du Giotto; pour les Pisans, la tour penchée-; pour les Romains, le 

* Nous sommes Italiens ! nous sommes libres ! 

9. 



102 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Colisée; pour les Napolitains, ce n'est pas une construction hu- 
maine, c'est le Vésuve, colossal trépied que la nature a fait et dont 
la flamme les suit sur la terre étrangère. 

La visite et Tascension du Dôme suffisent à remplir une journée, 
je-rentre à Thôtel très-lasse et transie par le froid de plus en plus 
vif. Tandis que je me ramine au coin d'un grand feu, j'ai la visite 
de l'avocat Francia, ami de Tavocat Mancini, une des capacités 
(grâce à la législation autrichienne, ou ne pourrait pas dire une des 
éloquences) du barreau de Milan. Sous ce gouvernement despotique, 
les plaidoyers des avocats étaient écrits et distribués aux juges qui 
les lisaient, s'édifiaient et prononçaient leur arrêt; la parole était 
interdite en matière correctionnelle comme en matière criminelle 
et politique; tout écho de la pensée au dehors, même d'une pensée 
de défense et de sauvegarde des individus, paraissait dangereux au 
gouvernement. Ceci donne un spécimen du despotisme autrichien; 
on peut mesurer la liberté d'un peuple au degré de liberté de pa- 
role qui lui est laissée? En Grèce, à Rome, dans l'antiquité, en 
Angleterre et aux États-Unis de nos jours, la liberté 'de parole est 
s^ns limite. C'est une source d'excès, de licences inouïes, de turbu- 
lences fiévreuses, mais c'est la vie, le mouvement; l'être humain 
^'affirmant dans le bien comme dans le mal. Les plus belles pas- 
sions 3xagérées conduisent au crime. L'amour transformé en jalou- 
sie frénétique produit l'homicide; l'enthousiasme d'une idée peut 
aboutir à l'assassinat politique. Voudrait-on pour œla supprimer 
l'amour et l'enthousiasme? . 

Malheur aux peuples m^ets et malheur aux gouvernements qui 
les réduisent au mutisme. Peuples et pouvoirs se décomposent à la fois 
dans la torpeur. La matière envahissante les gagne du cœur au cer. 
veau; les arts, la littérature, l'héroïsme, le dévouement tombent 
de ces nations engourdies comnie des fruits morts que l'arbre ne 
peut plus porter. Voyez comme se dissout la Turquie et comme se 
dissoudra 1 Autriche ! 

L'avocat Francia est un beau vieillard, droit, robuste, actif, tou- 
j ours au travail dès cinq heures du malin dans son cabinet de con- 
sultation; très-versé dans la littérature grecque et latine, et, je 
l'ai dit, légiste consommé; il a prêté ses conseils et ses lumières 
à la formation du nouveau code italien. Dès les premiers jours de 
notre connaissance, l'avocat Francia devint pour moi un ami, et 
son affection presque paternelle ne s'est jamais démentie. Ce soir- 



L'ITALIE DBS ITALIENS. 103 

là nous parlâmes de Venise, puis de Vienne, où Tavocat Francia 
avait fait plusieurs voyages pour aller défendre, au centre même 
du gouvernement tyrannique, les intérêts de ses nobles clients de 
Tarislocratie milanaise, entre autres du duc Litta. 

L'historien Ganlù survint tandis que nous causions ; les deux 
vieillards ne s^étaient pas vus depuis la libération de Milan; ils se 
regardèrent joyeux et surpris en s'écriant : Quanti evenementiU 
Comme les soldats lombards du matin, ils semblaient se dire: 
Sianio liberi! siamo Italiani! L'historien Ganlù venait me proposer 
de visiter le lendemain la bibliothèque ambroisienne. J'acceptai avec 
empressement un guide aussi savaut à travers ces trésors de l'é- 
rudition et de Tart. 

Cette fameuse bibliothèque ambroisienne, qui contient cent mille 
volumes, sans compter les manuscrits et les palimpsestes, est aussi 
un musée. Les conservateurs de la bibliothèque ambroisienne sont 
encore des moines. Précédés d*un frère conservateur, nous tra- 
versons la salle d'étude où sont à peine quelques lecteurs. A l'heure 
qu'il est, la jeunesse italienne déserte le chairp de la littérature et 
de l'art pour le champ de bataille. Nous nous arrêtons dans la 
salle des manuscrits. On nous ouvre la vitrine où sont les fameux 
cheveux de Lucrèce Borgia ; je touche à celte boucle de cheveux 
blonds envoyée par elle au cardinal Bembo ; je lis ses lettres où 
rien de sa nature violente et sensuelle ne se trahit : il est vrai qu'en 
répétant sans cesse au bien-aimé cardinal, dont la jeunesse fut si 
dissipée, qu'elle n'ose confier ses sentiments à ses lettres, elle laisse 
deviner quelle intimité les unissait; un confident qu'elle désigne 
est d'ailleurs chargé des messages plus secrets et plus explicites. 

A côté des lettres de Lucrèce est un manuscrit de Virgile an- 
noté par Pétrarque de son écriture régulière et serrée; il a écrit 
en marge deï Enéide la mort de Laure. Je feuillette quelques autres 
manuscrits très-rares, mentionnés dans tous les livres de voyages 
et de guides. 

Dans un cabinet voisin, sont des bustes en marbre de philoso- 
phes, d'historiens et de poêles. Je suis agréablement surprise de 
retrouver parmi eux le buste de lord Byron que j'avais tant ad- 
miré au palais de Sydenham, à Londres. C'est au sujet de ce buste 
qu'une femme que le grand poète a beaucoup aimée m'écrivait : 
« Cherchez à Sydenham le buste que Thorwaldsen a fait du plus 
« beau de tous les hommes; Thorwaldsen élait un artiste de génie, 



104 L'ITALIE DES ITALIENS. 

« et, quoique la beauté de lord Byron fui d'un ordre si élevé, que 

« ni le pinceau, ni le ciseau, n'ait jamais pu la saisir, car, par 

« l'expression de son grand génie et de sa belle âme, cette beauté 

« devenait presque surnaturelle ; toutefois, le sculpteur éminenl 

« Ta interprétée mieux que tout autre, et a pu faire passer dans 

« son marbre quelque rayon de cette ravissante beauté. Quant à 

« un autre buste fait par Bartolini, ne le regardez même pas ; c'est 

«( une honte pour Tarliste, homme de talent, mais sans idéal. Vous 

tf savez ce que dit Shakespeare dans Hamlet : 

Thatwas to this 

Ilyperion — to a satyr. » 

Éclairé par en haut dans ce beau cabinet de la bibliothèque am- 
broisienne, ce buste me frappe encore plus que la première fois que 
je le vis. 11 a quelque chose d'inspiré et d'olympien qui rappelle 
l'Apollon du Belvédère. Le front de Ghild-Harold resplendit de la 
jeunesse immortelle d'un dieu. Ce marbre fait comprendre la 
beauté irrésistible de Byron. Singulière fortune ; il appartehait, il y 
a quelques années, à un cordonnier de Milan qui chaussait le sculp- 
teur Thorwaldsen ; l'artiste n'ayant pu payer ses bottes, avait donné 
son œuvre au cordonnier. Avant de le léguer en mourant à la bi- 
bliothèque ambroisienne, le cordonnier envoya ce buste à l'exposi- 
tion de Londres. Je m'arrache à regret à la contemplation de celte 
image rayonnante qui fait revivre Byron. Nous passons dans la 
grande salle où, sur la frise servant de couronnement aux rayons 
des livres, sont alignés les porlraits de tous les grands hommes de 
l'Italie. Dans une salle à côté est la fresque magnifique de Luini 
représentant Jésus couronné d'épines. Les peintures de Luini sont 
celles qui m'ont le plus émue en Italie; elles ont la pureté et l'i- 
déal de l'art antique. Plus vrai et tout aussi correct que Raphaël, 
ce grand peintre milanais n'occupe pas le rang qu'il .mérite dans 
l'histoire de l'art ; il est une des erreurs et des injustices de la pos- 
térité. 

Je vais de salle en salle, trouvant partout des fresques, des toiles 
et de^ dessins merveilleux. Il faudrait plusieurs mois pour bien 
les voir et pour bien les décrire. Dans la galerie de tableaux est le 
fameux carton de l'école d'Athènes par Raphaël qu'il exécuta en- 
tièrement lui-même. C'est une des œuvres les plus puissantes et 
les plus parfaites du maître. Il s'y révèle dans toute la maturité de 



L'ITALIE DES ITALIENS. .' 105 

son génie. Ce carton est supérieur au tableau des chambres du Va- 
tican auquel les élèves de Raphaël mirent la main. Dans un cabinet 
attenant, sont des Breughel d'un fini inouï, plus beaux que tous 
ceux que j'ai vus en Hollande. Frédéric Borromée avait un jour 
écrit à ce peintre : « Envoyez-moi tout ce que vous faites de bon. » 
Le crucifix et le bénitier en argent, décorés dé miniatures de Breu- 
ghel qui étaient à la tête du lit du cardinal, se trouvent aussi dans 
ce cabinet. Ce sont de ces raretés exquises* qu'on envie et qu'on 
voudrait dérober pour les contempler à loisir dans quelque chambre 
bien close. Je m'arrête ravie dans la salle où sont les cartons de 
Léonard de Vinci, esquisses rapides du génie, parmi lesquelles se 
trouvent des caricatures pleines de verve. Ces cartons sont une 
mine inépuisable pour les artistes et même pour les poètes, qui 
peuvent s'inspirer de ces têtes si nobles, de ces corps aux attitudes 
divines, de ces paysages esquissés d'un trait, coins choisis de la 
nature auxquels la pensée s'attache, de ces grogpes d'architecture 
aussi beaux que les ruines dans la campagne, de Rome. 

Le froid est enfermé dans toutes ces vieilles salles en compagnie 
des chefs-d'œuvre ; il est si intense que, pour résister à son atteinte, 
je frappe des pieds et souffle dans mes doigts, comme les fossoyeur, 
du Campo-Santo de Turin; au dehors, l'atmosphère est moins âpres 
Nous allons visiter les belles ruines antiques des thermes d'Her- 
cule. Ces seize colonnes d'ordre corinthien iqui faisaient partie du 
péristyle des thermes, seraient d'un erfet superbe dans la campa- 
gne ; mais, bornées par la rue et formant une sorte de façade à 
l'église Saint-Laurent, qui leur intercepte la lumière, et le fond du 
ciel, elles perdent de leur proportion grandiose et de leur élégance. 
Dans l'intérieur de l'église, on reconnaît encore plusieurs traces 
des thermes antiques. En quittant Saint-Laurent, nous passons 
les anciens remparts avec leurs vieilles portes qui fermaient autre- 
fois la ville. Au pied de ces remparts serpenté le canal qui vient du 
Tessin et du lac Majeur. Nous allons à Sainte-Marie délie Grazie ; 
c'est dans le réfectoire du couvent attenant à cette église que se 
trouve la célèbre fresque de Léonard de Vinci .s Sur la porte du 
cloître, où s'ouvrent les cellules et les salles, transformées en ca- 
serne, nous rencontrons des soldats français qui fument au soleil ; 
d'autres étendent du linge dans le préau; quelques-uns regardent 
curieusement les restes des fresques des murailles et cherchent à 
en ressaisir les figures écaillées. Nous passons à gauche, sous la co- 



106 L'ITALIE DES ITALIENS. 

lonnade du cloilrei et nous entrons dans la longue salle du réfec- 
toire où est la Cène de Léonard. Après avoir servi de magasin à 
fourrage et d'écurie, cette salle est aujourd'hui propre et close. Mi- 
lan a fini par prendre souci de son chef-d'œuvre. Une belle Ita- 
lienne est là; elle ouvre la porte aux visiteurs, leur veild fort cher 
la photographie de la fresque, et donne aux Anglais en voyage -les 
explications qu'ils demandent sur toutes choses. Je regarde, atten- 
tive, cette merveilleuse composition que le temps efface chaque 
jour. A quelques figures, la ruine ajoute des beautés et des effets 
de couleur inespérés; celle de Judas, qui regarde Jésus-Christ, 
comme Tenvie regarde la gloire, est plus sinistre sous la couche 
verdâtre que Thumidité lui a faite. Un jour, ce réfectoire fut inondé; 
Teau s'en alla par évaporation de l'enceinte fermée; mais Ton peut 
penser le ravage qii'elle y fit. La tête de Jésus semble intacte; elle 
rayonne encore au milieu des autres têtes assombries. En face 
de cette fresque en est une autre, ouvrage d'un élève de Léonard de 
Vinci :' deux figures historiques, un duc et une duchesse de Milan, 
faisant partie de cette composition, ont été peintes par le maître. 
Nous entrons dans l'église attenante au cloître, et dont les murs ex- 
térieurs sont en briques rouges; là sont encore deux belles fres- 
ques ; les chapelles latérales sont surchargées d'ornements. 

Nous nous rendons ensuite à la vieille église de Saint-Ambroise, 
du quatrième siècle, aussi en briques rouges : c'est de cette église 
que saint Ambroise repoussa l'empereur Théodose. Elle a trois nefs 
et une admirable chaire en marbre, portée par huit arceaux, sorte 
de terrasse où le prédicateur peut se mouvoir, gesticuler et mar- 
cher à l'aise, aidant ainsi par la pantomime aux effets oratoires. Un 
grand bas-relief, représentant Vagape, décore cette chaire monu- 
mentale; le maître-autel est orné d'\xnpalioUo^ en or, du neu- 
vième siècle, merveilleusement ciselé. C'est à cet autel que saint 
Augustin fit son abjuration publique. Plusieurs rois de Milan ont 
été couronnés à Saint-Ambroise. Après cette dernière exploration, 
l'historien Cantù me quitte pour aller à l'Académie de Milan, dont 
il est un des habitués; il me laisse dans la rue dei Maroni où 
habite Alexandre Manzoni, à qui j'ai fait la veille annoncer ma 
visite : 

« Il sera peut-être à l'Académie? dis-je à Cantù. 

' Devant d'autel. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 107 

— Non, vous le trouverez chez lui, répliqua-t-il. A l'exemple de 
vos grands poêles de TAcadémie française, Manzoni ne se montre 
guère à nos séances que les jours d'élection, n 

Je franchis la porte du poète avec émotion ; je traverse la cour, 
on me fait entrer dans une petite bibliothèque précédée d'une étroit») 
antichambre qui s'ouvre sur le perron ; la maison est silencieuse 
et glacée, elle a des airs de cloître comme toutes les maisons de 
Milan. Les deux fenêtres de cette bibliothèque (cabinet de travail 
d'Alexandre Manzoni) donnent sur un petit jardin, dont les arbres 
et les arbustes sont dépouillés par l'hiver ; les fleurs des plates- 
bandes ont disparu sous la neige qui est tombée le6 jours précé- 
dents, et qui scintille en ce .moment sous un rayon de soleil per- 
çant les nuages; quelques rosiers du Bengale dressent leur tête à 
travers les frimas ; leurs pâles fleurs s'y épanouissent comme un 
sourire. Entre les deux fenêtres se trouve une console sur laquelle 
est placé le buste en marbre du professeur Grossi, qui fut un des 
amis les plus chers de Manzoni ; en regard, au-dessus d*un des 
rayons de la bibliothèque, qui couvrent toutes les parois, est une 
belle copie d'une tète de Christ de Léonard de Yinci, faite par la 
marquise d'Azzeglio, fille de Manzoni, et que la mort prit bien 
jeune à son père désolé. Le bureau où écrit le poète est en face 
d'une étroite cheminée, ayant de chaque côté une petite porte. 
Alexandre Manzoni arrive par celle de droite presque aussitôt que 
je suis introduite ; il me tend la main avec bonté, et je presse 
attendrie cette main vénérable. J'ai devant moi un beau vieillard ' de 
taille haute et droite ; sa tète fière, aux traits réguliers, au front 
inspiré, que de soyeux cheveux blancs couronnent comme une au- 
réole de pureté, a une ressemblance frappante avec la tète de 
Chateaubriand ; mais l'expression en est plus douce et plus affable. 
En lui, cette tète puissante sied à sa taille élevée, tandis que la 
tête de Chateaubriand était trop forte pour son petit corps. Le noble 
vieillard me fait asseoir au coin du feu, sur un fauteuil recou- 
vert de crin noir, et s'assied lui-même en face de moi sur une 
chaise ; i^our garantir ses yeux de la flamme qui pétille dans le 
foyer, il place devant lui un vieil écran en soie jaune, forme du 
premier Empire; il m'offre un écran de taffetas vert posé sur la 
cheminée. 

* Alexandre Hanioni avait à cette époque (novembre 1859), soixante-quinze 
ans. 



108 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Je lui fais hommage du petit .volume de mes quatre poèmes cou- 
ronnés par TAcadémie française. 

« Vous ne m'étiez pas inconnue, me dit-il, j'ai là un livre de vos 
poésies où se trouve la traduction de mon Chœur dC H ei^men garde. » 
Et il se lève pour me montrer le volume. Il parle le plus pur fran- 
çais sans aucun accent» et ses lettres imprimées, à M. Fauriel, ont 
prouvé qu'il écrivait notre langue comme un maître du dix-sep- 
tième siècle ; il me dit son admiration pour cette belle langue 
française si claire et si précise. 

« L'unité de votre langue que TAlsacien, le Gascon et le Normand 
instruits écrivent tous de même, sans désaccord sur l'élégance et la 
propriété des termes, a fortifié, me dU-il, votre unité comme na- 
tion; ce qui me préoccupe sans cesse, c'est desavoir, le jour où l'unité 
de l'Italie sera faite, quel italien nous parlerons, et surtout nous 
écrirons. Moi, je suis pour le pur toscan, si harmonieux, si concis, 
et pourtant si plein d'images; j'ai récrit patiemment à Florence 
tous mes Promessi sposi*^ : on m'accuse de les avoir gâtés. Mais je 
crois que je suis dans le vrai, que c'est bien là le pur italien et 
notre véritable langue mère. L'enfant de ma fille avait une nour- 
rice que je faisais parler; et j'écrivais, sous sa dictée, pour ainsi dire 
ces belles expressions et ces phrases toscanes, dont l'Italie du Nord 
a perdu la tradition. Les journaux de Milan, de Turin, de Gènes 
et de Bologne sont écrits dans un jargon barbare, qui me révolte 
l'esprit quand je les lis tout bas, et l'esprit et Toreille quand je les 
entends lire. 

— Toutes les beautés de la langue italienne se produiront après 
l'unité et la grandeur de votre patrie, lui dis-je, et cette forma- 
tion d'une Italie nouvelle devient da jour en jour plus certaine. 

— Grâce à la main de la France, reprend Manzoni , de la France 
qu'on ne peut habiter, ainsi que je le disais à Fauriel, sans éprouver 
pour elle quelque chose de l'amour de la patrie et qu'on ne peut 
quitter sans ressentir les impressions de l'exil; grâce aussi, pour- 
suivit-il, à la générosité de votre Empereur que j'aime et à qui j'ai 
voué une reconnaissance sans bornes : il y a si peu d'hommes poli- 
tiques généreux. Vous devez le bénir et l'aimer en France ; qu'é- 
liez-vous au-dehors avant qu'il prit le pouvoir; il a relevé votre 
drapeau et votre influence. 

' Le beau roman des Fiancés, 



L'ITAIÎE DES ITALIENS. 109 

— Mais, héicis! au dedans plus de liberté, lui dis-je, je voys avoue 
que Tabsence d'une tribune indépendante et d'une presse libre 
m'affligent chaque jour. 

— Il faut en accuser ceux qui ont précédé au pouvoir l'empereur 
et non lui-même ; de quoi n'avez-vous pas abusé en France? vous 
avez donné le droit au monde entier de dire que vous n'étiez pas 
faits pour la liberté, car sitôt que vdUs la saisissez vous la profanez. 
Sans votre heureuse unité territoriale, sans l'héroïsme de votre ar- 
mée, sous tous les régimes, vous auriez été vingt fois morcelés, et cela 
dans tous les siècles/ Il vous faut une main ferme pour vous régir, 
tout esprit sérieux doit convenir de cette vérité historique. Lorsque 
cette main est modérée et généreuse, vous devez l'accepter comme 
une nécessité; il y va de la puissance et de la gloire de la France. 

— Vous faites trop bon marché de la liberté pour nous, répli- 
quai'je ; quoi ! tant de sang français aura coulé pour elle, tant d'é- 
crivains, tant de philosophes auront médité et souffert pour la 
fonder, tant de martyrs seront morts en la proclamant pour en ar- 
river au pouvoir absolu et au bon plaisir d'un seul ! 

— Je vous comparerai volontiers, reprit en souriant Manzoni, à 
ces riches prodigues qui répandent sans compter leur fortune au- 
tour d'eux et demeurent dans le dénûment. Il est certain que 
la France a répandu la liberté dans le monde, mais il est évident 
que jusqu'ici elle n'a pu l'asseoir chez elle. 

— Son jour viendra, repartis-je; laissez cette espérance aux poètes 
et aux penseurs;' ne la partagez-vous pas vous-mênie? 

— Je préfère pour la France, que j'aime, un pouvoir fort et régu- 
lier, comme celui qui vous gouverne, aux crimes, à la déraison et 
à l'hypocrisie libérale des pouvoirs qui l'ont précédé ; qu'étiez-vous 
sous Louis-Philippe? Les prétendues doctrines de Thiers et de 
Guizot soulèvent ma conscience, ils peuvent être honnêtes comme 
hommes privés, qui oserait dire qu'ils l'ont été lorsqu'ils ont gou- 
verné? De quels moyens se sont-ils servis, qu'étaient sous leurs 
ministèi^s , ce que vous appelez votre tribune indépendante et votre 
presse libre I Ils aclietaient les journaux à beaux deniers comp- 
tants, ils payaient les votes des députés par des places et des fa- 
veurs. Ce gouvernement constitutionnel que vous regrettez n'était 
qu'une fiction malsaine. 

— Je ne nie pas les abus, repris-je, mais du moins la discussion 
était permise; quelques voix fières protestaient dans la Chambre et 

10 



no L'ITALIE DES ITALIENS. 

m 

dans les journaux. Les cris du juste et de Thonnète frappaient la 
corruption; c'était encore le mouvement et la vie*. 

— II faut, reprit le sage Manzoni, juger un arbre à ses fruits. 
Quels fruits ont produits les hommes de ce régime bâtard? ils ont 
déraciné toutes les convictions parce qu'ils n'en avaient aucune. 
Voyez aujourd'hui comme leur esprit flotte à tous les vents. 
Quelle attitude ont-ils dans 1a*question italienne? renier une seule 
des déductions logiques d'un principe n'est-ce pas avouer que ce 
principe n'existe pas. Pour les chefs orléanistes, le libéralisme n'a 
été qu'un drapeau de parade arboré par l'intérêt et la vanité. Je 
vous ai nommé Thiers et Guizot, j'aurais pu vous nommer d'autres 
deleurs condisciples politiques; je les ai connus révolutionnaires 
fougueux sous la Restauration ; alors, leur amour de la liberté ne 
se bornait pas à la France et à la durée d'un régne ou d'un pou- 
voir qu'ils espéraient diriger, ils voulaient, disaient-ils, l'indépen- 
dance pour le monde entier et plus particulièrement pour nous, 
Italiens, fils conàme eux de la mère latine; leur ardeur allait jus- 
qu'aux conspirations secrètes. Mais aujourd'hui que notre révolu- 
tion s'aecomplit avec sagesse et justice, ils se proclament nos en- 
nemis, et vous voulez, poursuivit-il, que je préfère de tels hommes 
à l'Empereur? lui du moins s'est souvenu d'avoir été le frère et 
l'associé des libéraux italiens; devenu tout-puissant il nous a tendu 
la main. 

— Vous m'avez mal comprise, lui dis-je, ce ne sont pas les 
hommes du règne de Louis-Philippe que je regrette, mais la li- 
berté, la liberté que j'ai crue triomphante à leur chute. 

— Vos factions et vos divisions ont bien vite dissipé celte liberté 
que vous poursuivez comme un mirage, répliqua le poète. 

— C'est triste et fatal, repartis-je, mais parlons de vous et des 
justes espérances de Fltalie : est-il vrai, comme l'ont annoncé plu- 
sieurs journaux français, que l'Empereur soit venu vous faire visite 
à son passage à Milan ? 

— C'est là un petit roman inventé par la presse parisienne, je n Sa- 
vais aucun droit à ce grand honneur, ajouta-t-il avec cette humilité 
naïve du génie qui est une des qualités caractéristiques de ce noble 
et saint Manzoni. Je n'ai vu l'Empereur ici qu'au milieu des béné- 

' Depuis cette conversation (novembre 1859) la situation politique s'est dû- 
Cendue, plus de liberté a été lai$:sée à la discussion en France. Ces pages que 
je puis écrire et imprimer en font foi I 



I/ITALIE DES ITALIENS. III 

dictions et des acclamations de la fouie; s'il m'avait appelé auprès 
de lui, j'aurais été heureux de le bénir comme le sauveur de mon 
pays. Je Tai dit encore l'autre jour au maréchal Vaillant. Tenez, 
ajouta- t-il, voilà le portrait du maréchal, entouré de ses aides de 
camp, qu'il m'a donné lui-même, — et il me montra une pholo- 
graphie où le maréchal revivait avec sa physionomie expressive et 
fine. 

~ Le maréchal, lui dis-je, m'a empêchée en riant de lui parler 
de Venise; j'aurais voulu l'entraîner sur ce terrain. 

— Venise, reprit Manzoni, est une des douleurs de ma vie; je 
vous ai dit ma respectueuse et profonde reconnaissance pour l'Em- 
pereur, et cependant la paix de Villafranca fut pour moi un coup 
terrible ; je ne voulais pas y croire; mais j'espère encore dans le 
bras de la France, il ne se retirera pas de nous. 

— Espérez surtout en vous-même, repartis-je, depuis cette paix 
inattendue qui aurait pu vous abattre, vous vous êtes montrés forts 
et unis ; l'annexion des provinces du centre et de la Toscane va 
s'accomplir. Rome suivra malgré Tentètement du pape et de ses 

, conseillers. 

— Je courbe humblement la tète devant Je Saint-Père, et TEglise 
n'a pas de fils plus respectueux que moi, répliqua le grand poète, 
dont la belle tète resplendit d'un reflet de sainteté. Mais pourquoi 
confondre les intérêts de la terre et ceux du ciel ? Le peuple romain 
im demandant son émancipation est dans son droit ; il est des 
heures pour les nations comme pour les gouvernements, où il ne 
faut pas s'occuper de ce qui convient, mais de ce qui est juste. • 

A ces dernieirs mots, je serrai avec vénération la main du sage 
qui me parlait. Il ajouta avec bonté, me voyant prise d'un accès 
de toux inextinguible : « Vous souffrez et je vous fais parler. Voulez- 
vous que je vous envoie un médecin, il y en a de très-habiles à 
Milan ? 

— Voilà trois ans que cette toux dure; les nuits de travail 
et les courses à travers les pluies de Paris ont ruiné ma forte 
poitrine; j'espérais'guérir en Italie, mais Milan est plus froid que 
Paris; d'ailleurs, quand la machine humaine est brisi'c, on remonte 
difficilement son rouage. 

— Les écrivains ont en France une existence fiévreuse, dont 
je ne m'explique pas bien la nécessité, reprit le vertueux Manzoni. 
Ils ne savent pas vivre en repos, recueillis et satisfaits, poursuivit-il 



112 L'ITALIE DES ITALIENS. 

en souriant, de la médiocrité dorée d'Horace. Voyez Lamartine : il 
oublie la muse qui Tinspirait si bien dans les calmes et beaux 
loisirs de sa jeunesse ; il renie, lui aussi, notre Italie où il a fait 
ses meilleurs chants, il la veut morcelée; il demande pour elle une 
coitfédération, oubliant que c'est sa division en petits Etats qui Ta 
perdue durant tant de siècles, en la livrant sans défense à la tyrannie 
et àTétr^nger; Lamartine dit tout cela dans je ne sais quels écrits 
passagers, hâtifs, sans profit pour sa gloire, si ce n'est pour sa for- 
tune ; quelle satisfaction peut donc trouver un poète à mener le 
train d'un prince, quand c'est aux dépens de sa tranquillité? La 
recherche du luxe et de la richesse est incompatible avec le calme 
et la dignité des lettres. Vivre de peu est une des conditions de la 
santé morale et physique. 

— Je vbus assure, lui dis-je tristement, que je me suis toujours 
contentée de ce peu dont vous parlez, et que ce peu n'a jamais 
atteint pour moi la médiocrité d'Horace. Née dans un palais pro- 
vençal, que les plus beaux de Gènes m'ont rappelé, j'ai habité sans 
chagrin et sans regret, à mon arrivée à Paris, le plus humble des 
logis du quatrième étage d'une maison sombre ; la poésie et ses 
espérances embellissaient tout ; mais enfin il fallait vivre ; ii fallait 
gagner le pain de chaque jour, dans cette mêlée de littérateurs etde 
journalistes qui traitent tout nouveau venu en ennemi ; le métier 
des lettres (comme on en est arrivé à nommer cette glorieuse 
profession de l'écrivain et du poète, qui, dans l'antiquité, était pres- 
que un sacerdoce), est aujourd'hui le plus misérable et le plus 
meurtrier des métiers. Pour quelques triomphateurs combien de 
victimes! Le mal et la lutte ont commencé en 1850 et, depuis 
lors, n'ont fait que s'accroître; le développement excessif du jour- 
nalisme en est la principale cause. C'est dans un journal et non 
dans un livre que doit se produire, pour être lue, toute œuvre 
littéraire; de là, la nécessité impérieuse pour un auteur d'être pro- 
tégé et patroué par les directeurs des journaux, c'est-à-dire enrôlé 
sous leurs ordres; de là aussi, l'abdication de la fierté de l'écrivain 
et la mutilation de sa pensée ; pour avoir sa petite place au soleil, 
j'entends la possibilité de vivre du gain de son travail, il faut 
subir toutes les exigences d'un directeur de journal, s'assouplir à 
son esprit, se courber aux fluctuations de ses doctrines, et même 
se tailler à la mesure de ses colonnes, se modeler enfin au goût 
de ses lecteurs, goût banal et dont le niveau s'abaisse de jour en 



L'ITALIE DES ITALIENS. yS 

jour. Qu'on m'amuse et qu'on m'étonne! voilà le cri de la foule 
distraite et affairée. Les joumsfiix recrutant leurs nombreux abon- 
nés dans cette foule illettrée , ils sont forcés de la divertir, sous 
peine de la voir déserter leurs bureaux. Les jeux violents que le 
peuple de Rome exigeait autrefois de ses maîtres, le peuple de Paris 
les exige aujourd'hui des romans-feuilletons. La littérature contem- 
poraine n'a pas su élever le peuple jusqu'à elle, mais s'est abaissée 
jusqu'à lui ; de là les côtés grossiers, les effets heurtés, l'absence 
de style, les passions sans vraisemblance, sans nuance, sans vérité 
de ces récits improvisés. Frapper, surprendre, épouvanter par des 
peintures excessives, est devenu la préoccupation sans trêve de ce 
bataillon essoufflé des écrivains au jour le jour ; le plus inventif, 
n'importe la qualité de l'invention, se maintient à son poste et le 
dispute de par le succès (et quel sucxïès, bon Dieu !) à qui tenterait 
de s'y glisser. En 1835, lorsque j'arrivai bien jeune à Paris, cette 
triste situation des lettres commençait, depuis lors elle n'a fait 
qu'empirer. 

— Je me doutais un peu, interrompit Manzoni, de la triste 
condition de la littérature en France, aux ouvrages que vos jour- 
naux publient; mais parlez-moi de vos débuts, de vos efforts pour 
vous faire jour; je vous écoute avec intérêt. 

— Je me jetai d'abord dans la mêlée avec toute l'ardeur et la 
foi de la première jeunesse ; il y avait encore à cette époque des 
directeurs de journaux intelligents et polis, qui prenaient la peine 
de lire les manuscrits qu'on leur apportait, et ne s'en remettaient 
point du soin de les juger au dernier de leurs employés. M. Emile 
de Girardin m'accueillit avec bienveillance à la Presse, et y publia 
mon premier roman * ; il y avait dans les grands journaux des 
rédacteurs lettrés et hommes de goût, qui ne traitaient pas la 
poésie de chose vaine et fastidieuse, et, parmi eux, je dois vous 
nommer, avec reconnaissance, M. Louis Alloury, du journal des 
Débats; M. Edouard Monnais, du Courrier Français; M. Charles 
Merruau, du Coîislitutionnel; M. de Chambolle, du Siècle; M. Bon- 
naire, de la Revue de Paris; M: Amédée Pichot, de la Revue 
Britannique; mais à mesure que je redoublai d'efforts et de soins 
pour mieux faire , je m'aperçus que les éloges accordés à mes 
premiers vers, étaient refusés à des œuvres moins imparfaites; 

* La J(ui:esse de Mirabeau. 

10. 



114 I/ITALIE DES ITALIENS. 

rindifTérence et le silence des criliques frappaient ces œuvres de 
mort. A quoi bon, m'objectait -on, parler de livresque le public ne 
voulait pas lire; Tintérét de la foule n'était plus à la poésie, il ne 
s'éveillait que pour la politique, l'industrie, les questions finan- 
cières et quelques romans dramatiques et émouvants, qui encore 
devaient céder le pas aux causes célèbres et aux scandales publics ; 
pour moi, comme pour bien d'autres, Thorizon se rétrécissait, 
au moment où j'avais droit peut-être à plus d'espace et à plus 
d'échos; déjà je comprenais que pour persister dans la carrière 
des lettres et pour y gagner sa vie, ce n'était plus un combat à 
livrer, mais une mine à creuser jour par jour, sans jamais voir 
devant soi la lumière apparaître, sans découvrir enfm le trésor 
enfoui. Le corps s'épuisait à ce travail, l'esprit s'y obscurcissait, le 
cœury saignait, et je ne sais quoi de noir, de desséchant et de 
funèbre, imprégnait tout l'être, comme fait la poussière malsaine 
qui s'attache à la peau des mineurs. 

« Les veillées de' labeur, où rayonnaient quelques éclairs d'in- 
spiration, étaient les heures douces. Mais quand le jour revenait, 
et qu'à travers le brouillard et la pluie de Paris il fallait porter 
aux journalistes, aux libraires ou aux directeurs de théâtres, le 
travail achevé, alors l'angoisse commençait, yue de courses in- 
fructueuses! que d'heures perdues! comme ou manquait brutale- 
ment le rendez-vous qu'on vous avait fixél Quelle place occu- 
piez-vous dans ce monde parisien (on l'on mesure le talent à 
l'importance de la position et de la fortune), pour qu'on tint 
com))te de votre venue? Repassez un autre jour, peut-être ren- 
contrerez- vous un de vos juges omnipotents ! 

• Le retour au logis était triste, découragé, mais il fallait bien 
recommencer le lendemain les démarches vaines de la veille. Si 
vous aviez été la fille ou la femme de quelque directeur de journal, 
une princesse italienne sur le déclin, une grande dame à bout 
d'aventures et écrivant ses romans, un homme politique en disponi- 
bilité, qui, ne pouvant plus faire de longs discours aux deux 
('hambres, fait des feuilletons et des chroniques galantes, on aurait 
on quelque intérêt d'argent ou de vanité, d'iissociation et de camara- 
derie, à vous produire ou à vous louer. Mnis vous, sans crédit pour 
placer les actions d'un journal qui se fonde ou pour appuyer la sub- 
vention d'un journal qui prospère, sans un salon pour réunir les 
ambitions et les amours-propres, les mettre en lumière et les faire 



L'ITALIE DBS ITALIENS . i15 

, s'entr'aider, quel droit avez-vous à ce qu'on vous fasse place? 

« Cependant j'allais toujours, poussée par la nécessité; je mar- 
chais sans trêve comme le Juif errant de là légende! L'heure finis- 
sait par arriver pour moi, où Tun des trois grands juges de la 
littérature parisienne se faisait visible. En hiver, époque où un ma« 
nuscrit a quelque chance d'être accepté, le libraire vous reçoit dans 
son cabinet, debout devant son feu, les pouces dans son gousset ou 
jouant avec les ciiaines de sa montre, trop pressé pour être assis ou 
pour vous dire de vous asseoir. La courte entrevue qu'on obtient 
de lui. est vingt fois interrompue par des commiis qui vont et vien- 
nent pour en recevoir des ordres. 

« On lui demande avec émotion s'il a lu le manuscrit qu'on lui 
a laissé depuis un mois : 

« — J'en ai trois cents à lire, répliqu.e-t-il ; tenez, voyez plutôt ;* 
et il entr'ouvre un ou deux des cartons verts placés sur son bureau, 
pour vous convaincre. Je suis résolu à ne plus acheter que les. 
nomSy ajoute-t-il, les grands noms des gros bonnets de la politique 
ou de la littérature, des maîtres du feuilleton. 

« — Mais si. vous lisiez mon livre et le trouviez bon? objecte 
Tauteur. 

t< — Ai-je le temps de lire!.... Qu un grand journal vous publie ; 
obtenez un succès d'éclat dans quelque feuille répandue, et comptez 
sur moi. » 

« Un commis vient avertir le libraire qu'un ex-ministre est là et 
demande à lui parler, 

« — Vous voyez bien, reprend-il, en vous reconduisant à la 
porte, et le plus souvent en ne vous reconduisant pas, vous voyez 
bien que je n*ai pas une minute; revenez, si vous paraissez en feuil- 
leton; pour aujourd'hui, je ne puis faire faire antichambre à M... 
on voilà un qui se vend bien 1 » 

« L'auteur, éconduit et impatienté, réplique avec justice : 

« — Quoi! ces pastiches incolores, sans style, sans intérêt, se 
v«nident? 

« — Le faubourg Saint-Germain n'aime que ça ' . > 

« On sort les joues empourprées par la colère et par le feu flam- 
blant du libraire. La pluie tombe fine et froide; elle pénètre jus- 
qu'aux os, mais on n'y pense pas; il faut marcher encore. Dans 

* Je suis heureuse d'excepter de celte critique, rpxcellent, intelligent et cou- 
rageux ^iteur de ce livre. 



116 L'ITALIE DES ITALIENS. 

ce niélier de lutteur, le découragement équivaut au suicide. 

« G*est l'heure où Ton est certain de rencontrer les directeurs des 
journaux à leurs bureaux, ou corrigeant les épreuves de leur pre- 
mier-Paris. On arrive : celui dont le journal a peu d'abonnés, ou 
dont l'article est mal venu, se dédommage à coups d'importance ; 
il referme brutalement la porte qu'un garçon de bureau a en- 
tr'ouverte, en disant votre nom ; il s'écrie avec colère : • Je n'y suis 

pas! » Les. plus afTables vous font prier d'attendre; on attend 

dans une ^Ue où le menu fretin des rédacteurs travaille oir flâne 
autour d'une table à tapis vert où sont les journaux français et 
étrangers. Ces messieurs, tous le cigare à la bouche, disent des 
quolibets et ne se lèvent même pas, quand vous entrez, pour 
vous offrir une chaise. On s'assied dans un angle; on prend un 
journal pour avoir une contenance ; on a les pieds mouillés, la 
tète en feu et le dos glacé par une porte qui s'ouvre à chaque mi- 
nute. Enfin le directeur vous reçoit; il vous promet de faire exa- 
miner votre manuscrit ; mais, eussiez-vous fait un chef-d'œuvre, 
dit-il, vous ne pourrez passer avant longtemps ; le feuilleton a de 
la copie pour plus d'un an. On veut donner quelques détails sur 
l'ouvrage qu'on apporte; on pense qu'on pourrait toucher et con- 
vaincre son juge et en obtenir une espérance. Un interrupteur sur- 
vient et l'on sort. n'emportant que le doute. 

« Un directeur de théâtre est plus invisible encore : c'est comme 
un souverain de l'Asie trônant derrière les voiles des couhsses. Enfin 
on pénètre aux entours de ce grand nabab ; un huissier vous reçoit : 
« Monsieur est en comité ou à la répétition, vous dit-il ; attendez ou 
revenez dans huit jours.» On prend patience, on reste ; on se distrait 
en voyant passer les acteurs et les actrices qui fredonnent, s'inter- 
pellent gaiement ou échangent des railleries sur leur directeur. 
Les uns vous regardent curieusement; les autres, avec bienveil- 
lance et intérêt, se souvenant des misères de ce; monde artiste 
qu'ils ont endurées. Le cabinet du directeur finit par s'ouvrir ; il 
vous reçoit avec politesse ; il prend le cahier que vous lui tendez et 
lit. le titre de la pièce et le nom des personnages. 

ff — Quoi! une comédie en vers, s'écrie-t-il ; mais vous savez bien 
qu'on ne veut plus de vers ! Votre principal personnage est une 
femme, une femme de quarante ans. 

« — Oui, un rôle fait en vue de mademoiselle ***. 

« — Jamais elle ne le jouera ; elle m'a refusé le rôle de la corn- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 117 

tesse, dans le Mariage de Figaro, et m'a demandé celui de Ché- 
rubin. 

« — Mais si le rôle est piquant; si la femme est encore belle dans 
ce rôle? 

« — Mademoiselle *** a quarante ans sonnés, reprend le direc- 
teur ; jouer un rôle de cet âge î vous n'y pensez pas ; ce serait donner 
au public son extrait de naissance. » 

« On se hasarde à dire : 

« -^ Mais cette objection n'est pas sérieuse ! 

« — Essayez de la vaincre, réplique le directeur ; d'ailleurs, j'ai 
un comité; vous passerez par lui, c'est dans les règles; il déci- 
dera. Je m'en lave les mains. » 

« Le directeur, à ces mots, donne un coup de sonnette, et vous 
fait ainsi comprendre qu'il est temps de sortir. On hésite à lui 
laisser son œuvre; on pressent l'enterrement de ce pauvre en- 
fant de son esprit, conçu dans les veilles, enfanté douloureuse- 
ment, caressé avec amour à son éclosion et qui va à jamais s'ense- 
velir dans la fosse commune d'un grand carton vert ! 

— Oui, ce doit être ainsi, répliqua Manzoni; on sent la vérité 
dans ce que vous dites; mais enfin tout n'a pas été déceptions et 
peines pour vous dans le métier des lettres? j'ai vu votre nom cité 
avec éloge dans plusieurs journaux et vous n'en êtes pas restée à 
vos premiers volumes. * 

— De temps en temps, repris-je, une éclaircie se fait dans le 
sombre tissu des jours qui se précipitent fiévreusement ; quelques 
articles sont publiés, mais écourtés, mutilés et taillés à la mesure de 
la feuille qui les insère ; quelques volumes à bon marché, donnant 
droit à quelques centimes par exemplaire, paraissent chez un 
libraire; une pièce de théâtre est reçue à correction; on la re- 
louche, on gâte rinspiration première, dans l'espérance de- voir 
pnindre enfin la terre promise de, la représentation, et si l'on par- 
vient à ce jour désiré, le caprice d'une actrice, qui part tout à coup 
pour une tournée en province, suspend votre œuvre au moment 
même où lé public la goûtait '. Je vous fais grâce des blessures et 
de Tangoisse que la publicité fait subir, en France, à la femme qui 
écrit ; de la légèreté et de l'injustice des critiques de. grands jour- 
naux; des grossièretés et des calomnies déversées chaque matin 

* Comme cela arriva pour ma comédie de la Jeunesse de Gœthe représentée 
au théâtre de la Renaissance. 



IIH I/ITALIE DES ITALIENS. 

par la petite presse, comme les rosées pestilentielles de œrlain!^ 
pays marécageux. Depuis qu'ils ont peur de loucher au pouvoir, les 
folliculaires redoublent d'outrages et d'invectives infamantes contre 
les littérateurs et les artistes. Je disais un jour à un rédacleur du 
Figaro, qui me fit Tinjure de me faire visite : • — Puisque vous pré- 
tendez que c'est le courage qui vous pousse au pamphlet, pourquoi 
donc n'en faites-vous pas un qui vous fasse envoyer quelques mois 
à Mazas. » Il me répondit en riant : 

« — Oh! la prison, c'est trop triste; on y perd son esprijt. » 
« Pour en finir avec cette anxieuse histoire d'une femme con- 
trainte à chercher sa place dans cette cohue de la littérature fran- 
çaise, lorsque, meurtrie par Tinsulle, abattue par Teflort, malade 
de corps et d'âme, elle en arrive, l'année révolue, à faire l'addition 
du gain de son labeur, elle constate avec effroi, qu'à ce travail qui 
l'abaisse et la lue, elle a gagné deux ou trois mille francs. C'est 
trop peu pour elle et pour un enfant. Alors elle se décide à faire 
de la littérature anonyme. A Dieu ne plaise que j'entende parler 
d'articles de journaux, où. l'on met sa conscience et son style au 
service de lâchetés occultes. Oh ! non ! mourir vaut mieux que des- 
cendre si bas. Mais il est une sorte de littérature de commerce et 
d'industrie honnête et bête, obscure et banale, à laquelle on se con- 
damne sous le voile d'un pseudonyme, pour gagner quelques cents 
francs par mois ; ou va de boutique en boutique, explorant les 
meubles et les bijoux: on passe de la dentelle au cachemire, des 
velours et des tissus de Lyon aux burnous indien^ du mouchoir à 
la collerette, des gants à la résille, des bonbons aux pots de rouge 
et de pommade. Les chefs ôf^ magasin ont succédé aux journalistes 
et aux libraires ; il faut leur plaire, les satisfaire, tourner , comme 
ils disent, un article qui pousse à la vente. Chaque semaine, on 
recommence l'exploration de leurs marchandises, puis on écrit, à 
heure fixe, des pages stupides, qu'on ne se souvient pas le lende- 
main d'avoir tracées. 

— Pauvre femme, interrompit Manzoni, et que devient la poésie 
dans ce travail machinal? 

— Ah ! la chère poésie, grand maître, vous devez comprendre 
qu'elle ne s'épanche plus qu'en larmes. 11 prit ma main avec bonté. 

— Et cependant, dit-il, vous avez écrit des vers dans ces der- 
nières années? 

— Oui, et de bien douloureux, dictés par l'angoisse des luttes 



L'ITALIE DES ITALIENS. 119 

luéuies dont je viens de vous parler ; vous les trouverez dans mon 
poème de la Femme ^ que j'aurai Thonneur de vous offrir. Après les 
crises de larmes, la poésie palpite et monte au cœur ; elle cicatrise 
les douleurs en les chantant; puis nous viennent de bons sourires 
qui nous font revivre, des voix glorieuses qui nous crient : Courage î 
Aucune des grandes voix du siècle ne m'a manqué. Chateaubriand 
et Déranger m'ont dit les premiers : Vous êtes poëte ; Lamartine n'a 
pas dédaigné mes chants de jeune fille ; Balzac et Humboldt m*ont 
applaudie un soir ; de Vigny, Alexandre Dumas, Antoni et Emile 
Descharaps, Alfred de Musset ont serré ma main comme celle d'une 
sœur; Victor Hugo, de la terre d'exil, me répète sans cesse : Persé- 
vérez! Leurs œuvres données par eux sont les exemples de ma soli- 
tude; leur approbation, la justice qui défend ms^ vie; cette justice 
plane et rayonne au-dessus des fanges qui m' éclaboussent. Fiéres 
consolations dont je bénis le sort et qui m'ont empêchée de mourir I 

* Dans le second récit de ce poêine, je dépeins ainsi l'incessant holocausle 
que fait Paris de tous ceux qu'il attire : 

Alonslrueuse cité 

Sous ta pourpre et ton or, quel hécatombe immense 

Disparait dans la fange ou dans la pauvreté 1 

G glorieux Paris ! errantes dans tes rues, 

Comme une nuit sinistre en ton rayonnement. 

On croit voir par milliers les ombres éperdues 

De ces déshérités que tu vas décimant ! 

Ou comprend que l'orgueil de ton apothéose, 

Sur des hontes ^ans nom asseoit tes marbre» blancs ; 

L'on sait trop de combien de douleurs se compose 

La lâche volupté dont tu repais tes lianes? 

Combien il faut de pleurs et de sang de la foule 

Pour qu'un élu du sort surnage sur ta houle? 

Combien d'espoirs vaincus pour un espoir vainqueur , 

Combien de cœurs brisés pour l'ivresse d'un cœur? 

Chaque éclat, chaque joie et chaque renommée, 

Ont pour sombre contraste une angoisse innomée ; 

Et les gémissements que la nuit peut saisir 

Forment un chœur funèbre aux chants gais du plaisir. 

Civilisation, déesse inexorable. 

Tu ressembles, parmi ces é|)ouvanlements, 

A ridule géante aux yeux de diamants 

Que l'Inde voit passer sur son char redoutable . 

Sa splendeur éblouit I son regard éclatant 

Semble promettre à tous la lin de leur souffrance ; 

Et chaque malheureux, aveugle d'espérance, 

Sous les pieds de Vichnou va se précipitant ! 

Nais le char colossal hume, comme une proie. 

Tous ces fronts inclinés qu'il nivelle et qu'il broie : 

Des flammes et des faux, soilant de son essieu, 

Saisissent les croyants qui se liaient au dieu, 

Et le Gange sacré voit rouler sur ses rives 

Des crânes l>ondissanl8 et des chairs convulsives. 



120 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Aujourd'hui même, seule et malade, loin de mon pays, n'ai-je pas 
trouvé en vous, vous grand et fier entre tous, une sympathie que la 
poésie m'a faite. Vous m'écoulez déjà comme un ami patient et doux 
que la plainte de la douleur ne fatigue pas. Oh ! je ne nie point ces 
bienfaits que je dois àTamour des lettres. Mon cœur y trouvera sa 
guérison. L'autre guérison, celle d'un mal qui s'obstine, de cette toux 
importune qui me déchire, je suis venue la chercher en Italie; je la 
poursuivrai à Venise, à Florence, à IVaples, quand Naples sera libre. 

— Vous allez sitôt quitter Milan? me dit-il. 

— Oui, dans trois jours je pars pour Venise. 

— Vous viendrez me voir au retour, ne l'oubliez pas. 

— On n'a garde d'oublier une joie promise; les joies sont trop 
rares dans la vie pour qu'on y renonce volontairement, repartis-je ; 
puis, me levant, je m'excusai d'avoir pris une heure à son travail. 
Ma première visite a été trop longue, ajoutai-je, elle va vous faire 
redouter la seconde. ' , 

— Qui, je l'espère, sera plus longue encore, répliqua-t-il affec- 
tueusement. » 

îl s'était levé à son tour, et malgré mes instances pour l'empê- 
cher de traverser sa cour glacée, il me reconduisit, tête nue, jus- 
qu'à la voiture qui m'attendait dans la rue. 

M. Broglio, directeur du journal la Lombardia, vint me voir le 
lendemain et me donna sur l'illustre poète, qui l'aime comme un 
fils, quelques détails qui compléteront ces pages : a Alexandre Man- 
zoni a eu trois fils et deux filles, me dit-il ; ses deux filles ont été la 
joie de sa vie et ses deux gendres en sont lé juste orgueil. Sa fille 
aînée, morte depuis plusieurs années, était la femme de Maxime 
d'Azeglio; elle était belle, elle était artiste comme son mari. Sa fille 
cadette a épousé le professeur Giorgini de Tuniversité de Pise, dont 
les écrits sur le pouvoir temporel des papes et sur la liberté des 
Romagnes viennent de retentir dans tous les journaux. Quand vous 
connaîtrez davantage Manzoni, il vous parlera de la mère de ces 
cinq enfants, de cette Henriette adorée, compagne de sa vie, modèle 
de sainteté d'âme et d'intelligence suave, que la mort lui a prise 
aussi. — Après quelques années de veuvage, Manzoni s'est remarié. 
Sa seconde femme est infirme *, et le* poêle partage ses jours entre 
les soins qu'il lui donne et des travaux qui ne seront publiés qu'a- 

* La seconde femme de l'illustre poète est morte depuis que ces pages sont 
écrites. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 1^21 

près sa mort. Manzoni, ajouta-t-il, est une des âmes les plus pures 
et les plus grandes qui aient brillé sur la lerre. Voici deux traits 
de sa vie qui vous le feront connaitre tout entier. 

« Durant la domination autrichienne tous les honneurs lui ont 
été offerts;, il les a constamment repoussés ;' un jour, Tarchiduc Rei- 
gnieriui envoya le grand cordon de Tordre de la Couronne de fer. 
Comment refuser cette faveur sans s'exposer à la persécution et 
compromettre la sûreté de sa famille? Manzoni écrivit à l'archi- 
duc qu'il avait fait à Dieu le vœu de ne porter aucune croix, et que 
ce vœu il le tiendrait en les refusant toutes désormais. — Le 
prince ne vit qu'une preuve d'humilité dans ce noble subterfuge 
du patriotisme. — La domination autrichienne a cessé, Victor- 
Emmanuel voulant honorer le génie et la vertu de Manzoni, lui a 
fait offrir le grand cordon de la croix des Saints-Maurice-et-Lazare, 
mais le poète s'est cru lié par la parole donnée à l'archiduc, et il 
a refusé cetle décoration du roi élu, qu'il aurait été heureux et 
lier de porter comme un signe de la délivrance de sa patrie. 

tf 11 vous a parlé, poursuivit M. Broglio, de la douleur qu'il a res- 
sentie à la paix de Villafranca; il ne vous a pas tout dit : j'appris 
un des premiers à Milan cette paix douloureuse et inattendue; pres- 
sentant le coup qu'en ressentirait Manzoni, je courus chez lui pour 
l'y préparer. 

— Eh bien, me dit-il gaiement en me voyant entrer, m'apportez- 
vous de bonnes nouvelles; les Piémontais ont-ils pris Peschiera, 
les Français marchent-ils sur Mantoue? 

— Mais non, répondis-je, vous savez bien qu'il y a suspension 
d'armes. A mon air triste il comprit que je lui cachais quelque 
chose. 

— Que se passe-t-il donc, reprit-il, aurions-nous été battus ? 

— Je dus lui dire la triste vérité; je le fis avec ménagement, 
mais à mesure que je parlais, le noble vieillard pâHssait, je le 
voyais défaillir et s'affaisser sur son fauteuil ; je m'approcliai pour 
le soutenir, il tomba complètement évanoui dans mes bras. J'étais 
frappé de terreur, je croyais que sa fin était venue ; nous par- 
vînmes à le rappeler à la vie; il me dit alors cette belle parole : 

— Mieux valait la mort pour moi que la juorl de cette grande 
espérance. » 



11 



122 L'ITALIE DES ITALIENS. 



IX 



Malgré la souffrance que me causait le froid anlicipé de cel 
hiver qui s'annonçait si rigoureux, et qui fut un des plus rudes dont 
ritalie se souvienne, je ne voulus pas quitter Milan sans terminer 
la visite de ses monuments, sans voir Pavie et sa fameuse Char- 
Ireuse. La place de Pavie était commandée par M. Letellier Valazé, 
colonel d'élat-major, pelit-fils de ce grand girondin qui se donna 
la mort en souriant, et frère d-une de mes amies parisiennes, ma- 
dame Roger Desgenettes, femme passionnée pour la poésie et la 
liltérature, qui lit les vers avec la diction pure et parfois les in- 
flexions profondes de Rachel. J'avais prévenu le colonel Valazé de 
ma visite, et, le vendredi 25 novembre(1 859), malgré le temps plu- 
vieux qui obscurcissait la campagne, je partis à midi accompagnée 
du capitaine Yung. Nous sortîmes par la porte Ticinese; la calèche 
qui nous emportait courait rapide à travers la plaine cultivée, mais 
monotone, qui entoure Milan. 

Nous suivions les bords du grand canal NavigliOj bordé d'arbres 
et de hautes herbes, suppléant par la distraction de la causerie, 
les récifs des batailles et les anecdotes du monde milanais que 
me faisait le capitaine Yung, aux incidents et au pittoresque ab- 
sent de la campagne qui se déroulait plane et grise devant nous. 
Je croyais traverser un paysage anglais humide et brumeux. A mi- 
chemin de Milan à Pavie, nous vîmes apparaître BinascOy un vieux 
château rebadigeonné et rendu moderne; la pluie le couvrait en ce 
moment d'un voile noir qui seyait à sa légende. Cest là que la 
belle Béatrix (le Tenda, femme de Philippe-Marie Yisconti, fut mise à 
la torture et égorgée sur un soupçon d'adultère. Cette haute justice 
de l'homme sur la femme, ce droit de vie et de mort qui a dimi- 
nué de nos jours, mais n'a pas cessé, soulève toujours mon indi- 
gnation; nous restons de siècle en siècle la chose misérable de 
rhomme, son bon plaisir sanguinaire et impuni. 

Vers trois heures nous traversâmes un petit village nommé 
Toire del Mangano. Nous franchîmes une longue avenue spacieuse. 



I/ITAllE DES ITALIENS. 12:. 

Gl nous nous trouvâmes au bord cruii courant d'eau sur lequel 
est jeté un pont; au bout du pont sont deux piliers reliés par une 
grille en fer. Nous étions arrivés à la Chartreuse de Pavie. Nous 
mettons pied à terre et passons sous un portail monumental, dont 
Textérieur et la voûte sont décorés de fresques que le temps altère 
et détruit. Ce portail s'ouvre sur un vestibule où, entre autres 
fresques, sont dçux magnifiques figures colossales de saint Sébas- 
tien et de saint Christophe par Bernardino Luini ; nous ne donnons 
qu'un regard à ces peintjires magistrales, dignes pourtant d'être 
décrites et reproduites par le burin, car, à peine entrés dans une 
vaste cour, nous sommes éblouis par la façade en marbre de la 
Chartreuse, qui se dresse vis-à-vis de nous, joyau d'architecture si 
riche d'ensemble et de détails, si inouï de hardiesse et de caprices, 
qu'on croit d'abord à une apparition fantastique; l'œil s*y attache 
obstinément et n'ose s'en détourner de peur de voir disparaître 
toutes ces fantaisies du style gothique mêlées aux lignes régulières 
et nobles de Bramante; fouillis de sculpture grandiose et de fmes 
ciselures. Soixante-six statues de saints, soixante médaillons d'em- 
pereurs et de rois, une foule de bas-reliefs représentant des scènes 
de l'Écriture sainte, des arabesques, des candélabres en forme de 
colonnes sveltes, élégantes , et servant d'encadrement à quatre fe- 
nêtres arrondies en arcades; tout cela en marbre blanc et se déta- 
chant en relief net et pur sur le fond des mosaïques et des marbres 
de couleur. Quand le ciel est bleu, quand le soleil ruisselle sur 
celte façade splendide, elle rayorme comme un écrin énorme de 
pierreries dressé tout à coup dans l'air. Derrière la façade s'élève 
la coupole à triple étage de colonnettes à jour et surmontée d'un 
petit dôme que couronne une croix. 

La grande' porte par laquelle on entre dans l'église est soutenue 
par quatre hautes colormes qui se détachent sur des bas-reliefs 
merveilleux. Avant de pénétrer dans la nef, nous faisons le tour 
de la vaste cour par laquelle nous sommes entrés; elle est en par- 
tie jonchée de décombres, de fumier et de fange, et les vieux 
bâtiments qui la bordent sont délabrés. A droite est un édifice 
appelé le Palais-ducal, destiné autrefois à loger les étrangers qui 
venaient à la Chartreuse. A gauche, sont les communs, les écuries 
et les remises où l'on héberge les chevaux et les voitures des vi- 
siteurs. 

La Chartreuse de Pavie fut élevée, au quatorzième siècle, dans 



124 , L'ITALIE DES ITALIENS. 

l'ancien parc de Mirabello, par Jean-Galéas Visconli, seigneur de 
Pavie et comte de Vertu, en expiation du meurtre de son oncle 
Barnabo et de ses cousins. Le meurtrier tout-puissant posa lui-même 
en grande pompe la première pierre du monument sacré, le 8 sep- 
tembre 1396. L'église et le monastère furent terminés en deux ans. 
Leduc Galéas y attacha une riche dotation, pensant racheter ainsi 
rhorreur de son crime. Je crois le revoir entouré de sa cour, accom- 
pagné de sa femme Catherine, nièce de ce Barnabo qu'il avait fait 
mourir, remplissant de son' cortège la cour aujourd'hui déserte. 
Lès hallebardiers font la haie, les gonfalons flottent au vent, les 
pages et les écuyers étalent leurs pourpoints déchiquetés et leurs 
toques à plumes ; les duchesses et les châtelaines passent avec leurs 
robes collantes à fraise de dentelles. Le prieur, entouré de ses re- 
ligieux au costume rigide, sort de l'église pour recevoir le duc leur 
bienfaiteur ; les cloches carillonnent, les psaumes retentissent dans 
la nef, le chœur est éclairé par des milliers de cierges, tout est en fête 
pour célébrer la venue de l'assassin couronné qui oublie son for- 
fait ! 

Un autre souvenir historique s'éveille en moi : c'est dans la plaine 
qui entoure la Chartreuse que fut livrée, en 1525, la fameuse ba- 
taille de Pavie, où François I" fut fait prisonnier. Conduit à la Char- 
treuse, avec ses braves sanglants et vaincus, le roi de France entra 
dans l'église au moment où les chartreux chantaient ce verset du 
psaume : Bonum mihi quiahumiliastimey ut dUcam justificationes 
tuas. aC'esi un bien pour moi, Seigneur, que vous m'ayez humihé, 
afin que je connaisse vos jugements. » 

C'est de la Chartreuse de Pavie que le roi captif écrivit le soir 
même à sa mère : Madame^ tout est perdu fors Vhonneur. Noble 
cri que Tâme de la France a toujours pu jeter dans ses défaites. 
Nous entrons dans l'église : la nef, en forme de croix latine, est 
d'un gothique composite ; au haut de la croix s'élève la coupole 
svelte, élancée, d'un merveilleux effet. Toute la voûte de l'èglisô 
scintille d'étoiles d'or qui se détachent sur un ciel d'un bleu vif; 
sur la frise qui encadre la voûte sont les figures des patriarches, 
des prophètes et des saints, peints à fresque par le Bourguignon. 
L'église se divise en trois nefs : de chaque côté sont sept chapelles 
fermées par des grilles, et communiquant entre elles par des 
portes percées dans un mur en marbre blanc sculpté ; les autels 
sont formés par des mosaïques ou des bas-reliefs ; quelques-uns 



L'ITALTE DES ITALIENS. 125 

sont ornés de pierres précieuses ; les tableaux qui décorent les 
chapelles sont en général assez médiocres; il faut en excepter 
celui de la sixième chapelle à droite, et celui de la onzième cha- 
pelle à gauche : le premier est du Guerchin, l'autre du Pérugin, 
représentant le Père éternel entouré d'anges. Une admirable grille 
ouvragée et couverte de figurines sépare la nef du transsept ; . au 
fond du transsept (à droite) est la chapelle de Saint-Bruno, couverle 
d'une belle fresque du Bourguignon, qui représente la famille Vis- 
conti présentant à la Vierge un modèle de la Chartreuse. Du même 
côté, s'élève le mausolée du ducGaléas, fondateur delà Chartreuse. 
Ce monument en marbre blanc est d'un travail inouï : le sarcophage . 
se dresse derrière de légers arceaux tout revêtus de sculptures; la 
statue du duc est couchée sur le couvercle ; la tête appuyée sur 
un coussin, le corps enveloppé d'un manteau qui laisse les jambes 
à découvert ; à sa droite, repose son épée. Une Renommée osl 
assise au pied du cercueil, un ange à la tête. 

Au milieu d'un second compartiment couvert de bas-reliefset s'éle- 
vant sur la frise des arceaux, est une belle statue de la Vierge, 
abritée par une demi-niche que dominent les armes des Visconti, 
soutenues par deux figures de femmes portant des palmes.; de 
chaque côté sont d'autres figures allégoriques formant le couron- 
nement du mausolée. 

Le corps du duc assassin ne repose pas dans ce monument somp- 
tueux qui ne lui fut élevé qu'un siècle et demi après sa mort; le 
corps, provisoirement déposé par les chartreux dans leur humble 
cimetière ne fut pas retrouvé; les pauvres moines ascétiques avaient 
oublié la place où leurs prédécesseurs ensevelirent Galéns. Sa 
poussière se confondit à celle des saints religieux; elle ne méritait 
pas tant d'honneur. 

De l'autre côté du mausolée, à gauche, on trouve les tombes de 
Louis le More et de Béatrix d^Este, sa femme; les chapelles qui les 
abritent sont couvertes de belles fresques par Daniel Crespi. Quatre 
grands candélabres de bronze, d'un travail exquis, éclairent ces 
chapelles mortuaires. ' . 

Dans le chœur au jour voilé, le demi-cercle des stalles en bois 
de chêne sculpté et marqueterie produit un bel effet décoratif; le 
maître-autel est tout recouvert de sculptures rehaussées de pierres 
précieuses; au-dessus des stalles, de grandes fresques de Crespi re- 
présentent des saints et des moines d'une très-grande tournure. 

il. 



126 L'ITALIE DES ITALIENS. 

On dirait des figures animées ; elles sont plus vivantes que les 
chartreux immobiles agenouillés en ce moment dans le chœur, et 
chantant un psaume funéraire d'une beauté triste et saisissante. Je 
me penche à travers la grille pour les considérer ; pas un ne lève la 
tête; leur prière et leur chant finis, ils défilent devant nous les 
mains croisées sur leur poitrine amaigrie. De gros chapelets à tète 
de mort battent sur leurs robes de bure. Leurs tètes penchées, 
osseuses et livides, expriment Tennui plus que Tascétisme. Autre- 
fois, les chartreux étaient au nombre de deux cents ; aujourd'hui, 
ils ne sont plus que trente- deux. Ce couvent, supprimé par Jo- 
seph II, empereur d'Autriche, n'a été rendu aux chartreux qu'en 
1845. Quelques religieux de la Chartreuse de Grenoble Tout re- 
peuplé; quelques moines italiens s'y sont enfermés. Mais le vœu 
de claustration à vie n'est accompli par aucun d'eux. Au bout de 
quelques années, la nostalgie les gagne, et le vertige de la solitude 
les pousse au dehors. Le frère convers qui nous montre l'église est 
un Français; j'insiste vainement auprès de lui pour qu'il me laisse 
pénétrer dans l'intérieur du couvent, dont l'entrée est absolument 
interdite aux femmes. Le capitaine jYung qui, dans une visite pré- 
c(»dente, a visité le monastère, m'en donne une idée : « Dans la 
vieille sacristie, me dit-il, sont les médaillons des ducs et des du- 
chesses de Milan; on y voit aussi un très-beau tryptique d'ivoire et 
plusieurs bons tableaux. Dans la sacristie nouvelle, est une magni- 
fique Assomption d'Andréa Solari ; le petit cloître intérieur dit de la 
Fontaine, est orné de fins bas- reliefs enstucet de fresques de Crespi. » 

En sortant de l'église, j'aperçois, adroite de la cour, une partie des 
arcades à colonnes djii grand cloître, qui communique avec le petit 
cloître par un vestibule peint à fresques ; l'archivolte qui repose 
sur les colonnes du grand cloître est ornée de bustes, de statues de 
saints et d'une foule d'ornements et d'arabesques en terre cuite. Les 
cellules des chartreux s'ouvrent sous ce cloître; elles sont séparées 
les unes des autres par un petit jardin. 

La pluie tombe et commence à voiler le jour comme nous quit- 
tions la Chartreuse. 

Nous franchissons rapidement la distance qui nous sépare de 
Pavie. C'est à la lueur du crépuscule que la ville aux cent tours du 
moyen âge nous apparaît; aujourd'hui, il ne reste plus qu'un petit 
nombre de ces tours. Nous laissons, à droite, un beau boulevard 
planté d*arbres séculaires; du même cAté est le vieux château de 



__ » I ■■ » 



L'ITALIE DES ITALÏJfiNS. 127 

Galeas H Visconti, en briques rouges comme les tours de^ vieux 
remparts ; nous passons un pont sur le Tessin et nous entrons dans 
la ville triste et brumeuse ressemblant, par ce jour de novembre, 
n une ville saxonne. 

Je profite des dernières lueurs du crépuscule pour voir la 
cathédrale de Pavie, qui renferme un prétendu tombeau de saint 
Augustin, du plus précieux travail. Un sacristain incline la flamme 
d'un cierge allumé sur les belles figurines et les bas-i^liefs exquis 
recouvrant ce monument. Quelle perfection dans les détails ! quelle 
vérité d'expression dans toutes ces tètes de saints et d'anges ! quel 
nalurer dans les attitudes! . 

En Italie, Tart au moyen âge s'est inspiré de Fart antique. Nous 
aurons occasion d'appUyer sur cette remarque et de la développer 
quand nous parlerons ae Giotto. En sortant de la cathédrale, nous 
passons devant l'université, où quatorze cents étudiants font leurs 
éludes. Un grand nombre a déserté la science pour aller sen'ir 
la patrie sur le champ de bataille. Le grand Volta, dont je dois 
voir plus tard la statue pensive sur une des places de Gôme, fut 
professeur à l'université de Pavie. 

Nous traversons quelques rues désertes bordées de vieux palais 
du même style que ceux de Milan. Notre voiture s'arrête devant 
un des plus grands; il fuit nuit sombre; nous passons à travers 
une vaste cour en arcades; nous montons un escalier monumental ; 
deux domestiques nous éclairent, mais la lumière se perd dans 
l'immensité des salles somptueuses de l'appartement du premier 
étage qu'occupe le colonel Valazé. Enfin, nous entrons dans une 
pièce plus petite et bien close, où madame Letellier Valazé, un type 
exquis de l'élégance française, a su réunir tout le confort et toutes 
les recherches d'un salon de Paris ; un feu clair flambe dans la 
cheminée ; de belles fleurs naturelles parfument l'atmosphère ; des 
livres nouveaux et les journaux du jour sontépars sur une table en 
mosaïque. Madame LeleUier Valazé m'exprime gracieusement sa joie 
de me revoir en pays étranger. Le colonel Valazé survient; nous par- 
lons de Piiris, de Milan, des amis et des parents absents, avec cette 
vivacité des courtes entrevues, dont on essaye de doubler l'heure par 
la rapidité de la parole. Nous nous mettons à table ; un excellent dîner 
anime la causerie ; deux officiers amis de M. Yung sont au nombre 
des convives; ils se rappellent les uns aux autres les dernières ba- 
tailles. Le colonel Valazé rend justice à la valeur des soldats ita- 



128 LiTALlE DES ITALIENS. 

liens, à leur intelligence, à leur patriotisme ; son noble sang de 
girondin sympathise avec le glorieux réveil de ce peuple frère qui 
semble s'inspirer du. courage et de Tabnégation des nobles pa- 
triotes de 89. Le colonel Valazé sert la France et TEmpereur 
avec un entier dévouement ; mais, à Texemple d'un grand nombre 
de nos officiers, il n'abdique pas toute liberté des pensées et de 
doctrines ; il ne trouve pas de bon goût de railler et d'humilier 
la nation que nous avons délivrée en lui reprochant les vices des 
gouvernements mêmes qui l'ont abaissée depuis tant de siècles. 
Le colonel était à Peschiera au moment de la paix de Viltafranca ; 
notre armée, pleine d'ardeur de ses dernières victoires, ne deman- 
dait pas mieux que de marcher en avant ; elle avait au cœur l'es- 
pérance héroïque et romanesque de délivrer Venise; la paix inat- 
tendue coupa sa gloire en deux tronçons; si nos bataillons avaient 
été consultés au moment de cette paix secrète, ils auraient de- 
mandé à leur chef de les conduire encore à de nouveaux dangers 
et à de nouveaux triomphes. Les jeunes officiers qui dînent avec 
nous sanctionnent ces paroles du geste et de la voix. Nous buvons 
à l'union de la France et de l'Italie; la causerie se prolonge jusque 
vers dix heures. La pluie tombe au dehors sifflante et glacée ; il faut 
partir quand même. Les derniers jours que je dois passer à Milan 
sont comptés ; je refuse l'aimable hospitalité qui m'est offerte pour 
la nuit; je prends à regret congé de mes hôtes. Nous nous promet- 
tons de nous revoir à Milan, aux fêtes du carnaval. « En attendant, 
me dit madame Valazé, je me distrais ici en donnant un bal chaque 
dimanche, et je vous assure qu'il y a parmi les belles Paviennoises 
des femmes dont la grâce et la distinction feraient envie à nos Pa- 
risiennes. » 

Nous franchissons sans accident la route nocturne de Pavie à Mi- 
lan ; à deux heures du matin, je suis rendue à mon hôtel, bien lasse, 
mais ravie de cette bonne journée. 

Je. trouve, en rentrant, plusieurs cartes et plusieurs lettres de 
mes nouvelles connaissances milanaises; l'avocat Francia et l'his- 
torien Cantù sont venus me faire visite ; ce dernier part pour Flo- 
rence et m'écrit: «Au revoir! » dans une Jetlre'scintillante de verve 
sur mon dernier roman *. Sa lettre, trop flatteuse pour être citée 
ici, est accompagnée d'un petit volume devers délectables. La poé- 

* Luiy quatrième édition. A la Librairie-NouveUe. 



riJALlE DES ITALIENS. 129 

sie est sœur de Thistoire. Je trouve aussi une lettre de M. et ma- 
dame Sforni, qui sont venus m'engager à une soirée, à la Scala ; 
une autre lettre de la comtesse Maffei *, retenue chez elle par une 
indisposition, et m'exprimant d une façon toute aimable son vif désir 
de me connaitre. 

Le lendemain de mon excursion à Pavie, je reprends mes courses 
à travers Milan. Gomme je vais sortir, j'ai la visite de M. Susani ^ 
ami de la comtesse Maffei et qu'elle envoie demander de mes 
nouvelles. Nous causons de cette aimable personne, et je dis à M. Su- 
sani que j'irai la voir le jour suivant. Je monte en voiture; je me 
rends à la place d'armes, je fais le tour du vieux château fort que 
je n'ai vu qu'à distance du sommet du Dôme. C'est un donjon dé- 
mantelé, entouré de décombres, mais d'un aspect encore imposant; 
il sert de caserne à une partie de la garnison française. Je me place 
en face de l'arc de triomphe de la Paix : il est superbe, mais je suis 
irritée de sa beauté même, et voudrais pouvoir métamorphoser d'un 
regard c>es apothéoses d'Autrichiens en soldats français et italiens 
fraternisant après leurs victoires confondues. 

J'entre dans le grand cirque moderne ; une femme en garde les 
clefs, elle m'introduit et me sert de cicérone. Je m'assieds et re- 
garde nos soldats faire des évolutions clans l'arène jonchée de ca- 
nons. Je cause avec un artilleur provençal dans ce cher idiome 
arlésien, la première langue que j'aie bégayée enfant; il me dit en 
me moiitrhnt du geste la citadelle : 

« J'ai vu déguerpir de là les Autrichiens comme une nichée de 
merles; si nous avions été à leur place et eux à la nôtre, ils en 
auraient avalé de dures ; il ajoute, pour parfaire son jeu de mots : 
Quelle mangeaille de bombes et de balles ils auraient faite ! » 

La femme italienne qui me guide intervient dans, la causerie. 

« Je vous ai vds venir de là-haut, par une fenêtre, dit-elle au 
soldat, et elle désigne de la main un bâtiment attenant au cirque 
où se trouve une grande salle de concert pour l'hiver et, sous le 
toit, le logement du custode ; les Autrichiens, poursuit-elle, liraient 
en fuyant quelques coups de fusil; n'importe, j'ai dit à mon mari 
et à mon fils : a Nous pouvons crier vive l'Italie ! voici nos amis 
« les Français qui viennent! » 

* Femme du poète MafTei. 

* Aujourd'hui député. 



iriO I/ITAMK DES ITAL1E>S. 

— Eh! la belle! vous auriez mieux fait de leur donner un sahrft 
et un fusil et de leur dire de venir se battre avec nous, lui riposte 
le soldat. 

— Poverini! caro signore^ répond-elle, ils auraient été lues 
comme des mouches, nos enfants et nos maris n'avaient pas 
d'armes du temps des Autrichiens, on ne leur permettait de se 
battre que pour rAutriche et loin de chez nous; mais à présent 
qu'ils sont Hbres, vous verrez qu'ils seront braves. 

— J'ea accepte l'augure, mia cara, répliqua le soldat français 
d'un air superbe et en faisant une pirouette; en attendant ils se 
promènent un peu tropau 6'orso dans leurs grosses redingotes, 
qui montent jusqu'aux oreilles, comme si leur visage allait geler. 
Le premier Napoléon en a vu bien d'autres de froids et de neiges 
à Moscou ! 

— Mon père y était, lui répondit l'Italienne avec simplicité, et il 
ifétait pas seul , tous les soldats que commandait le vice-roi 
Eugène durant cette guerre étaient Italiens ; laissez faire, mon fils 
se battra si la guerre recommence.» 

Tandis que cette femme parlait, je me rappelais ces beaux vers 
de Léopard i : 

« Tes fils combattent dans les. contrées étrangères. OItahe! 
Italie! Je-vois au loin un flot de fantassins et de cavaliers, de fu- 
mée et de poussière, où brillent des épées comme des éclairs à 
travers la nue. — Ne reprends-tu pas courage, Italie !/ Ne souf- 
fres-tu pas de baisser tes yeux tremblants devant les événements 
incertains? Pour qui la jeunesse italienne périt-elle dans ces 
champs lointains? ô dieux! ô dieux! les Italiens massacrés com- 
battront pour une autre nation. Ah ! malheureux celui qui, dans 
la guerre, ne meurt pas pour la défense de la patrie, pour sa femme 
aimée et pour ses chers enfants. Mais pour les ennemis d'autrui, 
pour un peuple étranger, il ne peut dire en mourant : « Terre 
« natale adorée, voici que je te rends la vie que tu éveillas en moi. » 

Les paroles du soldat français me rappelèrent aussi un mot de 
Napoléon V\ qui, à son entrée à Milan , voyant chaque jour une 
magnifique jeunesse se presser à la promenade et dans la rue du 
Corso ^ dit au gouverneur : «Faites-moi des soldats de tous ces 
gaillards-là ! » 

Moi-même, je l'avoue, en voyant flâner tous- les jeunes et 
beaux Lombards devant les cafés, à la -Scala, au Dôme et au 



L'ITALIE DES ITALIENS. 131 

Corso, je me demandais : Pourquoi donc ne sont-ils pas à Tannée? 

Mais la réponse de Tltalienne du peuple au soldat français était 
vraie : « Que la guerre recommence et vous verrez qu'ils seront des 
braves! » Au premier cri de Garibaldi parti de la Sicile, la jeu- 
nesse lombarde et toute la jeunesse italienne a fait Tadmiration du 
monde. 

* En quittant la place d'armes, j'allai, ce jour-là, visiter le musée 
Brera, où se trouve la galerie de tableaux. Au milieu de la< grande 
cour, entourée d'un double étage de portiques, soutenus par des 
colonnes accouplées, est la belle statue en bronze de Napoléon I", 
par Canova. Cette statue, cachée dans une salle écartée durant la 
domination autrichienne, a été réintégrée depuis nos victoires de 
1 859. D'autres statues d'Italiens célèbres , en marbre blanc, entou- 
rent celle de l'Empereur et semblent lui faire cortège; j'entre dans 
les salles de marbre du musée, qui ne sont jamais chauffées, et je 
me sens saisie par un froid mortel. Mais l'adrfiiration me ranime, je 
vais de tableau en tableau ; le plaisir de l'esprit me fait oublier que 
le corps souffre. Dans la première salle, je trouve d'admirables 
fresques de Bernardino Luini, enlevées des églises avec le mur où 
elles furent peintes ou transportées sur panneau. Je m'arrête ravie 
devant un groupe représentant la Vierge et saint Joseph, qui s'a- 
cheminent au temple ; quelle transparence de chair, quel frissonne- 
ment dans les draperies, quelle légèreté et quelle vérité de cou- 
leurs; quelle pureté dans ces figures mystiques! quelle noblesse 
d'altitude dans ces corps divins! Une sainte Catherine ix)rtée par 
trois anges est d'une grâce ineffable. Un sujet païen : la naissance 
d'Adonis est traitée avec une maestria antique. — Une Vierge et 
son fils sont entourés d'anges qui accordent un luth; on dirait 
qu'ils bercent l'enfant divin avec la douceur de celte musique, qui 
semble s'exhaler sous leurs mains et qui fait rayonner leurs visages. 
Je quitte à regret ces fresques de Luini pour des tableaux plus re- 
nommés ; elles ont une suavité pénétrante comme la beauté de la 
jeunesse qui s'ignore et répand à son insu son charme autour d'elle. 

Je regarde un sai7it Jérôme dans le désert, du Titien; le saint vil 
et médite ; les arbres frissonnent sous le vent du ciel et semblent 
répondre aux invocations que ce grand solitaire adresse à Dieu. Je 
reste émerveillée devant un vasle tableau de Gentite Beltini, repré- 
sentant la prédication de saint Marc, à Alexandrie. La figure du 
saint est superbe et toutes les figures qui l'entourent sont groupées 



132 L'ITALIE DES ITALIENS. 

avec une vérité d'allitudc qui les fait paraître vivantes ; on sent 
naitre la foi dans tous ces cœurs qui battent, on la voit poindre 
dans ces visages expressifs. Le coloris de ce tableau est d'une per- 
fection qui ne peut être surpassée; on n'en saurait dire autant 
du Mariage de la Vierge par Raphaël , dont la couleur, et j'oserai 
même dire le dessin, m'ont paru plus conventionnels que vrais. Les 
(juatre têtes de femmes qui sont dans ce tableau se ressemblent 
toutes ; elles n'ont ni la beauté antique ni la beauté naturelle, 
dont Raphaël devait s'inspirer plus tard. Elles reflètent une sorte 
d^déal mystique et roide qui rappelle la peinture du moyen âge. 
Raphaël exécuta ce tableau à vingt et un ans, quand il cherchait 
encore sa voie. 

Dans le voisinage d'un magnifique saint Sébastien du Giorgione, 
je trouve avec ravissement un petit tableau à l'huile de Bernardino 
Luini, hMadonna e ilSambino. Quelle pureté naïve et pénétrante, 
quelle grâce incomparable! Luini est un grand maître, aussi 
religieux, aussi inspiré que Giotto, plus correct et plus grec. 

On voudrait se recueillir et oublier le monde dans ce paysage 
sauvage de Salvator Rosa.où médite saint Paul» ermite. Je passe 
rapidement à travers tous ces chefs -d'œuvre, toussant et frisson- 
nant; mais un tableau que j'ai négligé de voir en allant m'arrête au 
retour : c'est une ronde d'amours, par Albano. Oh! les beaux 
enfants frais, heureux, potelés; ce sont' bien les fils multipliés 
d'Aphrodite, les jeunes frères de l'irrésistible Eros. — Après ma 
visite au musée, je monte à la bibliothèque moins considérable que 
r Ambroisienne ; j'entre au cabinet des médailles; elles sont au 
nombre de cinquante mille. 

En sortant du palais Brera, je m'arrête, en face, au palais Gastel-- 
barco, appartenant au prince de Caslelbarco Litta Albani ^ Ge palais 
est un des plus beaux de Milan ; il ren'erme une magnifique collec- 
tion de tableaux, parmi lesquels se trouvent plusieurs Raphaël, des 
Salvator Rosa, des Pérugin, des Van Dyck. La galerie des fêles est 
vraiment royale ; elle est décorée d'une série de ces merveilleuses 
armoires de la Renaissance, en marbres rares ou en bois d ebène 
incrusté d'ivoire, de nacre, de pierreries, avec figurines en argent, 
en ambre et en vermeil ; puis ce sont des collections d'émaux et de 
nuniatures des plus grands maîtres ; des faïences de Florence, des 

* Propriétaire actuel de la viUa Albani à Rome. 



L ITALIE DES ITALIENS. 153 

bas -reliefs en bronze de BehvenutoCellini. Un portrait de cet artiste, 
le représentant très-jeune avec sa mine fière et résolue, est dans 
une des cliambres du palais. Je parcours à droite de la galerie des 
fêles un ravissant appartement de nouveaux mariés ; il est habité 
par la fille du prince de Castelbarca, beauté digne de ce cadre 
somptueux et qui m'apparut un soir, à la Scala, dans le double éclat 
de sa toilette de reine et de sa grâce naturelle. Les plus belles 
femmes de Taristocratie italienne se trouvent parmi la noblesse d«i 
Milan ; je les citerai quand je parlerai des fêtes données au roi, 
quelques mois plus tard. A Gênes, à Bologne, à Ravenne, ù 
Venise, à Rome et à Palerme, la beauté est surtout dans le peuple ; 
à Naples, elle n'existe que dans les habitants de Sorrente, de Pouz- 
zoles et des îles. Dans Naples même la saleté, Tincurie de Thy- 
giène et de la santé pubhque ont rendu ce peuple le plus laid de 
TËurope; il y a des exceptions dans la noblesse et la bourgeoisie qui 
sont dues aux croisements des races ; beaucoup de nobles et beau- 
coup de commerçants napolitains se marient avec des Anglaises. Je 
termine ma visite au palais Castelbarco par la chambre d'honneur, 
dont Tameublement rappeHe les somptuosités des appartements de 
Versailles. Dans ce lit à balustres dorés, couvert d'un baldaquin de 
brocard, a couché dernièrement un général français, après la vic- 
toire de Magenta. Nous aimons ces haltes de la gloire dans ces de- 
meures féeriques, que de pareils hôtels ennoblissent en passant ; 
elles devraient aussi s'ouvrir pour l^s artistes et les poètes en 
voyage. Les palais des ducs de Ferrare sont fiers d'avoir abrité 
FArioste et le Tasse; la Farnésine, d'avoir «hébergé Titien, et le palais 
Mocenigo, lord Byron, Le génie a des privilèges immortels, il les 
transmet de siècle en siècle aux lieux où il a passé. 

Les contrastes sont toute la vie ou plutôt toute l'humanité : après 
les demeures riantes, les demeures sombres. En quittant le palais Cas- 
teibarco, je me fais conduire au grand hôpital de Milan; la façade, toute 
couverte de médaillons et de bas-reliefs en terre cuite» est d'u'n très- 
bel effet, quoique d'un goût contestable. De grands portiques, dont 
celui de droite est de Bramante, encadrent la vaste cour, au centre 
de laquelle s'élève une chapelle. Les salles peuvent contenir jusqu'à 
trois mille malades. Cet hôpital civil fut transformé en hôpital mili- 
taire au moment de la guerre de Findépendance. Nos soldats blessés 
à Magenta et à Marignan y reçurent les soins les plus touchants des 
femmes de Milan, qui, toutes, sans distinction de rang, s'étaient 

12 



134 I/ITALIE DES ITALIENS. 

faites sœurs de charité. Le gouvernement français a accordé à plu- 
sieurs, comme récompense, des médailles d'honneur. Quelques 
convalescents passaient sous les galeries au moment où je les pir- 
courais ; les médecins qui sortaient des salles, s'arrêtaient pour 
leur dire : « Courage ! dans peu de jours vous pourrez reprendre 
votre service. » 

Le temps me manque pour visiter Tintérieur de Thospice : M. et 
madame Sforni doivent me conduire le soir à la Scala, j'attends le 
capitaine Yung à dîner et j'ai une toilette à faire; c'est plus qu'il 
n'en faut pour remplir la fin de la journée. 

On donnait ce soir-là les Huguenots^ au grand théâtre de la Scala. 
Cet ouvrage m'a toujours beaucoup frappée à l'Opéra, non-seule- 
ment par la beauté et la grandeur de la musique, mais aussi par le 
drame, le seul vrai, bien noué et profondément émouvant qu ait su 
trouver Scribe. On connaît le soin, à la fois grandiose et minutieux, 
de la mise en scène française ; la vérité historique des costumes et 
des décors ajoute à Teffet de l'action ; ces détails scèniques qui im- 
portent si fort à l'ensemble, avaient été négligés ou plutôt mêla- 
morphosés au théâtre de Milan. Le château de Chenonceaux était 
devenu une villa italienne ; la scène du couvre-feu était grotesque ; 
la litière royale de Marguerite de Valois ressemblait à une litière 
d'hôpital ; le fameux ballet de la sarabande que dansent, au mo- 
ment même du massacre, les dames de la cour de Charles IX, en 
robes traînantes et avec la haute fraise historique des Médicis, 
était dansé par des coryphées court vêtues et en corset rose î — Les 
chanteurs me parurent, cer soir-là, médiocres; les chanteurs italiens 
sont, d'ailleurs, toujours un peu déroutés par la musique allemande 
et. par la musique française; ils ne chantent très-bien que la mu- 
sique de leurs maîtres. Peu captivés par le spectacle, nous tour- 
nâmes nos regards sur la salle étincelanle de toilettes et d'unifor- 
mes ; l'état-major de notre armée y brillait presque en entier autour 
du maféchal Vaillant. C'était dans toutes les loges un va-et-vient de 
visiteurs, et, durant lés entr'acles, le cliquetis des cuillers contre les 
verres des sorbets que des laquais en livrée apportaient sur des pla- 
teaux. M. et madame Sforni me présentèrent plusieurs Milanais de 
distinction et, entre autres, le peintre d'histoire Eleuterio Pagliano; 
il s'était fait volontaire de Garibaldi durant la guerre ; il l'avait suivi 
dans cette mémorable campagne à travers les Alpes et aux bords 
du lac de Côme, si pleine d'incidents héroïques et romanesques ; 



L'ITALIE DES ITALIENS iri 

il connaissait la belle mademoiselle R., qui, dans ses élans d'aven- 
tures et de patriolisme, avait, une nuit, passé à cheval à travers 
Tennemi, pour porter un ordre du général Garibaldi à un corps 
détaché de volontaires; elle venait, disait-on, d'être fiancée au 
héros italien, et le peintre Pagliano devait quitter Milan, dans 
quelques jours, pour aller faire son portrait. Je le questionnai sur 
ce grand prédestiné qu'il appelait son ami. 

u On ne peut le connaître sans Taimer aveuglément, me dit-il, 
et sans ressentir pour lui la vénération qu'inspiraient les sages dans 
l'antiquité et les saints dans les premiers temps de l'ère chré- 
tienne. i> 

Lorsque je connus plus tard Garibaldi, je compris la vérité de ces 
paroles. Malgré le prestige de la vertu et de l'héroïsme, que cette 
grande figure légendaire a toujours exercé sur moi. même avant de 
l'approcher, je ne pus m'empôcher de penser qu'il allait gâter sa 
vie en se remariant. Quelle compagne pouvait-il se donner, qui ne 
fût inférieure à celte sublime Anita, morte si douloureusement 
dans ses bras après le siège de Rome? Je la voyais toujours errante 
avec son mari, poursuivi par les sbires et les soldats du pape, se 
traînant à marche forcée ; anxieuse du poids de la maternité et 
tout à coup tombant épuisée et mourant sur un rivage désert de 
l'Adriatique, où l'on ensevelit son corps dans le sable pour le dé- 
rober à l'ennemi qui approchait. J'avais fait des vers sur cette fière 
martyre, et je dis à M. Pagliano : « La place d'une telle femme de- 
vait rester éternellement vide dans le cœur et au foyer du héros. » 

Avant de quitter ce soir-là madame Sforni, femme d'un rare 
esprit et d'une instruction étendue, nous convînmes ensemble 
d'aller voir la comtesse Maffei. Le lendemain matin, je commençai 
à faire mes malles et à tout disposer pour me rendre le jour sui- 
vant à Venise. Je souffrais beaucoup de l'hiver prématuré qu'il fai- 
sait à Milan, et il me semblait que Venise me serait plus clémente. 
Vers deux heures, j allai chercher madame Sforni et nous allâmes 
dans le palais voisin du sien, qu'habite la comtesse Maffei. Nous / 
gravîmes jusqu'au second étage un escalier assez malpropre : obser- 
vation critique applicable, du'^resle, à presque tous les escaliers de 
Turin et de Milan. Mais à peine entrée dans l'appartement de la 
comtesse, je fus frappée de son exquise élégance; la disposition en 
est toute parisienne ; c'est une suite de petits salons et de boudoirs 
aboutissant dans la chambre à coucher, un sanctuaire tout en ve- 



436 L'ITALIE DES ITALIENS. 

lours et en vieille guipure de Venise. La comtesse, toujours souf- 
frante, nous ^reçut dans sa chambre ; je vis une gracieuse per- 
sonne encore jeune, avec les yeux les plus beaux et les plus intelli- 
gents du monde ; sa tète exquise est couronnée de fins cheveux 
noirs nattés; sa taille mignonne fait penser à la Fenella de Walter 
Scotl, à qui elle devait à coup sûr ressembler à vingt ans. Sa mise 
est aussi élégante que le cadre qui Fentoure. Dans chaque salon, les 
livres, les tableaux, les gravures, les objets d'art et les albums révè- 
lent Tesprit cultivé de celle qui habile ce nid charmant; elle me 
reçuf avec sa bonne grâce cordiale, délicate et empressée; elle me 
rappela tout d'abord madame Récamier ; elle a plus d'un trait de 
ressemblance intellectuelle avec cette femme célèbre: elle a sa 
bonté active, son à-propos gracieux toujours en éveil, qui lui fait 
trouver pour chacun une particularité aimable et une parole flat- 
teuse. A l'exemple de la mondaine recluse de l'Abbaye-aux-Bois, 
elle a su se faire un salon politique et littéraire qui, depuis plusieurs 
années, est le centre de tous les hommes célèbres que possède 
ritalie. N'ayant qu'une fortune médiocre {autre point de ressem- 
blance avec madame Récamier), elle sait, par sa position élevée et 
par l'estime qu'elle inspire aux personnes les plus importantes, 
être utile à ses amis ; elle a, de plus que madame Récamier, une 
foi politique inébranlable et un patriotisme éloquent dont j'aurai 
occasion de reparler plus tard. Dans le salon de l'Abbaye-aux-Bois, 
on faisait des académiciens ; dans celui de la comtesse Maffei se 
forment et se fortifient dans l'amour de l'Italie tous les esprits 
indépendants et distingués en contact avec ce noble et ferme esprit, 
(i'est ainsi qu'elle se compose une grande famille de patriotes et 
d'écrivains libéraux. Je la trouvai un de mes livres à la main et un 
autre sur sa table à écrire. 

« Je vous lis et vous aime déjà, me dit-elle, en m'embrassant 
avec celte aménité caressante particulière à l'Italie; j'espère que 
vous allez nous' rester longtemps. 

— Hélas 1 comtesse, je pars demain pour Venise. 

— Impossible! répliqua-t-elle, me voilà mieux et je veux vous 
réunir demain soir à quelques amfs. Je ne sors jamais le soir, 
ajouta-t-elle, et ceux qui m'aiment s'en souviennent et me tien- 
nent fidèle compagnie. A l'heure qu'il est, ajouta-t-elle, nous voyons 
dans tous les Français des frères qui nous ont délivrés des Autri- 
chiens. Vous ne pouvez moins faire qu'Henri Martin, qui nous a 



I/ITALIE DES ITALIENS. 137 

donné deux semaines. Quel bel ouvrage il a écrit sur Manin ! Comme 
j'ai été heureuse de lui serrer la main et de le remercier au nom 
de rUalie. Il est son fils par l'intelligence, et c'est là la plus intime 
parenté. >» 

Elle s'exprimait dans le plus pur français. 

« Je reviendrai, lui dis-je, et ce sera pour moi une fête de vous 
voir souvent. Vous entendez la toux sans trêve qui me coupe la 
parole, je vais chercher un peii de chaleur et essayer de guérir.» 

Aussitôt elle sonna, commanda pour moi une boisson chaude, 
puis reprit, sans me donner le temps de la remercier : « L'Italie vous 
doit de vous guérir, puisque vous Taimez, et notre chère et pauvre 
Venise vous gardera plus longtemps que vous ne pensez. Malgré 
spn deuil elle a un charme qui enlace et captive tous ceux qui la 
voient. Y connaissez-vous quelqu'un? 

— Personne, répliquai-je. 

— Eh bien ! je vous donnerai une lettre pour un de mes amis 
d'enfance, qui vous guidera dans vos excursions et vous tiendra 
compagnie quand vous souffrirez; mais je suis hors d'état d'écrire 
cette lettre aujourd'hui, ma volonté s'y refuse absolument, ajouta- 
t-elle, avec un sourire amical et en secouant sa tête charmante ; il 
faut que je vous aie demain soir, dimanche vous vous reposerez, 
j'irai vous voir, et lundi vous partirez pour Venise ; vous consentez, 
n'est-ce pas? 

— Si j'étais homme, repartis-je, je vous dirais que votre voix est 
celle des sirènes, et que votre cœur est comme Venise, il enlace 
et retient. 

— Je ne sais pas, reprit-elle, pourquoi les femmes ne met- 
traient pas dans l'amitié un peu de l'empressement qu'elles prodi- 
guent en amour; l'amitié donne des satisfactions aussi douces et 
plus durables que celles de l'amour. 

— Madame Récaniier m'a souvent exprimé la même idée, lui dis- 
je, et vous avez avec elle tant de points de ressemblance, que je 
ne suis pas surprise que vos sentiments se fassent écho. 

— Elle a été une de mes amitiés lointaines et inexprimées, 
reprit-elle; lorsqu'elle est morte, j'ai éprouvé une grande tristesse, 
comme si nos âmes s'étaient connues. 

— C'est qu'elles étaient de la même essence, » repartis-je. 
Nous causâmes longtemps de la France et de l'Italie. Quand je 

la quittai elle me dit : « Déjà! oh l j'espère bien que demain soir vous 

12. 



158 I/ITALÏK DES ITALIENS. 

me resterez tard, très-tard, si vous avez des , amis parmi nos 
sauveurs, amenez-les moi, ajout;i-t-eIle. i» ' 

Je lui nommai le capitaine Yuug. — a Lui et d'autres, me dit- 
elle ; ils nous ont fait libres, ces valeureux Français, et nous ne 
saurions trop leur payer, en hospitalité et en dévouement, leur 
sang versé pour nous, p 

Je la quittai ravie de son accueil, et sentant naître déjà Tamitié 
qui devait nous lier plus tard. 

Le soir de ce jour, on me conduisit, au petit théâtre Fiando, voir 
le spectacle des Marionnettes; ces acteurs en bois ont eu, de tout 
temps, le privilège de dire de grosses vérités aux despotes de la 
Lombardie ; depuis Tindépendance ils s'en donnent à cœur joie, et 
frappent à coups redoublés sur le dos roide des Tudesques détestés; 
la farce que ie vis représenter, mettait en scène un mari italien 
qu'un gros hussard autrichien tentait de ranger dans la catégorie 
des maris de Molière, mais Tépoux et l'épouse s'entendaient pour 
rosser, à double charge d'èpigrammes et de bastonnade, le galant 
à barbe rouge. 

La gaieté était bruyante dans les galeries, les gamins de Milan, 
ainsi que ceux de Paris, applaudissaient du geste et de la voix aux 
bons mots bien salés. La musique du petit orchestre était, comme 
toujours en Italie, juste et mélodieuse; je r^emarquai parmi les 
exécutants un soldat français, à la mine joyeuse, qui jouait les solos 
de clarinette; il venait là, chaque soir, gagner gaiement un petit 
supplément à sa paye ; il était en manche de chemise avec un lais- 
ser aller tout itahen, doublé du sans-géne qu'autorisait ce théâtre 
poDulaire ; il s'était débarrassé de son habit et n'avait gardé que son 
pantalon d'ordonnance. A chaque variation qu'il faisait entendre, 
tous leb spectateurs hommes et femmes, lui criaient: a Bravo! le 
Français! bravissimo !» — La figure du soldat exprimait le ravisse- 
ment et l'orgueil de l'artiste triomphant. Je devais retrouver plus 
tard, à Rome, nos soldats jouant la comédie au profit des pauvres. 

Je ne voulus pas quitter Milan sans faire visite à madame 
Franda, la femme du doctef et excellent avocat qui, chaque jour, 
venait causer avec moi et dont l'énidition variée m'était d'une 
incessante utilité. Madame Francia, infirme et triste depuis la mort 
d'une fille adorée, ne sortait plus que pour aller à l'église; son 
intérieur patriarcal me rappela ceux si bien décrits par Balzar, 
et qu'abritait autrefois le Marais; Tappartement occupait le rez-de- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 139 

chaussée d'une ancienne et calme maison conirade Mon forte. Je fus 
introduite par un vieux serviteur dans le cabinet de Tavocat qui, 
surpris et charmé, s'écria en m'apercevant : « Oh ! cara arnica, 
quelle fête de vous voir chez nous !» 

Il était entouré de dossiers et travaillait au milieu de tous les 
légistes du monde antique et des sociétés modernes, dont les ouvra- 
ges remplissaient les rayons de sa belle bibliothèque: « J'ai là 
vos Gujas et vos Montesquieu, » me dit-il. Dans les deux angles 
du cabinet, faisant face aux fenêtres qui s'ouvraient sur un jardin, 
étaient placés deux bustes superbes : l'un de Napoléon 1", par Ganova; 
l'autre, sculpté par Bartolini, était le portrait d'un vieil avocat 
à la mine austère, une des célébrités évanouies du barreau de 
Milan : c Celui-ci fut mon maître chéri, mon instituteur rigou- 
reux dans la carrière, me dit M. Francia, en me désignant le 
second buste, l'autre estFauleurde votre code immortel, ajouta-t-il, 
en me montrant l'Empereur ; tant que ce code nous a régis, nous 
n'en avons pas assez apprécié la grandeur ; mais quand Tiniquo 
législation autrichienne, qu'il avait renversée, nous fut imposée de 
nouveau, nous comprimes mieux ce que nous devions au héros 
législateur; le jour où son neveu, après vos récentes victoires, a 
fait à Milan son entrée triomphale, je l'ai salué en m'écriant: 
Voici le code Napoléon qui nous revient ! 

— Transformé en code italien, mWiai-je, ce qui vaudra mieux, 
car chaque peuple doit être l'auteur de ses propres lois, tout en 
s'aidant des lumières et de l'expérience de tous les légistes qui ont 
existé. » 

Le bon avocat sourit, en m' entendant disserter de matières si 
graves, et, en causant de la sorte, il m'introduisit dans un grand 
salon orné de quelques beaux tableaux et de portraits de famille. Je 
trouvai là madame Francia, assise sur un grand fauteuil pl.icé près 
d'une haute fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin, où quelques vieux 
arbres s'élevaient parmi les plates-bandes abandoimées. Le vent 
glacial soufflait à travers les branches et faisait tourbillonner les 
feuilles jaunes sur la tête d'une statue de Flore, qui souriait en 
face du logis. Cette pâle figure semblait être la compagne silen- 
cieuse de celte vieille mère que je surpris dans sa solitude, par- 
tageant les heures du jour entre un ouvrage de tapisserie et un 
livre de prières ouvert sur une petite table placée auprès d'elle. 
Oh ! les lamentables et incessantes méditations des mères qui vieil- 



Itt) I/ITALIE DES ITALIENS. 

lissent, qui doncles dira jamais? Elles se sont résignées, au déclin, 
aux infirmités et même à la mort ; mais leurs tètes blanches et 
vénérables se penchent sous le contre-coup des douleurs des en- 
fants, des souffrances connues et éprouvée? par elles el ressenties 
aujourd'hui par les filles que le mariage leur a prises; de la vie 
d'aventures et de dissipation des fils. Où sont-ils donc à présent, 
ces êtres adorés formés de leur sang, nourris de leur lait ? 

Je pressai avec émotion les mains de madame Francia, et en 
quelques paroles nous échangeâmes toutes les confidences que les 
mères peuvent se faire. 

Je trouvai le soir, cliez la comtesse Maflei, une aimable réunion. 
Parmi les hommes que je devais mieux connaître et apprécier plus 
tard, je citerai le chevalier Visconli Venosta, esprit vif et prompt, 
écrivain distingué et Tun des fondateurs du journal la Persévérance; 
M. Tenca, publiciste éminent, aujourd'hui député; le comte Ste- 
fano Médine un noble exilé vénitien, et plusieurs autres dont les 
noms m'échappent, quoique leur souvenir me soit resté. Parmi les 
femmes que je vis dans cette première soirée, et avec qui je devais 
me lier, se trouvaient la comtesse Polcastro, elle aussi avait été 
éloignée de Venise, où elle était née; esprit mordant, plein de traits 
et de hardiesses, prompt à la repartie et contant Tanecdole comme 
une femme du dix-huitième siècle; elle me rappela madame Sophie 
Gay; la comtesse Visconti, dont la beauté fut célèbre à Milan et à 
Turin, et qui a gardé en vieillissant la physionomie et la gaieté de 
la jeunesse ; elle a donné son fils unique à farmée de findépen- 
dance, et sa cousine, la duchesse Visconli, dont je parlerai plus 
tard, lui a donné ses trois fils. Les branches de celte illustre famille 
des Visconti sont très-nombreuses en Lombardie ; leur parenté se 
perd dans la nuit des temps et n'est attestée que par la commu- 
nauté de nom. Je viens de faire mention de trois familles diffé- 
rentes de Visconti. J'ai vu aussi, chez la comtesse Maffei, le mar- 
quis Visconti, qui s'était lié dans fexil avec l'empereur Napoléon III 
et qui est aujourd'hui gouverneur du château d'Arenemberg. Ce der- 
nier m'a paru'plus Français qu'Italien. Le spirituel Visconti Venosta 
me dit un jour, en riant : a Nos pendards d'ancêtres ont fait bien des 
bâtards; il n*est pas sur que nous soyons tous de souche légitime, i» 
11 y avait encore ce soir-là, chez la comtesse Maffei, une jeune 
femme, madame Scaccabarozzi, marquise d*Âdda, qui fut une des 
grâces, des élégances et des séductions des fêtes de Milan, et, parmi 



L'ITALIE DES ITALIENS. 141 

les nobles étrangères, la comtesse Bathyani, femme du martyr 
hongrois, et la jeune comtesse Teieki, une blonde et belle Anglaise 
dont le mari, neveu du grand Teleki, fut plus tard colonel dans 
r armée de Garibaldi; puis plusieurs officiers supérieurs de Tarmée 
piémontaise qui tous s'empressèrent auprès du capitaine Yung, 
que je venais de présenter à la comtesse Maffei. Le jeune capitaine 
nous parla de la mes^e militaire française que le maréchal Vaillant 
et son étal-major entendaient chaque dimanche au Dôme, et qui 
le lendemain, en Thonneur de je ne sais quel saint, serait accom- 
pagnée de la musique des orgues. Ces dames résolurent d'aller à 
cette messe, et je me laissai moi-même tenter par la curiosité de 
voir le spirituel maréchal en prières et par Tattrait de Tharmonie 
sacrée du vieux jeu d'orgues du Dôme. 

Le lendemain matin, au froid des jours précédents avait succédé 
une pluie torrentielle qui changeait en fleuve boueux la longue rue 
du Corso francese. Je ne m'en rendis pas moins à la cathédrale; je 
trouvai sous le portail quelques officiers français qui attendaient le 
maréchal ; d'autres étaient dans l'église, se promenant de long en 
large pour se réchauffer. La chapelle de la Vierge, à gauche auprès 
du chœur, était déjà disposée pour la messe du maréchal; un banc 
d'honneur. en forme de gradin était recouvert d un drap rouge ; 
les cierges de l'autel étaient allumés; les bedeaux, vêtus de leur 
sale robe flottante, s'agitaient pour éloigner les assistants qui ten- 
taient de prendre rang aux places réservées. L'orgue préludait, les 
officiers formaient des groupes au pied des colonnes de la grande 
nef. 

Plusieurs messes se célébraient dans les chapelles latérales ; des 
hommes et des femmes du peuple, des paysans venus des environs 
pour entendre la messe du Dôme, meilleure et plus sacrée, pen- 
sent-ils, que les autres messes, étaient tous prosternés sur les 
dalles mouillées, les mains croisées sur leur poitrine et roulant des 
chapelets entre leurs doigts; ils priaient avec un recueillement 
.mystique; l'absorption de la foi rendait leurs visages immobiles 
comme ceux des statues des saints qu'ils regardaient avec fixité ; 
par intervalles, leurs tètes s'abaissaient tout à coup et ils baisaient 
avec humilité les pierres des tombes. Les femmes de la bourgeoisie 
et de la noblesse milanaise étaient là confondues aux gens du peuple, 
agenouillées sur le pavé boueux ; au lieu de chapelets, elles te- 
naient à la main un livre de prières dont elles se couvraient par 



\'ti I/ITAI,IE DES irAl.lL>'S. 

moment le visage. On voyait que, pour tous ces Italiens, prier élait 
une affaire sérieuse, un besoin impérieux de Tâme dégagée de tout 
souci extérieur. Le jour voilé des grands vitraux du chœur, en se 
projetant sur tous ces visages recueillis, leur prêtait la pâleur et 
les attitudes ascétiques des figures sculptées sur les tombeaux. Je 
les regardais, pensive, et les enviais presque; je me disais : Ceux-là 
croient véritablement au Dieu crucifié ; le despotisme de rËgllse 
n*a point tué leur foi ; ils dégagent les mystères divins de TÉvan- 
gile des ombres dont Rome les enveloppe. La Vierge dit aux fem- 
mes troublées : « Venez à moi. » Son fils dit aux affligés et aux 
travailleurs : « Je vous entends et vous airne ; je suis le Dieu des 
affligés, des humbles et des pauvres ! » 

Pour la première fois, ce jour-là, je fus frappée dans cette grande 
lîef du Dôme dç la foi persistante du peuple italien ; il a peu d'es- 
time pour son clergé; son esprit le railte, sa justice et sa raison le 
(combattent. Mais la madone et fenfant divin, les saints et les anges, 
les reliques et les tabernacles, les chapelles mystiques rayonnantes 
à travers les vapeurs de f encens, les chants des orgues et des en- 
fants de chœur, tout cela compose à ses yeux une atmosphère cé- 
leste native, peur ainsi dire, inséparable de fâme de ce peuple et 
qui est à son existence ce que ridéal est au poète et Thonneur mi- 
litaire au soldat. Je fus arrachée à mes réflexions par, un mouve- 
ment qui se fit dans Téglise : les groupes d'officiers qui attendaient 
le maréchal se débandèrent tout à coup ; ils ne se dirigeaient point 
vers la chapelle de la Vierge, où la messe officielle devait être cé- 
lébrée, et, à ma grande surprise, je les vis sortir du Dôme hâtive- 
ment. On venait de leur annoncer que le maréchal, malade ce 
jour-là, ne pourrait venir à la messe. Pas un seul ne resta dans 
féglise pour prier. 

En quittant le Dôme, j'allai visiter le palais royal, autrefois ha- 
bité par les vice-rois de TAutriche. J'ai déjà dit qu il fut bâti sur 
remplacement du vieux palais des Yisconti, dont il ne reste plus à 
fintérieur que la petite chapelle de Saint-Gothard. La galerie des 
fêles est fort belle ; elle est décorée de cariatides or et blanc, sou- 
tenant une tribune circulaire où les curieux sont admis à voir la 
cour les jours de gala ; le plafond du grand salon représente Na- 
poléon 1"' sous la figure de Jupiter, porté par un aigle. Le statue 
colossale de lEmpeieur, par Canova, ses bustes et ceux de sa fa- 
mille ont été rcintégiés dans les cours du palais et dans les salles. 



L ITALIE DES ITALIENS. 145 

Les Bonaparte ont été tellement liés dans ce dernier siècle aux des- 
tinées et à l'indépendance de Tltalie, qu'ils font désormais partie 
de ses fastes. Je regarde curieusement la chambre impériale, qui 
fut décorée pour l'impératrice Sophie d'Autriche; le meuble, est en 
damas blanc et rose; les rideaux, de même étoffe, sont garnis de 
points d'Angleterre. Un précieux reliquaire est à la tête du lit. 
L'empereur Napoléon III, à son passage à Milan, a couché dans 
cette chambre. Je m'arrête un moment dans la salle des gardes pour 
admirer quelques belles fresques de Bernardino Luini, transportées 
là des cloîtres en ruine. 

Je rentre à l'hôtel tellement lasse, que je ne songe plus qu'à me 
reposer jusqu'au lendemain, jour fixé pour mon départ. J'ai dans 
l'après-midi la visite de tous mes nouveaux amis de Milan. La com- 
tesse Matfei m'apporte une lettre pour le baron Ëmilio 3fulazzani 
di Cappadoca, qu'elle -aime, me dit-elle, comme un frère. Fils 
d'une mère Grecque et d'un père Lombard- Vénitien, il a, ajoute- 
t-elle, l'imagination orientale, la pénétration italienne et toute la 
vivacité d'esprit d'un Français; il connaît le monde aristocratique 
et artiste de toute l'Italie et celui de Paris, où il a vécu et où il 
voudrait vivre. 



X 



Le lundi matin, 28 novembre (1859), je partis pour Venise, ou 
plutôt pour Vérone, où j'avais résolu de m'arrêter un jour. La 
pluie de la veille avait adouci l'atmosphère; un pâle soleil éclairait 
la campagne, plane d'abord comme celle que j'avais traversée pour 
aller à f avie. Mais bientôt les montagnes de la Valteline s'échelon- 
nent à gauche, couvertes de bois aux teintes variées de l'automne; 
des hameaux et des villas se groupent sur les versants; des cou- 
rants d'eau descendent des hauteurs ; de petits vallons, tapissés de 
mousses vertes, pleins d'ombre et de recueillement, se cachent dans 
les plis des collines. Quelles douces retraites on trouve là en été, 
quand le ciel brûle et déploie sa tente d'un azur vif sur des mâ^j de 
fraîcheur et de verdure î 



m L'ITALIE DES ITALIENS. 

La cuiiiigurution de l'Italie, si piltoresquc, si l>elie, si variée, 
me frappe déjà d'admiration. Elle a tous les aspects de grandeur et 
de grâce, cette terre heureuse, élue et douée entre toutes par la 
nature ! Elle a les chaînes des monts, les lacs, les fleuves, les val- 
lées fécondes, les golfes magnifîques, ceintures rayonnantes de 
deux mers ; de^ volcans qui Féclairent comme des phares gigan- 
tesques; des iles écloses dans les ilôts bleus qui sourient à ses ri- 
vages, tels que des enfants détachés du giron maternel. Â ces dons 
splendides du ciel, la main de Fhomme a ajouté ses merveilles: les 
temples, les cirques, les aqueducs antiques, les basiliques et les pa- 
lais byzantins, les donjons, les tours et les églises du moyen âge, 
les villas, les portiques, les fontaines et les jardins féeriques de la 
Renaissance. Son peuple a la beauté et l'imagination ; il sent Ta- 
mour et. Fart comme aucun peuple moderne ne les a sentis; il 
parle une langue harmonieuse et vive qui fait paraître barbares nos 
langues du Nord. Il a dans ses yeux le feu de son soleil; dans son 
sourire, la grâce de ses rivages; dans sa stature, la noblesse de ses 
monts; c'est le peuple le plus naturel du monde: il est expansif, 
exubérant, sans pose et sans recherche d'imitation étrangère (je 
parle du peuple), il s'identifie si bien avec la terre où il est né 
qu'on le sent fait pour elle et elle pour lui. 

La vapeur court et nous entraine le long de la Valteline et des 
Alpes Rhétiques. — Voici d'abord Bergame, bâtie en amphithéâtre 
sur une colline; on dirait qu'elle fut expressément construite pour 
servir à la beauté de la perspective, comme une de ces décorations 
scéniquesqui surgissent tout à coup; ses coupoles, ses campaniles 
et ses palais se groupent admirablement; au deiiiier plan, les châ- 
teaux et les parcs s'échelonnent sur les montagnes. 

Je voyage en compagnie d'un officier piéinontais, qui, après lin 
congé de quelques jours, retourne à la petite ville de Lonato, voi- 
sine de la nouvelle frontière qui sépare les possessions autrichiennes 
du territoire italien. 11 me dit son ennui profond dans ce grand 
bourg sans ressources pour l'esprit ; la garnison souffre et s'exas- 
père du voisinage des soldats ennemis ; elle est chaque jour tentée 
d'aller faire contre eux le coup de jfusil; des paysans des terres lais- 
sées à l'Autriche viennent parfois jusqu'à Lonato pour respirer un 
peu d'air libre ; ils prennent les mains des soldats italiens et leur 
disent : « Quand donc nous délivrerez-nous? » 

Nous rencontrons à toutes les stations des détachements de 



L'ITALIE DES ITALIENS. 145 

troupes françaises et italiennes. Enfin voici Brescia rhéroïque. 
groupée sur le penchant des Alpes Rliéliques et dominée au nord 
par sa forteresse vénitienne. Cette citadelle nous fut abandonnée 
avec armes et bagages par les Autrichiens à la dernière guerre. 
Brescia, avec son château fort, son Duorno-Vecchio , ses clochers, la 
pyramide de son Gampo-Santo, forme un groupe plus vaste et tout 
aussi pittoresque que Bergame. Je ne visiterai cette courageuse et 
patriotique cité qu'à mou retour de Venise. Nous continuons à 
suivre à gauche le versant de la chaîne des Alpes. Quels enlacements 
merveilleux de villas, de jardins, de bois, de villages, d'églises et de 
débris de vieux donjons 1 Mon compagnon de route me quitte, 
je lui souhaite un amour romanesque pour le distraire dans 
sa vie monotone de petite garnison et de jiouvelles batailles pour 
raffranchissement déûnitif de Tltalie. c Que Dieu vous entende 
et exauce ce double vœu ! me dit-il ; Tamour et le patriotisme 
sont les deux sentiments les plus nobles que l'homme puisse, 
éprouver! » 

Je reste seule dans le vsragon ; bientôt je vois apparaître le rivage 
du lac de Garde, dont un léger voile de brume me dérobe en ce 
moment retendue. Dezanzano , dernière ville de la frontière ita- 
lienne est dominée par une forteresse et s'échelonne à gauche du 
chemin de fer, sur le bord du lac ; un quart d'heure après, voici 
Peschiera, dont les fortifications sont chaque jour augmentées. Les 
soldais autrichiens, avec leur uniforme gris à chevrons bleus et leur, 
bonnet de police blanc liséré de rouge, gardent les remparts et nous 
apparaissent par groupes enveloppés dans leurs manteaux ; quel- 
ques jeunes ofticiers minces, blonds, Tair distingué et morne, 
sont rangés le long de la gare et regardent arriver le convoi ; 
Tennui que leur inspire par ce jour froid cette ville, dont tous 
les habitants leur sont hostiles, gagne bientôt les voyageurs que le 
visa des passe-ports condamne à une heure d'attente dans le bureau 
et le couloir de la gare ouverts à toutes les intempéries des saisons ; 
on s'entasse dans un petit café sale et fumeux, où les hommes 
boivent du vin et de l'eau-de-vie et les femmes du café chaud à la 
turque, où le marc boueux se mêle au liquide. Après m'être rani- 
mée avec une tasse de ce breuvage trouble, je songe aux formalités 
d'usage; en. quelques minutes mou passe-port est visé et mes ba- 
giges visités, grâce à l'excessive politesse de l'officier de service ; 
d'barrassée de ce soin, je m'accoude à une fenêtre du couloir qui 

15 



146 L'ITALIE DES ITALIENS. 

s'ouvre sur le lac de Garde, et j'atlends patiemment en contemplant 
l'admirable panorama que j'ai devant moi. 

Le lac de Garde est le plus grand lac de rilalie ; ses rives sont 
planes du côté de Peschiera ; en face, au nord, elles sont bornées 
par le mont Baldo et par la chaîne escarpée des Alpes tyroliennes; 
une belle route avec des galeries voûtées circule sur le bord occi- 
dental. Quelques rayons du soloil couchant se projettent sur les 
eaux, calmes en ce moment, mais parfois trés-orageuses en hiver. 
Virgile a parlé de leurs tempêtes. Je dislingue à droite la longue 
presqu^île Sermione, avec ses villas et ses parcs. Catulle avait sa 
maison de plaisance à la pointe de cette presqu'île , on en trouve 
encore les vestiges ! Au nord, descend des Alpes le torrent de la 
Sarca, qui traverse le lac et en ressort à Peschiera, sous le nom de 
Mincio. Je pense, en considérait ce fleuve, aux triomphes récents 
de notre armée, et je crois revoir Peschiera assiégée par les Italiens 
et les Français confondus. La paix de Villafranca fit cesser le feu et 
tomber les armes des mains des combattants. Ce beau lac coupé en 
deux parts, Tune autrichienne et Tautre italienne, c'est le jugement 
deSalomon appliqué à une nation; les membres violemment sépa- 
ras demandent à se rejoindre; les pâles Germains aux yeux bleus 
ont le mal du pays sur ce rivage, ils y prennent la fièvre par les 
étés brûlants; le climat, comme lesliabitants, est leur ennemi; les 
grâces même de ces bords merveilleux où les orangers s'échelon- 
nent en terrasse ne les touchent point; au suc rafraîchissant et 
exquis des' fruits d'or ils préfèrent la forte bière allemande, et 
l'ombre des chênes de la Germanie à l'ombre embaumée des citron- 
niers. Les poissons délicieux qui peuplent les eaux du lac et que les 
Romains avaient en si grande estime, leur paraissent moins délec- 
' tables que le bœuf, le gros lard et la choucroute. Il faut à ces bords 
enchantés un peuple artiste et poète; des pécheurs qui chantent en 
plein soleil ou à la clarté des étoiles ; de belles contadines qui font 
gaiement l'amour avec les hommes de leur race, mais refusent de 
se vendre à l'étranger détesté! Catulle, qu'aurais-tu dit si, dans 
les soirs voluptueux où tu baignais dans ces ondes tièdes ton corps 
parfumé, tu avais vu apparaître sur les grands rocs du nord qui 
t'envoyaient l'ombre et la fraîcheur, les Germains chevelus qu'on 
appelait alors les barb-^res? 

La nuit vient; des teintes violettes se répandent à Pentour dos 
monts et projettent des lignes noires sur la surface du lac ; quelqiit's 



I/ITAIJE DES ITALÏE>^S. 147 

barques le sillonnent du côté de Pescliiera et vont s'amarrer au 
rivage; au loin, deux bateaux à vapeur dessinent dans Fair leurs 
aigrettes de fumée blanche. 

L'examen des passe-ports est terminé; les voyageurs irrités et 
impatients se précipitent dans les wagons, Tombre enveloppe la 
route; tout à coup des chants sonores, des chants italiens se font 
entendre, ils montent dans Pair comme un bruit puissant qui do- 
mine le hennissement rauque de la vapeur; ils partent d un coi^voi 
qui croise le nôtre et qui s'arrête en même temps à la station 
voisine de Pesehiera ; le refrain italien redouble d'énergie et semble 
narguer les sentinelles autrichiennes. 

« E vivaVltalîa! e viva ilnostro re! » s'écrient en chœur tous ces 
hommes debout entassés dans les -wagons. « Siamo liberi! $iamo 
Italiani! » chantent-ils comme les soldats lombards délivrés, que 
j'ai entendus quelques jours auparavant dans la tour du Dôme de 
Milan. Penchée à la portière, je les salue du geste, je leur souhaite 
bon voyage et à mon tour je crie : « Vive l'Italie! — E viva la Fran- 
cia! répliquent-ils; sono i Francesi che ci fanno liberi! » Ces pa- 
roles de reconnaissance mêlées à leur joie patriotique me causent 
une vive émotion ; je pense à la gloire de notre armée ; à la grandeur 
de la France ; je bénis mon pays généreux de s'attirer à l'étranger 
ces élans de sympathie passionnée; une part en a rejailli sur moi 
et, seule et triste dans ce wagon que la nuit enveloppe, m'a fait un 
moment retrouver la patrie. 

Des forts qui se perdent dans la brume, des portes éclairées 
flanquées de bastions et qui projettent quelques lignes de lumière 
sur lés murs sombres des remparts où des canons sont braqués, me 
font deviner Vérone. 

Le chemin de fer a deux stations à Vérone, communiquant avec 
deux des portes de la ville; j'oublie l'indication qu'on m*a donnée 
et je ne descends pas à la première station, pour laquelle mes ba- 
gages ont été enregistrés, privée à la seconde station , je réclame 
en vain mes malles; me voilà dans un grand émoi. Le chef de gare, 
auquel j'ai été obligeamment recommandée par un ingénieur fran- 
çais du chemin de fer Lombard-Vénitien, me rassure et me recom- 
mande à son tour à un employé nommé Angelino, celui-ci nie fait 
monter en voilure et me dit que je n'ai qu'à lui envoyer un facchino 
de l'hôtel où je descendrai et que mon bagage me parviendra 
avant une heure. Je me fais conduire à V Hôtel des Deux Tours; je 



148 L'ITALIE DES ITALIENS. 

traverse Jes faubourgs de Vérone, je passe un pont sur TAdige, 
je parcours quelques rues sombres, silencieuses» aux maisons closes 
comme des prisons, quoiqu'il soit à peine sept heures. J*arrive sur 
la place monumentale de Saint-Ânastase et je descends au palais 
de TAigle, transformé en auberge enfumée. C'est le sort de beaucoup 
de nobles palais en Italie ; je traverse une cour à arcades peintes 
à fresques ; je monte dans une galerie circulaire et m'installe dans 
une petite chambre glacée. 

Lp maître de Thôtel est absent ; il primo camerïere me reçoit 
avec obséquiosité : c'est un vieillard napolitain maigre et crasseux, 
à nez de polichinelle; mélange de Robert-Macaire et de Basile. 
Tandis qu'il me sert à souper, il m'adresse en français une foule 
de questions sur ce qui se passe à Milan ; il me demande s'il est 
vrai, comme on le dit de toutes parts, que les Français vont recom- 
mencer la guerre et délivrer enfin Véione et Venise? < Malheureu- 
sement, ajoute-t-il en élevant la voix, les Autrichiens ont deux 
cent mille hommes à Vérone (ils n'en avaient que cinquante mille 
à cette époque) et ce sera dur à arracher. • Je soupçonne le drôle 
d'espionner les voyaj^eurs et de les provoquer à parler pour faire 
ensuite son rapport au général et au colonel autrichiens qui ont 
leur logement à l'hôtel, et que je vois justement, à travers les vitn»s 
d'une fenêtre qui s'ouvre sur la galerie, souper en ce moment dans 
une salle voisine. 

Je lui réponds que les Autrichiens fussent-ils six cent mille, 
les Français en auraient raison, s'ils le voulaient; que la dernière 
guerre la bien prouvé, et que, depuis Solferino, le prestige de la 
France est tel, qu'il est une sauvegarde assurée à l'étranger pour 
tous les Français et même pour les Françaises. J'ai toujours tenu 
le même langage aux misérables de cette espèce, lie et fange des 
anciens despotismes, que j'ai rencontrés durant mon voyage, et 
toujours ce ton net et haut m'a réussi. A Rome, je devinais les 
mouchards rien qu'à leur regard, et je redoublais, en leur pré- 
sence, d'audace italienne. Je racontais devant eux, avec admira- 
tion, les traits d'héroïsme du roi et de Garibaldi, et j'offrais aux 
assistants terrifiés de tenir ma gageure sur la prochaine entrée 
triomphale des deux héros au Capitole. Je ne sais si les espions, en 
m' entendant parler de la sorte, me prenaient pour un personnage 
important initié aux arcanes de la politique française; ce qu'il y a 
de certain, c'est qu'ils me laissaient vivre en paix. Mais la vue et le 



I/ITALIE DES ITALIENÎJ. 149 

contact de ces êtres avilis m'ont toujours causé le dégoût et Thor- 
reur que me causent les chenilles gluantes et rampantes. Pour me 
débarrasser au plus vite du premier cameriere de Fhôtel des Deux- 
Tours, je lui donnai ordre d'envoyer chercher mon bagage; il me 
répondit par le subito sacramentel, ajoutant toutefois que ce serait 
clier, fort cher ! qu'à pareille heure tous les portefaix de Vérone 
dormaient, que la distance était très-longue, et qu'il faudrait don- 
ner au moins trois florins. Je me récriai d'abord, puis, pour ne 
plus voir la figure de cet homme, je lui dis d'agir comme il l'en- 
tendrait. Au bout de trois quarts d'heure, un commissionnaire 
arriva avec mes malles. Sa figure était honnête, et il parut ébahi, 
quand le Tieux cameriere lui remit trois florins qu'il porta sur mon 
compte. Je les vis sortir ensemble et me doutai de quelque trom- 
perie. A quoi bon Téclaicir? en route, les querelles prennent du 
temps et troublent l'esprit. 

Après avoir écrit mes notes de la journée, voulant me lever de 
grand matin, le lendemain, pour visiter Vérone, je me disposais à 
me mettre au lit, lorsqu'on frappa à ma porte. C'était il signor 
Angelino, l'excellent employé du chemin de fer, qui venait s'in- 
former si mon bagage m'avait été fidèlement remis. Je lui ré- 
pondis que oui et lui parlai des trois florins exigés par le came- 
nere. • 

« Le misérable! répliqua-t-i1, il en a gardé deux et demi pour 
lui. J'ai remis moi-même vos malles au facchinOy il m'a dit que 
le prix convenu de la course était un demi-florin et qu'il avait 
souscrit à l'offre du cameriere, parce que l'ouvrage n'allait pas du 
tout. Je serais bien tenté, poursuivit Thonnète Angelino, de bé- 
tonner ce fripon, mais, madame, je le connais, c'est l'espion du 
général, et il aurait assez de pouvoir pour me faire mettre en pri- 
son. Pour notre honneur, une pareille vermine n'est pas née en 
Vénélie. C'est un ancien cuisinier d'un ministre de police du roi 
de Naples; tous les traîtres nous viennent de là -bas; vous n'en 
trouverez pas un seul parmi nous ; nous aurons bien de la peine 
à faire descendre lé cœur dans le ventre de l'Italie; nous ne serons 
dignes d'avoir une patrie que lorsque nous serons tous soldats. Déjà 
trois de mes frères sont partis pour servir avec Garibaldi, et je les 
aurais suivi, si je n'avais une femme et quatre fils. 

— Si jeune et déjà quatre enfants ? interrompis-je étonnée. 

— Je ine suis marié à dix-neuf ans, ma femme en avait dix-sept, 

13. 



150 L'ITALIE DES ITALIENS. 

nous sommes Irès-lieureux ; mais ce n'est pas tout, il faut servir 
le pays et je ne puis plus me faire soldat. 

— Vos nis le seront» et, du train dont vous y allez, ajoutai-je en 
riant, vous pourrez fournir à Tltalie un bataillon complet. 

— Avec ça qu'ils sont tous beaux, reprit-il naïvement, et qu'ils 
seront braves ; ils portent sur le cœur le portrait du roi et c^luide 
Garibaldi; tenez, madame, les voilà ces deux lions, » et entr'ou- 
vrant un peu sa chemise, il en lira un cordon auquel pendaient 
deux petite^ médailles à TefOgie des deux héros. 

J'écoutais avec intérêt ce jeune mari déjà père de quatre enfants, 
je me disais: « Ces mariages de la nature où le calcul n'est pour rien 
font la belle race italienne. « Ângelino, me parla ensuite du deuil 
de Vérone; tous les théâtres et presque tous les cafés étaient clos. 
• Ce n'est pas le temps de se diverlir, de clianler et de boire, pour- 
suivit-il, nous ne nous mettrons en fêle que le jour où nous se- 
rons libres. Oh ! quel grand espoir nous avons eu un moment, quand 
les Français étaient là si près de nous, à Solferino. Malgré les 
forts, les bombes, les remparts, la mitraille, nous étions prêts à 
nous battre corps à corps avec les Autrichiens pour les chasser de 
Vérone ! Nous d'un côté, les Français de l'autre, comment auraient- 
ils pu résister! s'écria avec feu le brave Angelino. 

— Espérez en vous, repris-je, espérez dans la justice de. votre 
cause, ritalie sera avant peu une libre et grande natioA. 

— Dieu vous entende et vous bénisse, signora! s ecria-t-il en bai- 
sant ma main avec effusion. 

-r- Tenez, lui dis-je, voici les journaux de Milan que j'ai achetés 
c^ matin même; ils vous feront plaisir à lire, puisque vous êtes un 
bon patriote. 

— Moi et tout Vérone les liront, répliqua Angehno avec une joie 
vive ; si vous saviez, madame, quel bonheur c'est pour nous, esclaves 
de l'Autriche, d'avoir des nouvelles de la patrie libre ! A demain, 
madame, je serai à l'embarcadère au moment où vous partirez pour 
Venise. » 

11 sortit, et je me hâtai de me mettre au lit pour dormir un peu. 
Le lendemain malin à huit heures, je visitai Vérone triste et sombre 
à travers le voile de brouillard qui Fenveloppail comme d'un crêpe 
de deuil. Avant de monter en voiture, je fis le tour de la jolie place 
monumentale où est située l'auberge des Deux-Tours ; en face, 
entre la chapelle de San-Gemigniano et l'église de Saint-Anastase, 



L'ITALIE DES ITALIENS. 151 

s'élève, au-dessus d'une porte cintrée dont il forme le singulier 
couronnement, le tombeau gothique du comte de Castelbarco (sans 
doute un aïeul du possesseur du beau palais de Milan). Ce monu- 
ment svelte, aérien, se détachant sur le fond du ciel, est du plus 
heureux effet; j'entre dans Téglise de Saint-Anastase, encombrée de 
bas-reliefs et de peintures. Je suis surtout frappée par les deux 
grands bénitiers, dont les coupes de marbre sont soutenues par des 
figures enlacées d'une remarquable beauté ; celui de droite est 
Tœuvre du père de Paul Véronèse; le génie se transmet parle sang 
en Italie, et l'on trouve dans l'histoire de Fart des générations en- 
tières de peintres et de sculpteurs. 

Je me fais conduire au Gastel-Vecchio, qui dresse ses murs cré- 
nelés au bord de TAdige ; un vieux pont en pierre partant du châ- 
teau est jeté d'une rive à l'autre; le fleuve boueux roule ses eaux 
grossies par les pluies d'automne ; du côté de la forteresse, il est en- 
caissé par un mur à pilotis moussu et crevassé; sur Tautre bord, 
s'élèvent de misérables habitations. Des soldats autrichiens sont en 
faction sur les talus fangeux qui entourent le château ; tout cet 
ensemble est couvert d'un voile de brouillard qui transforme le 
ciel en coupole de plomb; on en sent comme le poids et la tris- 
tesse. Cest à cette place et par un jour pareil que Dante dut ima- 
giner quelques scènes de son Enfer ^ • 

Du Castel-Vecchio je me rends à l'amphithéâtre. Après le Co- 
lisée, c'est un des cirques romains les plus imposants. Un brocan- 
teur juif, qui a sa boutique sous l'arceau d'un des vomitoires an- 
tiques, m'ouvre la grille qui conduit à l'arène ; elle est intacte et 
peut contenir plus de cinquante mille spectateurs. Je monte une 
vingtaine des cinquante-cinq rangs de gradins qui décrivent l'é- 
norme ellipse, et je considère, ravie, la grandeur de l'ensemble du 
monument : les pierres sont d'un beau ton doré; à chaque bout de 
l'immense ovale s'élèvent deux grandes portes couronnées d'une 
plate-forme à baluslres. Malgré la brume glacée, je m'oublie là, rê- 
vant à l'histoire de Vérone ; je pense aux belles amours de Roméo 
et de Juliette, dont le génie de Shakespeare a fait pour nous des 
êtres historiques ; à Pline le Jeune, à Catulle, ces esprits exquis du 
monde antique ; à Dante, à Pétrarque recevant l'hospitalité à la 
cour de Vérone; à Chateaubriand, oubliant sa mesquine mission di- 
plomatique pour promener ses songes de poète dans l'arène où je 
suis, ou autour des tombeaux des Scaliger. Je sors de l'amphithéâtre, 



152 L'ITALIE DES ITALIENS. 

et je contemple un fragment magnifique de la haute enceinte cir- 
culaire qui lui formait extérieurement une galerie gigantesque. 

Je continue mon excursion à travers Vérone, où je ne rencontre 
à cette heure matinale que des paysans apportant des fruits et des 
légumes au marché, et que des soldats tudesques se rendant à 
Texercice. Dans une petite rue aboutissant à la place aux Herbes, 
on me montre le portail d'une maison qui fut, dit-on, le palais 
des Gapulets. Deux étroites fenêtres cintrées semblent encore enca- 
drer les têtes souriantes des deux beaux amoureux., 

La place aux Herbes, autrefois le forum, est décorée de palais 
dont les façades sont peintes à fresque; le plus remarquable de ces 
palais est le palais Maffei ; sur un des côtés de la place, s'élève le pa- 
lais des marchands, orné d'une Vierge de Campana, et surmonté 
d'un élégant campanile. Le pilier qui attestait la conquête des Véni- 
tiens est découronné de son lion ailé. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une 
borne salie par les maraîchers qui encombrent la place. De vieilles 
marchandes vendant de la charcuterie, du fromage, du vin et du pain 
r»ont là accroupies auprès de fourneaux flambants ; leur tête grison- 
nante est couverte de l'affreux tartan anglais en laine rousse qui a en- 
vahi le monde entier. Elles servent aux soldats autrichiens des 
écuelles de soupe ou de café au lait qu'elles remplissent à même les 
marmites qui bouillent sur les fourneaux. Les soldats déjeunent en 
plein air, tout en regardant les jeunes et pin^^pantes contadines qui 
vendent des fruits et balancent leur tête brune aux cheveux noirs 
bien peignés, sur lesquels flotte un voile en tulle noir. Celles-ci 
toisent las Autrichiens, et agacent du geste et de la voix les beaux 
paysans à culotte courte, qui déchargent de dessus leurs ânes et 
leurs mulets, des pyramides de légumes. Une foule compacte de 
pauvres acheteurs se presse sur le marché; il s'en exhale unepuan-r- 
leur d'odeurs mêlées, où l'horrible odeur du fromage domine ; 
je m'éloigne de cet air empesté et je descends de voiture sur la 
belle place dei Signori, Je regarde, émerveillée, la façade peinte à 
fresque et surmontée de statues de ce vieux palais des Scaliger, bâti 
au quinzième siècle ; c'est aujourd'hui le palais de la municipalité 
autrichienne. Je trouvée droite, dans une petite rue sale et étroite, 
les curieux tombeaux des Scaliger. Après la demeure de la vie, la 
demeure de la mort. Ces tombeaux, aux bas-reliefs et aux figurines 
noircies par le temps, sont resserrés dans une sorte de cour' en- 
tourée d'une grille en rotonde d'un beau travail et divisée par des 



L ITALIE DES ITALIENS. 153 

piliers sur lesquels se dressent six niches en ogive à colonneltes 
sculptées ; dans chaque niche est un chevalier revêtu de sa cui- 
rasse. Le sarcophage repose dans une sorte de clocher à jour^ canl 
de colonnes torses et dont la lanterne est surmontée de la statue 
équestre du Can Signorio, bardé de fer et la visière baissée. Les 
chapitea'ix, les frises, les arceaux, les aiguilles, le fût des colonnes 
fourmillent de fleurs, de figurines, de bustes et d'emblèmes ; Fin- 
curie du gouvernement et la marche du temps altèrent chaque 
jour cette merveille. Ce Can Signorio, qui veille comme un sombre 
gardien sur son monument funéraire, fut l'assassin de son prédé- 
cesseur Can Grande II, qu'il tua, un jour, publiquement sous une 
arcade. Ce titre de chien était le titre honorifîque des souverains de 
Vérone. Pétrarque disait d'eux que Vérone était dévorée par ses* 
propres chiens. chiens barbares et guerroyants, secouez vos ar- 
mures, descendez de vos piédestaux, courez sus aux Tudesques dé- 
testés, mordez et égorgez les tyrans qui retiennent encore des lam- 
beaux de ritalie esclave! 

En quittant ce tombeau dégradé, je vais-visiter quelques églises : 
d'abord San Fermo Maggiore, située sur la place Bra. Cette église 
renferme une crypte curieuse du onzième siècle, dont la voûte, en 
bois de noyer sculpté, a plusieurs étages superposés. Une pauvre 
mendiante est là, agenouillée, ayant devant elle un de ces paniers 
en poterie qui servent de (Chaufferettes aux Italiennes du peuple; de 
moment en moment la vieille tend ses mains ridées et tremblantes, 
entre-croisées par la prière, sur les charbons embrasés. Cette femme 
demande à Dieu les indulgences plénières que je vois, en sortant, 
affichées sur la porte de l'église. Je me trouve près du pont Navi, 
et je regarde un moment le cours de TÂdige sombre ; on dirait un 
fleuve du Nord. Pas un quai ne l'enserre; les maisons sont bâties 
à pilotis sur ses bords; leur rez-de-chaussée, humide et au niveau 
des eaux, doit être souvent submergé en hiver. 

Je me rends au Dôme, dont la fondation est attribuée à Charle- 
magne. Le vieux portail, en marbre rouge, repose sur deux grif- 
fons bizarres et formidables ; les statues des paladins Roland et 
Olivier décorent la façade ; partout la gloire et les souvenirs de la 
France. 

L'église de Saint-Zénon, que je visite ensuite, est une des plus 
intéressantes de Vérone; elle fut fondée par Pépin, fils de Charle- 
magne; elle est dédiée à saint Zenon, évoque noir africain, qui 



/ 



154 L'ITALIE DES ITALIENS. 

prêcha FÉvangile à Vérone, et y fut lapidé sous Julien T Apostat. 
La porte de Téglise est encadrée de colonnes qui se détadient à 
jour et auxquelles le dos de grands lions sert de base; la façade est 
couverte de bas-reliefs de marbre ; Tintérieur de Téglise est d'un 
aspect recueilli et grandiose. Je remarque en courant la statue de 
saint Zenon, une immense coupe en porphyre et de très-belles 
orgues. Je descends dans la crypte, au-dessous du chœur, où est 
le sarcophage du saint. Les murs de cette chapelle sont peints de 
fresques naïves; je les considère curieusement, tandis que le jeune 
sacristain qui m'accompagne me raconte que son frère est allé 
s'engager comme soldat pendant la guerre de l'indépendance, et 
qu'à son tour il veut partir au premier jour pour rejoindre Ga- 
ribaldi. « Ce n'est pas le temps, dit-il, d'être bedeau d'église. » 
Le patriotisme de ce brave garçon me touche et je lui donne une 
triple buona mano. En sortant de l'église, je regarde le beau 
campanile du onzième siècle, puis j'entre dans le cloître, où sont 
quelques vieux tombeaux, entre autres le tombeau apocryphe du 
roi Pépin. Je passe sous 1^ porte romaine Borsari, située au milieu 
du Corso; je poursuis à Faventure mes excursions à travers Vérone. 
Je me fais conduire via PignUf pour voir la casa Miniscalchi, un des 
plus rares et des plus curieux monuments de la Renaissance ; la 
façade est entièrement couverte de figures peintes à fresque ; la 
porte et les fenêtres, cintrées, sont encadrées decoloimes de marbre 
noir et de fines sculptures en terre cuite rouge. J'aperçois une 
jolie cour intérieure avec des arbres. Oh ! la belle et calme maison, 
on la voudrait à soi. La rue où elle est située est propre et riante; 
je traverse d'autres rues spacieuses et droites; je comprends que. 
quand le soldl brille, quand TAdige roule des flots clairs, quand 
les collines qui dominent la ville sont verdoyantes et fleuries, que 
les remparts et les forts se dessinent sur l'azur, Vérone doit être 
une superbe cité; ainsi elle m apparut, un soir d'été, en relief sur 
In pourpre du soleil couchant ! 

il me reste à voir le tombeau de Juliette et les fortifications re- 
doutables qui font de Vérone une des places fortes du Quadri- 
latère. 

La tradition place le tombeau de Juliette dans un ancien couvent 
de franciscains transformé aujourdliui en caserne ; des soldats au- 
trichiens fument et étrillent des chevaux devant un mur d'enceinte 
où s'ouvre une porte cintrée ; je passe cette porte et me voilà dî»ns 



L'iTALIE DES ITALIENS. 155 

un Jardin potager. Un petit garçon de douze ans, fils du gardien, 
me précède et me guide. Nous marchons à travers choux et navets, 
à gauche, le long d'un mur; TAdige coule au delà et sa fraîcheur 
redouble Texubérance de tous ces légumes qui forment de vul- 
gaires avenues à la tombe de Juliette. Nous tournons à droite, et, 
avant d'arriver à une chapelle en ruines, je trouve quelques petits 
cyprès dont je coupe une branché ; sur une des parois brisées de 
la chapelle est encore un fi^gment de fresque où Ton distingue 
une figure d'évèque ; au-dessous est un sarcophage vide en briques 
rouges, transformé en fosse à ordures. Voilà la tombe de Juliette ! 
c'est avec des morceaux de la pierre rouge du couvercle du sarco- 
phage que Marie-Louise se fit faire un collier et des bracelets ; 
parure sentimentale que cette princesse au cœur sec se plaisait à 
porter. Le petit paysan qui me conduit m'offre des débris de ces 
briques. Je lui montre du geste la tombe pleine d*excréments fé- 
tides : 

• Jette là, lui dis-je, quelques pelletées de terre et fais-y pousser 
des fleurs ou un peu de gazon. 

— Qu'est-ce que cela nous rendra, signora? » me répond-il en 
riant. 

ineffable Juliette! qu'importe ta tombe détruite et profanée! 
n' as-tu pas pour monument indestructible le drame du poète qui 
Ta rendue immortelle? C'est dans le génie de Shakespeare que tu 
fus inhumée! c'est par lui que tu ressuscites chaque soir, de siècle 
en siècle, sur toute la surface du monde, jeune, belle et aimée ! 
Quelques vers inspirés sont plus durables que les mausolées et les 
pyramides. Une reste pas une pierre des temples de Lesbos, mais 
trois strophes de Sapho ont défié le temps î ^ 

Je me hâte d'aller parcourir une partie des remparts qui défen- 
dent Vérone; les Autrichiens y ont ajouté de récentes constructions 
réputées imprenables. Je me fais conduire à la porte Siuppa 
(murée) ; l'entrée (interdite au public) de son arcke profonde est 
flanquée de canons; les fortifications, qui se déploient de chaque 
côté, se composent de grands talus voûtés, recouverts de gazon et 
percés par des portes de fer cintrées qui y donnent accès ; des 
tours se dressent de distance en distance ; les sentinelles autrichien- 
nes, l'arme au bras, se promènent sur les remparts, geôliers silen- 
cieux et taciturnes de la cité prisonnière ; leurs habits sont gris 
comme le brouillard qui couvre Vérone ; ils se meuvent, à travers 



156 L'ITALIE DES ITALIENS. 

ce voile, tels que des ombres. Quand donc brillera le jour éclatant 
qui les fera s'évanouir enfin, ces spectres menaçants de l'Italie? Des 
bataillons de fantassins font l'exercice au pied des remparts; des 
détachements de cavalerie décrivent des évolutions dans un champ 
de Mars voisin. J'ai mis pied à terre et je circule à travers les 
rangs; quelques jeunes officiers me regardent étonnés; un vieux 
s'arrête en face de moi et me toise de la tète aux pieds ; sans doute 
il se demande ce qu'une femme vient faire au milieu de tous ces 
appareils de guerre, et dans quel but elle brave le froid et la pluie 
qui commence à tomber. Je souris avec insouciance; l'ofâcier 
murmure : 

f C'est une Anglaise en voyage ; ces Anglaises ont la manie de 
tout voir. 

— Gela leur donne des sensations, » réplique un autre officier. 

Cette double réflexion me rappelle une plaisante anecdote qui 
me fut contée par un témoin oculaire : 

« Deux vieilles Anglaises, qui se trouvaient à Paris, firent visite 
au bourreau et lui demandèrent de leur montrer la guillotine ; 
l'exécuteur, souriant et aimable, s'empressa de satisfaire à leur désir; 
il leur expliqua avec complaisance le mécanisme de la machine 
homicide ; elles touchèrent au couperet tranchant, puis elles dirent 
à l'unisson : « Monsieur le bourreau, posez-le légèrement sur notre 
« cou et ay€z la bonté de nous guillotiner un peu, pour que nous 
« comprenions bien la sensation. » Le Parisien qui les accompa- 
gnait me redit, le lendemain, cette excentricité anglomane. 

Je remontai en voiture et je considérai, en face de la porte Stuppa, 
le vaste hôpital militaire qu'a fait construire l'Autriche; les conva- 
lescents, accoudés aux fenêtres, me regardaient passer; ils étaient 
pâles et tristes et rêvaient sans doute de leurs foyers lointains. 

Il était midi lorsque je rentrai à Thôtel , harassée de fatigue 
par ces quatre heures d'excursion à travers Vérone ; il me restait 
à peine le temps de régler mon compte, de déjeuner et de me 
rendre à l'embarcadère, d'oii je devais partir à une heure pour 
Venise. Tandis que je mangeais une côtelette à l'un des bouts 
d'une grande table, un Français déjeunait à l'autre : c'était le di- 
recteur de deux fonderies établies à Venise et à Mantoue ; il se 
rendait dans cette dernière ville, encore plus frappée, me dit-il, 
de tristesse et de deuil que Vérone. « Là, comme dans tout le pays 
resté enchaîné h l'Autriche, les bras robustes et valides manquent 



L'ITALIE DES ITALIENS. 157 

aux travaux; toute la jeunesse émigré pour prendre du service 
dans Tarmée italienne. Les pauvres familles sont dans les larmes 
et- le dénùment; on écrase ces infortunés d'inipôts et de vexations ; 
vous jugerez à Venise, ajouta-t-il, à quel état désespéré ces popula- 
tions sont réduites. 

— Il leur reste, répliquai-je, le Suprême moyen de la révolte, 
où femmes, enfants et vieillards combattraient. 

— Je crois, reprit-il, la révolte et la délivrance impossibles, 
sans une forte armée qui appuie au dehors l'insurrection du pays. 
Vous venez "de voir les fortifications et les canons qui gardent 
Vérone ; les armements de Mantoue sont deux fois plus considé- 
rables. Dans ces repaires disposés pour le "meurtre, toute tentative 
de soulèvement serait -réprimée par la mort; les habitants s'y 
meuvent, comme des prisonniers dans une geôle, bien sûrs que 
tout essai de liberté leur est interdit et qu'au premier mouvement 
on ferait feu sur eux. Il faut, poursuivit-il, avoir habité une de ces 
malheureuses villes pour comprendre Thorreur de fesclavage, le 
supplice d'un gouvernement étranger, la crainte permanente de 
l'espionnage et de la délation, et l'abattement des esprits dans un 
pays où toute vie active et publique est supprimée. 

— Pourquoi, lui dis-je, ne retournez-vous pas en France ? 

— J'ai ici, répliqua- t-il, de grands intérêts engagés; je dois 
soutenir ou liquider les usines gue j'ai fondées et pour lesquelles 
aussi les ouvriers manquent à Venise. On vient de fermer l'arsenal, 
faute de travailleurs. » 

// primo cameriere vient m'avertir avec force salutations que la 
voiture qui devait me conduire au chemin de fer m'attendait ; je 
dus rompre une conversation qui m'intéressait. L'ingénieur fran- 
çais me fit promettre de visiter, .à Venise, sa fonderie, et nous 
nous séparâmes. 

Quand la voiture qui m'emportait eut traversé Vérone, avant de 
franchir le mur d'enceinte je jetai un long regard sur la noble 
cité ensevelie; je me sentis prise pour elle d'un attendrissement 
indicible ; c'était comme un lien mélancolique et involontaire formé 
tout à coup. Ainsi on se prend d'attraction pour un visage sym- 
pathique qu'on a fixement regardé; les lieux nous attachent comme 
les êtres ; il en sort parfois des effluves mystérieux qui s'emparent 
de nos âmes. 

Je passai la porte gardée par les sentinelles autrichiennes, et 

14 



158 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Vérone disparut pour moi derrière ses remparts sinistres, comme 
dans les murs d'un tombeau. 

pauvre Juliette, morte et ensevelie, ra'écriais-je, espère î 
espère! il viendra, le Roméo guerrier qui déchirera ton suaire 
et le fera revivre belle et radieuse ! tu le reconnaîtras à ses yeux 
flamboyants, à son sourire où Tamour de rhumanité rayonne ; il 
t'apparaitra, ton sauveur attendu, sous la figure symbolique de 
Garibaldi. 



XI 



Le bon Angelino m'attendait à l'embarcadère ; il m'offpit dt s 
fleurs et des fruits, en me disant : Signoray siele sempre V arnica 
delV Italia; puis il m'installa dans un beau wagon réervé. Gomme 
j'y montais, un monsieur d'une cinquantaine d'années, à l'air dis- 
tingué et à la chevelure d'un blond pâle, me demanda la permission 
de s'y placer. 

« Si vous êtes Italien, oui, répliquai-je ; mais vous m'avez l'air 
plutôt d'un Autrichien, et, en ce cas, nous ne nous entendrions 
guère; je n aime pas les Allemands en Italie. » Il se mit à rire et 
me dit en français : 

« À cela ne tienne; je suis un bon Italien. » 

Son accent confirmait ses paroles. A peine fûmes-nous assis 
qu'il me présenta sa carte : c'était le colonel Joseph Lamasa, qui 
avait cx)mbat tu en Sicile, en 1848, à la tête de l'insurrection ; pro- 
scrit et condamné à mort par Ferdinand II, il avait toujours vécu 
en exil, depuis cette époque, tantôt à Paris et tantôt en Piémont ; il 
était l'ami de Garibaldi et celui de M. et madame Mancini. 

« Gonnaissez-vous aussi Carini, lui demandai-je? je l'ai beaucoup 
vu à Paris, où il avait fondé un journal franco-italien. 

— Si je le connais, répliqua-t-il ; nous nous aimons comme des 
frères. 

— Et espérez-vous, repris je, que Naples et Palerme suivront 
re)Cemple du nord et du centre de l'ItaUe? 

— Oh! j'en suis certain, s'écria-t-il, et c'est la foi qui me fait 
vivre; au premier coup de feu, j'accours en Sicile me mettre à la 
tête de mes braves voloiitaires de 1848. » 



I/ITALIE DES ITALIENS. ir.'J 

Le colonel Lamasa devait exécuter ce noble dessein plus vite 
encore qu'il île le pensait en ce moment; ainsi que Garini, il fut un 
de ceux qui, quelques mois plus tard,, s'embarquèrent à Gênes 
avec Garibaldi pour la périlleuse et immortelle expédition de Mar- 
sala. Carini et Lamasa ont été faits généraux en Sicile par Garibaldi. 

« Maintenant que je vous sais un bon patriote italien, dis-je en 
souriant à mon compagnon de route, à qui je m étais nommée à 
mon tour, je soupçonne que la tournée que vous faites en ce mo- 
ment en Vénétie se rattache à quelque insurrection prochaine? 

— Que ne peut-il en être ainsi! me dit-il; mais malheureusement 
il n'y a rien à faire, à Theure qu'il est, dans les provinces laissées à 
rAutriche. Le seul acte par lequel les populations peuvent ici ma- 
nifester leur patriotisme, c'est rémigration,et vous savez que toute 
cette brave jeunesse vénitienne passe la frontière pour aller grossir 
l'jirmée de Victor-Emmanuel. 

— C'est un beau mouvement, repartis-je, il .sera comparé dans 
l'histoire à celui qu'eut, en 1793, la jeunesse française, lorsque 
les armées étrangères, qui envahissaient notre territoire, furent 
repoussées par nos jeunes recrues. 

— Oh ! les Français seront toujours les braves des braves, ré- 
pliqua avec émotion le colonel Lamasa; ils sont nos maîtres en 
liéroïsme ; ils nous ont donné l'exemple, et nous les imiterons; ils 
ont commencé notre déUvrance, nous devons» l'achever ou mourir. 
C'est à mon cœur défendant, ajouta-t-il, que je traverse aujourd'hui 
les provinces encore rivées à l'Autriche, mais des affaires impé- 
rieuses m'y obligent. J'ai obtenu à grand'peine la permission do 
venir liquider la succession du duc de Bevilacqua, mon beau- 
frère. 

— Je l'ai connu à Paris, repartis-je. N'est-ce pas lui qui avait 
rpousé une cousine ou une nièce du duc de Bade? 

— Lui-même,, répliqua le colonel. 

— J*ai annoncé son mariage dans un journal où j'écrivais,, re- 
pris-je, et, le jour de ses noces, la duchesse m'envoya, en sou- 
venir, un charmant coffret. Mais le duc est donc mort? 

— Ils sont morts tous les deux, et leur enfant aussi, dans l'es- 
pace d'un an, répondit Lamasa. Ma femme, qui est la sœur du duc, 
liérite de cette succession, qui aurait pu être superbe et qui ne 
sera peut-être qu'onéreuse. Vous verrez à Venise, sur le grand 
canal, le palais Pesaro, un des plus somptueux. 11 appartenait n 



160 I/ITALIE DES ITALIENS. 

monbeau-frtre; il en avait un autre à Vérone, puis des domaines 
entre cette ville et Br.escia, puis des fiefs en Romagne. 

— C'était un vrai marcjuis de Carabas, que votre beau-frère. Et 
vous héritez de tout cela ? 

— J'hérite, pour le moment., de dettes énormes, reprit en riant le 
colonel ; les créanciers me pleuvent de toutes parts, comme des bom- 
bes; j'aimerais mieux entendre siffler celles des Autrichiens. Jugez, 
par un détail, de quelle façon mon beau-frère et sa femme gaspil- 
laient leur fortune : cent mille francs me sont réclamés, pour des 
châles de cachemire, par un de vos marchands de nouveautés de 
Paris ! Vous comprendrez, en entrant dans le palais Pesaro, avec 
quelles folies ruineuses se distrayait le jeune ménage ; ils luttaient 
tous deux d'extravagance à qui mieux mieux. 

' — Eh bien, reparlis-je, cela a une sorte de poésie -qui ne me 
déplaît point. Ce ne sont point nos ducs du faubourg Saint-Germain 
qui commettent de ces excès-là; ils spéculent à la Bourse, s'asso- 
cient à des banquiers improvisés et épousent, comme au temps de 
Louis XV, des filles de traitants dont ils mangent la dot avec des 
courtisanes. 

— J'adore la poésie, reprit Lamasa; j'ai fait des chants patrio- 
tiques sur ma chère Sicile, mais j'aurais préféré, je vous l'avoue, 
que mon beau-frère mît un peu moins de lyrisme échevelé dans 
ses affaires. » 

la vapeur nous emportait, tandis que nous causions de la sorte 
et que j'étais frappée de la singularité de ces épisodes imprévus qui 
surgissent tout à coup en voyage, et qui, mêlés aux observations 
de niœurs, aux faits politiques, à l'aspect des paysages et des 
monuments, donnent tant de variété aux impressions. 

Je fus distraite de la conversation du colonel Lamasa par l'appa- 
rition charmante de la petite ville de Montebello qui se dressa tout 
à coup à mes yeux, à gauche, sur le versant d'une colline dont le 
sommet était couronné d'une magnifique villa ceinte de terrasses 
et de jardins. A Montebello, succède un splendide horizon de 
vallées et de montagnes, ondulations d'un sol merveilleux, avec 
des accidents pittoresques de bois, de rocs, de sources et de 
prairies, de fleurs et de beaux nuages planant sur le tout. Des 
habitations s'abritent sous les arbres et aux bords des cours d'eau 
sans reliefs bien saillants ; mais tout à coup, sur le faîte de deux 
monticules parallèles séparés par un vallon, s'élèvent deux châteaux 



r/ITALlE DES ITALIENS. 101 

en ruines d'un saisissant effet. Ces tourelles et ces grands pans de 
nnurs crénelés sont placés là à souhait pour compléter la décoration 
de la campagne. Les deux vieux châteaux semblent se regarder 
mystérieux et songeurs. Quand la nuit les assombrit, on dirait 
qu'ils se défient comme deux ennemis; mais, lorsque les rayons 
du matin les éclairent, on croirait plutôt qu'ils se contemplent 
avec amour, ainsi que deux amants qu'un obstacle sépare; les 
noms de ces deux ruines m'inspirent sans doute ces rapproche- 
ments : Tune fut le manoir .des Capulet, l'autre celui des Mon- 
ta igu. 

Nous allons ! nous allons ! et bientôt se présente à nous, tou- 
jours à gauche, le groupe merveilleux de dômes, de campaniles, de 
théâtres, de palais, d'arcades et de jardins qui forment la belle 
Vicence; les façades et les portiques de Palladio se déploient sur 
un fond de verdure. On voudrait placer là quelque scène cheva- 
leresque et poétique du moyen âge ; on rêve, sous cette galerie au 
confluent ombreux de deux fleuves riants, Boccace ou FAriosle 
lisant leurs gais récits aux jeunes femmes attentives. En face de 
Vicence, à droite, sur une montagne boisée, s'élève un beau cou- 
vent de religieuses; les cloîtres et les cours s'enchevêtrent aux ar- 
bres; le clocher de la chapelle perce le ciel de sa pointe ouvragée. 

Après une courte halle à Yicence, la locomotive se précipite plus 
rapide, jetant dans l'air ses beuglements de bête fauve, comme un 
cheval ardent qui flaire le but de sa course. Elle semble humer 
l'air du rivage adria tique vers lequel nous courons. Au plus fort 
de celle marche effrénée, notre convoi se croise avec un autre 
convoi qui nous salue des cris mille fois répétés de : Viva Vltalia ! 
C'est encore une cargaison de soldats lombards que l'Autriche est 
forcée de rendre à leurs foyers. Je leur réponds à pleins poumons : 
Viva la patria! Le colonel Lamasa a peine à contenir son émotion. 
Il me dit, les larmes aux yeux : « Ces cris sont d'un heureux pré- 
sage pour la délivrance de Venise! Attention, madame, vous allez 
voir les premières lagunes apparaître. » 

Je me suspendis à la portière et je regardai avidement; je 
passai de droite à gauche, pour embrasser Thorizon entier avec le 
mouvement véloce d'un animal enfermé dans sa cage; la terre 
était plane et marécageuse des deux côtés; tout à coup quelques 
grandes flaques d'eau bleuâtres se dessinèrent dans les méandres 
de terres noires où poussaient des joncs et des varechs ; le ciel était 



162 L'ITALIE DES ITALIENS. 

blanc et voilé; il bornait la campagne, et ses nuages mouvants se 
confondaient aux Alpes du Tyrol que nous laissions derrière nous. 
Peu à peu les flaques d*eau se rapprochèrent et s'étendirent, sub 
mergeant le sol qui perçait encore çà et là à leur surface; puis 
elles envahirent l'espace et ne formèrent plus qu'une couche unie; 
toute trac^ de végétation avait disparu ; nous venions d'entrer dans 
la grande lagune. La locomotive volait cooime un oiseau aqua> 
lique sur la jetée qui relie maintenant Venise à la terre ferme ; à 
droite et à gauche, plus rien que retendue des flots ; devant moi, 
la cité fantastique, flottante sur la mer comme une divinité de la 
Grèce. Je croyais faire un rêve qui allait s'évanouir. 

Aucune description ne m'avait donné l'idée de cette apparition 
étrange; les lagunes, avec leurs langues de terre dont parlent tous 
les voyageurs, déroutent l'esprit et ne présentent pas à l'imagination 
Venise, unique et miraculeuse, qui flotte sur la pleine mer ! C'est 
pourtant ainsi qu'elle se montre aux regards émerveillés. Qu'im- 
porte que les eaux aient peu de profondeur, la terre a disparu sous 
elles ; c'est leur immensité que l'œil embrasse ; on est saisi de 
ravissement et de vertige, en voyant monter au-dessus des flots 
les forts, les dômes, les campaniles et les palais, et, pourtant, 
c*est par le côté le moins monumental et le moins grandiose qu'on 
arrive à Venise. C'est en venant de Jrieste, c'est du côté du Lido 
qu'il faudrait y entrer. Ignorant encore les merveilles de celte 
partie cachée delà cité, j'étais éperdue d'admiration etde surprise; 
j'avais oublié mon compagnon de route; je criais comme un en- 
fant joyeux en face d'un spectacle qui Tenivre : c Que c'est beau ! 
mon Dieu que c'est beau ! » 

Le convoi s'arrêta brusquement; nous étions arrivés à la gare. 
Je fus arrachée à mon extase par l'irritante besogne de la remise 
des passe-ports et de la visite des bagages. Le colonel Lamasa en 
eut pour plus longtemps que moi ; il me quitta en me disant : « Au 
revoir, dans la soirée, si vous le permettez. » 

Il est près de six heures quand je monte en gondole et me fais 
conduire au grand hôtel royal Danieli. Je ne m'enferme point 
dans le felze * recouvert de drap noir, comme une bière d'un 
drap mortuaire. Je reste debout, pour mieux voir apparaître les 
files de palais qui bordent le grand canal. Deux gondoliers agiles 

* Sorte de petite cabane où l'on s'assied cominodénient à deux*, et fort gênés 
à quatre. 



L'ITALIE DES ITALIENS. i63 

saisissant les avirons; ils se courbent et se relèvent en cadence, 
lançant comme un trait la svelte pirogue : on dirait d'un grand 
poisson qui nage à fleur d'eau et que des harpons stimulent. Je con- 
sidère avec un étonnement mé]ancoli(]ue les façades merveilleuses 
des palais que nous rasons. Le gondolier qui est devant moi me 
montre du geste et me nomme, en passant, quelques-uns des plus 
célèbres. A gauche, le palais Yendramin Callen;i, appartenant à 
la duchesse de Berry ; puis celui de la Ca' d'Oro, où la danseuse 
Taglioni se repose de ses pirouettes; puis le palais Cavalli, au balcon 
aérien, où le duc de Bordeaux passe les heures traînantes de Texil. 
A droite, je suis éblouie par Tadmirable ruine du palais turc, dont 
la colonnade byzantine se détache fauve et dorée sur la pâleur du 
jour mourant. Les palais debout sont mêlés aux palais qui tombent; 
de pauvres masures trônent çà et là à côté des demeures patri- 
ciennes; les plus belles façades sont dégradées : les balustres, les 
balcons, les chapiteaux des colonnades, les marches de marbre des 
portes qui s'ouvrent sur Teau sont disjointes par la vétusté et par 
l'incurie des habitants. Pas une voix ne se fait entendre; pas une 
lumière ne luit derrière les fenêtres closes. Pious croisons quel- 
ques gondoles qui passent silencieuses comme le convoi des pau- 
vres. Je dis au gondolier : 

« Venise est donc une ville morte? 

— Celleriza si, Vennzia la xe morta fin che no la sarà libéra 
spei^emo *!speremo! » Et, en prononçant ces paroles, il lance plus 
vivement son aviron. 

Tout à coup m'apparaîl, à droite, à l'endroit où le grand canal 
fait un coude, le palais inouï des Foscari : j'ai à peine le temps de 
l'entrevoir. Les gondoliers, pour abréger la route, entrent dans le 
dédale des petits canaux qui sillonnent Venise. Je m'y serais éner- 
giquement opposée, si j'avais su le spectacle qu'ils me dérobaient, 
en ne me faisant pas descendre sur la rive des Esclavons. Nous 
passons, à travers des canaux étroits et sombres, sous les arches 
élégantes de petits ponts noirs, où les gondoliers se hèlent pour ne 
pas se heurter. J'arrive à l'hôtel Danieli par la porte d*eau percée 
dans un des murs latéraux ; je n'aperçois point la façade qui donne 
sur la rive des Esclavons. Elle était autrefois décorée de belles 
fresques, mais toutes traces de peinture ont disparu sous un badi- 
geon vulgaire; les fenêtres ogivales, qui s'épanouissaient en trèfles 

> Idiome vénitien. 



i64 Ï/ITAME DES ITALIENS. 

sculptés, ont été coupées par les travées de bois nécessaires à la 
division des chambres de celte auberge» qui fut autrefois le palais 
Demardo. J'entre dans un magnifique veslibule ceint de portiques 
superposés jusqu'au second étage; je suis reçue par il signor Da- 
nieli, un jovial vieillard aux manières empressées, propriétaire de 
rhôtel, où il a succédé à son père, et qui a pu recueiHir, depuis 
quarante ans, la chronique contemporaine de Venise. Je lui de- 
mande une petite chambre bien close, au midi, et pas trop haute 
de plafond, si c'est possible. 

« J*ai votre affaire, me dit-il ; une bonne chambre d'entre-sol. » 

Un entre-sol dans ce palais, dont je vois chaque rang d'arcades 
s'élancer au ciel, me semble un mythe. Je monte, précédée de 
l'hôtelier, un bel escalier à rampe de marbre, dont les balustres 
sont couronnés de jolis bustes de patriciennes. Elles vous regar- 
dent, en passant, coquettes et riantes, et semblent dire : « Nous 
nous survivons, belles encore. » Je traverse, au premier étage, 
une salle immense, autrefois salle des gardes, ou des servi- 
teurs, et qui forme l'imposant vestibule où s'ouvrent des files de 
chambres; au fond de cette salle monumentale, couverte de 
peintures, se dresse un petit escalier en bois. M. Danieli me le 
désigne du geste : « Les salles qui suivaient celles-ci, me dit-il, 
étaient tout aussi élevées de plafond ; j'en ai coupé la hauteur par 
un plancher et j'en ai fait deux entre-sols qui donnent au midi. » 

Nous montons^les marches de bois de l'escalier, nous passons un 
couloir, et me voilà dans une vaste chambre au pïafond bas ; les 
petites fenêtres qui l'éclairent sont formées par les rosaces des 
trèfles sculptés; de sorte qu'en se bûchant à ces ouvertures, on a 
la tête encadrée par des fleurs de pierre. Je regarde, curieuse, et 
vois sur l'eau, en face de moi, les navires, les gondoles, l'îlot de San 
Giorgiono; plus loin, d'autresîles,età l'horizon, une partie du Lido. 

« Je serai très-bien ici, » dis-je à l'hôtelier, et je m'installe aussitôt. 

Au fond de la chambre est une alcôve close de rideaux blancs ; 
dans un angle, l'exécrable poêle allemand qui a remplacé la vaste 
cheminée italienne, où le feu flambait clair et gai. C'est un de mes 
griefs contre le joug autrichien que ces boites en maçonnerie ou en 
fonte, sans élégance, d'où la chaleur s'exhale étouflante et cachée 
et se trahit par une odeur qui oppresse. Je dîne à la hâte, pour 
aller voir la place Saint-Marc et la Piazzelta à la lueur de la lune, 
que j'aperçois flotter dans des^ nuages blancs. 



r/lTALIE DES ITALIENS. 165 

Le garçon qui me sert me demande si j'ai vu Garibaldi à Milan. 
« Garibaldi est notre Dieu, ajoute-t-il, et, quoique je sois marié, 
je partirai au premier jour pour aller le rejoindre. » Le vertige 
héroïque de Tamour de la patrie a gagné tous les esprits et tous les 
cœurs. 

Je sors du palais, dont j'occupe la chambre la plus humble, par 
une porte bâtarde qui s'ouvre sur le quai des Esclavons et qui rem- 
place aujourd'hui la grande porte monumentale de Tancienne 
façade ; les Marionnettes jouent, devant Thôtel, dans une petite 
baraque. Hélas I on leur a lié la langue.; la politique leur est inter- 
dite aussi sévèrement qu'aux journaux. Les Marionnettes étaient 
autrefois la gazette populaire de Venise; leurs lazzi ne s'exercent 
plus, aujourd'hui, que sur les querelles d'amour, les malheurs des 
maris trompés et la fraude des marchands qui exploitent leurs pra- 
tiques. 

Des enfants en guenilles, debout devant de petits établis, vendent 
des ronds de chocolat, des morceaux de nougat, des caramels et 
des caroubes ; ils convient les passants dans des phrases eupho- 
niques et rhylhmées qu'il me semble entendre encore. Les gondo- 
liers et les bateliers des grandes barques chargées et amarrées, qui, 
au point du jour, doivent partir pour Chioggia, Maestro ou Fusine, 
sont étendus au bord de la jetée ; ils fument, soupent en plein air, 
et causent entre eux dans ce doux dialecte vénitien qui frappe pour 
la première fois mon oreille; derrière eux se dressent les mâtures 
des grandes barques, et, plus loin, du côté de la Douane de mer, 
dont le phare brille, surmonté d'une statue dorée de la Fortune, se 
dessinent les vergues des grands vaisseaux. La nuit m'empêche de 
distinguer les îles que j'ai aperçues, en arrivant, par la lucarne de 
ma chambre. Je tourne mes regards vers le couchant, et j'aperçois 
la coupole de l'église de la Sainte, qui se dresse à gauche comme 
une sentinelle à l'entrée du grand canal. Je marche à droite du 
quai, le long des trois ou quatre maisons qui séparent l'hôtel Da- 
nieli du bâtiment sombre des prisons dont les pierres grises con- 
trastent avec le ton doré des murs du palais ducal. Je passe sur le 
pont de la Paglia, large rampe plane menant du quai des Escla- 
vons au Môle ; je m*appuye sur la balustrade de droite, je lève la 
tête et vois la grande arche du pont des Soupirs qui relie le palais 
ducal aux prisons : Ton dirait d'un sarcophage suspendu. C'est, en 
rénlité, un passage couvert et non un pont, et je me dis, en le 



166 I/ITALIE DES ITALIENS. 

considéranl, qu'il est impossible que lord Byron, ainsi qu'il le pré- 
tend dans Child-Haroldy ait jamais contemplé le soleil couchant du 
haut de cet arc sur lequel on ne marche point ; tout au plus a-t-il 
pu entrevoir au midi le quai des Ësclayons, une partie de la lagune 
et la pointe de la Dogana à travers les deux fenêtres grillées de 
trèfles en fer qui donnent un air de mystère au couloir du pont 
des Soupirs. Ce pont fameux se dessine en ce moment sur le fond 
de la nuit et produit, à la hauteur où il est jeté, un effet grandiose. 
Les souvenirs de Fhistoire lui prêtent une teinte sinistre; Teau 
noire du canal délia Paglia coule au-dessous. 

Je descends la pente douce du pont de la Paglia et me rapproche 
à gauche des bords du quai» pour mieux voir se déployer la grande 
façade du palais ducal. Je reste un instant éblouie; rien d'inat- 
tendu et de merveilleux comme c^ monument, le plus beau, le plus 
rare de Tltalie entière ; depuis Tantiquité, rien d'aussi saisissant et 
d'aussi hardi n'a été imaginé. Est-ce Bagdad ou Delhi qui en ont 
fourni le modèle? Ce palais est sans précédent dans tout ce qu a 
produit l'art européen. La lune s'est dégagée des nuages et me per- 
met de voir l'ensemble du palais nriagiquç. Sur deux rangs de sveltes 
arsadès soutenues par des colonnes du plus beau travail et formant 
deux portiques superposés, trône un bâtiment oblong, massif et 
superbe, en plaques de marbres blanc et rose qui décrivent des mo- 
saïques riantes et simples. Une légère galerie à jour découpant ses 
pointes dans l'air, comme un diadème de roi, ceint. le monument 
et en dérobe la toiture plate; le tranchant des angles de l'édifice est 
dissimulé par une mince colonnette qui monte en nervure et s'épa- 
nouit en clocheton ; j'ai en face de moi le grand balcon où le doge 
se montrait au peuple. La niche, encadrée de figures et de sculp- 
tures, est peinte sur fond d'azur, une statue lui sert de couronne- 
ment ; trois fenêtres en ogives sont percées de chaque côté du 
balcon, et trois autres plus petites, comme des yeux ouverts à l'aven- 
ture, sont plus haut, du côté gauche; c'est là un caprice de l'archi- 
tecte qui rompt la symétrie de la façade. J'ai remarqué les mêmes 
irrégularités dans le palais Vecchio de Florence et dans celui de 
Sienne. Au-dessus de ces fenêtres s'ouvrent encore de chaque côté 
quatre œils de bœuf en forme de rosaces. Les belles lignes de la 
masse qui est devant moi sont si nettes et si harmonieuses qu'on 
en distingue les détails du premier coup d'œil. Si je m'éloignais 
un peu en gondole sur la lagune, je verrais poindre sur la toiture 



L'ITALIE DES ITALIENS. 167 

du moDument les cinq coupoles de Saint-Marc comme un bouquet 
de fruits gigantesques éclos sur une teilrasse. Quoiqu'il ne soit .pas 
huit heures et que le canon du port, signal de la retraite, n'ait pas 
encore tonné, je ne rencontre que quelques rares passants. Je 
puis contempler à Taise et sans être distraite de mon admiration 
par la foule absente, le palais unique; les colonnes élancées des 
deux galeries se détachent en blanc sur le vide sombre des ar- 
ceaux; elles soutiennent de leurs fûts l^ers le corps lourd du* bâ- 
timent comme des bras entrelacés de j)3unes filles soutiendraient 
un géant. Ce fouillis d'architecture et de sculpture aérienneis 
surgissant ainsi au bord de la mer et empruntant à la nuit des 
teintes pâles, fait aussi songer à ces cavernes fantastiques formées 
de parois de nacre et de rameaux de corail blanc qu'on rêve au 
fond de l'Océan, et qui tout à coup en seraient sorties pour décorer 
Venise î 

Je marche vers la Pia7:%eUa et m'arrête au pied des deux co- 
lonnes qui, sentinelles muettes et éternelles, semblent garder la 
cité morne. Ces deux colonnes sont les débris de temples grecs, 
dépouilles conquises en Orient par les Vénitiens; sur celle de 
droite est le lion ailé de Saint-Marc; sur celle de gauche, la statue 
de saint Théodore ; je tourne le dos au rivage et j'embrasse ui] 
amas de monuments qui composent une décoration de théâtre 
éblouissante. J'ai à ma droite l'autre façade du palais ducai donnant 
sur la Pia%z€ttaf et qui, à quelques détails près, est absolument 
semblable à celle que je viens de décrire ; la porte monumentale 
délia Caria, qui s'ouvre à l'angle nord du palais et le relie à l'é- 
glise de Saint-Marc, que je vois de profil, et dont la grande coupole 
dresse sa tète dans le ciel au-dessus de quatre plus petites. Je n'a. 
perçois qu'un seul de ses quatre fameux chevaux de bronze qui hen- 
nissent au-dessus du portail. En face de moi je découvre, à Tangle de 
la place Saint-Marc, la tour de l'horloge sur laquelle un lion, en 
bronze doré, brille sur un fond d'azur semé d'étoiles. Au sommet 
de la tour se détachent deux figures de bronze qui frappent les 
heures sur une cloche énorme, puis viennent les premières ar- 
cades des Procuratie Vecchic. A ma gauclw, en retour de la Libre- 
Ha Vecchiaf est la promenade de la terrasse qui se déroule au bord 
de la lagune jusqu'à un pavillon de construction moderne; du 
même côté, plus en avant, tout près de moi, cette belle Libreria 
rea'/im» avec son double portique aux arceaux élégahts, dont l'en- 



168 L ITALIE DES ITALIENS. 

tabiement est surmonté d'une balustrade divine par de gros pi- 
liers portant chacun une statue qui découpe sa silhouette dans la 
transparence de Tair; toujours à gauche, au bout de la Libreria 
Vecchia, au point de jonction de la Piazzetta et de la place Saint- 
Marc, le Campanile, tour carrée et massive qui s'élance des sculp- 
tures de la Logetta et des ciselures de la grille du Sansovino comme 
d'une corbeille^le fleurs, et qui perce le ciel de sa pointe aiguë ; le 
Campanile a près de cent mètres de hauteur. Cest à moitié de son 
élévation qu'était autrefois une cage suspendue à une poutre où 
Ton enfermait les mauvais prêtres. De nos jours, les prêtres indi- 
gnes ont droit d'impunité; ils conspirent contre Tltalie, violent 
cette mère auguste et bénissent les pgignards des fils avilis qui Té? 
gorgent. 

Je me précipite au pied du Campanile pour embrasser Tensemble 
de la place Saint-Marc. La façade byzantine de Féglise m'apparait 
en entier avec ses mosaïques sur fond d'or, ses colonnes où tous 
les ordres sont mêlés, ses balustrades, ses statues, ses clochetons, 
exubérante floraison des marbres les plus rares assouplis à tous 
les caprices de TartT Je reste béante devant cette basilique orientale 
dont les églises de la France, de l'Angleterre, de la Hollande et des 
bords du Rhin ne m'oiil donné aucune idée. Après un moment d'ex- 
tase, je fais volte-face, je m'appuie à l'un des trois mâts de bronze 
qui se dressent devant la façade et auxquels étaient autrefois stispen- 
dus les étendards de la répubUque, triple symbole de ses victoires à 
Chypre, à Candie et en Morée; j'ai devant moi la place immense de 
Saint-Marc, sur laquelle la lumière du gaz projette son vif éclat ; 
j'ai à ma droite les Procuralie Vecchie, à ma gauche les Proctiratie 
Nuovey et, vis-à-vis de moi, l'aile nouvelle du palais royal élevée sur 
l'emplacement de la curieuse église de San GcminianOf qui faisait 
face à Saint- Marc; les souverains de la terre ont délogé le souverain 
du ciel pour agrandir leur demeure. Celte aile nouvelle du palais 
royal, les Procuralie Nmve et la Libreria Vecchia composent au- 
jourd'hui la résidence du vice-roi de l'Autriche. L'accès de cette 
résidence immense est interdite au public, quoique le palais soit 
vide depuis longtemps de ses maîtres taciturnes qui n'osent pns 
affronter la haine de Venise. 

Je marche en tous sens sur les dalles de marbre- dans les gale- 
ries des Procura ties où s'ouvrent les boutiques et les cafés ; je ne 
rencontre soùs les portiques que quelques rares promeneurs, quel- 



L*1TAL1E DES ITALIENS. 169 

ques soldats, et quelques officiers autrichiens revêtus de leur ca- 
pote grise; je n'aperçois pas une seule femme. 

Les habitants de Venise cachent chez eux leur deuil et leur espé- 
rance. Près de la tour de THorloge, dont Tarche s'ouvre sur la 
Merceria, sont les marchands d'oranges et de chocolat. Â peine 
leur voix qui sollicite les chalands rompt-elle par intervalle le si- 
lence de la place déserte et muette. Je m'arrête au milieu pour re- 
voir à distance la façade de Saint-Marc. Ma surprise et mon éblouis- 
sement se renouvellent. Les chevaux de Gorinthe hument Tair et 
l'espace et piaffent sur les sculptures du portail au-dessus des saints 
et des évêques; ils semblent leur dire: « En marche! en marche! 
éveillez-70us, montez en croupe, allez à travers le monde qui se 
précipite et appelle Dieu puur le guider ! Ne restez plus endormis 
et inertes dans vos niches de pierre parmi les puissants et les rois ; 
en marche ! en marche ! à travers le pauvre peuple qui vous invo- 
que et vous attend, et dont, à l'exemple du Christ, vous devez être 
les pasteurs !» * 

Les saints béats et lés princes de TÉglise me regardent, penchés 
sur le fond d'or des mosaïques, et, du haut des clochetons à jour,, 
ils semblent vaciller sous les rayons que projettent sur eux les fa- 
naux de la place. Un coup de canon retentit et me fait tressaillir; 
est-ce Venise qui se réveille et court aux armes ? Ce n'est que le 
signal d'un navire du port qui marque Theure. Un coup de cloche 
du Campanile lui répond, et les deux hommes de la tour de l'Hor- 
loge font vibrer par huit fois le tympan sonore sous leur baguette 
qui se lève et retombe. Je me souviens que le colonel Lamasa doit 
me faire visite dans la soirée, et je m'arrache à regret à la con- 
templation de ce groupe de monuments uniques dans le monde. 
Les vignettes seules de quelque beau livre choral de la Libreria de 
Sienne ou de la bibliothèque du VaticaA offrent en miniature quel- 
que chose d'analogue. Temples, palais, dômes et tours, colonnes 
torses, portiques et perspectives, chatoyants d'or, de pourpre et 
d'azur se confondent ainsi dans les enluminures byzantines des 
missels et forment un ensemble inouï qui rappelle celui de la Piaz- 
zelta et de la place Saint-Marc. 

Une brume blanche flotte dans Tair, la température s'est adoucie 
depuis que le soleil s'est couché derrière la Sainte. Les nuits de Ve- 
nise sont rarement froides et obscures; elles rayonnent presque 
toujours d'astres lumineux qui semblent regarder avec amour Ve- 

15 



!70 1/ITALIE DES ITALIENS. 

nise endormie. Ainsi les étoiles de la Grèce devaient regarder 
Aphrodite bercée sur l'écume defs flots. 

Je suis à peine rentrée à Thôtel que survient le colonel Lamasii ; 
je lui dis mon ravissement de ce premier regard jeté à Venise; il 
me ramène au terre à terre et aux vulgarités de la vie en me par- 
lant àe Vimbroglio de la succession de son beau-frère; il a déjà 
présidé depuis son arrivée à une assemblée de créanciers, et, le 
lendemain, il part pourTrieste, où d'autres créanciers rappellent. 
Il ne pourra, comme il en avait le désir, m'accompagner dans mes 
excursions à travers Venise, ni même me montrer le palais Pesaro; 
mais son majordome est prévenu et le remplacera quand je vou- 
drai. Le bon colonel se répand en lamentations sur cet héritage 
malencontreux et déploie devant moi un amas de paperasses judi- 
ciaires. Je lui dis, en bâillant un peu, que j'aime encore mieux la 
pauvreté que les soucis de la richesse qui obstruent la vie ; j'ajoute 
que, pour lui soldat de Tindépendance et poète, ce doit être un 
double supplice de n'avoir à poursuivre à Venise que des recouvre- 
ments d'immeubles et d'argent. * . . 

Pour me conv<iincre que son esprit plane au-dessus de ces pré- 
occupations positives, il me déclame aussitôt un chant patrioti- 
que. Nous nous séparons en nous disant au revoir. Je ne devais le 
retrouver qu'à Naples, après la conquête des Deux-Siciles par Gari- 
b:)ldi. 

Le lendemain* je me réveille tellement courbaturée que je crains 
un moment de ne pouvoir quitter mon lit ; mais la curiosité me 
galvanise et me met sur pied: tant que le corps peut porter 
Tàme, il doit marcher comme un cheval obéissant que la volonté 
éperonne. 

Je sors vers une heure, je passe sur le pont delà Paglia/^e tra- 
verse la Piazzetta et la place Saint-Marc. Comme la veille au soir, 
Venise est couverte d'un voile de brume qui l'attriste ; il faut à Ve- 
nise le soleil ou les rayonnements de la lune; la lumière est à la 
beauté et aux contours des monuments ce que la circulation du 
sang est au corps humain, elle les colore et leur prête la vie. 

La pluie commence à tomber ; la lagune est grise ; le ciel est 
gris; les monuments sont gris, sous l'eau qui les mouille et sous la 
fange qui les éclabousse; ils paraissent ternes et flétris ; on dirait 
que la mort les gagne. Les soldats autrichiens qui se promènent et 
fument sous la galerie inférieure du palais ducal s^nt aussi re- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 171 

vêtus de capes d'un gris de plomb. Celte teinte uniforme et bla- 
farde a remplacé le beau fond d'azur qui sied si bien à Venise. Je 
suis moi-même en proie à des pensées grises» sans clarté et sans 
-chaleur, qui pèsent sur Tâme et la rendent inerte. Je me hâte d'en- 
trer sous le péristyle de Saint-Marc pour me garantir de la pluie 
qui me fait frissonner. Gomme la façade de Saint-Marc» ce péri- 
style est couvert de mosaïques sur fond d'or et fourmille de mar- 
bres sculptés et de colonnes de porphyre rapportées d'Orient. 
Trois portes en bronze et argeiit conduisent dans Fintérieur de 
réglise ; les.ventaux de celle de droite ont été enlevés à Sainte -So- 
phie de Constanlinople ; huit colonnes de marbre grec se dressent 
de chaque côté de la porte du milieu : leurs chapiteaux sont couverts 
de tètes de lions, de palmes, de feuillages, de croix grecques, d oi- 
seaux symboliques et de toutes sortes d'emblèmes mystiques. Ln 
tradition (appuyée par l'archéologie) assure qu'une de ces colonnes 
a appartenu au temple de Jérusalem. Avant d'entrer dans l'église, 
je parcours le péristyle, dont la magnificence égale celle de la nef; 
à droite (en venant de la place Saint-Marc) est la chapelle à grille 
de fer dans laquelle se trouve le monument du cardinal Zeno ; elle 
communique avec le baptistère, qui à son tour communique avec 
le trésor. A gauche se déploie le vestibule aux voûtes couvertes de 
mosaïques comme le péristyle. Là sont quelques tombes de doges. 
Ce vestibule conduit à la sacristie et longe la jolie place des Lions, 
sur laquelle s'élève le palais patriarcal, monument sans caractère, 
et méritant à peine d'être mentionné. Je fais plusieurs fois le tour 
du péristyle et du vestibule déserts, considérant les belles figures 
sur fond d'or qui seules me regardent et me sourient : aucune 
voix ne se fait entendre au dehors; il me semble que j'erre sous 
les voûtes somptueuses de quelque grande sépulture des empe- 
reurs d'Orient. Gomme je tourne l'angle qui relie le vestibule au 
péristyle, je vois trois mendiantes couvertes de haillons; deux, 
très-vieilles, sont accroupies de chaque côté de la porte du milieu 
qui mène à l'intérieur de l'église ; l'autre, jeune, belle, tenant à cha- 
que main un enfant et un troisième qu'elle allaite attaché à son 
sein par une courroie, est debout au milieu du péristyle sur les 
trois dalles commémora tives, en porphyre, qui marquent h place 
où se rencontrèrent le pape Alexandre 111 et Frédéric Barberousse. 
Je fais l'aumône aux deux vieilles mendiantes, puis je demande à 
la plus jeune pourquoi elle mendie. N'a-t-elle personne qui pour- 



172 I/ITAME DES ITALIENS. 

voie au sort des trois enfants qu'elle traîne après elle? • Per- 
sonne! » me répond-elle en secouant sa tète expressive où se hé- 
rissent d'épais cheveux noirs emmêlés. Elle me raconte que son 
mari, presque enfant en 1848, avait combattu avecManin. « Je Té- 
pousai, parce que c'était un prode, un diavolOf ajoute-t-elle, il y a 
quelques mois» quand le bruit courut que les Français approchaient 
pour délivrer Venise, malgré mes pleurs et les cris de nos trois 
enfants, il passa la frontière pour aller se battre et ramener les 
Français, disait-il; mais il n'est jamais revenu, et les Français, que 
nous attendions comme des sauveurs, n'ont point paru. Voilà pour- 
quoi je mendie. » 

Je considère avec attendrissement celle pauvre mère, qui m'ap- 
parait en ce moment comme la personnification déchirante de Ve- 
nise esclave. Elle pleure en recevant les petites pièces de monnaie 
que je pose dans la main de ses enfants, et devinant à mon accent 
que je suis Française: « Ohl dites-leur donc de venir aux Frân* 
çais, s'écrie-t-elle, et de me rendre mon Joseph, s'il n'est pas 
mort! » 

J'entre dans la nef, et je n*en suis pas d'abord ébtouie, comme 
je le serai plus tard en la revoyant aux clartés empourprées d'un 
beau soleil couchant; l'église de Saint-Marc est petite; avant de 
devenir basilique, elle ne fut destinée qu'à être la chapelle privée 
des doges ; le vaisseau est en forme de croix grecque, la grande 
coupole s'élève au centre, et les quatre petites, au bout de chaque 
bras de la croix. Quatre grands piliers élancéi> en arcs soutien- 
nent rédifice et sont couronnés d'une galerie de marbre qui forme 
des tribunes à balustres. Les pendentifs et la voûte supérieure des 
coupoles sont revêtus de mosaïques sur fond d'or ; des bas-reliefs 
de marbre et de bronze décorent la partie inférieure. Une profu- 
sion de colonnes en vert antique, en porphyre et en serpentine, 
dépouilles des temples de la Grèce, ornent les chapelles latérales 
et celles en retour du chœur. 

Douze colonnes en albâtre oriental s'élèvent sur la balustrade 
du chœur et servent de piédestaux aux statues des douze apôtres. 
Le maitre-autel somptueux, formé par la châsse qui renferme le 
corps de Saint-Marc, est placé sous la coupole qui s'élance du côté 
du levant; les quatre évangélistes se dressent démesurés dans cette 
partie orientale de la voûte; par un ciel pur, au jour naissant, ils 
sont inondés de rayons; l'or de l'aurore se répand, fluide et mou- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 173 

vant, sur l'or immobile de la mosaïque et soulève ces figures for- 
midables de la vision d'Ezéchiel ! 

Je fais rapidement le tour du chœur» que je reverrai, le jour de 
Noël, resplendissant de la pnla cCoro et de tous les ornements du 
trésor de Téglise. J'entre dans la sacristie par une merveilleuse 
petite porte en bronze, pratiquée a gauche de l'autel et sur laquelle 
sourit avec malice le fin visage de FArétin ; on dirait d*une épi- 
gramme jetée intempestivement au milieu d'un drame sacré. De 
même que la nef, le péristyle et le vestibule, la sacristie resplendit 
de mosaïques, et les marbres les plus rares la décorent. 

La pluie a cessé, un brouillard dense flotte dans Tair ; en sortant 
de Saint-Marc, je passe à droite sous le grand arceau de la tour 
de rÙorloge et je m'aventure dans le dédale de la Merceria; c'est le 
quartier le plus commerçant et le plus populeux de Venise, ses 
rues étroites et bordées de boutiques ressemblent à des couloirs; 
on peut se donner la main d'un côté à l'autre, elles sont pavées 
de larges dalles; une ligne du ciel, resserrée entre les toitures, y 
répand à peine le jour. Je marche au hasard au milieu de la foule, 
qui va en deux files, l'une qui monte et l'autre qui descend. Je 
m'arrête pour regarder les devantures, où j'aperçois des produits 
de Venise et de TOrient. Rien de bien saillant, de rare et d'inat- 
tendu ; à peine une boutique de pipes'et de tabacs turcs, une autre 
de verroteries de Murano, et deux ou trois confiseurs pâtissiers 
étalant sur des couches de papier d'or découpé la délectable per- 
sicata^ en forme de fleurs ou de poissons ; les produits français et 
anglais trônent dans toutes les ruelles de la Mei'ceria, comme ils 
trônent à Naples dans la rue de Tolède et à Rome le long du Corso. 
Rientôt je me trouve devant une large porte, ceinte d'une arche 
élégante, flnement sculptée et ayant à droite une jolie madone 
dans sa niche de pierre en ogive. On me dit que cette porte est 
celle du palais PolOt dont on a fait le théâtre Malibran. Je crois 
voir heurter à cette porte Marco-Polo devenu vieux, et voulant se 
reposer dans sa chère Venise, après vingt-cinq ans d'aventures en 
Perse, en Tartarie et en Gochinchine. Oh! les romanesques et 
f^ibuleux conteurs! ils disparaissent aussi dans Tuniformité du 
monde moderne! Des chemins de fer sillonnent l'Asie, et les tré- 
sors du Grand-Mogol remplissent les caisses anglaises de la Corn- 

* Pâle de pèches. 

15. 



174 L'ITAMK DES ITALIENS. 

pagnia des Ipdes. 11 est bon de mourir «avant que ce siècle s'a- 
chève, car le siècle qui va suivre sera inauguré par le nivellement 
du globe entier en une contrée unique aux villes monotypes vul- 
gaires et bourgeoises comme Paris el Londres ; amas de maisons- 
fabriques et de rues alignées, où le jour répand sa lumière irri- 
tante et bête comme un grand dbil d'idiote qui s'ouvre sur tout el 
rit à tous. 

Je traverse il campo San Barlolomeo, place enlourcO de bouti- 
ques et de cafés, qui aboutit par une rue montueuse au pont du 
Hiallo, formé d'une arche unique; sa solidité massive nuit à son élé- 
gance, il est noir et sale. Au-dessus se dresse une galerie en ar- 
cades où sont placés dans des vitrines les fines chaînes de Venise» 
les bagues, les épingles à cheveux, les pendants d'oreille et les croix 
d'or, fabriqués à Trévise ; nous voudrions rencontrer les filles du 
peuple, parées de ces joyaux. Mais, ce jour-là, je ne vois comme à 
Vérone, que des têtes encapuchonnées du tartan gris qui retombe 
sur les épaules et dont la pointe traîne sur les dalles boueuses. C'est 
de cette façon disgracieuse que sont vêtues toutes les pauvres 
femmes que je rencontre sur un marché infect où elles vendent 
des fruits et des légumes. Je considère un moment leurs visages 
frissonnants et expressifs, puis, tournant à droite, je traverse le 
marché aux poissons. Quelques pêcheurs de Ghioggia sont là de- 
bout, coiffés du bonnet phrygien. La tête d'un des plus jeunes me 
rappelle une des figures du tableau de Léopôld Robert (auquel 
les pêcheurs de Ghioggia ont servi de modèles). Ce beau pécheur 
m'offre ses trilles* roses et ses dorades argentées qui frétillent en- 
core sur une couche d'herbe marine; un vieux au visage madré, 
voyant venir una signora, soulève de sa main robuste un énorme 
çsturgeon:.< La veda, Cellenm*, me dit-il, eco el re del mar! » 
Le plus jeune, irrité de la concurrence, lui réplique : « Un re te- 
desco; el to sturione xe bigio corne sti maledeii; la crompa i me 
pessi rossiy principessa^ son heliy e fre^hi comei marmi del pa- 
lasso dncal. » Le vieux secoue menaçant son monstre des mers 



* Des rougets. 

* Voici la traduction de ce petit dialogue en idiome vénitien : « VoyeXt 
Excellence, me dit-il, voilà le roi de la mer. » Le plus jeune lui réplique : 
* Un roi autrichien! ton esturgeon a la couleur grise de ces maudits; achetez 
mes poissons, princesne^ ils sont beaux, ils sont frais comme les marbres du palais 
dHCitt. » 



I/ITALIE DES ITALIENS. 175 

sur la tête du plus jeune : i Bttsardo, s'ccrie-t-ii, el mio sturione 
no xe bigio die de pelé; la veda, Cellen%a, che came rossa, » 
et joignant la démonstration à ses paroles, il ^saisit un couteau et 
éventre Testurgeon : « Cosi la xe Venesint ajoute-t-il, pelé tedesca 
e coreilalian^, » 

Tout le peuple qui Tentoure applaudit à cette phrase. Son jeune 
compétiteur lui-même murmure en signe de paix : « Bravo ! Vecchio 
Bepo! » J'écoute émue ce langage imagé, dans lequel se formule le 
patriotisme populaire de Venise. Je leur explique qu'étant étran- 
gère et logeant à Tauberge, je ne puis, à regret, acheter leur pois- 
son, mais que je fais des vœux pour la liberté de Venise. • Una 
Francese! » repart le vieux en clignant de Tœil, et comme la men- 
diante, il ajoute : « Nous les attendons les Français ! » 

A côté de la Poissonnerie et près du beau palais Gamerlanghi 
(aujourd'hui palais des trésoriers), je trouve un des traghetti (sta- 
tion de gondoles) du grand canal ; les gondoliers s*empressent au- 
tour de moi et me proposent le passage. Je choisis entre les gon- 
doles celle qui me parait la plus propre ; un gondolier, plus voisin 
du rivage, veut empêcher celui que j'ai hélé d'approcher; alors ce 
dernier, jeune, à l'œil sombre et méchant, menace l'autre d'un cou- 
teau qu'il tire de sa chemise; en même temps il m'offre sa main, 
qui n'est pas armée, en me disant : « Non aver timoré, Eccellenza 
(n*ayez pas peur, Excellence). » Sa mine est farouche et il est en- 
tièrement vêtu de drap noir, comme le felze de sa gondole. Je lui 
ordonne de se hâter et de me conduire à l'hôtel Danieli par le 
grand canal. Je crains quelque querelle sanglante, car tout en 
saisissant d'une main l'aviron, il continue à tenir de l'autre son 
poignard luisant. 

J'ai noté cette dispute au couteau, parce qu'elle est la seule de 
ce genre que j'aie vue à Venise. Malgré son courage et son patrio- 
tisme, le peuple vénitien est très-doux, et l'aménité des gondoliers 
est surtout remarquable. Us formaient autrefois deux confréries 
distinctes et ennemies, qui en venaient souvent aux mains. Au- 
jourd'hui, ces luttes ont cessé; les grandes misères de Venise ont 
submergé les rivalités haineuses de ses enfants, toutes les inimitiés 



* « Menteur! s'écrie l'autre, «w» estuigeon tCest gris que de peau. Voyez, Ex- 
cellence, la chair eut rouge! ÀinH esl la Mie Yeuise, elle a la peau autrichienne, 
mais le cœur italien, » 



Mù L'ITALIE DES ITALIENS. 

se sont tournées et concentrées contre Tétranger. C'est l'illustre 
Manin qui a cimenté cette réconciliation et cette concorde entre les 
travailleurs et les opprimés. J'ai vu Garibaldi exercer la même in- 
fluence sur les lazzaroni de Naples. 

La pluie recommence avec violence et clapote dans Feau, tandis 
que je traverse la partie du grand canal qui aboutit au quai des Ëscla- 
vons. Étendue sur les coussins du felze, je n'aperçois plus les palais 
et les monuments qu'à travers le double voile des vitres et de l'eau 
qui tombe ; à peine débarquée, je me sens saisie par la fièvre ; les 
frissons me font claquer les dents ; je veux en vain résister, le corps 
est vaincu, je suis forcée dem'aliler, et d'achever inactive cette jour- 
née sombre ; ma tète est en feu, mes pieds glacés, toutes les visions 
de la solitude commencent à m^assaillir; j'entends durant la nuit 
entière la pluie qui tombe sur la lagune, et au loin la tempête qui 
gronde sur l'Adriatique. Je m'endors au.jour, et quand je m'éveille 
après quelques heures de sommeil, je me sens moins anéantie. La 
veille au sçir, craignant une maladie grave, j'avais envoyé au baron 
Mulazzani de Capadocca la lettre de son amie, la comtesse Maffei ; il 
vient tandis que je suis au lit, et me fait dire qu'il repassera vjers 
quatre heures. Je tente un suprême effort pour me lever; j'y parviens 
enfin ; le ressort humain est remonté. Perdre vingt-quatre heures à 
se reposer en voyage, quel supplice pour une imagination de poëte !... 
Me voilà debout, je m'enveloppe dans un manteau bien chaud, et 
je vais à travers la pluie visiter le palais ducal. J'entre par la porte 
qui s'ouvre du côté du quai ; je me trouve aussitôt dans la cour mer- 
veilleuse tant de fois décrite : elle est entourée d'arcades formant 
un double rang de galeries superposées; mais les façades de la 
cour ne sont point régulières ; celle du côté du couchant, c'est-à- 
dire qui tourne le dos à la Piazzetta, est du moyen âge, c'est la 
plus élégante ; ses vastes arceaux, élancés en ogives, unissent la 
grandeur à la grâce ; on dirait la moitié de la nef d'une belle église 
gothique. La façade parallèle au. quai et la façade orientale en ligne 
avec l'escalier des Géants, sont du style de la Renaissance ; enfin, 
la façade du nord est de styles mêlés; elle se compose d'une 
horloge encadrée de colonnes et de figures, suivie d'une sorte de 
pavillon à riche décoration brodée de sculptures et de statues, et 
elle se termine à l'angle est par de légères arcades formant la 
cour dite des Sénateurs. C'est dans cet angle que s'élance l'esca- 
lier des Géants. Avant de le franchir, je fais le tour de deux 



LMTALIE DES ITALIENS. 177 

belles citernes de bronze, où les jeunes et brunes Pagote puisent 
de l'eau dans des sceaux de cuivre. Ces porteuses d'eau de Venise 
sont vêtues d'un jupon court et d'un corset noir ou rouge adhérent 
à la taille; elles couvrent leur tête d'un chapeau d'homme en feutre 
noir, légèrement retroussé vers le bord, orné de petites chaînes 
d'argent ; leur nom de Pagote leur vient du district d'Alpago dans 
les montagnes du Gadore, qu'elles quittent enfants pour venir à 
Venise exercer leur rude métier. Agiles, elles portent Teau sur 
leur tête jusqu'aux plus hauts étages de toutes les maisons; elles 
sont presque toutes jolies et savent rester sages ; elles s'amassent 
jour par jour unepetite dot, et, après quelques années d'un pé- 
nible travail, elles s'en retournent dans leurs montagnes épouser les 
pâtres qu'elles ont connus enfants. J'en fais causer une aux traits 
délicats, et qui semble épuisée par le poids de deux sceaux qui 
pendent à ses bras amaigris; elle me dit : « Encore un an de 
peine, et je m'en retournerai dans ma montagne. » Les pays alpes- 
tres ont pour tous ceux qui y sont nés une attraction plus particu- 
lière que tous les autres berceaux de l'homme ; on dirait que l'air 
vivifiant des hauteurs épure les âmes et les rappelle à leur atmo- 
sphère. 

Je monte l'escalier des Géants, d'un si grand effet dans cette 
cour du palais ducal. On dément sans cesse la tradition populaire 
qui veut que, sur ces marches de marbre blanc, ait roulé la tête 
coupée de Marino Faliero. L'escalier, répète-t-on, n'était pas con- 
struit à l'époque où le doge fut décapité. Ceux qui comptent les 
traditions populaires parmi les témoignages les plus plausibles de 
l'histoire répondront : Si ce n'est pas sur l'escalier même, c'est 
sur l'emplacement qu'il occupe aujourd'hui que le drame sanglant 
s'est passé. Quoi qu'il en soit, ce fantôme historique est évoqué 
par tous ceux qui franchissent l'escalier des Géants. Il marche à 
leur côté le long de la belle rampe à jour que couronnent la statue 
de Neptune, à la barbe ruisselante, et celle de Mars, coiffé du 
bonnet phrygien. 11 leur crie par la voix de Byron : « Je ne pairie 
pas à l'homme, mais au temps et à l'éternité dont je vais faire 
partie. » Une ombre plus douloureuse encore m'apparaît sur cet 
escalier mémorable, c'est celle du vieux Foscari, le Brutus de Ve- 
nise qui, trois fois sans sourciller, assista à la torture appliquée à 
ison fils , accusé d'avoir trahi la république. Malgré l'héroïsme 
barbare de son patriotisme, ce vieillard presque centenaire fut 



178 L'ITALIE DES ITALIENS. 

dépossédé de sa dignité de doge par le conseil des Dix et par vingt- 
cinq sénateurs. Lorédan, son ennemi, ourdit la trame et fit rendre 
Tarrét. Foscarj, infirme et mourant, voulut sortir en souverain 
du palais où il avait régné trente-cinq ans. « Je descendrai, dit- 
il, par où je suis monté! » et, appuyé sur sa béquille, il franchit 
les marches de Tescalier des Géants, et sortit sur laplace Saint-Marc 
par la porte délia Carta ; la foule qui s'y était assemblée s'ouvrit avec 
respect devant lui.. 

Le jour où la cloche de Saint-Marc proclama son successeur, 
frappé par cette vibration comme par la foudre, Foscari mourut 
subitement. Le sénat décida qu'on lui ferait les funérailles d'un 
doge; mais sa veuve, Marine Nani, une âme de Comélie, s'écria, 
lorsqu'on voulut enlever son. corps : « Puisque vous l'avez dé- 
pouillé de sa couronne, c'est à moi de pourvoir à sa sépulture. Ses 
biens ont été dispersés au service de la république, mais ma dot y 
suffira! » La résistance delà noble femme fut vaine; la volonté du 
sénat s'accomplit. 

Tout en remuant ces souvenirs de l'histoire, je monte ce fameux 
escalier des Géants qui conduit dans la galerie orientale, où sont 
des inscriptions et quelques marbres ; je laisse à gauche l'escalier 
d'or aboutissant aux appartements privés des doges ; la porte de 
cet escalier est close, et Ton ne peut le voir que d'en haut. Un 
autre escalier, à l'angle sui de la. galerie de l'ouest, me conduit au 
.premier étage à la grande salle du conseil, transformée aujourd'hui 
en bibliothèque. J'entre d'abord dans les trois chambres d'étude 
qui la précédent ; j'y trouve deux lecteurs. A Venise, plus encore 
qu'à Milan, la jeunesse a déserté l'étude pour les armes. Cette salle 
immense et inouïe du grand conseil tient toute la façade du pa- 
lais du côté de la lagune; au milieu s'ouvre le balcon monumental 
des doges ; il est couronné d'une statue de la Justice, qui tient 
d'une main l'épée et de l'autre la balance. Je me penche sur la 
balustrade, et je vois en face l'ile Saint-George sur les flots troublés 
pag^ la pluie. 

Les parois et les plafonds de cette salle du grand conseil ont été 
peints par Tinlorel, Paul Véronèse, Palma Giovane, l'heureux père 
des Iroijs plus belles Tilles de Venise, et par d'autres grands pein- 
tres de l'école vénitienne. Les fastes de la république se déroulent 
autour de moi ; les figures de ces toiles immortelles se meuvent et 
s'aninjent. Un tableau parmi les plus vivants représente le doge 



I/ITALIE DES ITALIENS. i79 

prêt à monter sur le Bucentaure : les galeries du palais ducal re- 
gorgent d'assistants; les tètes, les bras s'agitent; les yeux pé- 
tillent, les costumes sont pittoresques et somptueux; les gar- 
des sonnent de la trompe, de grandes lanternes se balancent 
auprès des bannières déployées. Le Bucentaure est sur le premier 
plan avec ses galeries d'or, sa statue de Saint-Marc et son Jion 
ailé. C'est la Venise d'autrefois, Venise en fête, Venise dans sa 
gloire!... 

La solitude absolue qui m'entoure en ce moment dans le palais 
ducal contraste avec ce tableau qui le représente si «peuplé et si 
joyeux. Comme les hôtes éternels de cette demeure abandonnée, 
tous les portraits des doges qui ont régné à Venise forment la 
frise de cette salle du grand conseil, et se continuent dans la salle 
attenante du scrutin ; ils sont tous là dans leur camail d'hermine, 
fiers, augustes, mélancoliques ou menaçants ; ils semblent se dire 
entre eux : « Quelle lignée de rois vaut notre lignée ? » J'en compte 
plus de cent : dans la première salle, un cadre re^te vide sur un 
fond noir, il porte cette sinistre inscription : Marino Faliero, dé- 
capité pour son crime. Le premier doge, Obelerio Antenoreo, ouvre 
le neuvième siècle ; le dernier doge, Ludovico Manin, clôt le dix- 
huitième; celui-ci, amaigri et pâle comme un spectre, semble 
regarder les cadres vides qui Tavoisinent et demander au temps 
quel sera son successeur? Un jeune maçon qui traverse en ce mo- 
ment la salle, portant sur son épaule une pou Ire énorme, se charge 
- de la réponse ; il siffle audacieusement l'hymne de la maison de 
Savoie, et défie^ comme à plaisir, les sentinelles autrichiennes qui 
gardent le palais ducal. On n'empêcliera jamais un Vénitien de 
chanter un horoscope à ses tyrans ni de leur décocher une épi- 
gramme. 

Dans la salle du scrutin, je regarde avec sympathie une belle 
femme blonde repoussée du paradis par l'ange exterminateur; 
Palma Giovane, dans son tableau du Jugement dernier, a peint 
dans cette figure une jeune femme de Venise, qui le quitta pour 
un autre amour. Les poètes et les artistes condamnaient, autrefois, 
aux feux éternels les femmes que la passion entraine. Dante, plus 
rigoureux que le Christ, qui pardonna à Madeleine, plonge dans la 
flamme théologique Françoise de Rimini. — Ah ! si de tels péchés 
doivent nous être comptés, à quels supplices ne seront pas eux- 
mêmes voués dans réternité tous nos justiciers masculins ! — Cette 



180 L'ITALIE DES ITALIENS. 

salle du scrutin occupe la moitié de la façade de 1 ouest qui donne 
sur la Piazzetta, et dont le grand balcon est couronné par la statue 
de la Sagesse (la Sapienza). Deux salles plus petites, dépouillées de 
leurs décorations, suivent la salle du scrutin ; en revenant sur 
mes pas, j'entre dans les chambres d'étude ; je me fais montrer 
le testament de Marco Polo, et un traité d'orfèvrerie de Benvenuto 
Cellini ; je me plais à considérer et à toudier récriture de ces deux 
hommes aventureux; je voudrais les ranimer, les entendre et me 
faire reconter par eux leur vie romanesque. Les cent vingt mille 
volumes et les dix mille manuscrits que renferme la bibliothèque 
ont occupé autrefois le palais de la Libreria vecchia; mais les vice- 
rois de FAutriche délogèrent la science et Tétude, et prirent pour 
eux la belle enceinte qu'avait bâtie Sansovino. Les rayons de la 
bibliothèque envahirent alors une partie des salles du palais ducal 
et cachèrent aux regards les magnifiques peintures qui les décorent. 
(Combien d'autres salles dégradées et fermées ! 

Je traverse rapidement la galerie du musée archéologique, qui ne 
renferme que quelques fragments de sculpture grecque et romaine 
C'est à Florence, à Naples et à Rome que je dois admirer l'Anti- 
quité. Cette galerie, qui était autrefois la salle des gardes, a été 
prise sur l'appartement privé des doges, dont il ne reste plus que 
deux chambres. Dans la première (l'ancienne chambre à coucher) 
se trouve une admirable cheminée en marbre de Paros, avec de 
merveilleuses têtes d'anges sculptées.. Deux svelles colonnes sou- 
tiennent le vaste entablement qui recouvre un large foyer; on pou- ' 
vait s'asseoir à l'aise dans un fauteuil sous ce beau manteau de 
cheminée ; je rêve ce siège commode, et la flamme pétillante à mes 
pieds glacés ; j'appelle près de moi, autour de i'àtre, Benvenuto et 
Marco Polo; l'un me dit ses querelles avec la duchesse d'Étampes, 
l'autre ses fredaines en Cochinchine. Je n*entends plus le vent qui 
souffle sur l'Adriatique, je ne sens plus le froid des marbres du 
pavé. Hélas ! je n'ai entrevu que l'ombre d'un feu, l'ombre d'un 
siège et le mirage d'une compagnie attrayante ; mes pieds s'en- 
gourdissent sur les dalles; pas une chaise ne m'otfre une halte, 
pas une voix ne fait écho à mes pensées ; je traverse rapidement la 
seconde chambre, où est la célèbre mappemonde de fra Mauro; 
Marco Polo seul pourrait m'explic^^er cette vieille configuration du 
globe. Je monte un second étage, et, avant d'entrer dans la salle de 
la Bussola, je remarque un trou que recouvrait autrefois une tête de 



L'ITALIE DES ITALIENS. 181 

bronze ; c'est dans sa gueule ouverte qu'on jetait les dénonciations 
secrètes. Oh ! bouche ouverte à Tenvie, au mensonge, à la bas- 
sesse, bien rarement à la vérité, reste fermée à jamais !*Les sociétés 
modernes doivent vivre libres, en pleine lumière, sous la garde visi- 
b'e de la justice et de l'honneur. Les deux premières salles n'ont 
de remarquable que deux plafonds de Paul Véronèse ; une porte 
de la seconde salle s ouvre dans le couloir qui aboutissait aux 
plombs et aux puits ; je visiterai ces cachots un autre jour ; je passe 
dans la salle du conseil des Dix, où sont quatre portes superbes, et 
j-'admire longtemps le beau tableau de la Foi par. Titien ; puis un 
tableau allégorique par Zelotti, représentaht Venise sur un lion, 
Venise qui brise ses chaînes ! Llieure viendra où ce tableau aura 
sa signification nouvelle et où ces chambres désertes se rempliront 
d'hôles glorieux ! Dans' le petit salon des ambassadeurs, presque 
entièrement décoré par Paul Véronèse, je remarque une cheminée 
en marbre du plus beau travail, et des portes de cèdre prises à 
Sainte-Sophie de Constantinople ; je traverse ensuite le cabinet 
du doge qui conduisait à sa chapelle privée. Dans la salle du sénat 
ou du collège sont encore trois cent dix stalles intactes qui sem- 
blent attendre les sénateurs. Les peintures qui décorent ces der- 
nières salles sont les plus belles des maîtres vénitiens déjà cités. 
Le doge arrivait à ce second étage par Tescalier d'or qui partait 
de son appartement privé ; je remarque en sortant quelques places 
vides sur les parois et les plafonds, elles attestent que Paris et 
Vienne n'ont pas rendu tous les chefs-d'œuvre qu'ils ont enlevés 
à Venise. Je m'en vais par l'escalier d'or ; il emprunte son nom à 
l'or prodigué dans ses décorations, s'harmoniant avec les mou- 
lures en stuc et les peintures qui en recouvrent la voûte , ainsi 
que celle du petit vestibule qui le précède. 

Je redescends l'escalier des Géants, passe à droite sous une des 
trois portes de l'Horloge, et sors de la cour,par la porte de la Caria, 
couronnée de sculptures et de statues. 

La pluie tombe encore, monotone et fine, sur les dalles de la piaz 
zella, j'entre par une porte latérale dans l'église de Saint-Marc, 
et je m'y assieds pour m'y reposer. Mon impression de la veille 
subsiste, la nef me parait petite, mais quelle étrangeté et quelle 
magnificence! Je remarque que le pavé a été défoncé par la 
marche successive des générations. En ce moment, la solitude de 
l'église est comolète ; je n'aperçois pas même les Vieilles men- 

16 



182 L'ITALIE DES ITALIENS. 

diantes qui errent toujoui*s éperdues auprès des portes. Je tombe 
dans une ^orte de sonmolence dont je suis tirée par une musi- 
que harmonieuse qui s'élève près de moi ; Torgue n'a pas de ces 
notes vives et tranchées, d*où vient donc cette mélodie inattendue? 
Je quitte Teglise par la grande porte qui s'ouvre sur la place Sainl- 
Marc, et je vois des soldats autrichiens qui jouent des fanfares au 
milieu de la place ; ils jouent dans le désert, car, aussitôt que les 
premiers accords retentissent, les Vénitiens prennent la fuite. Cela 
se passe ainsi chaque jour, et les musiciens tùdesques sont forcés 
de se donner à eux-mêmes une sérénade. 

Je fais le tour des Procuratie vecchie et des Procuratie nuove, 
les cafés et les boutiques sont vides. Palais, églises, place publique, 
portent le deuil du passé! Une opaque mélancolie enveloppe ces 
grands vestiges de Tart et de Thistoire ; ainsi notre âme s'assombrit 
au déclin ; lés ressorts de la jeunesse se brisent ; l'espérance se dé- 
colore et s'engourdit, on n'éprouve plus qu'un impérieux désir de 
repos, de chaleur et d'immobilité ; on en arrive à ce clair-obscur 
de la vie où tout s*efface et se confond. Je marche jusqu'au petit 
jardin public attenant au palais du gouvernement. La lagune est 
déserte comme la place; je retourne à l'hôtel, et je fais faire un' 
grand feu pour remplacer le soleil abSent. Comme la pluie redouble 
et m'endort, on frappe à ma chambre; c*est le baron Emilio Mulazzani, 
l'ami de l'aimable comtesse Maffei ; une bouffée d'air vif et libre, qui 
semble un courant de l'atmosphère parisienne, circule aussitôt au- 
tour de moi; je trouve dans le baron Émilio un esprit tout à fait 
français, dans la bonne acception du mot, au dix-huitième siècle; 
il effleure avec grâce et élégance tous les sujets, ses manières sont 
pleines d'aménité et sa tournure est distinguée. 

« Vous ne pouvez mourir d'ennui dans l'ennuyeuse Venise, ren- 
due plus ennuyeuse encore par cette pluie obstinée, me dit-il avec 
aisance; et puisque la promenade vous est interdite par cette double 
inondation de la lagune et du ciel, je vous propose d'aller ce soir au 
théâtre ; je voudrais vous offrir une bonne loge au théâtre de la 
Fenice, dont je suis à l'heure qu'il est le très-platonique directeur, 
mais la Fenice est fermée par suite d'abstention patriotique de la 
part de la noblesse, en attendant que le petit théâtre San Benedetto 
le soit à son tour, venez ce soir y enieudre il Barbier e. L'Autriche 
nous permet encore Basile et l'air de la Calomnie ; peut-être dans 
huit jours nous les interdiira-t-elle comme des allusions perverses. 



I/ITALIE DES ITALIENS. 185 

— Mais, objeclai-je, comment se rendre au théâtre par celle 
pluie furieuse? 

— Vous oubliez, répliqua le baron, que Teau est Téiéraent de 
la gondole; à tout monument et à toute maison de Venise aboutit 
un canal, je viendrai donc vous prendre en gondole à huit heures. 

— Soit, je suis tentée par une course à travers la tempête encore 
plus que par le théâtre. » 

A huit heures, le baron Mulazzani était en gondole à la porte 
d'eau de Thôtel. Nous tournâmes sur le grand canal du côlé de la 
promenade de la terrasse, puis nous traversâmes un nombre îhfini 
'de petits canaux à travers lesquels les gondoliers lancent comme 
un trait leur frêle embarcation.. Nous étions enfermés dans le felze 
bien clos, la pluie jaillissait en cascade au-dessus ; nous voguions 
entre deux eaux et dans les ténèbres. Cette course aquatique et noc- 
turne me charmait comme une nouveauté fantastique, je riais sans 
savoir pourquoi, je pensais aux mascarades vénitiennes; un peu 
de gaieté inattendue m'était montée au cœur. La gondole s'arrêta 
devant la façade du théâtre. La salle nie parut petite, mais élégante; 
le public y était clair-semé et ne se composait guère que d'Autri- 
chiens. Au parterre étaient les lieutenants et les sous-lieutenants; 
dans les loges, les officiers d'un grade plus élevé avec leurs femmes 
et leurs filles, bonnes et honnêtes Allemandes dépaysées et ahuries 
de la haine que les Italiens portent à leurs maris et à leurs pères. 
Ces têtes blondes, roses et placides auraient contrasté étrangement 
avec le type italien, mais pas une femme vénitienne n'était dans la 
salle. Dans deux loges d'avant-scène, quelques-unes de ces pauvres 
et folles Françaises que la misère fait courir dans toutes les villes 
où se trouve une garnison, étalaient leurs toilettes provoquantes et 
leurs visages expressifs. Elles étaient le point de mire dès plus 
jeunes officiers, grands, sveltes, un peu roides, mais portant avec 
une extrême distinction leur bel uniforme blanc chevronné d'or et 
d'azur. La verve et l'esprit de cette étincelante musique du Barbier 
servait d'accompagnement à nos causeries sur Paris et sur Milan, 
commencées dans la gondole entre le baron et moi, et qui conti- 
nuèrent au théâtre ; ces airs vifs et pétillants nous mettaient en 
belle humeur. Cependant l'absence absolue d'auditeurs italiens me 
lit réfléchir. 

« Je n'irai pas souvent au spectacle à Venise, dis-je à M. Mulaz- 
zani, il me semble que nous enfreignons ce soir une consigne 



1X4 L ITALIK DES ITALIENS. 

palriotique et que nous manquons au deuil que porle Venise. 

— Oui, répliqua-t-il; mais j'ai deux excuses, Tune du monde et 
Tautre d'humanilé, ajouta-t-il en riant : vous êtes étrangère et je 
cherche à vous distraire, et notre présence ici aidera à souper ces 
pauvres acteurs qui meurent littéralement de faim ; déjà trois théâ- 
tres sont fermés; les malheureuses troupes de comédiens ont dû 
partir et errent je ne sais où. » 

La prima donna, robuste et joufflue, avait dans la- voix la fraîcheur 
de son visage ; elle fut fort applaudie par les officiers autrichiens. 
Quand nous sortîmes, nous la rencontrâmes dans le vestibule, ac- 
compagnée d'une jolie cameriera qui emportait dans un foulard 
une partie de son costume; la pluie redoublait de furie, il fallut 
relever nos jupes sur nos têtes pour franchir les dalles qui nous 
séparaient des gondoles. Un gamin de Venise cria pompeusement : 
• Ecco î gondolieri délia prima donna, » La maîtresse et la suivante 
s'élancèrent d'un bond dans leur barque; notre gondole était der- 
rière la leur, je les imitai de mon mieux et m'étendis, en entrant 
par le dos, sur le coussin élastique du fdze. a Brava ! me dit lô 
baron, vous voilà à moitié Vénitienne. » Nos gondoliers précipi- 
tèrent leur course ; je riais plus fort sans me douter qu'un peu de 
danger nous menaçait. Quand nous tournâmes sur le grand canal, 
la lagune était tellement grosse, que nous ne pouvions plus avancer, 
les gondoliers redoublaient d'efforts, et je voyais à travers les vitres 
les courbures réitérées que décrivaient leurs corps sur leurs avi- 
rons; j'étais ravie de leur agilité ; je disais au baron que ces courses 
en gondoles me rendraient désormais odieux les fiacres parisiens. 
Au moment où nous abordâmes, la bourrasque mugissait sur le 
quai des Ësclavons;, il y avait une grande tempête sur la mer Adria- 
tique. 

M. Mulazzani renvoya la gondole : « Nous l'avons échappé 
belle, me dit-il, l'entrée du grand canal n'est plus praticable ce 
soir; je vais m'en retourner à pied par les rues que vous appelez 
des couloirs. 

— Mais vous serez mouillé jusqu'aux os, lui dis-je. 

— Bien pire serait d'être noyé, » répliqua-t-il gaiement. 

Le lendemain la pluie tombait toujours et la rafale grondait sur 
mer; c'était à désespérer du soleil italien, que je poursuivais comme 
une fiction depuis Gênes. Je me mis à lire et à écrire des notes. 
Le spleen me gagnait. Vers trois heures, le baron Mulazzani parut, 



L'ITALIE DES ITALIENS. 185 

il portait des bottes à Téouyère qui lui montaient jusqu'aux genoux. 
<i Vous avez la tournure (TAnlani, lui dis-je en riant 

— A propos de ce héros de drame, rép!iqua-t-il, on m'écrit de 
Paris qu'Alexandre Dumas va venir à Venise, je serai charmé de le 
connaître. 

— Et moi de le revoir, reparlis-je; c'est une imagination inépui- 
sable et un esprit cordial et bon, comme il y en a peu parmi nos 
littérateurs. 

— . Je suppose, reprit le baron, que votre rigueur contre le 
théâtre ne s'étend pas jusqu'à une salle vide, et, si vous le voulez, 
je vous ferai voir la Fenice; tenez, voilà justement une éclaircie 
qui se fait dans le ciel. 

— J'accepte avec d'autant plus de plaisir, reparlis-je, que j'ai 
parlé du théâtre de la Fenice dans un de mes romans * , je tiens à 
savoir si je ne me suis pas trop écartée de la vérité. » 

Nous partîmes aussitôt ; nous passâmes sous les galeries du palais 
ducal, nous traversâmes celles des Procuratie vecchie et nous nous 
arrêtâmes au café Floriaji, célèbre à Venise depuis plus d un siècle; 
il a vu, comme l'ancien café de la Régence à Paris, toute une série 
d'hommes célèbres s'asseoir sur les divans de ses deux petits salons 
peinte à fresque, et s'accQuder sur ses guéridons en marbre 
blanc, flânant et dégustant le sabaion doré*, le sorbet neigeux, 
les glaces dures, le café turc et le chocolat vanillé. Le café Florian 
reste ouvert toute la nuit. Un vieux garçon, propre, alerte et très- 
pâle, qui y fait le service nocturne depuis trente-cinq ans, nous 
apporte du moka fumant dans de petites tasses de Chine. Chaque 
matin, à cinq heures, il va se coucher au coup du canon du port 
et se relève à trois heures pour reprendre sa besogne active et 
monotone. Il a vu bien des folles nuits du carnaval de Venise, alors 
que Venise avait encore un carnaval et que les masques mystérieux 
et rieurs se croisaient en s' appelant sous les galeries des procu^ ' 
raties. Il se Souvient des rois et des princes exilés, des généraux 
vainqueurs et insolents et parmi eux de Marmont, infirme et taci- 
turne, traînant à Venise le souvenir de sa trahison ; il a vu dans 
leur tristesse sereine ou tourmentée les artistes et les poètes im- 
mortels ; Chateaubriand, suivi comme d'une ombre par son inexo- 



* Lui. 

- Mousse composée de jaunes cfœufs et de vin de Malaga. ' 



18« L'ITALIE DES ITALIENS. 

rable ennui; Manzoni, aux jours de sa pure jeunesse; Byron, au 
temps de ses belles amours; Cimarosa, malgré Tbospitalité de la 
lagune qui le berça comme une mère, expirant avant Theure des 
suites de la proscription cruelle dont le frappèrent le barbare car- 
dinal Ruffo et rinfàme Caroline de Naples ^. Cauova, venant mourir 
doucement à Venise ; Léopold Robert, désespéré, s'y donnant une 
mort sanglante; Alfred de Musset, mélancolique et railleur; Balzac, 
noyant dans les splendeurs de sa psychologie universelle les dé- 
ceptions et les hideurs de la vie. Bien d'autres encore disparus de 
la foule des vivants et rayonpant dans la foule des esprits dont la 
terre se souvient. 

En sortant du café Florian, nous traversons sous les arcades du 
palais royal (en face de Téglise de Saint-Marc) le passage appelé 
fiocca di Piazza; nous laissons à droite TégliseSaint-Moïse et fran- 
chissons plusieurs rues tranquilles bordées de boutiques comme 
celles de la Merceria; nous arrivons au Campo san Eantino, où est 
réglise de ce nom en face de laquelle se trouve le théâtre la Fe- 
nice. Un troisième monument, V Athénée vénitien, s'élève à droite; 
le quatrième côté de la petite place est occupé par des maisons 
délabrées. La façade du théâtre, soutenue par quatre colonnes et 
ornée de figures d'assez mauvais goût, est insignifiante; le «péri- 
style et l'escalier sont fort beaux; la salle me parut un peu plus 
petite que celle de l'Opéra de Paris; gracieuse et riante, elle est 
décorée de peintures sur fond d'or, les loges tendues de soie sont 
spacieuses et commodes, la grande loge impériale, couronnée de 
l'aigle à double front, est en face de la scène; un escalier à part et 
peint à fresque y conduit. La scène, large et profonde, doit être 
très-propice à la voix. Le baron Mulazzani me conduit dans les 
coulisses désertes; je me promène un moment sur ces planches où 
tant de cantatrices ûuneuses ont passionné le public. Je m'amuse 
à crier : Evviva l'Italia! je dis au baron : « Votre théâtre, fermé 
depuis deux ans, se rouvrira à ce cri,' et quelque Malibran nouvelle 
rinaugurera par un hymne sur la délivrance de Venise. 

— Vous en parlez bien légèrement, réplique M. Mulazzani; une 

* Le Ministre et la souveraine condamnèrent ïe grand maestro à être pendu 
pour avoir composé un hymne à la Liberté à l'enlrée du général français 
Championnet à Naples en 1799. Cimarosa ne dut la vie qu'aux instances de 
l'ambassadeur de Russie qui obtint que la peine de mort serait commuée en 
celle de l'exil. • 



L'ITALIE DES ITALIENS. 187 

artiste de ce génie est aussi difficile à trouver que la liberté de 
Venise sera ardue à conquérir! Oubliez-vous ce qu'était Maria 
Felicia? 

— Je suis arrivée trop tard à Paris pour Tentendre, repartis-je, 
elle venait de mourir; mais Alfred de Musset m'a dit souvent 
qu'elle et Rachel étaient les seules femmes qui l'eussent vraiment 
ému au théâtre. 

— Je l'ai aimée comme une sœur, reprit le baron ; j'ai souvent 
voyagé avec elle. Elle avait tous les désirs et tous les caprices que 
le génie se permet et qu'on doit passer au génie, car ils font sans 
doute partie de Talmosphère qui l'inspire. Durant son engagement 
îiu théâtre de la Fenice, elle exigea que nous lui fissions construire 
une gondole exprès pour elle; elle ne s'assiérait jamais, me dit- 
elle, sous un felze noir ; bière hideuse recouverte d'un drap mor- 
Uiaire, où elle s'imaginerait qu'on la porle en terre; elle voulut une 
gondole blanche et dorée, an felze recouvert de drap blanc bordé 
de pourpre, avec son chiffre en or ; ses gondoliers portaient une 
livrée aux couleurs vives. Le jour où sa fanlaisie fut réalisée, elle 
demanda qu'on fît relâche et se promena toute la journée et toute 
la nuit dans sa barque riante. Je me souviens que vers minuit, 
comme nous traversions le grand canal, elle nous chanta tout à 
coup une de ses mélodies les plus puissantes et les plus ineffables, 
qui fit tressaillir Venise endormie. Parfois, sortant du felze aux 
coussins de soie rouge, elle caressait de la main sa gondole 
comme elle eût fait d'un grand lévrier : • Oh ! ma belle gondole, 
disait-elle, je t'aime parce que tu es unique!... — Mais, ma chère 
Maria, lui répondis-je, comment auriez- vous fait au temps de la ré- 
publique de Venise, où l'uniformité desgondole§ était une loi que ne 
pouvait enfreindre même le doge? — Moi, répliqua-t-elle en riant, 
j'aurais refusé de chanter, et j'aurais envoyé au diable le conseil 
des Dix, le sénat et le doge lui-même. » 

Tandis que le baron Mulazzani ranimait en parlant cette poéti- 
que ligure évanouie, je regardais les portraits des grands maeslri 
italiens, peints sur le pourtour des loges ; celui de Gimarosa me 
semblait refléter encore les douleurs de l'exil. Je fus aussi frappée 
par l'expression pensive et triste de la tête de Paésiello : le baron 
Âlulazzani, à qui je le désignais du geste, me dit : 

« C'est par un opéra de Paésiello les Jeux (TAgrigente, que le 
théâtre de la Fenice fut inauguré en 1794. En 4836, l'ancienne 



188 L'ITALIE DES ITALIENS. 

salle brûla, et mo» père présida à la reconstrudion de la salle que 
vous voyez aujourd'hui. » 

Nous quittons les coulisses et montons dans le cabinet du baron; 
tandis qu'il donne quelques ordres aux employés oisifs du théâtre, 
je considère à travers une fenêtre un petit canal sur lequel est 
jeté le pont de la Fenice; des maisons lézardée?, dont toutes les 
fenêtres sont closes et qui semblent prêtes à crouler^ bordent Teau 
dormante; ainsi à chaque pas apparaît quelque coin de Venise, 
que le silence, la solitude et la mort ont déjà envahi. 

En sortant du théâtre, nous allons à travers le dédale des pe- 
tites rues au palais Grimani, aujour4'hui palais de la poste. J'at- 
tends anxieuse des lettres de France, qui sont bien des jours avant 
d'être distribuées à Venise, où peu de letlces échappent au cabinet 
noir. La belle façade de ce palais donne sur le grand canal ; nous 
entrons du côté opposé par une large galerie sous les arceaux de 
laquelle on fait la distribution des lettres; en sortant nous tournons 
à gauche sur le joli campo S. Lucay où, près de Téglise du même 
nom, s'élève un petit palais en briques rouges, aux balcons sculptés 
qui me fait envie, je disk M. Mulazzani : « Je vivrais là très-heureuse. 

— Rêve de poète, répliqua-t-il; au bout d'un mois, je vous en- 
tendrais crier :' Paris ! Paris ! 

— Oh ! repartis-je, je n'ai plus de ces juvéniles ardeurs pour ce 
que le provincial français appelle les déhces de la capitale. » 

La pluie recommence et tombe si fort, qu'elle nous oblige à 
revenir bien vite au logis. Le soir, toujours la pluie accompagnée 
de rafales; impossible de sortir ; le bruit de la lagune m'endort. 
Le lendemain, Venise continue à flotter entre deux eaux, c'est à 
désespérer du soleil! à peine puis-je flâner durant une heure sous 
les galeries des procuraties et celles du palais royal, où est la 
librairie Hunster. Ce libraire, qui a mes ouvrages, me laisse obli- 
geamment feuilleter plusieurs albums de vues de Venise et des îles 
qui l'environnent; c'est toute ma distraction durant cette sombre 
journée interdite aux excursions. 

Enfm, le lendemain dimanche, quatre décembre, le soleil perce 
le ciel encore gris ! Je me lève bien vite et me hâte de sortir, pour 
réparer les heures perdues des jours précédents ; avant de pour- 
suivre l'exploration de Venise, je veux embrasser d'un coup d'œil 
la ville entière. Je fais plusieurs fois le tour de la logetia, j'ad- 
mire les fmes sculptures de marbre blanc, les statues qui la déco- 



L ITALIE DES ITALIENS. 189 

i^enl et les svelles colonnettes de marbre rose qui la soutiennenl 
comme des bras-de frais adolescents. Je reste un moment émer- 
veillée devant la grille de Sansovino, bijou exquis de serrurerie 
dont lâjogetta se pare ainsi qu'une reine le fait de son écrin : 
j'entre dans le Campanile et je monte jusqu'au baut sans trop do 
fatigue. Une rampe douce, n'ayant qu'une marche à chaque angle 
'tournant, conduit à Fattique de cette tour carrée, qui se termine 
en pointe. Je vais de place en place autour de la balustrade, pour 
voir l'ensemble de Venise et des îles ; puis, m'orientant, je con- 
temple longtemps l'horizon qui se déploie soûs les quatre faces du 
Campanile, correspondant aux quatre points cardinaux. J'ai au 
nord les Alpes tyroliennes bornant le tableau, ensuite la terre 
ferme, le rivage de Mestre, la jetée du chemin de fer dans la même 
direction; à gauche de la jetée, les petits îlots de San Secoîido, 
de San Giorgio in alega, et de SanC Angelo délia polvere, dressant 
sur l'eau leurs forts et leurs tours. Tout près de Venise, l'îlot de 
Santa Chiara, posé comme un point sur le haut de l'S que décrit 
le grand canal ; au nord-est de Venise, Murano, dont le Dôme et le 
Campanile se dessinent dans l'air; à l'ouest de Murano, la petite 
île de San Michel, où dort le campo-santo; à l'est, les îles de 
Ëurano et de Torcello; au. sud de Burano, l'île de SanFrancesco 
del deserto, touchant à la plage aride et à la plus courte des trois 
langues du Lido ; au sud se multiplient les petites îles, fleurs déta- 
chées du bouquet de Venise; et qui forment un archipel; j*ai à mes 
pieds, en face de moi, en regard du quai des Esclavons, San Giorgio 
maggiore, avec sa belle église et sa tour carrée; toujours au sud, à 
gauche les îlots de Sont'' Elena et de la Certosa; à gauche, l'île du 
fort Sant' Andréa, et plus à l'est, celle des Vignole; en face encore, 
au delà de San Giorgio Maggiore, San Servolo, renfermant l'hospice 
des fous, puis Sant' EleazarOy où s'élève le couvent des arméniens; 
puis les îlots du Lazaret 'de San Spirito, de San Clémente et delta 
Grazia, disséminés à l'ouest jusqu'au croissant que forme la Gin- 
deçà. Enfin, bornant au sud cet archipel riant comme une cein- 
ture flottante qui- sépare la lagune de la mer Adriatique, le Lido 
déronle en trois parts ses rivages dévastés, qui dressent sur leur 
nudité, les trois églises de la Madona di Màrino, de Sainte-Elisa- 
^ beth et de Saint-Nicolas. Par delà le Lido, la mer Adriatique bleue, 
immense et calme au moment où je la contemple, après les orages 
des jours précédents; à l'ouest, je vois se dérouler la grande 



190 L'ITALU: DES ITALIENS. 

lagune de Venise jusqu'au mage lointain où se jetti; le canal de 
la Brenta. Détachant mes regards du vaste horizon des flots, et les 
rapprochant de Venise, la ville me présente un groupe énorme 
qui se dessine en reliefet élève vers moi ses monuments innombra- 
bles : sur le premier plan, j'ai au nord la place Saint-Marc; à Test, 
réglise et le palais ducal; au sud, lapiazzetta; à Touest, la dogana 
di mare et la Salule qui termine TS du grand canal que Santa 
Cliiara commence; puis, en tous sens Tenchevêtrement des canaux- 
tortueux et des rues étroites, labyrinthes inextricables, au milieu 
desquels les places, les églises, les palais, servent à s'orienter. Aux 
extrémités de Venise, des terrains plus vastes, tels que le champ 
de Mars, à Touest, avec ses talus gazon nés et ses longues allées 
d'arbres dépouillés par Thiver. Au midi, par delà le quai des Es- 
clavons, formant la punta délia notta, le jardin public, nid de ver- 
dure qui flotte sur l'eau; à l'est, l'ile de San Pietro del Castello, 
reliée à Venise par un pont ; au nord-est, les bassins de l'arsenal, 
sa tour et ses magasins qui dessinent comme des arcades som- 
bres. Les nuages qui flottent au ciel abaissent sur la ville im- 
mense la lumière du soleil, lumière intermittente qui fouille et fait 
ressortir certaines parties et en laissent d*autres dans l'ombre ou 
dans le clair-obscur. C'est d'un effet inouï, fantastique, vertigi- 
neux ; je ne me lasse pas de ce spectacle. Je reste plus d'une heure 
accoudée tour à tour sur les quatre balustres de l'attique, contem- 
plant avidement la cité aquatique et m'efforçant d'en fixer l'em- 
preinte dans mon souvenir : après cette ascension du Campanile, 
j'entre dans l'église de Saint-Marc pour reprendre haleine. Un cha- 
noine prêche sur la charité, dans la grande chaire à droite du 
chœur; quelques femmes du peuple et un grand nombre de mari- 
niers l'écoutent avec recueillement; je regarde leurs têtes expres- 
sives, éclairées par la double lueur des cierges et d'une belle 
lampe byzantine en cuivre rouge, à chaînons de bronze, qui brûle 
suspendue au milieu de la nef. Elle a je ne sais quoi de la forme 
d'un minaret qui révèle son origine orientale. Après une halte, je 
sors de l'église par la petite porte latérale de droite, je traverse la 
cour du palais ducal; je rentre un moment à l'hôtel, puis je monte 
dans une gondole et vais yisiter quelques églises. Je commence 
par San Giorgio Maggioi^e^ qui me sourit en face du rivage où je 
m'embarque; en quelques minutes, j'aborde à la petite ile. Au 
neuvième siècle elle renfermait un jardin, une vigne abritée par de 



. L'ITALIE DES ITALIENS. 191 

j^'rauds cyprès, el un moulin, dépendances du palais ducal. Plus 
tard, le moulin devint un couvent où, après la mort de Pie Yl, le 
conclave errant se réunit pour élire Pie VII; en attendant que PAu- 
tiiclie oftre cet asile au conclave, qui, dit on, s'assemblera sous sa 
protection pour élire un successeur à Pie IX, elle a fait du couvent 
une caserne fortifiée. Je monte à la pelile place qui s'étend devant 
Téglise par des marches de marbre dont les premières se bai- 
gnent dans la lagune. Sur les plus hautes sont groupés des sol- 
dats autrichiens qui jouent aux cartes. Le gondolier qui m'a amenée 
me les montre en serrant les poings et en me disant : « Ecco i 
maladetti! voilà les maudits ! il ajoute tristement : Ils sont partout, 
on né rencontre plus qu'eux dans Venise. » Je regarde un moment 
la haute façade de l'église, construite par les deux architectes Pal- 
ladio et Scamozzi. Deux frontons superposés couronnent le portail, 
c'est d'un effet bizarre et lourd qui n'a rien d'imposant. J'entre 
dans la nef en forme de croix latine ; elle est majestueuse et gran- 
diose ; la porte intérieure, encadrée dans de belles colonnes de 
marbre grec, est surmontée du massif sarcophage du doge Léo- 
nard Donat. Dans la seconde chapelle à droite, je remarque le beau 
crucifix en bois de Michelozzo Michelozzi, artiste florentin, élève 
de Donalello : le Christ est superbe d'expression douloureuse. La 
chevelure et la couronne d'épines semblent frissonner. C'est d'un 
lini de ciselure qui défie la loupe. Dans le chœur, sont rangés en 
ter à cheval quarante-huit stalles en bois de chêne, d'un travail 
inouï, où se déroule la vie de Saint-Benoît; chaque figurine est un 
chef-d'œuvre. Un Flamand, Albert de Brûle, a épuisé là des années 
de patience et de génie. Ces ouvrages exquis contrastent avec quel- 
ques grandes toiles du Tintoret, qui décorent l'église et sont em- 
preintes de la furia qui caractérise l'artiste vénitien. Je jette en 
sortant un coup d'œil au campanile et au portique de l'ancien 
couvent ; puis, remontant en gondole, je me fais conduire à la 
SanUi Maria délia Sainte; cette église monumentale, à coupole 
énorme, rappelant le Panthéon de Paris et Saint-Paul de Londres, 
fut érigée à la Vierge, au dix-septième siècle, en action de grâces 
de la cessation de la peste. Elle s'élève à gauche, à l'entrée du 
grand canal. Avant de descendre de gondole, je regarde à droite 
sur l'autre rive, presque en face de la Sainte, l'éblouissant petit 
palais Contarini Fasan, un bijou ; un caprice de sculpture du qua- 
torzième siècle, qui m'a fait envie durant tout mon séjour à Ve- 



192 L' ITALIE DK§ ITALIENS. 

nise. L'aspect de ce palais mignon a je ne sais quoi de mystérieux 
et de romanesque; ses fenêtres seules s'ouvrent sur le grand ca- 
nal ; sa porte, cacliée aux curieux, donne sur un étroit canal trans- 
versal. Cette gracieuse construction se divise en trois étages, y 
compris le rez-de-chaussée; les trois fenêtres d^'en bas n'ont aucun 
ornement, mais le balcon du premier étage en fourmille; il repose 
sur quatre supports légers fmement sciilptés. Sur sa large et haute 
balustrade s'épanouissent, comme des fleurs, de belles rosaces de 
marbre blanc; derrière cette galerie montent trois ogives soute- 
nues par de fluettes colonnes, qui font ressembler ce balcon à un 
petit portail suspendu de cathédrale gothique. Au-dessus des trois 
ogives s'en élèvent deux autres, encadrées par deux balcons du 
même style que le premier. Un grand blason sculpté sépare ces 
deux ogives qui forment les fenêtres du Iroisième étage; au-dessus 
du balcon est une toute petite fenêtre carrée, discrète, voilée, et 
qui semble abriter un œil qui attend et regarde venir. L'édifice se 
couronne d'une belle corniche; la toiture, invisible, est en terrasse 
plate; chaque division d'étage et chaque angle du palais est bordé 
d'un cordon de marbre, comme un manteau de reine d'une tor- 
sade. Les fenêtres d'en bas sont closes; les jalousies des balcons 
sont baissées; quelques fleurs dépassent l'appui des balustres: 

Quel doux roman on imagine derrière ces murs dentelés! Si 
les pierres nous disaient leurs légendes, quels récits attrayants 
nous feraient les sculptures de ces balcons ! Au temps des joies et 
des folies de Venise, que de couples^ jeunes et beaux doivent s'y 
être accoudés ! La demeure est étroite et recueillie, construite pour 
deux, vrai nid pour s'aimer ; elle se mire dans la lagune silencieuse, 
elle s'y baigne comme une nymphe qui rit. Le jour, rien d'elle ne 
se révèle; mais, durant les chaudes nuits étoilées, toujours ! tou- 
jours! à travers les siècles, les heureux que l'amour enivre ont dû 
choisir ces balcons fantastiques comme un cadre exquis de leur 
bonheur. Les vêtements flottants s'harmoiiient à ces niches trans- 
parentes; les bras enlacés aux entre-croisements des nervures mo- 
resques ; les rayons des yeux qui se cherchent aux reflets des astres 
dans les flots ; les parfums des chevelures mêlés aux brises sa- 
lubres qui soufflent du Lido ; la quiétude d'une ivresse ineflable 
au grand silence de Venise endormie. 

Je détourne à regret mon regard de celte maiàonnette radieuse, 
fleur rare éclose sur la lagune comme une bouture deTAlhambra ; 



L'ITALIE DESJTALIENS. 195 

elle raille de sa légèreté la lourde façade de la Sainte; onxlirail un 
colibri qui voltige vis-à-vis d'un condor qui s'ébat. Cependant, vue 
â dislance, cette église de la Sainte (et surtout sa coupole) est d'un 
grand effet ; comme tous les monuments de la décadence elle a des 
allures décoratives qui frappent par leur puissance. Vers le soir, 
quand sa double coupole drape dans la pourpre du couchant la 
Vierge qui la couronne, la Sainte est une des perspectives les plus 
splendides de Venise. 

J'entre dans la nef massive, surchargée de istatues détestables; 
je les donnerais toutes pour une des belles colonnes grecques qui 
décorent le mailre-autel et qui furent enlevées à Famphithéâtre 
de Pola. Cette colonie romaine sur l'Adriatique possède encore un 
cirque antique aussi majestueux que celui de Vérone. Dans le 
chœur de l'église de h Sainte sont huit tableaux ovales par Titien, 
représentant les quatre évangélistes et les docteurs. ^On voudrait 
isoler ces belles peintures de l'entourage qui les obstrue. 

J'entre dans la sacristie somptueuse, dont le plafond est du 
Titien; trois drames de la Bible s'y déroulent: la mort d'Abel, 
le sacrifice d'Abraham et David terrassant Goliath. Je regarde 
attentivement la tête d*Abraham, que le peintre a faite vénérable. 
Abraham, comme tous les vieillards que préconise l'histoii'e juive, 
a toujours révolté ma conscience et soulevé mon dégoût. Dans sa 
monstrueuse personnalité, il est durement impur et fanatique- 
ment cruel; il chasse, comme on ferait d'un animal, la belle et 
touchante Agar, après avoir assouvi sur sa fraîche beauté sa ca- 
ducité décrépite; il est prêt à tuer son fils pour obéir à l'ordre 
du ciel, c'est-à-dire pour se sauver lui-même. L'Ancien Testament 
a toujours projeté pour moi sur le Nouveau une ombre sanglante 
et perverse : c'est en s'appuyant sur les exemples de la Bible que 
le catholicisme a cherché à justifier tous ses crimes. 

Je remets à un autre jour ma visite au Séminaire patriarcal^ 
monument Jvoisin de la Sainte et du même style. Je traverse une 
partie du canal presque désert, malgré le beau temps et la solen- 
nité du dimanche, et je me fais conduire à Santa-Maria dei Frari^ 
dont la façade en ogives du quatorzième siècle, restée intacte, vaut 
mieux que l'intérieur rajeuni et badigeonné. Sur le portail est la 
statue du Rédempteur; à droite, celle de saint François d'Assise, à 
gauche, celle de la Madone, tenant Fenfant Jésus dans ses bras. 
Cette église est en forme de croix latine ; elle se divise en trois nefs; 

17 



194 L'ITALIK DES ITALIENS. 

dans les deux nefs latérales se déroulent les tombes et les monu- 
ments de personnages célèbres; Titien et Canova reposent là dans 
de somptueux mausolées, en compagnie de doges, de généraux et de 
princes.^ Un des mausolées le plus pompeux est celui du doge Jean 
Pesaro ; des nègres en marbre noir, dont les corps se détachent sur 
des draperies en marbre blanc, forment des cariatides gigantes- 
ques qui supportent un entablement énorme, chargé de colonnes 
et de statues. C'est lourd, mais puissant et d'un aspect grandiose. 
Je m'arrête avec plus d'intérêt devant la belle tombe du vieux 
Poscari, mort du saisissement de sa déchéance. Je considère aussi 
curieusement un sarcophage du quatorzième siècle, d'une élégance 
inouïe. Un guerricîr inconnu repose étendu sur le cercueil, décoré 
de figurines et qui s'élève sur une ogive à colonnes torses couronnée 
d'un blason; une fleur de lys est sculptée sur un des trois écus qui 
composent «ces armoiries. Mais ni la noblesse de sa race, ni la grâce 
de son monument n'ont sauvé de l'oubli ce mort illustre dont on 
ignore le nom. 

Je vais des vieilles tombes aux tombes modernes, des chapelles 
gothiques aux chapelles reconstruites et enluminées. C'est dans 
chaque chapelle, dans le diœur et dans la sacristie une profusion 
de tableaux, parmi lesquels se trouvent quelques beaux Titien ; un 
amas de sculptures et de statues en pierre, en marbre et en bois. 
On me montre une caisse en chêne sculpté, qui passe pour avoir 
renfermé les restes de Carmagnola, transportés depuis à Milan 
dans l'église de San-Francesco Grande^ où est aussi la tombe d'An- 
tonia Visconti, sa femme. Je pense au drame de Manzoni, je re- 
vois le héros enchaîné, et j'entends cette noble Antonia s'écrier au 
moment où on le mène au supplice ; 

sposo 

De' miei bel di, tu che li fesli ; il core 
Vedimi : io rooio di dolor : ma pure 
Bramar qon posso di non esser tua *. 

Quelques frères mineurs de l'ordre de Saint-François , reste des 
religieux qui peuplèrent autrefois l'immense couvent* attenant à 

* époux de mes beaux jours, toi qui les fis heureux, vois mon cœur! Je 
meurs de désespoir; mais pourtant je ne puis désirer de n'être pas à toi! {Cm- 
magnola^ acte V, scène v.) 

- La plus grande partie des salles de ce couvent renferment les archives de 
Venise dont je parlerai plus tard. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 105 

réglise, Iraversent en ce moment la nef. L'un d*eux me montre 
tes tombes; plusieurs' se mettent en prière devant le maître-autel; 
ils sont crasseux de la tète aux pieds et prisent à outrance comme 
la plupart des moines d'Italie. J'en trouve un, dans la chapelle 
à gauche du chœur, qui fait réciter le catéchisme à quelques en- 
fants déguenillés; il est arme d'une longue baguette qu'il fait 
sifTler sur toutes ces jeunes têtes brunes et dont il leur applique 
(con amore et en criaiit : « Birbanti! ») plusieurs coups à chaque 
erreur de leur mémoire : j'inlen'iens vainement auprès du moine 
pour le déterminer à un autre mode Je correction : il me répond 
en se bourrant le nez de tabac: « Signora, sono qsini, bisognavie- 
narli corne bestie^, » Les gamins rient de sa réponse; deux des 
plus hardis murmurent: « Monaco maladettol » Cette familiarité 
de hïque à prêtre, quel que soit l'âge du premier, m'a partout 
frappée en Italie. Les Italiens révèrent la religion, mais presque 
jamais le sac^irdoce. 

A côté de l'église dei Fmri est l'église di San Roçco, la scmla ^ 
di San Rocco, et une autre petite église ; tous ces monuments se 
heurtent et ne forment, pour ainsi dire, qu^un groupe. J'entre dans 
San Bocco pour voir le Christ iraîné au CéalvairCf par Titien; c'est 
un des plus célèbres tableaux du grand maître. On lui attribuait 
autrefois des dons miraculeux, et on venait pour le voir en pèleri- 
nage de toutes les parties de la Vénétie, Pauvre Venise î c'est elle 
aujourd'hui que l'Autriche traîne au Calvaire ! Elle invoque un ré- 
dempteur terrestre lent à paraître, et, pour hâter sa venue, les 
enfants de Venise vont à lui. Le tableau du Titien est resté un chef- 
d'œuvre, mais il a cessé d'être un objet de vénération et de foi. 

La scuola di San Bocco est un monument de la Renaissance. Sa 
façade se couronne d'une admirable corniche ; j'entre par une 
porte superbe ; mais façade et porte manquent d'air et d'espace. 
L'accumulation de tant d'édifices sur une place étroite nuit à leur 
effet. La grande salle du rez-de-cbaussée de la scuola formerait le 
plus magnifique péristyle de palais qu'on puisse- imaginer : elle est 
soutenue par deux rangs dlénormes colonnes d'ordre composite 
dont les chapiteaux sont ornés de figurines. Les parois sont cou- 
vertes de peintures sacrées, par Tintoret; au fond, sur un autel, est 

• 

*■ « Madame, ce sont des ânes, il faut les traiter comme des bêles. • 
* Les 8cn Ole éiaiesii à Venise des établissements de laïques qui, sous la di- 
rection de rÉ^lise, pratiquaient la charité, 



196 I/ITAIJE DES ITALIENS. 

la statue de saint Rocii, par Campagna. Je monte à gauche le vasle 
escalier divisé en deux rampes parallèles ; les peintures des grands 
maîtres vénitiens s'y déploient gigantesques. Je suis surtout frap- 
pée par un tableau de la Peste de 1630 d'Antonio Zanchi, c'est for- 
midable d'angoisse et de terreur; la figure blême et bleuâtre d'un 
pestiféré qui lève au ciel ses bras suppliants me poursuit long- 
temps comme un fantôme. La scuola di San Rocco devrait s'ap- 
peler le musée de Tintoret, car les œuvres de ce maître y dominent. 
On le voit là tout entier avec ses qualités immenses et ses mons- 
trueux défauts; fécond et mouvementé autant que Rubens, il en 
est l'antipode comme coloriste ; sa palette noire et triste enlève la 
vie à ses plus belles compositions. Ce coloris sombre choque sur- 
tout dans les peintures de Tintoret qui décorent la grande salle 
supérieure où aboutit l'escalier monumental que je viens de fran- 
chir; les soubassements de cette salle en chêne sculpté représen- 
tent la vie de saint Roch, c'est un travail patient et exquis de Jean 
ftlarchiari. 

Dans une salle, à côté, est le Crucifiement, de Tintoret. Ici ce 
même coloris sombre sied aux ligures ; en somme, toutes ces im- 
menses toiles décoratives frappent d'admiration ; ce sont des œu- 
vres de verve et de foi dont l'exécution épouvanterait nos pein- 
tres modernes; l'ardeur et la persévérance manquent de nos jours 
aux artistes comme aux littérateurs; de là tant d'ouvrages miè- 
vres et hâtifs auxquels le souffle et l'inspiration font défaut. 

Je sors écrasée par la grandeur de ce monument abandonné qui 
fut une des gloires de Venise. Le temps commence à fraîchir 
comme toujours aux bords des lagunes quand le soleil décline. Il 
me reste une heure de jour, et je veux en profiter pour voir J'hô- 
pital civil et SS. Giovanni e Paolo. Je fais mes excursions sans di- 
rection et à l'aventure. Cela rompt pour moi la monotonie des sen- 
sations et pour le lecteur, j'espère, celle de mes récits. La gondole 
m'emporte à travers le dédale des canaux sous les arches des ponts 
étroits ; tout à coup surgit un palais, une église ou un petit campa 
avec sa belle citerne sculptée. Enfermée dans le fehe^ je regarde, 
attentive à travers les vitres, ces mailles emmêlées du réseau que 
décrit Venise. J'arrive sur la place de SS. Giovanni e Paolo, au- 
trefois place deUa scuola diSan Marco. C'est encore là un coin de 
Venise qui fourmille de monuments dont quelques-uns méritent 
d'être signalés : aussitôt qu'on débouche sur le petit canal qui 



L'ITALIE DES ITALIENS. )97 

longe la place, on découvre un énorme piédeslal baul comme une 
tour, flanqué de douze colonnes de marbre blanc que relient entre 
elles des médaillons en bronze et dont la large corniche est cou- 
ronnée par une superbe statue équestre en bronze. Ce guerrier, 
C4)mbré dans son armure sur un beau cheval qui piaffe et semble • 
vouloir s'élancer dans les nues, est Bartolomeo Galleoni de Ber- 
game, qui servit la république de Venise sous le commandement de 
Carmagnola. Plus heureux que son général, et devenu lui-même 
général en chef des armées vénitiennes, il mourut comblé de ri- 
chesses et d'honneurs et légua une somme immense à la républi- 
que pour qu'une statue équestre lui fût érigée sur la place de Saint- 
Marc. Une loi défendait qu'aucun inonument s'élevât sur celte 
place; détournant, sans l'enfreindre, la volonté du testateur, la ré- 
publique joua avec les mots et décida que celte orgueilleuse statue 
serait placée sur la place délia sciiola di San Marco. La place est 
trop petite pour le monument; n'importe! il est d'un bel effet, et 
peu de slalues équestres se détachent aussi fiéres et aussi vivantes 
sur l'azur du ciel. 

En face se dresse la merveilleuse façade en marbre de couleur 
de la scuola di San Marco, aujourd'hui l'hôpital civil, avec ses jolis 
piliers, ses bas-reliefs et ses statues. Cette façade rappelle en plus 
petit celle de la Chartreuse de Pavie. Deux beaux lions ailés cou- 
ronnent la porte. J'entre dans un péristyle soutenu par plusieurs 
rangs de colonnes; à droite du péristyle s'ouvrait la chapelle de 
Santa Maiia délia pace, c'est là qu'était la sépulture de In famille 
Faliero. Lorsque cette chapelle servit à l'agrandissement de l'hos- 
pice, on ouvrit les tombes, et l'on trouva dans l'une d'elles un 
squelette tenant sa tête entre ses genoux, c'était le squelette de Ma- 
rino Faliero, le doge décapité. Les os furent dispersés, les orne- 
ments et les inscriptions de la sépulture de sa famille jetés aux 
égouls î 

Au-dessus du péristyle est une fort belle salle dont les corniches 
sont couvertes de fines sculptures du quinzième siècle. Le custode 
qui me conduit parle très-bien français. C'est un ancien soldat ita- 
lien qui a l'ait toutes les campagnes du premier Empire; il aimait le 
prince Eugène comme son général et le souverain auquel il avait 
voué sa vie. Il me demande s'il n'a pas un fils qui pourrait régner 
à Venise. Ce vieillard^ ne comprend rien au grand mouvement de 
Tunité italienne qui passionne tout> ses jeunes compatriotes; il vit 

17. 



19« I/ITALIE DES ITALIENS. 

(le ses souvenirs; la domination française lui a donné autrefois un 
peu de bien-être et de gloire, et nous sommes restés pour lui le 
peuple qui aiïranchit et qui fait vivre ; il me demande, ce qui du 
reste m'a été demandé par bien des voix à Venise : « Quand donc 
viendront-ils, les Français? » Je le suis à travers les cloîtres et les 
cjurs au milieu desquels sont ces belles citernes, un des orne- 
ments de Venise ; rien de gracieux comme les bas-reliefs de mar- 
bre blanc qui s'arrondissent autour de ces puits. Sur Tun, c'est une 
ronde d'amours; sur l'autre, des feuillages d'acanthe; sur lin troi- 
sième, des fleurs et des fruits harmonieusement groupés. Nous en- 
trons dans l'église de San Lazzaro dei Mendicanti, où s'élève le 
splendide mausolée d'un Mocenigo. Nous revenons sur nos pas par 
le péristyle, je me retrouve sur la place SS. Giovanni e Paolo. Je 
parcours rapidement la grande église de ce nom, une d^s plus re- 
nommées de Venise, elle est du treizième siècle ; les ogives du por- 
tail servent de niches à quelques tombes sculptées des anciens do- 
ges ; j'aime ces sépultures aériennes qui se mirent dans l'eau et 
regardent le ciel . C'est dans cette église que se célébraient les funé- 
railles des doges. Chaque année, le 7 octobre, le doge régnant de- 
vait se rendre à SS. Giovanni e Paolo en commémoration d'une 
grande victoire des Vénitiens remportée sur les Turcs. Comme 
à Santa Maria dei Frari, la nef et les chapelles de celte église sont 
encombrées par les monuments des Vénitiens illustres. Plusieurs 
de ces somptueux mausolées sont surmontés de statues équestres, 
entre autres celui de Pompeo Guisliniaui, gouverneur de Candie, 
hardi général de la république, surnommé Bras de Fer. 

Parmi les doges, les sénateurs et les généraux, reposent les ar- 
tistes qui ont honoré Venise. Palma Giovane et les deux frères Gio- 
vanni et Genlile Bellini ont leur sépulture dans cette église. Les 
tombes du moyen âge m'attirent particulièrement-; les vieux vi- 
traux jettent un jour voilé sur les sculptures des sarcophages et sur 
les figures des guerriers couchés au-dessus. Les églises d'Italie sont 
autant de campo-santo, où les grands de ce monde cherchaient un 
refuge contre le néant ; leur orgueil s'abritait sous l'ombre de Dieu; 
ils espéraient ainsi échapper à la destruction éternelle ; plusieurs 
mausolées sont dégradés, plusieurs chapelles tombent eu ruines, et 
je suis forcée de franchir d'énormes échafaudages qui servent aux 
reconstructions de ces murs qui croulent; l'église en sortira rajeu- 
nie, recrépite et gâtée. 



I/ITAME DES ITALIENS. iîW 

La nuit me surprend à travers toules ces sépultures, pages dêr- 
nières et silencieuses des vies les plus retentissantes. 

Je me sens affamée par Tair et la marche, je me fais servir à 
dîner dans ma chambre. Le premier jour de mon arrivée à Venise, 
il y avait encore quelques Anglais qui défrayaient la table d'hôte 
à rhôlel Danieli, mais ils sont partis, et pas un voyageur ne les a 
remplacés .Venise en deuil n'attire plus que les rêveurs et les poètes, 
c'est-à-dire la plus infime minorité des habitants du globe. Durant 
tout mon séjour à Venise, je reste Tunique habitante de cet im- 
mense palais Bernard où quatre cents personnes tiendraient à Taise. 

Le baron Mulazzani me fait visite, ce soir-là, au moment oij le 
canon du port retentit ; il est déjà venu par cette belle journée, 
tandis que je faisais mes excursions. 

« La nuit, me dit-il, est encore plus douce et plus rayonnante 
que le jour, je vous propose une promenade. 

— Je n'ai plus de jambes, répliquai-je, Tascension au Campanile 
me les a brisées. 

— Une goifdole y suppléera. 

— Soit, le grand canal doit être superbe à la lueur des étoiles. >» 
Nous sortons, la température est presque iiêde par cette nuit de 

décembre, j'en ressens un grand bien-être; depuis trois ans, c'est 
le premier jour où je ne tousse pas. Nous nous arrêtons au pavillon 
de la promenade de la terrasse ; nous y prenons de délicieux sor- 
bets, puis nous montons en gondole, à Tentrée du grand canal, 
en face de Téglise de la Sainte. 

La lagune unie et sombre ressemble à une de ces belles glaces 
de Venise qui furent la gloire des fabriques de Murano; l'irradia- 
tion de la lune çt des étoiles y projette des courants d'or. Les 
palais fuient derrière nous, se reflétant en masses noires dans Teau 
scintillante. Je salue d'abord à gauche le beau palais Giustiniani, 
transformé en auberge*. Cette puissante famille de Venise avait 
trois palais^ sur le grand canal, et un quatrième sur les Zattere; je 
jette un regard d'envie à mon cher petit palais Contaiini Fasan,; il 
semble se recueillir et rêver par cette riante nuit aux belles amours 
dont il doit avoir été le théâtre. A côté de la masse un peu lourde 
du palais Corner, le palais Cavalli ' dresse son balcon à jour, sus- 

* Hôtel de l'Europe. 

* Le plus beau devint le palais Foscari. 
^ Appartenant au duc de Bordeaux. 



200 L'ITALIE DES ITALIENS. 

• • 

pendu sur l'eau ; on dirait un fragment de la galerie du palais ducal, 
ou bien encore du cloître merveilleux de Saint-Paul à Rome; de- 
meure de souverain et de moine, on croit voir passer à travers ses 
arcades enlacées le dernier des Bourbons de France, sous la calme 
figure de la Résignation. Nous glissons sous la ligne sombre du 
pont de fer, jeté là tel qu*une chaîne qui étreint Venise. Un- pont 
de fer sur le i^rand canal, c'est un stigmate à sa majesté; c'est le 
bras noir du More, saisissant Desdémona par ses blancs vêtements 
aux plis libres et fiers. Ce pont est désert dessus et dessous, mais 
le pied de la sentinelle autrichienne qui le garde frappe sur nos 
têtes comme nous passons; notre gondole lui répond par un fris- 
sonnement qui se perd sur Teau silencieuse qu'elle ride en fuyant. 
Nous laissons derrière nous à gauche Téglise de la Charité et l'Aca- 
démie des beaux-apts ; du même côté, à Tendroit où le canal fait 
un coude, nous apparaît soudain avec son triple rang de fenêtres 
aériennes le palais Foscari^ Des soldats autrichiens secouent leurs 
habits à travers les dentelures des balustres de marbre, et j'aper- 
çois entre les colonnettes des balcons les lits de caserne alignés 
dans la grande salle d'honneur. Â droite, voici le palais Mocenigo, 
où l'ombre de Byron restera éternellement à travers les siècles; puis 
le fier palais Lorédan, devenu à son tour une hôlellerie; l'arche du 
Rialto se dessine plus belle et plus élégante dans la lueur de la nuit 
qu'à la clarté du jour ; avant de la franchir, nous laissons à droite le 
palais Manin avec son imposante façade par Sansovino : il a tres- 
sailli récemment du nom du dernier doge qui fut son niaitre; 
mais ce nom, c'était un enfant du peuple qui le relevait et le fai- 
sait flamboyer dans l'histoire! Ce point du canal était autrefois le 
théâtre de la Regatat la grande fêle des gondoliers de Venise; joute 
sur l'eau alerte et riante qui faisait se grouper aux fenêtres des pa- 
lais toute l'aristocratie vénitienne ; les jeunes patriciennes encou- 
rageaient du geste et de la voix les beaux gondoliers, suspendus, 
sveltes et pimpants sur leurs avirons ; ils formaient deux bandes 
séparées, s élançant à la fois des deux extrémités du grand canal. 
Depuis plus de quinze ans la Regata n'a pas fait tressaillir ces eaux 
sombres et endormies. Le baron Mulazzani se souvient de la der- 
nière qui eut lieu eh 1847. A celte époque, me dil-il, Venise était 
encore animée, ou plutôt elle vivait dans la mort comme un ca- 
davre galvanisé. Aujourd'hui elle reste inerte dans son suaire jus- 
qu'à ce que la liberté la ressuscite. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 201 

Le Rialto a fui derrière nous. La Ca' rforo, harmonieuse et légère, 
semble danser dans rélher : c'est- bien la demeure féerique faite 
pour la Taglioni aux jours gracieux de sa jeunesse, alors qu'elle 
décrivait comme un vol le pas de Toiseau dans Guillaume Tell. 
Mais danseuse et palais ont subi la vétusté, et la Cà* doro est en 
vente. Le palais P^^aro, assis carrément à gauche du canal, m'ap- 
paraît dans sa pompe et sa majesté. Je le souhaite au colonel La- 
masa pour prix de son patriotisme. Une belle ruine, blonde dorée S 
déploie du même côté son long portique ; une galerie au niveau de 
la lagune en soutient une autre qui se détache dans Tair, telles que 
de belles jeunes filles qui monteraient en se jouant sur les dos ar- 
rondis les unes des autres. Des tourelles protégeaient autrefois ces 
arceaux arabes ; des marbres d'Orient revêtaient les murs du palais 
détruit ; murs et tours sont tombés en poussière, et les fantasti- 
ques galeries sont devenues un grenier à fourrage. 

La brisé frissonne dans un bouquet d'arbres, sur la rive droite du 
grand canal. Ce murmure, si rare à Venise, répond au clapotement 
de notre gondole. Je vois des cimes vertes toucher aux étoiles dans 
la cour voisine du palais Vendramin : palais inouï d'une sérénité 
imposante, vrai palais de reine qui n'a plus pour couronne que sa 
volonté. La porte, sans gardes, n'est point assaillie, les balcons à 
jour sont sans étendards; mais l'azur et le soleil s'y jouent aux 
jours printaniers, et la lune y rayonne durant les lièdes nuits. 
Ombre lointaine et grise du lourd pavillon de Flore que la brume 
de Paris enveloppe, donjon infamant de Blaye, ce palais vous raille 
et vous défie ! Il semble vous dire : Je suis heureuse! j'ai mieux qu'un 
royaume, j'ai la liberté!... 

Un vent léger souffle vers nous, il vient de la grande lagune 
dont nous approchons ; la coupole de Féglise de Saint-Siméon le 
Petit se dessine à gauche, c'est une mesquine imitation du Pan- 
théon de Rome et de celui de Paris ; à droite, les deux églises 
.Dejli Scahi et de SanlOrLitcia encadrent la station du chemin de 
fer. Le dernier doge de Venise^ Ludovico Manin, repose dans l'é- 
glise Deyli Scahi. Je reconnais le point par lequel je suis entrée 
dans Venise. Nous tournons à gauche, et un nouveau frissonne- 
ment de feuilles d'arbres court sur nos létes, celte fois plus pro- 
longé ; c'est le jardin Papadopoli dont les tiges nous saluent ; il 

* Fondaco de' turchi. 



202 L'ITALIE DES ITALIENS. 

s'élève sur les ruines de la vieille église de la Croce, il en a gardé 
sous son ombre quelques débris. Des murs bas, en briques rouges, 
forment une ceinture de pourpre à des parterres fleuris où s'étale 
gaiement une villa, hardie et joyeuse parvenue, qui fait se redres- 
ser plus fières et plus hautaines les demeures patriciennes du 
grand canal. 

Le souffle des arbres meurt derrière nous; nous touchons à une 
plage déserte, solitaire et désolée qui semble pleurer sur Venise; 
nous mettons pied à terre sur le sable où sont quelques masures; 
nous tournons un peu vers Touest et nous voilà dans la petite lie 
de Santa Chiaray en face de Thôpital militaire. Une seule fenêtre en 
est éclairée ; peut-être un soldat autrichien moribond expire là en 
ce moment, regrettant son foyer et maudissant le despotisme des 
llapsbourg. Devant nous se déploie la grande lagune sur laquelle 
se projette là ligne noire de la jetée du chemin de fer. Pas une 
barque, pas une gondole ne la traverse. Venise dort ; Venise, à 
cette heure et vue de cette plage, paraît morte à jamais. Des nuages 
blancs s'enroulent dans le ciel, ils passent sur la lune et la voilent 
par intervalle, alors tout devient blafard : Feau, la plage, les mo- 
numents flottent indécis comme les nuages. On dirait qu'un vaste 
suaire nous enveloppe. 

« Cet hôpital morne sur cette pointe isolée de Venise, me dit 
le baron Mulazzani, me rappelle un épisode de 1848 : Les blesses 
du siège avaient été entassés là dans les salles où vous voyez une 
lueur; on craignait que les Autrichiens, maîtres du littoral, ne 
tissent une descente à Santa Chiara. J'étais capitaine de la garde 
nationale, Nanin m'ordonna de faire transporter les blessés à Phô- 
pital civil ; je vins ici la nuit, suivi de quelques hommes ; j'entends 
encore les cris et les gémissements de ceux qu'on portait à la hâte 
dans les gondoles que nous avions amenées ; plusieurs expirèrent 
en route en murmurant ; Vive Venise! vive Manin! vive l'Italie! le 
patriotisme est comme la foi, il aide à mourir. En débarquant sur 
la place SS, Giovanni e Paolo, nous trouvâmes devant l'hôpital civil 
les familles des blessés qui les attendaient; c'était un mélange de 
plaintes, de larmes et de paroles de pitié à fendre le cœur. Une pau- 
vre mère qui était venue là pour «recevoir son flls ne trouva plus 
qu'un cadavre. » 

Tandis que le baron Mulazzani parlait, nous marchions en tous 
sens sur la plage défoncée; une brise plus fraîche gonflait la lagune; 



I/ITALIE DES ITALIENS. J05 

onze heures sonnèrent à Fhorloge de Santa Lucia. Nous remon- 
tâmes en gondole et redescendîmes le grand canal jusqu'au quai 
des Esclavons. Ma curiosité des palais et des monuments que nous 
rasions était apaisée, et, durant ce retour rapide à travers Venise 
immobile, j'interrogeai le baron sur Manin et sa famille. Manin 
était de race juive; son père se convertit au christianisme et eut 
pour parrain un des descendants du dernier doge, dont, suivant 
l'usage, il prit le nom. Le tribun Manin, qui a rajeuni et glorifié ce 
vieux nom patricien, a laissé trois sœurs artistes; elles vivent en- 
core à Venise, donnant des leçons de dessin et de musique ; Tune 
a été fort belle. 

Minuit sonnait à k Salute comme nous abordions sur la piaxzetta 
déserte, qui souriait dans sa beauté à cette nuit printanière; je 
voulus en faire le tour ; je donnai un dernier regard au lion de 
Saint-Marc, juché sur sa colonne et dont les ailes semblaient fris- 
sonner dans réther; puis je me décidai à aller dormir. 

Je fus saluée à mon réveil par un jour aussi splendide que celui 
de la veille. Un nouveau guide aimable et érudit, devait venir me 
chercher à midi pour me promener à travers Venise. Avant mon 
départ de Paris j'avais fait la connaissance de M. Armand Baschet, 
qui allait retourner à Venise, où il était chargé, par le ministre 
d'Ëtat, d'une mission littéraire ; il fouillait, depuis plusieurs années, 
dans les innombrables archives de Venise pour y recueillir tous les 
documents diplomatiques historiques sur les rapports de la France 
avec l'ancienne république. Le jour de mon arrivée à Venise, M. Ar- 
mand Baschet était en vUlegiattire chez son ami le baron Galvagna, 
et marié à une Albrizzi, un des grands noms historiques de Ve- 
nise. Le vieux père du baron se mourait; je note ce détail, parce 
que je devais assister à l'enterrement de ce vieillard, qui fut pour 
moi une scène de moeurs vénitiennes. De retour depuis la veille, 
M. Baschet s'empressa de se mettre à ma disposition. 

Nous montâmes en gondole et allâmes visiter l'intérieur de 
quelques palais ; nous commençâmes par le palais Vendramin Ca- 
lergi, appartenant à la duchesse de Berry ; elle y a réuni des trésors 
d'art et de magnificences royales : à l'angle droit du palais se 
trouve un petit jardin bordé de pilastres et d'une grille ouvragée 
qui se découpe entre les rameaux verts des arbres et les eaux du 
grand canal. C'est là que s'élèvent les deux belles statues d^Adam 
et d'ÈvCi par Tullio Lombardo. Elles décoraient autrefois le tom- 



t>Oi L'ITALIE DES ITALIENS. 

beau du doge André Vendramin dans Téglise de SS. Giovanni e 
l*aolo. Elles parurent au clergé trop nues et trop expressives, et 
furent enlevées du mausolée. 'Nous franchissons la porte monu- 
mentale du palais et traversons Timmense vestibule orné d'armures 
de chevaliers et de panoplies d'armes. Nous montons dans les vastes 
salles aux plafonds peints par les gi'ands maîtres, aux corniches 
sculptées et dorées. Dans ces cadres dignes d'eux se déroule la 
série des portraits en pied des rois de France : Louis XIV, par Mi- 
gnard, est là dans sa majesté. Roi sans couronne, le duc de Bor- 
deaux à rage de vingt ans, clôt la longue lignée des glorieux 
ancêtres; sa tête bienveillante rappelle celle du duc d'Orléans. 
L'ameublement, en riches étoffes de l'ancienne Venise, s*harmo- 
nie avec cette belle décoration des parois ; les portes sont en bois 
de cèdre ou d'ébène incrusté d'ivoire ; partout la grandeur et la 
sévérité du goût se révèlent. Dans la chambre de la duchesse est 
une armoire de Boule vitrée renfermant les reliques de sa race. 
J'y remarque un soulier à très-haut talon qu'a porté Louis XIV; 
ce roi, comme on sait, était de taille moyenne et se plaisait à se 
grandir. Ce soulier est en satin blanc, avec des broderies d'argent 
et d'or représentant des lis et des soleils. Le talon est couvert de 
fmes peintures. Des bijoux et des débris de toilette ayant appar- 
tenu à Marie Stuart et à Marie-Antoinette sont dans la même 
vitrine; ces vestiges font passer sous mes yeux ce^ deux belles 
ombres éplorées et sanglantes. 

En sortant du palais Vendramin, nous allons au palais Pesaro. 
La vaste cour intérieure formant portique est superbe d'aspect ; je 
conçois, en la traversant, que le duc da Bevilacqua se soit cru un 
potentat dans une pareille demeure et qu'il ait laissé flotter ses 
dépenses au gré de tant de grandeur. En parcourant la file des 
salons où le luxe moderne se marie au luxe ancien des plafonds et 
des lambris, je comprends aussi comment la fortune du duc a fait 
naufrage en quelques années. Il y a là un salon chinois qui a dû 
coûter un prix fou. Un autre entièrement couvert en velours blanc 
avec des médaillons de glace de Venise à nervures d'or, espacés 
sur les tentures ; les médaillons du plafond reflètent les dessins 
d'un beau tapis turc. C'est d'un effet charmant. Le palais se divise 
en deux parts : dans l'une sont les appartements d'hiver, dans 
l'autre ceux d'été. Partout des tables et des étagères en porphyre, en 
mosaïque, en ivoire, en ébène, couvertes de ces riens ruineux où 



L'ITALIE DES ITALIENS. 205 

s'épuisent les revenus d'un fief. En somme, très-peu d'objets rares ; 
rien qui fixe le désir sérieux du poëte et de l'artiste. Je trouve dans 
un salon le portrait du colonel Lamasa et celui de sa femme, grasse 
et affable personne, blonde comme son mari. 

Nous visitons ensuite, toujours sur le grand canal, le palais 
Corner, appartenant aujourd'hui au général autrichien Wimpfen. 
Je me demande si ce général est de la même famille que le général 
Wimpfen qui fut au service de la France sous la République, et que 
la Gironde accusa de trahison. Je suis émerveillée dans ce palais par 
un des plus beaux plafonds qui soient sortis de l'ardent pinceau de 
Tintoret. Les salons sont encombrés de meubles rares modernes et 
anciens, au milieu desquels de gros poêles en fonte choquent les yeux. 

Très-lasse de mes longues courses de la veille, je rentre à l'hôtel 
pour me reposer, devant faire le soir, avec le baron Mulazzani, 
une nouvelle promenade à travers Venise. Venise est surtout belle 
et curieuse à voir la nuit. 

Nous partons seulement à neuf heures et demie ; l'air est plus 
vif que la veille, le ciel plus limpide, la lune et les constellations 
plus rayonnantes. Nous traversons la piazzetta et la place Saint- 
Marc, que je ne me lasse pas d'admirer. Ce qui est beau comme ce 
qui est bon se goûte de plus en plus par le contact; au chef-d'œuvre 
comme à l'être aimé, on découvre chaque jour une qualité nouvelle. 
Nous passons par la Bocca di piazza, traversons le campo San" 
'iloîse, où est l'église de ce nom, et nous nous aventurons dans le 
labyrinthe des rues désertes ; les maisons dorment, les boutiques 
sont closes ; les becs de gaz, placés à distance, éclairent à peine ces 
couloirs sombres; beaucoup n'ont d'autre lueur que les lampes des 
madones peintes ou sculptées, petites chapelles en plein air ornées 
de pots de fleurs et de cierges qui convient les passants à prier; 
toutà coup à l'angle d'une place, sous un arceau ou au bout d'une 
impasse, une figure vous sourit: c'est la Vierge tenant son enfant 
dans ses bras; quelques pauvres vieilles restent prosternées sur le 
pavé devant Timage éclairée ; quelques hommes s'y agenouillent en 
passant et font leur prière du soir. Une rue étroite aboutit soudain 
à une belle place bordée d'églises et de palais ; puis le dédale des 
ruelles recommence, entrecoupé de mille caprices charmants d'ar- 
chitecture : ici un pont à arche unique avec des armoiries et des 
balustres s'élance sur un étroit canal ; plus loin, c'est un passage 
sculpté jeté dans l'air d'une maison à l'autre ; ou bien un coin 

18 



200 I/ITALIE DES ITALIENS. 

• 

recueilli avec de vieilles maisons à balcons/ précédées d'une petite 
cour ou poussent quelques arbres qui abritent des bustes et des figu- 
rines brisés. Ce sont ensuite des campi, resserrés entre les canaux 
noirs et les maisons en ruine, au milieu desquels une citerne de 
marbre s'épanouit comme une grande fleur. Parfois une terrasse 
capricieuse se suspend près d'une tourelle» et y fait monter quelques 
fleurs grimpantes qui poussent amaigries dans des pots de terre rouge.* 

Les siècles en passant ont laissé leur griffe sur toutes ces pierres; 
le badigeon et la truelle modernes en ont respecté la vétusté; 
c'est étourdissant d'étrangeté et d'inattendu, on se prend à adorer 
cette vieille cité historique où chaque mur a sa légende, et à avoir 
en dégoût les rues alignées et monotones de. Londres et de Paris. 

J'exprime cette idée au baron Mulazzani, qui se récrie et s'ir- 
rite de ce qu'il appelle mou blasphème. Je crois pourtant que mon 
ravissement flatte en secret son cœur de Vénitien, car il se com- 
plait à raviver ma surprise en me montrant ce soir-là les aspects 
les plus exquis de sa ville endormie. 

Je ne sais par quelles rues et par quelles places nous avons passé 
(elles portent presque toutes un nom de* saint), mais nous voilà 
dans la Corte del Maltese, d'où une tourelle vertigineuse s'élance ; 
est-ce la tour de Pise, transportée là par magie? Non, la tour de 
Pise chancelle et s'incline comme un moine ivre, et celle-ci, droite 
et fière, dresse jusqu'au ciel ses six» rangs d'arcades en spirale. Une 
rampe à jour se détache derrière les colonnes qui soutiennent ces 
galeries tournantes ; la tour aérienne a ses pieds dans un bouquet 
d'arbres qui lui murmurent, en ce moment, je ne sais quoi de 
mystérieux ; elle a son front dans l'éther limpide dont les étoiles 
lui composent un diadème éblouissant. Je m'appuie à la margelle 
de la citerne qui est au milieu de la Corte del Maltese, et je me 
mets à considérer avec amour l'adorable tourelle ; je voudrais la 
placer sur le grand canal, auprès de mon cher petit palais, et me 
murer en eux jusqu'à la mort. 

« Allons voir de phis grands aspects, me dit le baron Mulazzani, 
qui rit de mes songes romanesques. Je m'abandonne à sa direction 
intelligente. Nous poursuivons notre marche en zig-zag; nous 
passons un pont du quinzième siècle où saint Augustin, au milieu 
de ses disciples, se détache sur un bas-relief colorié, et nous nous 
trouvons dans un grand cloître soutenu par des colonnes ioniques. 
La lune se joue sur le préau et éclaire de ses rayons pâles les flgures 



L'ITALIE DES ITALIENS. 207 

des murs peints à fresque; elles semblent sortir de la mort et de 
la ruine qui les envahit toutes, ces belles têtes énergiques que 
Pordenone créa 8ans un jour inspiré. Nous faisons le tour du 
cloître muet; la nuit lui donne des proportions immenses; çà et 
là, selon les courants de clarté que lui verse la lune, ses perspec- 
tives se déroulent et semblent se prolonger dans les lointains sans 
fin de l'obscurité. - ' . 

Ce cloître est le cloîtra San SîefanOy qui communique par une 
porte surmontée d'un lombeau avec Téglise de ce nom. Nous sor- 
tons des galeries par une autre issue ; nous passons devant le por- 
tail de San Stefano, et nous arrivons sur une grande place qui est 
une des plus attrayantes de Venise ; la nef de Téglise s'y déroule 
d'un côté, d'un aulre le palais Jtforosiwi, en face le palais Lorédan*; 
une terrasse formant jardin suspendu rit dans un angle de ce beau 
campo San Stefano, et, dans un enfoncement, enYelour du' palais 
Morosini, s'élève le gigantesque palais Pisani; c'est un monument 
du dix-septième siècle, massif, d'un faux goût, mais formant là une 
décoration superbe qui semble évoquer les acteurs d'un drame par 
celle belle nuit. Les cours et les portes sont closes, plus de gardes, 
plus de serviteurs; les hautes fenêtres, où pas une lampe ne 
rayonne, attestent la solitude derrière leurs vitres sans rideaux ; 
ce palais qui fêta Napoléon I'"" n'a plus pour hôtes que quelques 
artistes venant faire des études à Venise. M. Mulazzani me désigne 
l'ailé du palais occupée par les ateliers des peintres. « Là, me dit-il, 
dans une chambre du second étage, on trouva un matin Léopold 
Robert baigné dans soti sang, il s'était coupé la gorge avec un rasoir. 

— Voilà le drame trouvé, m'écriai-je, pour cet angle de place mo- 
numental, qui compose un décor si imposant; drame .simple et na- 
vrant d'un amour qui ennoblit et qui tue; peu de personnages : une 
princesse jouant avec la bonté et la protection qui enflamment, un 
pauvre artiste que la passion désespère ; son frère, tentant de le 
sauvegarder par l'amitié, oubliant qu'elle paraît inerte et froide aux 
cœurs dévorés par Tamour; des indifférents débitant des maximes 
morales; un viveur cosmopolite végétant dans les mollesses mys- 
térieuses de Venise, prêchant à l'idéologue les consolations de la 
matière et hâtant par le dégoût son suicide altier.' Le cadavre en- 
fermé sanglant dans la bière repoussée de l'église, traversant la 

* Autre que celui du même nom sur le grand canal. 



208 I/ITALIR DES ITALIENS 

nuit le cloître San Slephano et emporté de canal en canal sur 
une gondole jusqu au campo santo de Tilot Saint-Michel. 

— Où il repose .réellement, me dit le baron, dans la partie ré- 
servée aux prolestants. Mais laissons ce drame d'un mort, ajouta- 
l-il; qu'est la On d^un homme, quelque intéressant ou grand qu'il 
soit, prés de l'agonie collective d'une ville qui meurt comme Ve- 
nise? Puisque vous l'aimez, celte mélancolique cité qui se décom- 
pose, recueillez dans votre cœur de poète ses suprêmes pulsations 
et ses derniers vestiges de beauté. » 

Nous quittâmes la place San Stefano, et, tournant à gauche, 
nous rasâmes des maisons de briques rouges en démolition récem- 
ment achetées par le duc de Bordeaux, qui veut faire sur leur em- 
placement un jardin .^ son palais Cavalli. A l'angle de ce palais, 
nous trouvâmes. le pont de fer jeté sur le grand canal et aboutis- 
sant à l'Académie des beaux-arts. 

Je fis une halte au milieu du pont pour regarder dans le long 
courant d'eau sombre le reflet des étoileâ et des palais. Nous re- 
montâmes un peu le grand canal du côté de la Sainte, puis, ren- 
trant dans l'intérieur des ruelles, nous débouchâmes sur le campo 
di San GregoriOy où se trouve l'élégante église de ce nom, du on- 
zième siècle; à côté s'élance le petit cloître de la même époque 
avec ses chapiteaux fleuris, où les têtes de saints s'épanouissent 
dans les corolles. Comme nous sortions de ce joli cor^i/e, M. Nu- 
lazzani me dit : « Voulez-vous vous confier entièrement à moi 
quelques minutes les yeux fermés, mais littéralement fermés, 
njouta-t-il, vous ne les rouvrirez qu'à l'instant précis où je vous 
avertirai? — Soit, répliquai-je ; je pressens quelque intéressante 
surprise, et je in'abandpnne à vous ; vous voilà le maître à cette 
heure, et par celte solitude, poursuivis-je en riant, de me préci- 
piter dans quelque canal bien noir où personne ne viendra me re- 
pêcher; vous feriez, après tout, une bonne action, car vivre est 
une fatigue monotone dont je suis bien lasse. 

— Attendez que la pluie recommence, reprit-il gaiement, pour 
avoir de ces idées-là. » 

Je m'appuyai sur son bras, je fermai scrupuleusement les yeux, 
et, comme si un bandeau les avait couverts, je marchai dans les 
ténèbres ; nous allâmes ainsi quelques moments; je sentais une 
brise fraîche me frapper au visage,, je compris qu'un plus grand 
espace d'eau ou de terre s'ouvrait devant nous. Le baron Mulazzani 



L'ITALIE DES ITALIENS. 200 

s*arréla tout à coup : « Maintenant il faut monter trois niarciies 
un peu hautes, » me dit-il en me soutenant au coude de sa main 
ouverte ; je fis les trois pas indiqués ; « bien, reprit le baron, il est * 
temps, regardez! » J*ouvris les yeux, et je restai un moment éblouie 
par le tableau qui se déroulait devant nous. Nous étions adossés 
au portail de Téglise dé* GesuaHf dont les quatre colonnes colossales 
se dressaient derrière nous; nous avions devant nous un bras de 
mer transparent, lumineux et calme sous cette belle nuit, comme 
le ciel qui s'y reflétait ; sur le rivage opposé des constructions in- 
connues se détachaient dans Téther ; la lune flottait entre deux 
coupoles, et projetait du ciel une cascsrdc de paillettes qui se ré- 
pandait sur le long et large canal, où des vaisseaux et des barques 
étaient rangés en lignes. 

« Mais ceci n'est plus Venise! m'écriai-je; où sommes-nous 
donc? 

— Nous sommes sur les ZaUere^y répliqua le bai'on ; nous avons 
en face de nous la Giiidecay autrefois habitée parles juifs. Quand 
vous reviendrez du Lido, celte ile longue vous apparaîtra, avec les 
beaux arbres qui Tégayent, flottante en regard de Venise, comme un 
bras tendu vers la cité. 

— J'ai déjà vu la Giudeca, reparlis-je, du haut du Campanile, 
(Juel magnifique fond de décor elle nous compose en ce moment , 
avec ces deux coupoles, entre lesquelles la lune se balance! 

. — La plus grande, reprit le baron, est la coupole de l'église du 
Rédempteur ; l'autre, de l'église Santa Euphemia. 

— C'est ici le côté le plus imposant de Venise, il atteste encore 
sa splendeur et sa puissance, dis-je au baron Mulazzani. Ces navires 
à l'ancre sur ce bras de mer, ces barques amarrées en file, ces 
deux rivages aux constructions monumentales, c'est grandiose et 
beau ! 

— Uélas! répliqua le baron, ces navires sont d'humbles vais- 
seaux marchands; ces barques sont de pauvres barques de pê- 
cheurs qu'on radoube tant bien que mal, sans jamais en construire 
de nouvelles. Au temps de sa gloire, Venise avait plus de trois 
mille navires montés par quarante mille matelots; seize mille ou- 
vriers travaillaient dans ses arsenaux. Avançons sur les Zaiiere et 



^ Ltltéi'aleinent, trains de boit, radeaux lloltants. Ces bois, qui entraient 
ainsi à Venise par les Zaiiere, servaient au cliaufTage et aux constructions. 

18. 



210 L'ITALIE DES ITALIENS. 

vous verrez ce qu'est devenu le chantier de conslruction où se 
fabriquaient les barques de Venise; quand vous visiterez le grand 
arsenal vous jugerez dans quelle inaction sont tombés les chantiers 
où Ton construisait les gros navires. » 

Nous suivons la rive tranquille sur laquelle se dressent çà et là 
quelques beaux palais; un seul est éclairé : c'est celui qu'habite la 
blonde princesse Clary, fille du duc de Fiquelmont. Elle aime 
Venise et Thabite depuis plusieurs années; elle s'y fait une société 
flottante des voyageurs qui passent, des Autrichiens résidents, des 
émigrés royalistes et conservateurs que Venise attire. Parfois le duc 
de Ghambord et la duchesse de Berry assistent aux fêtes que donne 
la princesse Clary. Sa société habituelle pendant que j'étais à Ve- 
nise se composait de M. de Hubner et de M. Pourtalès. Elle voulut, 
au jour de l'an, donner un bal à la petite colonie absolutiste alle- 
mande et russe qui savoure à Venise la quiétude du luxe et le 
mystère des faciles amours; mais le peuple protesta par ses mur- 
mures contre cette joie malsaine qui insultait au deuil de la 
patrie. 

A mesure que nous avançons sur le rivage des Zattere, les mai- 
sons délabrées des pauvres succèdent aux palais ; nous passons sur 
un pont étroit à fleur d'eau, et nous voiià dans de misérables 
chantiers de construction, encombrés de bois pourri, d*ordures 
et de loques suspendues en tous sens sur les planches , sur les 
barques renversées et aux fenêtres des masures ; tous les indices 
de l'abandon, de la misère et du travail qui chôme. Après la gloire", 
c'est le commerce et l'industrie de Venise qui sont morts; après 
les cris du patriotisme désespéré viendront les cris de la faim 
implacable. — Nous marchons jusqu'à l'église de Santa Marta, pa- 
tronne des pêcheurs vénitiens, dont les bateaux avariés jonchent le 
rivage et dont les filets sèchent sur le sable; nous sommes dans le 
quartier des plus pauvres mariniers; à l'extrémité sud-ouest de 
Venise, en montant en gondole, nous pourrions arriver en quel- 
ques minutes au champ de Mars, qui décrit son grand triangle au- 
dessus du petit cap Santa Marta, où nous nous arrêtons. Devant 
nous, la grande lagune se déploie immense à l'œil comme la pleine 
mer. Sous la lumière de la lune et des astres, elle est d'une blan- 
cheur dorée qui la fait sourire; on dirait que, glorieuse du passé, 
elle s'illumine et se transfigure au souvenir de ce que fut Venise. 
Je vois passer une escadre imaginaire sur ces flots radieux; une de 



I/ITALIE DES ITALIENS. 211 

ceî» escadres formidables qui furent la terreur de TOrientî — Les 
marbres grecs, les tissus de Stamboul, Tor et les pierreries de 
TAsie, les fruits et les parfums de TAfrique, chargent ces navires 
qui butinent sur tous les rivages connus, la gloire, le luxe» le bien- 
être dont ils reviennent couronner la cité mère! Durant le moyen 
«'^ge et la Renaissance, la civilisation de Venise devança de plusieurs 
siècles celle des autres États de l'Europe ; elle fut véritablement la 
Reine des mers, quelque chose d'idéal et de fantastique, dont toutes 
les autres nations s'étonnèrent. 

« Quoi! dis-je à M. Mulazzani en lui montrant d'une main la 
grande lagune déserte et de l'autre les chantiers de construction 
abandonnés ; avec la découverte de la vapeur, Tessor de la science 
et de rinduslrie moderne, Venise est-elle destinée à sombrer 
inactive en face de la mer ouverte qui la regarde ! N'a-t-elle plus 
sa part d'utilité et de fortune dans le grand commerce du monde? 

— Si risthme de Suez était percé, me répondit le baron, Venise 
pourrait revivre. » 

Cette simple réponse, juste et technique, m'ouvrit comme un 
horizon dans l'avenir : oui, pensais-je, rien ne recommence, mais 
tout se renouvelle et s'agrandit ; le jour est proche où les %ubdi- 
visions arbitraires du monde feront place à son unité et à son 
harmonie. Les vieilles sociétés rivales, séparées par les lois reli- 
gieuses et despotiques, se donneront la main dans la concorde 
humanitaire et dans la liberté; la grandeur de l'homme universel 
remplacera la grandeur de telle ou telle race. Le concours de 
tous fondera la force de chacun ; plus d'antagonisme entre les 
Ëtals, les villes et les individus ; mais la nécessité impérieuse, in^ 
téressée, raisonnée, flagrante, de la coopération de tout ce qui est 
créé au bien et à la sérénité générale; la concentration de tous les 
rayons en un seul foyer qui tour à tour recevra la lumière et la 
dispensera! Alors chaque chose aura sa place au soleil; chaque 
énergie instinctive son but évident ; chaque moteur son résultat ; 
chaque point de la terre sa mission à remplir dans l'étendueMle la 
configuration du globe. Ceci n'est point un mirage, une vision d'i- 
déologue ; c*est le calcul irréfragable qui s'appuie sur la certitude 
de l'histoire et des événements contemporains : déjà les fragments 
divers de ce grand tout s'amalgament et se constituent; aucune 
contrée ne vit plus parquée dans l'isolement antique ; toutes cor- 
respondent les unes aux^autres par une nécessité niatérielle d'où 



212 1/ITALIE DES ITALIENS. 

surgira ratlraclion commune. Ce grand système de Tatlraction, 
qui fait les astres se pondéren entre eux dans le ciel, en fera au- 
tant des nations sur la terre; alors toutes seront prospères» heu- 
reuses, vraiment vivantes; car la vie complète de chacune sera 
indispensable à la vie de toutes les autres. Ainsi je songeais tout 
bas, avec cette conviction assurée que nous donne par éclair la 
seconde vue de la pensée. Je n'exprimai pas à mon compagnon 
sceptique les idées qui passaient en moi ; il est pour Tesprit des 
certitudes latentes^qui ne souffrent point d'être contredites; je me 
contentai de lui répondre, toute souriante de mon espérance inté* 
rieure : 

« Oui, risthme de Suez sera percé et Venise aura une seconde 
èi e plus belle et plus florissante que sa première ère éclipsée. » 

Nous étions revenus sur nos pas le long des ZaUere; nous frau- 
cliîmes de nouveaux campiy des ponts et des ruelles jusqu'à la 
Sainte! Là nous marchâmes pour atteindre la pointe de la Dogann 
di mar^ sur le quai étroit, si Ton peut donner le nom de quai aux 
dalles et aux marches soutenues à 'pilotis, et servant à l'embarque- 
ment £t au débarquement des gondoles au pied des monuments 
qui bordent le grand canal. 

Je m'appuie un moment contre la haute lanterne en bronze qui 
se dresse sur la dernière langue de terre de la Dogana di mar : 
un énorme bec de gaz étincelle dans les vitres de cette lanterne 
qui éclaire à ma droite et dégage dans l'air les mais, les agré«, les 
voiles et les pavillons des vaisseaux à l'ancre attendant la visite de 
la douane à rentrée du canal de la Gîndeca.,S\ir l'autre rive la 
Piazzetta, la Librerùi vccckia et le palais ducal m'apparaissent sous 
un aspect nouveau ; je les vois retentissant des fêtes glorieuses que 
leur rendra un avenir prochain ! 

Le baron Mulazzani hèle une des gondoles qui stationnent à l'un 
des traghetti de l'autre bord ; elle vient à nous et dans quelques 
secondes nous fait passer comme un bac sur la rive opposée. Un 
moment après je suis dans mon lit et m'endors avec cette volupté 
du repos que produit l'extrême fatigue. 

Un troisième jour de soleil se leva sur Venise; j'en profitai pour 
faire une promenade au Lido avec M. Armand Baschet. Gomme 
nous allions sortir survient le baron Mulazzani, qui nous proposa 
d'aller le soir au théâtre San Benedetto entendre VElisir d'amore; 
j'acceptai un peu légèrement; il y avait dans l'air ce jour-là quel- 



I/ITAIIE DÉS ITALIENS 215 

que cliose de funèbie et de douloureux qui devait nous interdire 
toute distraction de ce genre. On avait fusillé le matin, sur le champ 
de Mars, deux soldats hongrois accusés d'avoir laissé passer à la 
frontière déjeunes Vénitiens qui émigraient pour rejoindre Tarmée 
de rindépendance ; on se parlait par groupe de cette exécution sur 
la place Saint-Marc. Le ])aron nous quitta, et nous remontâmes à 
pied avec M. Baschet la rive des Ësclavons ; le soleil dorait les 
maisons et scintillait sur Tazur de la lagune ; si Venise avait encore 
des promeneurs, ils se seraient pressés en foiile sur le. quai et sur 
les flots tendus comme un tapis bleu; mais, excepté quelques ma- 
riniers de Chioggia et quelques petits commerçants traitant leurs 
alTaires devant les cafés, personne ne se montrait; pas une robe de 
soie ne frôlait les 'dalles, pas un élégant Vénitien ne se faisait voir. 
Les femmes n'allant plus à la promenade, à quoi bon flâner, se dit 
la jeunesse; pour nous faire aimer désormais, il faut être fiers et 
vaillants. Ainsi se trempe cette génération de braves dans une' 
vie d'abnégation et de virilité. Nous longeâmes le quai jusqu'au 
pont délia Veneta marina, jeté sur un large canal qui aboutit à 
1 arsenal, dont les murs de briques rouges ra'apparurent à giuche 
en perspective; puis nous tournâmes à droite dans la via Eiigenia, 
à laquelle le prince Eugène a donné son nom. Nous passâmes sous 
un portail s'ouvrant sur des allées d'arbres et nous nous trouvâmes 
dans le jardin public, une des grâces de Venise due à Napoléon V"\ 
il décréta la démolition de plusieurs couvents et, d'un vieil hôpital 
de marine, et couvrit d'arbres et de gazons cette langue de terre 
qui s'avance sur la grande lagune. A gauche de la promenade est 
un manège ; au point extrême un belvédère, servant de café, s*élève 
sur un tertre qui domine le Lido et au delà l'Adriatique. Nous 
prenons une gondole sur la plage et voguons au large ; Venise 
fuit derrière nous avec sa splendide décoration de la piazzetta qui 
sort de la mer. Nous avpns à droite la petite île de San Giorgio, 
celle de San Servolo, où les fous se lamentent au soleil; plus loin 
Sant' Ëleazaro, où rit le cloilre des arméniens ; à gauche, un peu 
en retour de la pointe du jardin public, la petite ile Santa Elena 
avec son vieux couvent, son église et ses allées d'arbres, que le duc 
de Bordeaux a louée pour s'y promener à cheval. Nous abordons 
sur la plage du Lido, entre l'église de SanNicolo, située à gauche, 
près du fort et du port de ce nom, et la petite église de Santa 
FJisabeUay qui s'élève à droite. Nous suivons une route bordée de 



214 I/ITALIE DES ITALIENS. 

jardins potagers; elle conduit à l'établissement de bains que nous 
apercevons en face de nous sur les bords de FAdriatique. Les 
arbres qui ombrageaient cette route ont été coupés ; toutes les 
plantations, qui faisaient de cette partie du rivage un des jardins 
de Venise, sont bouleversées. On n'a pas même respecté le vieux 
cimetière des juifs, que nous laissons à notre droite et que je visi- 
terai un autre jour; il y a quelques mois, lorsqu'au moment de nos 
victoires en Lombardie la flotte française parut dans TAdriatique, 
les Vénitiens la saluèrent avec espoir du haut du Campanile, et, 
croyant à une attaque prochaine, les Autrichiens commencèrent des 
travaux de défense au Lido. Après la paix de Villafranca, les travaux 
ont été abandonnés ; la dévastation seule est restée. Plus une fleur, 
plus un arbuste sur ce rivage autrefois si riant; rétablissement des 
bains et le Casino sont fermés. Lord Byron et Alfred de Musset ne 
reconnaîtraient plus cette longue plage, où ils se plaisaient à errer 
entre les deux solitudes de la lagune et de la mer. Souvent Byron 
lançait sur toute retendue de cette partie du Lido son fougueux 
cheval anglais, qui piaffait et se cabrait dans le sable; il dépassait 
l'église de la Madona di marina^ poussait jusqu'à Malamocco et 
jusqu'au point extrême du littoral, où est le port de ce nom. Là, 
parfois même avide d'espace, de solitude et d'émotions, il faisait 
embarquer ses chevaux et reprenait sa course effrénée sur l'autre 
langue du Lido, où se trouvent Paleslrina, Coromariy et que ter- 
mine le port de Chioggia. Le vieux gondolier qui nous a conduits ce 
jour-là se souvient encore de la beauté de Child-Harold ; il a tenu 
par le mors il suo cavallo, un vero diavolo. Lorsque bête et cavalier, 
nous dit-il, passaient rapides comme le sirocco sur le sable et que 
crinière et chevelure flottaient au vent, on eût dit l'archange Michel 
tombé du ciel. — Tout en causant avec M. Baschet du grand poète 
qui est devenu à Venise un personnage légendaire, nous arrivons 
sur le bord de l'Adriatique; elle soulève jusqu à nos pieds ses ondes 
gonflées, murmurantes et bleues; on dirait la respiration de la poi- 
trine du globe; au loin sa surface est plane, miroitée par zones de 
teintes d'un vert doré ; à l'extrême horizon elle paraît blanche. 
Quelques voiles latines se dessinent sur son étendue, animant à 
peine son imposante solitude et son incommensurable tranquillité. 
Nous marchons sur le sable mouillé tout jonché de petites coquilles, 
j'en remplis mes poches et mon mouchoir. Je me souviens d'une 
autre plage sur la mer du Nord à Schevelingue, près de la Haye, 



L'ITALIE DES- ITALIENS. 215 

où j'ai recueilli le même butin. Là-bas les vagues étaient jaunes et 
ternes; un ciel de plomb s'y reflétait ; ici Tazur et les rayons se 
jouent sur les flots : ce n'est pas au pôle gris et glacé que cette mer 
conduit, c'est au rivage chaud et coloré de la Grèce. Oh! que nfe 
peut-elle m'emporter d'où vient la lumière! aux sources de la vie, 
de la poésie et de la beauté 1 — €omme je rêvais de la sorte, je me 
mis à répéter tout haut ces vers d'Alfred de Musset : 

à 

...:.. OÙ vais-je? et que m'importe 1 
Quels que soient mes destins, je dis comme Byron : 
« L'Océan peut gronder, il faudra qu'il me porte; 
Si mon coursier s'abat, j y mettrai Téperon. » 

« Oui, parlons de lui, me dit mon compagnon de promenade, 
notre souvenir est comme une prière pour les morts que nous 
avons aimés ; il est venu ici, il a passé des jours entiers à contem- 
pler cette mer que nous régardons, son souffle a couru dans la brise 
salubre qui court autour de nous; quelque chose de lui est resté 
dans l'atmosphère qui enveloppe Venise. 

— Il m'a parlé souvent de ses courses au Lido et dans les îles, 
répondis-je; je voudrais y retrouver des vestiges de son passage, 
savoir dans quel palais il a logé à Venise, m'asseoir dans ces cham- 
bres et dans ce salon qu'il m'a décrits tant de fois; n'avez-vous 
recueilli aucune particularité sur lui? 

— J'avoue à ma honte, répliqua M. Baschet, qu'entièrement ab- 
sorbé par mes travaux d'archives, je n'ai point songé jusqu'ici à 
ces recherches romanesques , pourtant si pleines d'intérêt; mais 
vous arriverez facilement à la découverte qui vous intéresse, avec 
l'aide du baron Mulazzani ; quoique jeune encore, il doit se souve- 
nir d'avoir vu à Venise notre cher poète ; ce ne sont pas là de ces 
ligures qu'on oublie. » 

Le soleil déclinait; nous saluâmes la mer Adriatique, dont la 
grande voix semblait nous répondre ; je lui dis mentalement au 
revoir! je sentais que le Lido m'attirerait désormais plus qu'aucun 
autre point de Venise. 

Quand nous rentrâmes en gondole sur le rivage opposé de la 
lagune, nous^ poussâmes à la fois un cri involontaire d'admiration : 
Venise venait de nous apparaître dans toute sa beauté : elle était là 
immobile en face de nous et comme suspendue entre le double azur 
des flots et du ciel ; ses monuments rayonnaient incendiés par la 



216. L'ITALIE DES ITALIENS. 

pourpre du couchant; les cinq coupoles de Saint-Marc, le Campa- 
nile, le palais ducal, les colonnes delà piazzetta et le dôme énorme 
de la Snlutet formaient un groupe d'une splendeur foudroyante! 
Nous dîmes au gondolier de s'arrôter; il s'écria, comprenant notre 
admiration et la partageant en fils orgueilleux des lagunes : « Si 
signorif Venezia e bella assai ! la pin hella di ogni cilla ! ver a regina 
del mar ! » Les îles riantes et lumineuses semblaient se mouvoir sur 
les flots, saluer leur mère et leur dire bonsoir! Quelques gondo- 
liers fredonnaient un chant attristé. Nous demandâmes au nôtre, 
d*entonner une barcarolle; il secoua la tête et nous dit gravement : 
« Bisogna aspetar che Venezid sia libéra ! » 

Quand nous débarquâmes sur la rive des Esclavons, la pâleur du 
crépuscule planait déjà sur Venise. Un régiment autrichien défilait 
se rendant à San Pietro del Gastello ; les fanaux blafards s'éclai- 
raient devant les maisons désertes, la ville enchaînée avait repris 
son voile de tristesse. 

Je me retrouvai le soir au théâtre San Benedetto, avec le baron 
Mulazzani et M. Armand Baschet; la salle avait le même aspect que 
la première fois; partout des uniformes autrichiens; peu de femmes; 
pas un seul habitant de Venise. Ces messieurs remarquèrent une 
variante imposée par la censure, dans un des vers que chantait le 
lonor : di palria il caldo affellol (Oh ! brûlante tendresse de la 
pairie!) disait le libretto de ÏElisir d'amer ! d'amore il caldo 
affellol (Oh! brûlant amour de Tamaur), avaient stupidement sub- 
stitué les censeurs ! Voilà à quelles puérilités crahitives s'abaisse 
de degré en degré la tyrannie! 

Nous sortîmes du théâtre sans attendre la fin du spectacle. Le 
lendemain matin, nous reçûmes tous les trois une petite lettre im- 
primée renfermant ces paroles : « Si vous aimez Fltalie, ne vous 
montrez plus en public avec ses ennemis. » Le comité vénitien, se- 
crètement organisé, adressait chaque jour des circulaires de ce 
genre à quiconque commettait une infraction au deuil que s'impo- 
sait Venise ! Je fus à la fois émue et bouleversée de cet avis ; j'é- 
prouvais une sorte de remords de me l'être attiré. Le deuil d'une 
nation est celui qui inspire le plus de respect et d'attendrissement; 
il renferme d'ailleurs en lui tous les autres deuils; pour les nations 
esclaves, plus de prospérité publique, plus de sécurité privée; cha- 
que individu est frappé dans sa fortune, ses affections, sa liberté, 
et même dans les nobles distractions de l'art et de la littérature. 



L'ITALIE DES JTALIENS. 217 

La tyrannie ombrageuse ne voit dans un peuple asservi que des 
sujets taillables et corvéables; sous prétexte d'y greffer son esprit 
et sa volonté, elle tranche les rameaux, et, bientôt, les branches de, 
Tarbre qui avait grandi fier et robuste dans Tindépendance ; si 
bien que le tronc, privé 'de toute sève, finit par se dessécher et se 
déraciner. 

Je voulus, comme tous les voyageurs qui vont à Venise, faire ma 
visite aux puits et aux plombs, illustrés par tant de mélodrames. 
J'entrai par la galerie du palais ducal qui donne sur le quai des 
Esclavons, et, tournant sous les arcades de droite au rez-de chaussée, 
je passai sous un couloir sombre et j'entrai dans de petits cachots 
pratiqués à fleur d'eau et non au-dessous, comme on l'a prétendu. 
Les cachots du château de Ferrare, du château des Papes à Avignon 
et tous les donjons féodaux que j'ai visités en France, étaient tout 
aussi noirs et beaucoup plus humides que les puits autrefois revêtus 
de bois. Ce qui rendait ces geôles étroites, lamentables, c'était la 
privation presque complète d'air et de jour ; à peine un soupirail 
resserré y laissait-il pénétrer une ligne de lumière, et il fallait que le 
vent grondât bien fort sur la lagune, pour qu'un souffle pût se glis- 
ser à travers ces espèces de Assures. On me montra la lampe de fer 
qui éclairait les puits et les planches qui servaient de iit aux prison- 
niers. De combien de nuits d'insomnie et de douleurs ces objets 
insensibles furent les témoins! Dans la chambre de l'interrogatoire, 
je m'assis un moment sur la chaise de pierre où l'on asseyait le 
patient; s*il refusait de faire des aveux, on le conduisait dans le ca- 
binet voisin, où étaient les instruments de torture; un masque et 
une sorte de demi-cuirasse, armés à l'intérieur de pointes de fer, 
saisissaient la tête el la poitrine, en perçaient les chairs, en faisaient 
jaillir le sang et forçaient les plus résolus à parler. Pourtant 
quelques-uns résistèrent à c«t horrible supplice. Le fils du doge 
Foscari le subit trois fois sans faire un aveu. La barbare Question 
s'appliquait parfois à tous les membres. Le comte Carmagnolà y 
fut condamné ; on ne voulût pas l'infliger à son bras, qui avait glo- 
rieusement combattu pour la république ; on lui brûla la plante des 
pieds; singulière distinction de casuistes qui sent le moyen âge, de 
même que tous ces instruments de torture, d'un usage général à 
cette époque. J'entre aussi dans la petite pièce où se faisaient les 
exécutions; elle communique par une porte basse donnant sur le 
canal transversal délia Paglia, sur lequel se projette l'arc du pont 

1» 



218 L'ITALIE DES ITALIENS. 

des Soupirs; c'est dans ce canal qu'on plongeait les cadavres. 

Les plombSt qui n'existent plus, occupaient les combles du palais 
(Jucal et donnaient sur le même canal. 11 y faisait en été une cha- 
leur torride, mais là du moins un peu de vie extérieure commu- 
niquait avec les prisonniers; ils pouvaient entendre les* chants des 
gondoliers sur la lagune; les cris des marchands le long de la rive 
desËsclavons, et entrevoir par les lucarnes une échancrure du ciel 
bleu. Le passage à couvert du pont des Soupirs conduisait à Tédi- 
ùce des prisons qui borde l'autre côté du canal âdla Paglia ; il 
servait autrefois de logement aux magistrats, ou juges criminels 
de Venise, et ne renfermait aucun prisonnier, aujourd*hui il est 
réellement une geôle; F Autriche y enferme les voleurs et les sus- 
pects politiques, beaucoup plus de ces derniers que des premiers. 

En sortant des puits, je traverse la grande cour du palais ducal ; 
le soleil se joue sous les arceaux des galeries et en fait ressortir 
rélégance. J'entre ensuite dans l'église de Saint-Marc, qui semble 
agrandie par la splendeur de la lumière. Les saints, les ar- 
changes, les dragons ailés se meuvent sur le fond d'or des mo- 
saïques; saint Michel flamboyant terrasse le démon; saint  m- 
broise et saint Augustin s'y détachent avec leurs têtes inspirées ; 
la vision d'Ézéchiel y rayonne; la Vierge sourit aux prophètes qui 
ont présagé sa gloire; le Rédempteur radieux bénit les Evangélistes. 
Toutes ces figures semblent nager dans un fluide de clarté ; c'est 
d'un effet prodigieux. On comprend le prestige du culte catholi- 
que dans cette nef, dont les parois resplendissent comme un 
grand nimbe. Quand les lampes et les cierges sont allumés, quand 
4'encens brûle et fume dans les encensoirs, quand la Pala d'oro^ 
les candélabres et les vases sacrés décorent l'autel du chœur illu- 
miné, le peuple en prière croit entrevoir un coin du paradis céleste. 
En ce moment Téglise est déserte, elle s'éclaire et se transfigure 
pour moi seule, elle me fait rêver et non prier. Je pense à la mar- 
che de l'Église à travers les siècles; je la vois s'élançant de la lu- 
mière- avec son cortège de saints et d'apôtres qui fourmillent sur 
ma tête; puis toucher à la terre, s'y enfoncer et s'engloutir dans 
les ténèbres. La gloire de ses doctrines et la beauté de ses mo- 
numents n'est plus que l'histoire du passé. Depuis des siècles elle 
n'a rien fondé; elle arrête la marche de l'esprit humain et produit 
dans l'art des œuvres vulgaires. 

Très-lasse de mes longues excursions des jours précédents, je 



L'ITALIE DES ITALIENS. 219 

sors de Saint-Marc, et je cherche un bain à travers Venise ; on 
m'indique un établissement thermal à Thôtel de laLuna. J'y trouve 
des baignoires de forme antique qui ont pour moi un charme de 
nouveauté. Je descends dans une grande piscine de marbre jaune 
où six baigneurs pourraient tenir à Taise ; la grandeur de la vasque 
me fait frissonner, quoique Feau spit tiède et fumante. Je sonne 
pour avoir du café; un petit garçon se présente. Il est à mes 
ordres, me dit-il ; je lui demande de m'envoyer une cameiHo^a , 
ajoutant qu'il est d'usage en France que les femmes aux baîAs 
soient servies par des femmes. Il parait surpris de mon observation, 
et finit par me répondre qu'il va réveiller la Mariana. Au bout 
d'un quart d'heure arrive une belle fille de Chioggia avec ses noirs 
cheveux massés sur la nuque :f Vous dormiez, lui dis-je. — 5f, 
signora; les officiers tudesques, ajoute-t-elle, se baignent le soir en 
sortant du café, et il faut être sur pied une partie de la nuit. — Vous 
les servez donc? repartis-je. — Il le faut bien, répliqua-t-elle, il n'y a 
qu'eux à Venise qui viennent aux bains ; les Vénitiens se baignent 
Tété dans la lagune, mais en hiver ils ont peur de Feau. » 

Ces paroles confirment pour moi une observation que j'ai déjà 
faite ; il n'y a pas de peuple qui se baigne moins que le peuplé ita- 
lien; il a désappris les thermes antiques que la Grèce avait importés 
à Rome et dans toute Tltalie. A Pérouse et à Uavenne, je n'ai pu 
trouver en été un seul établissement de bains. 

Je dis à la belle contadina que je m'étonne un peu qu'elle 
serve les officiers autrichiens, et que ce ne soit pas plutôt le petit 
garçon qu'on vient de m'envoyer ; elle me répond avec un air su- 
perbe : c II faut bien gagner sa vie; pour les Vénitiennes, un 
Tudesque n'est pas un homme. » 

Le lendemain, jour d'une fête à la madone, je me lève plus tôt que 
de coutume ; je monte en gondole à dix heures, et je me fais con- 
duire au couvent des Arméniens. Le froid est très-vif, la lagune et 
le ciel sont d'un azur sombre. La petite île de SflWf' Elea%aro se 
dessine en relief sur leur fond uni. Je rase en passant l'îlot de Sari' 
ScrwlOf où un ancien couvent de bénédictins, transformé aujour- 
d'hui en hôpital des fous, dresse ses niurs jaunes en face de Ve- 
nise : toutes les fenêtres en sont grillées; derrière l'hospice s'étend 
un jardin avec un belvédère; plusieurs petits bâtiments peints à 
fresque longent une allée d'arbres. Je vois apparaître à travers tes 
barreaux de fer quelques figures de fous ; l'un chante à tue-tête une 



MO L^ITALIE DES ITALIENS. 

barcarolle. Je me dis : « Ce pauvre être doit avoir été un gondolier ; 
il lui reste la vue de sa chère lagune, la belle Venise flotte toujours 
devant ses yeux, peut-être il la rêve libre et triomphante; sa joie 
est douce, il ne souffre plus. Sa vie machinale est exempte du pain 
à gagner, de Tinjure à subir et du contact odieux de Fétranger. » 
J'approche de Sanf Eleazarç; je vois poindre ses terrasses, son 
couvent, sa chapelle et son campanile en briques rouges ; çà et là 
de grands cyprès noirs se dressent dans le jardin comme des gar- 
diens silencieux; les ceps de vigne, dépouillés de feuilles, étendent 
leurs linéaments gris sur les treilhs des tonnelles; dans un angle 
.est'un petit pavillon auprès duquel s'élève un mât de navire, où 
flotte l'étendard turc. Les frères arméniens sont sujets du sultan 
et ont vécu de tout temps indépendants à Venise. J'aborde dans la 
petite lie par la porte sur la lagune qui fait face au Lido. Je traverse 
un des côtés du cloître tranquille, riant, tout parsemé de fleurs en 
été; des touffes de roses de Bengale résistent au froid et se jouent 
entre les arbustes dépouillés. On me fait entrer dans un parloir 
où est le portrait du sultan en r^ard de celui de l'empereur 
d'Autriche. Un jeune religieux, d'une charmante figure, portant 
la barbe et les cheveux longs, couvert d'une dalmatique en drap 
noir, se présente pour me montrer la bibliothèque et l'impri- 
merie. 11 se nomme Jacques Issaverdenz ; il parle purement le 
français et est allé à Paris porter les livres arméniens sortis des 
presses du couvent. Nous visitons d'abord la bibliothèque, située à 
Test au-dessus du cloître : ses fenêtres dominent la lagune; entre 
les rayons des livres alignés sont les portraits des évêques armé- 
niens et des religieux les plus célèbres. Je regarde avec intérêt la 
tête fine et expressive du P. Pascal, qui donna des leçons d'armé- 
nien à lord Byron ; j'entre ensuite dans la petite salle des manuscrits 
où Child'Harold aimait à se recueillir. Frère Jacques me montre 
dans un vieux registre la signature du grand poêle, tracée par deux 
fois, dont l'une en caractères arméniens. Je cherche en vain ce 
jour-là dans un registre plus récent la signature d'Alfred de Musset 
et de Balzac; ils n'ont fait que passer au couvent et n'ont pas laissé 
. dans la mémoire des religieux un souvenir ineffaçable comme celui 
de Byron. Frèi^e Jacques me fait voir, parmi les manuscrits les plus 
rares, une bible en langue arménienne du quatrième siècle, avec 
des miniatures exquises ; de la bibliothèque nous allons au réfec- 
toire, dont les murs sont peints à fresque. Le couvert des religieux 



L'ITALIE DES ITALIENS. 221 

* est mis pour le repas de midi ; des nappes bien blanches se déploient 
sur des tables Blroites, où sont symétriquement rangées des assiettes 
pleines de fruits. Nous rencontrons dans le cloître plusieurs frères; 
tous portent la. barbe longue et la robe flottante en drap noir; ils 
ont le type oriental arabe; le nez arqué, les grands yeux fendus, 
les dents blanches. Ce sont les seuls moines vraiment beaux et vêtus 

* avec propreté et élégance que j'aie vus en Italie. On m'en montre 
un qui a cent cinq ans; il marche droit et d'un pas ferme, sa belle 
tête est souriante, sa barbe blanche et soyeuse descend à flots sur 
sa poitrine. Nous passons- dans Timprimerie, où un frère à flgure 
imposante est occupé à mettre en règle les comptes de la semaine ; 
à côté de Timprimerie est la librairie, où Ton vend des livres. J'a- 
chète un volume de lord Byron avec le texte anglais et la traduction 
en regard en langue arménienne ; puis le Polyeucte de Corneille, 
martyr arménien. Plusieurs ouvrages sortis des presses du couvent 
ont obtenu la médaille d'or à Texpo^ilion de l'industrie de Paris. 
La messe sonne à onze heures; nous entrons dans Téglise. Frère 
Jacques me fait placer à gauche, sur un banc ; il n'y a pas d'autre 
femme que moi dans la nef; je là considère avec attention ; elle est 
fort simple : trois grandes colonnes en marbre la soutiennent de 
chaque côté; elle n'a que deux chapelles latérales, celle de gauche est 
consacrée à la Vierge, celle de droite à saint Antoine. Le grand autel 
du chœur est dédié à saint Lazare; deux anges de marbre blanc le 
décorent et se détachent sur une tenture de velours rouge. De chaque 
côté du chœur, un peu en avant du maître-auteh s'élèvent deux 
petits autels de la Sainte-Croix et de saint Grégoire illuminateur, 

La grand'messe commence; Tévêque des Arméniens y assiste sans 
offlcier. 11 est d'une beauté remarquable; sa dalmatique en drap noir 
est doublée de brocart violet. Le prêtre qui officie au maître-autel a 
une tête très-noble ; mais je suis surtout frappée par le visage ex- 
pressif d'un jeune prêtre qui dit tout près de moi la messe basse à la 
chapelle de la Vierge. S&s grands yeux noirs ont une flamme qui peut 
être un reflet du feu divin, mais qui, à coup sûr, correspond avec 
plus d'un regard de ce monde ; les lignes de son profil, de sa barbe 
et de sa chevelure sombres se dessinent au dessus du damas rouge 
de sa chasuble; c'eût été un superbe modèle pour Van Dyck. 

La grand'mésse est chantée en arménien ; quatre acolytes en 
dalmatique de soie jaune entonnent des psaumes d'une musique 
lente à mesures brisées qui sent l'Orient; elle me fait penser à la 

19. 



222 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Marche dans le désert, de Félicien David. Ce sont peut-être là les * 
chants primitifs de TÉglise. Le prêtre qui officie au maître-autel est 
revêtu d'une dalmatique bleue brodée d'or avec le collet droit; der- 
rière lui est un autre prêtre en dalmatique rouge, dont les orne- 
ments sont noir et or; de chaque côté de ce prêtre sont quatre 
néophytes, qui portent des dalmatiques jaunes avec des croix 
grecques en or sur le dos. Au lieu de mitres et de bonnets, tous' 
ces prêtres portent une coiffure sillonnée de galons d'or, qui a la 
forme des anciennes couronnes royales. Les linges qui servent à 
Tablution sont en mousseline de Tlnde, brodée de fils d'or et de 
soie; le saint ciboire est caché sous un voile de gaze bleue étince- 
lant d'or; les livres du rituel ont des couvertures de velours à cise- 
lures d'argent. 

Un rideau en brocatelle verte, rayée d'argent, est tiré sur l'autel 
au moment de la consécration ; un autre, en damas blanc et or, au 
moment de l'élévation. Les prêtres voisins de celui qui officie agitent, 
au lieu de sonnette, quand Thostie s'élève, un bâton bleu terminé 
par une roue d'argent à grelots du même métal, et dont les tinte- 
ments clairs rappellent les sons dU chapeau-chinois. 

J'ai dit que tous les «frères arméniens laissaient croître leurs 
cheveux, leur barbe et leurs favoris; quelques-uns parmi les néo- 
phytes ont sur le sommet de la tète une toute petite tonsure de* la 
grandeur d'une pièce de cinq francs. 

Après la messe, je passe à la sacristie, où l'on me montre de ma* 
gnifiques habits et ornements sacerdotaux venus de Gonstantinople; 
je remarque de merveilleuses plaques en émail rose et or, rehaussées 
d'émeraudes, et qui terminent une sorte d'étole en forme de bau- 
drier. Le prêtre qui a dit la messe à la chapelle de la Vierge, et qui 
vient de déposer sa chasuble, s'approche de moi ; il me parle de 
l'Orient, de Smyrne, où il est né et qu'il regrette l Frère Jacques, qui . 
continue à me servir de cicérone, est aussi de Smyrne; il y a laissé 
une sœur qui lui donne parfois des nouvelles de la patrie absente. 

Avant de quitter la petite île de Sant' EleazarOy je fais le tour du 
jardin, je m'arrête sur la terrasse en face de Venise. Que ce doit 
être beau, durant les soirs d'été! Au loin, les Alpes du Tyrol 
forment le fond du tableau, puis vient le littoral, puis Venise et 
son cortège d'îles flottantsur la calme étendue de la lagune. Je re- 
monte en gondole et repars pour Venise, en promettant à fi'ère 
Jacques de revenir bientôt. 



L'ITALIE DES ITALIENS. SÊ3 

Je me rends dans la journée au palais Cavalli, où le duc de Bor- 
deaux, qui comme sa mère aime les arts, a réuni de superbes ta- 
bleaux : deux portraits de femmes, par Paris Bordone, m'arrêtent 
longtemps avec leur regard profond, qui vous regarde fixement et 
vous interroge. Ohî les belles et fières Vénitiennes! Que de pas- 
sion et de grâce dans ces figures toujours vivantes ! 

J'ai le.soir la visite de M. Baschet et du baron Mulazzani ; je leur 
raconte mon excursion à SanV Eleazaro; ils me plaisantent beaucoup 
sur mon admiration pour le beau type oriental de tous ces religieux, 
qui ressemblent à des princes ie TAsie ; ils me présagent en riant 
quelque aventure romanesque dans l'enceinte de ce cloître. 

« Je ne suis plus Tàge des romans, leur dis*je; mais lors* 
qu'on cesse d'en faire en réalité, il est attrayant d'en écrire. 

— Les frères y prêtent, reprend le baron, ils sont instruits, tolé- 
rants, et mènent une vie de bien-être et de liberté ; leurs gondoles 
les amènent chaque jour à Venise où ils possèdent plusieurs palais. 

— Et par les soirs d'été, ajoute M. Baschet, souvent les élé- 
gantes étrangères qui vivent ici vont visiter les beaux religieux, et 
causer avec eux sur- leurs terrasses. 

— Bien ! le sujet de mon roman est trouvé, répliquai-je. 

— N'allez pas vous brouiller avec les frères arméniens ; ils sont 
riches et puissants, reprit M. Mulazzani. 

— J'en ferai, je vous jure, des héros de pureté et de passions 
combattues; je payerai en admiration l'hospitalité qu'ils iîk*ont 
donnée. » 

Le lendemain, le temps était gris ; le froid plus humide et phis 
triste. Je me fis conduire au Lido pour parcourir le cimetière des 
juifs. La lagune était 'grosse, une brise assez forte gonflait ses 
eaux ternes ; je descendis à côté d'une pauvre ferme, sur une plage 
boueuse, à l'est de celle où j'avais abordé avec M. Baschet. Une 
femme amaigrie, qui avait eu la fièvre durant tout l'été, me dit^ 
elle, parut sur le seuil de la masure ; elle était pieds nus, lé cor^s 
couvert de vêtements en loques, ses cheveux bruns, mal retenus par 
un peigne ébréché, s'éparpillaient au gré du vent*; elle tenait pendu 
à sa mamelle molle un nourrisson pâle et chétif. Une petite fiUe 
de huit ans, n'ayant sur son corps robuste et rougeâtre qu'uhe 
chemise écrue déchirée, tenait la pauvre femme par sa jupe. Cette 
enfant à mine sauvage, et dont les grands yeux noirs me regardaient 
étonnés, avait une épaisse chevelure rousse, courte et emmêlée, 



224 L'ITALIE DES ITALIENS. 

qui ressemblait à une crinière de lionceau; la santé et la vigueur 
éclataient par tous ses pores. Je dis à la mère : 

« Yoilâ une forte fille qui n'a pas eu la fièvre.' 

— Ce n'esl pas ma fille, me répondit-elle; tous ses parents sont 
morts il y a quatre ans, je^ Tai prise dans la maison ; vous voyez 
qu'elle a bien poussé. » 

La pauvreté avait secouru la misère ; c'est toujours ainsi : elles 
se comprennent, elles sont sœurs jumelles. 

« Conduis la signora au Gampo-Santo, » dit la femme épuisée à 
Tenfant sauvage, qui aussitôt se mit à gambader devant moi. Nous 
marchâmes sur un terrain où étaient autrefois de beaux arbres ; 
ils avaient été coupés jusqu'à la racine; la circonférence des troncs 
apparaissait comme de grands pavés ronds ; nous arrivâmes sur un 
monticule où étaient les traces d'un mur récemment rasé. C'était 
l'enceinte de l'ancien cimetière des juifs; les pierres brisées 
des sépultures étaient couvertes d'inscriptions hébraïques; les 
tombes du nouveau cimetière jonchaient aussi le sol irrégulière- 
ment et comme à l'aventure. Deux fossoyeurs israelites, qui ve- 
naient de creuser une fosse^ chantaient en attendant que le ca- 
davre arrivât. Cette fosse était pour une vieille juive morte la 
veille, et qu'une gondole allait amener, disaient-ils. Je voulais at- 
tendre la morte, mais elle tardait à venir; la lagune, qui se dres- 
sait menaçante, me forçait à songer au retour. Un vent d'orage souf- 
tlait de l'Adriatique, et soulevait autour de nous la poussière des 
tombeaux; il nous apportait par intervalle les fragments d'une 
fanfare militaire, que jouaient des soldats autrichiens dans le fort 
voism de Saint-Nicolas. Cette musique retentissait au milieu de 
l'atmosphère sinistre des cercueils renversés comme un ricane- 
ment (odieux. Je me sentais attirée par la tempête ; je ne voulus 
pas quitter le Lido sans parcourir la plage de la mer. Je pensais, en 
revenant, trouver la morte et la voir descendre dans son trou 
béant. Lorsque je parvins sur les bords de l'Adriatique, les vagues 
grondaient et se ruaient en mamelons formidables. C'étaient bien les 
vieux chevaux de Neptune hennissants et effarés. Quelques barques 
qui cinglaient vers Venise chancelaient sur les flots tumultueux; la 
tourmente qui gagnait le'ciiel assombri rétrécissait l'horizon; la 
mer, le rivage et le ciel n'avaient plus qu'une teinte uniforme de 
plomb. L'enfant qui m'avait suivie soulevait un pan de sa chemise 
qu'elle remplissait de coquillages , indifférente au vent qui la 



L^ITALIE DES ITALIENS. 225 

faisait tourbillonner et à l'eau qui mouillait ses pieds. Je ne sais 
quelle attraction me retenait sur le rivage funèbre, mais je m y 
oubliais malgré ma résolution de partir. Je vis accourir le gon- 
dolier : « Signora, me dit-il, dans une heure la lagune ne sera 
plus navigable, il faut rentrer à Venise. » Nous relraversâmes le 
cimetière des juifs : les fossoyeurs attendaient toujours la morte. 
L'enfant courut près de sa mère adoptive lui porter le quart de 
florin que je lui avais donné. Elle avait regardé avec de grands yeux 
ébahis cette petite pièce d'argent; les bénédictions delà mère me 
firent comprendre à quelle misère cette famille était réduite. Oh ! 
la joie^d'êlre riche ! comme on Fen vie dans ces moments-là ! comme 
on déplore l'impuissance de secourir ceux qui souffrent avec tant 
de résignation et de vertu ! Je m'étendis dans le felze, et fortement 
bercée par la gondole qui se courbait de vague en vague J'arrivai à 
Venise presque endormie. 

Pour me réveiller et reprendre terre, j'allai à Tarsenal avec 
M. Baschet. Nous passâmes sur le pont de la Venela Marina, nousi 
longeâmes à droite le canal sur lequel ce pont est jeté ,et nous nous 
trouvâmes sur le flanc des constructions de l'arsenal , dont les som- 
bres murs sont couronnés d'une élégante corniche. Nous franchîmes 
ensuite le pont Levatojo, flanqué de chaque côté d'une tour carrée 
en briques rouges ; celle de gauche supporte un cadran.. Entre ces 
deux tours se dessinent en ce moment les mâts et les agrès d un 
grand navire ; près de la tour de gauche s'élève, entre deux lignes 
de créneaux, la porte monumentale de l'arsenal ; un attique, sur- 
monté d'une admirable corniche, repose au-dessus de Tarceau de 
la porte, qu'encadrent quatre grandes colonnes; au milieu est le 
lion de Saint-Marc : ailes frémissantes, queue enroulée en serpent. 
Sur la pointe de l'architrave qui couronne l'attique, se dresse une 
statue de sainte Justine, et, de chaque côté, une urne en marbre. 
La grille qui entoure la porte^est divisée par quatre piliers où Ton a 
juché de mauvaises statues de la fin du dix-septième siècle; au pied 
de cette grille, reposent les deux lions gigantesques en marbre pen- 
thélique» qui furent enlevés au port du Piréepar le doge Morosini. 
, On assure que ces lions sont l'œuvre des siècles barbares de la 
Grèce; c'est possible, mais leur allure mystérieuse, leur tète pen- 
sive et farouche, dont les yeux profonds vous regardent, leurs cri- 
nières et leurs babines frissonnantes, leurs griffes tendues comme 
pour saisir une proie, en font les deux sphinx les plus formidables 



226 L'ITALIE BES ITALIENS. 

qu'on puisse imaginer ! Ils semblent ruminer là Tarcane de la gloire 
et de la fortune de Venise. Deux lions plus petits et moins beaux 
sont au pied de la tour de Thorloge/Nous entrons dans une cour, 
et admirons en passant une belle statue de la Vierge, par Sanso- 
vino. Nous trouvons assemblés dans cette cour une foule d'ouvriers 
qui viennent d'être congédiés ; les travaux manquent à Tarsenal, ou 
plutôt l'argent manque à FÂutricbe pour faire prospérer son despo- 
tisme abhorré; il faut d abord payer les geôliers d'un peuple qu'on 
incarcère. L'Autriche s'épuise à entretenir ses armées permanentes 
d'occupation ; elle voudrait en vain avoir une flotte imposante, ra- 
nimer le commerce et l'agriculture, ses caisses sont vides ; tous ses 
projets utiles ou bienfaisants sont frappés de mort, et le jour ap~ 
proche où la banqueroute humiliera son orgueil. 

Tous ces malheureux ouvriers sortent de l'arsenal d'un air 
sinistre; nous en entendons quelques-uns murmurer entre eux : 
« £ pur bisogna aver pane! » (et cependant il faut avoir du pain!) 
C'est le cri de détresse éternel du pauvre peuple, quand le pain 
du travail lui est supprimé par ceux qui, de par Dieu ou de par 
la force, s'adjugent le droit de le gouverner. 

Nous passâmes d'abord devant l'édifice à colonnes doriques où 
était autrefois déposé le Bucentaure. Hélas ! cet emblème, poétique 
et majestueux de la puissante Venise, ce vaisseau célèbre qui, le 
jour de l'Assomption, depuis le dixième siècle,- portait le doge aux 
épousailles de la mer, n'existe plus, et avant d'être détruit, il a 
subi tous les outrages. En 1797, il fut dépouillé de ses ornements 
. merveilleux ; un an plus tard, ses galeries et ses figurines furent 
brûlées ; de cette nef magnifique, il ne resta que la carcasse telle 
que celle d'un de ces mastodontes antédiluviens retrouvés dans les 
glaces du pôle : on en fit successivement une canonnière et une 
prison maritime; enfin le squelette du navire splendide fut lui- 
même brisé et anéanti en i824. De telles profanations sont bar- 
bares! Les institutions périssent, mais les monuments qui les 
constatent doivent être respectés par les générations ; l'histoire et 
l'archéologie protesteront toujours contre les démolisseurs. Nous 
trouvons dans la salle d'armes (la seule partie de l'arsenal dont 
l'accès soit aujourd'hui permis au public) un petit modèle du Bu- 
centaure qui fait comprendre la richesse de ce vaisseau symbolique. 
La carène était revêtue de bas-reliefs en bois doré; une superbe 
galerie, paiement dorée, entourait le pout sur lequel les sénateurs 



L'ITALIE DES ITALIENS. 227 

et le conseil des -Dix se rangeaient à Fentour du doge; un para- 
sol de drap d'or abritait ce fiancé de la mer, recouvert de sa robe 
d'hermine ; à la proue se dressait la statue de saint Marc ombragée 
de r étendard de Venise et ayant à ses pieds le lion ailé; Tor et les 
pierreries décoraient le vaisseau nuptial, qui resplendissait tel 
que Je lit d'un roi; la mer était fière et radieuse de le porter; 
elle se gonflait souriante pour Fembrasser et Pétreindre. 

Je remarque dans la salle d'armes une belle statue du qua- 
torzième siècle ; du général Victor Pisani, quelle mine martiale et 
hautaine! puis l'armure d*Henri IV, celle qu'il portait à la bataille 
d'ivry et qu'il donna lui-même à la république de Venise; ensuite 
les cuirasses, les lances, les pistolets et les épées des anciens do- 
ges; les étendards turcs et génois conquis par Venise; plusieurs 
plans en relief des villes turques qui offrent un vif intérêt. Je re- 
garde curieusement les instruments de torture et de mort, trans- 
portés là des cachots des puits; tous ont servi, tous ont ruisselé 
du sang humain et se sont repus de chairs déchirées. Plusieurs 
furent inventés par Carrera, tyran de Padoue, ingénieux tourmen- 
teur, qui fit un supplice de la fidélité conjugale et en confia la 
garde à un cadenas meurtrier. Tout cela^ nous fait sourire de pitié 
et d'horreur. Nous inspirerons aux siècles à venir le même dédain 
pour ce que nos codes conservent encore de barbare. 

En sortant de l'arsenal, nous allons à travers ruelles jusqu'au 
Campo San Stefano; nous passons sur lé flanc droit du palais Cor- 
valliy traversons le pont de fer et entrons à l'Académie des beaux- 
arts. Ce musée des peintres vénitiens fut fondé par Napoléon I" 
dans l'ancien couvent de CanonicU attenant à l'église de Sainte- 
Marie de la Charité. Il ne reste de cette église que l'abside exté- 
rieure, trèS'élégante et qui s'élance à gauche de l'entrée du musée. 
Nous traversons plusieurs ceurs entourées d'arcades, où sont en- 
core quelques bas-reliefs de tombes et quelques statues des moines 
de la Charité. Dans une de ces cours se déroule la magnifique 
colonnade en marbre jaune de Palladio ; c'est un reste du somp- 
tueux couvent. Nous montons un escalier moderne, traversons 
une galerie ornée des bustes des peintres vénitiens, et nous nous 
trouvons dans la première salle à plafond d'or et d'azur, où sont 
réunis les tableaux primitifs de cette grande école de Venise. Ils 
décoraient tous autrefois les églises et les couvents de la cité et 
des lies : Vierges, Rédempteurs, Prophètes, anges et saints rayon- 



'228 L'ITALIE DES ITALIENS. 

nent ]à sur fond d'or, comme les figures des mosaïques de Saint- 
Marc; le coloris a bravé les siédes; le dessin est na!f et pur; il 
s'exhale de toutes ces compositions religieuses, créées par la foi, 
une atmosphère de paix et de recueillement. Les tètes de chérubins 
vous sourient; les madones douces et calmes vous regardent passer 
avec aménité. On s'éloigne à regret de ce sanctuaire pour entrer 
dans la grande salle imposante et sombre, où se trouve V Assomp- 
tion de la Vierge du Titien; c'est le premier tableau qui attire et 
devant lequel on se place. Le burin et la photographie Font ré- 
pandu dans le monde entier. La partie inférieure du tableau me 
parut la plus belle; le groupe des apôtres désolés, qui tendent leurs 
tètes et leurs bras vers la mère de Dieu prête à disparaître dans le 
ciel, saisit et émeut. Quels mouvements! quelles expressions sup- 
pliantes et navrées î On entend ces âmes prier et crier ; leurs re- 
gards, leurs bouches, leurs gestes, leurs muscles composent une 
suprême évocation ! « Reste parmi nous, disent-ils à la madone; ton 
fils est parti en nous laissant sa doctrine et sa mère, mais Tesprit 
vacille au souffle de la terre. Oh ! reste pour nous guider, toi créa- 
trice visible et palpable du divin Rédempteur ! » 

La partie supérieure du tableau me frappe moins; la tête de la 
Vierge n'a pas cette beauté idéale que Raphaël, en s'inspirant de 
Tantique et en le copiant parfois, sut donner à ses madones. 

Je suis ravie, dans cette salie, d'un tableau du Tintoret, dans 
lequel la Vierge présente son fils à trois sénateurs; une sorte de 
familiarité afTectueuse entre la Divinité et les hommes respire dans 
cette composition. Je contemple longtemps V Ensevelissement du 
Christ, dernier tableau du Titien. Le coloris est affaibli, et cela 
convient au sujet. Ici, la défaillance du vieillard a servi l'artiste. 
Quelle vérité de dessin! quel sentiment navrant et divin à la fois 
dans le corps du Christ, qui s'affaisse dans les bras des saintes 
femmes ! Un tableau superbe du Gioi^ione est dans cette même 
salle. C'est une tempête en mer, apaisée par un miracle de saint 
Marc; le feu fulgurant des éclairs illumine et empourpre les corps 
nus des naufragés ; quelle mêlée de vagues monstrueuses, de navi- 
res chancelants, d'hommes éperdus, et de nuages que la foudre 
déchire ! quelle fougue ! quelle imagination ! quelle maestria dans 
le pinceau du Giorgione ! 

(iOmme conslraste, regardons la toile suave de la Vierge à Ven" 
fant contemplé par les saints, de Giovanni Bellini. Le doux Jésus 



L'ITALIE DES ITALIENS. 229 

n'a jamais été rendu avec plus de suavité et d'innocence; quel ra- 
vissement il inspire à ce beau petit ange qui le regarde en jouant 
de la mandoline! Giovanni BeUini devait adorer la musique, elle 
frissonne dans tous ses tableaux sous la forme de quelque figure 
séraphique jouant d*un instrument. 

La Vision de V Apocalypse de Palma Giovane est une scène d'épou- 
vantement, peinte avec une verve et une énergie sinistres qui font 
vivre une page de la Bible : il y a dans cette composition un cheval 
enfourché par la Mort, etqui se cabre sous la pression des fémurs 
du squelette, d'une allure terrible et fantastique. Ce coursier 
funèbre chevauche à jamais à travers le souvenir. 

Le Miracle de saint Marc^ délivrant un esclave du supplice, par le 
Tintoret, passe pour le chef-d'œuvre de ce maitre. C'est réel comme 
la nature, mais d'une telle puissance, que chaque figure prend des 
proportions surhumaines. A la grandeur et au mouvement des 
formes, se joint, dans ce tableau, une beauté de coloris qui manque 
aux autres ouvrages du Tintoret. 

On regarderait tout uiî jour sans se lasser les Noces de Cana, par 
le Padovanino; ces beaux convives ne sont pas de la Judée, mais bien 
la fleur de l'aristocratie vénitienne. Quels types élégants et hau- 
tains! ils forment l'entourage du Christ avec une aisance de grands 
seigneurs que rien n'embarrasse et ne contraint, pas même la 
présence d*un Dieu. I^ sentiment religieux manque sans doute à 
ce tableau; mais quel sentiment de la beauté et de la distinction y 
respire! Ces corps cambrés, ces têtes fières, composent des êtres 
qui ont disparu du monde; il y a là deux adorables figures de 
femmes ; Tune vers laquelle se penche un cavalier ; l'autre qui se 
tient debout auprès de la table, laissant voir ses belles épaules 
charnues qui sortent des plis du brocart. 

Je considère aussi quelques portraits de doges; l'un entre autres, 
par. le Tintoret, qui semble prêt à descendre du cadre et à vous parler 
tant il est vivant. 

Avant de quitter cette partie du musée nous nous faisons ouvrir 
la salle des cartons. Il y en a plusieurs de Haphaêl, d'une grande 
beauté et qui révèlent une étude approfondie de fantique. Les dra- 
peries et les nus de ces croquis puissants ont été évidemment copiés 
d'après les statues que nous retrouverons plus tard au Vaticai). 

Nous traversons assez rapidement h Pinacothèque Contarini et 
la salle Palladio ;}e m'arrête pourtant, dans cette dernière salle, 

20 



230 L'ITALIE DES ITALIENS. 

devant un merveilleux portrait (un des plus admirables qu'ait faits 
Titien) du sénateur Antoine Gapello, qui fut le père de la fameuse 
Bianca Gapello. Nous passons dans la Pinacothèque Renier, puis 
entrons dans les deux salles nouvelles, où sont les plus grands ta- 
bleaux du musée. Dans la première salle est la Présentation de la 
Vierge au temple, par le Titien ; Ton prétend qu'il s'est peint lui- 
même, dans cette composition, sous la figure d'un rabbin juif à la 
figure noble, et dont la longue barbe noire descend sur une robe 
flottante. Il aurait aussi, selon la tradition, représenté sa vieille 
mère sous l'humble figure de cette marchande d'oeufs assise prés 
des marches de Tescalier du temple. Les personnages se pressent 
mouvementés et vraiment vivants dans ce tableau. La Vierge, qui 
monte les degrés du temple, manque de noblesse; la tète est sans 
expression, et, si ce n'était l'auréole qui la couronne, elle n'aurait 
rien de divin. Un pêcheur présentant au doge Vanneau ducal trouvé 
dans le ventre d'un poisson, l'œuvre la plus grandiose de Paris 
Bordone, se trouve dans cette salle : c'est un coin de la Venise 
d'autrefois avec ses personnages historiques et ses costumes pittores- 
ques qui se raniment pour nous; quelle précision de dessin, quelle 
vérité de coloris ! Dans la même salle» le Saint Marc et Saint 
Matthieu, de Paul Véronèse, sont deux figures qu'on ne saurait ou- 
blier. Le Crucifiement du même maître vous pénètre par sa tristesse. 
Titien a là deux portraits qui fascinent; celui du sénateur Jacopo 
Soranzo, face sévère et méditative d un de ces politiques circon- 
spects de la vieille république de Venise; l'autre est le portrait 
d'un éblouissant inconnu, grands yeux investigateurs, moustaches 
et cheveux noirs, regard qui vous attire et vous brûle, cuirasse d'or 
avec un col rabattu en dentelle de Venise. 

Dans la seconde salle nouvelle, deux tableaux concentrent toute 
mon attention. Sur la paroi du fond de cette salle se déploie la 
grande toile du Banquet dans la maison de Levy, par Paul Véronèse; 
la table, dressée sous un portique superbe, est chargée de vaisselle 
précieuse; les figures se meuvent alentour et ressortent sur le 
fond d'azur du ciel ; la vie, Tair et le soleil ruissellent de toutes 
parts. Je connaissais, et tout le monde connaît, la gravure de cette 
vastâ^ composition , mais elle n'est qu'un reflet mort ; la couleur 
seul4 peut rendre les chairs, le sang, Téclat des vêtements, les 
nuages, Tarchitecture et les vases merveilleux qui fourmillent 
sans se heurter dans cet immense tableau. > 



L'ITALIE DES ITALIENS. 231 

Gentile Bellini a dans la même salle mie large toile qui représente 
la place Saint-Marc au temps de la grandeur de Venise. Une pro- 
cession à V occasion (Tun miracle se déroule entre les deux rangs 
d'arcades des Procuraties, sous lesquelles se groupent les specta- 
teurs. Les sénateurs en robes flottantes, dont la queue est portée 
par des pages, le doge abrité sous son parasol d'or, comme un dieu 
indien, défilent sous nos yeux; la façade de Téglise de Saint-Marc 
resplendit; tous les^ clochetons en sont dorés, ainsi qu'il avait été 
projeté qu'ils le seraient un jour. 

Je sortis de TÀcadémie des beaux-arts, me promettant d'y re- 
venir souyent, sans toutefois y ramener mes lecteurs et les fati- 
guer par de sèches nomenclatures. 

Je dînai, ce jour-là, avec M. Baschet au palais Lorédan, devenu 
une auberge, comme je l'ai dit. Rien de plus imposant et de plus 
triste que ces grandes demeures abandonnées; la façade du palais 
Lorédan, de style byzantin-lombard, est superbe; sur la porte et 
sur la belle fenêtre du milieu sont encore les armoiries de Pietro 
Lusignan, roi de Chypre, qui fut au quinzième siède l'hôte du palais 
Lorédan. Le vestibule, large et monumental, garde des vestiges de 
sculplure; la rampe de l'escalier est ornée des bustes des Lorédan. 
Nous visitons les vastes salles du rez-de-chaussée et du premier étage, 
dont les grands maîtres de Venise ont peint les plafonds. Plusieurs 
salles ont été divisées en petites chambres pour les voyageurs. 
M. Baschet avait là un réduit charmant , décoré de meubles 
splendides, avec un balcon à ogives sur le grand canal. Plus d'une 
fois il regrettera dans nos bourgeoises maisons parisiennes cette 
exquise habitation tranquille, recueillie et toute parfumée de sou- 
venirs historiques et romanesques. 

Le jour suivant (dimanche 11 décembre 1 859), quoique le temps 
fût très-sombre et la lagune houleuse, je retournai avec M. Baschet à 
l'ile des Arméniens; les belles cérémonies religieuses de ces moines 
m^'atUraient comme un spectacle poétique. On ne dit ce jour-là 
qu'une messe basse, et notre curiosité fut trompée. Je voulais com- 
pulser les registres et y découvrir les signatures qui m'intéressaient; 
mais la tempête grossissait sur 4' Adriatique; nos gondoliers nous 
avertirent que dans une heure nous ne pourrions plus retourner à 
Venise. Il fallut partir. Frère Jacques me promit de faire pour moi 
les recherches que je lui désignai. En traversant le cloître, où le 
vent s'engouffrait, je rencontrai le frère qui, à ma première visite, 



232 L'ITALIE DES ITALIENS. 

avait dit la messe à la chapelle de la'Vierge ; il me salua et m'offrit 
un bouquet de roses qu^il venait de cueillir. La gondole nous secoua 
si fortement au retour que M. Baschet commençait à avoir le mal de 
mer. Nous n'en allâmes pas moins intrépidement dans le grand 
canal de la Giudecca, où nous abordâmes à Téglise du Rédempteur ; 
elle est attenante au couvent des capucins qui desservent Téglise. La 
façade, la nef et la coupole de cette église de Palladio forment un 
groupe majestueux. Quelques beaux tableaux décorent les chapelles; 
je suis surtout très-captivée par la flagellation delintoret; Téxpres- 
sion de la douleur dans la figure du Christ, et celle de la cruauté 
dans ses bourreaux sont rendues avec une vérité qui fait frisson- 
ner. Ces sujets-là sont de Tessence même du génie énergique et 
tourmenté de ce peintre; c'est pourquoi il y excelle. 

Un jeune capucin à robe crasseuse, et dont le cou et les mains 
sont encore plus sales que les habits, nous montre l'église; il prise 
sans cesse. C'est un mouvement perpétuel entre sa tabatière et son 
nez, à irriter les nerfs les plus robustes; il ignore complètement les 
noms des maîtres qui ont peint les tableaux que nous regardons. 
Il nous conduit dans la sacristie, où nous trouvons trois ineffables 
madones ëe Giovanni Bellini. Cette famille des Bellini est une des 
gloires de Venise. J'ai parlé plus haut de la grande toile historique de 
Gentile Bellini, représentant une procession sur la place Saint-Marc; 
Giovanni, lui, n'a presque peint que des madones, des saints et des 
anges; j'ai dit la naïveté et la grâce de ces petits chérubins que la mu- 
sique semble ravir ; il y en a un, dans le plus beau des trois tableaux 
de la sacristie du Rédempteur, qui surpasse tout ce que l'artiste a 
créé- de plus suave. Jésus dort sur les genoux de sa mère, l'ange le 
regarde en extase et joue du théorbe comme pour le bercer ; ses 
lèvres, ses yeux, ses fins cheveux blonds, tout son être semble vi- 
brer sous la mélodie qui s'échappe de ses doigts, d'un modèle idéal. 
Dans la même sacristie sont deux beaux reliquaires en verre ancien 
de Murano. Le cristal de Bohême a moins de ténuité et ne crée pas 
des fantaisies aussi exquises. Au moment où nous repassons dans 
l'église, les capucins en prière dans le chœur chantent un psaume 
d'un très-grand effet. Je me souviens que lord Byron se plaisait à 
venir les entendre et à contempler le soleil couchant sur le canal 
de la Giudecca, Je demande à un vieux religieux, qui passe près 
de nous, s'il se rappelle le poète, il secoue la tête et me répond : 
« Je ne sais pas qui est cet homme-là. * 



L'ITALIE DES ITALIENS. 233 

Je n'ai plus affaire ici à mes poétiques frères arméniens, qui ont 
gardé le souvenir de Ghild-Harold comme un titre de gloire. 

Pour fuir la solitude de Thôtel Danieli, toujours plus absolue, je 
vais dîner ce jour-là au restaurant avec le baron Mulazzani. Nous 
traversons vers six heures la place Saint-Marc; elle est déserte et 
rendue plus morne encore par un ciel gris et bas, qui surplombe 
sur elle comme une coupole d'étain ; nous tournons sous un passage 
des Procuralie vecchiSy et nous voilà dans le Campo Rusolo et 
Canova ; sur cette place recueillie est une petite église, en face de 
laquelle se dresse la mai&on où mourut le célèbre sculpteur. Sur 
un autre côté de la place se trouve le restaurant San Gallo; les sa- 
lons et les cabinets n'y ont pas le luxe et le confort parisiens, mais 
la chère y est excellente. Dans aucun pays du monde Tart culinaire* 
si prisé des aristocraties de tous les siècles, ne peut s'exercer avec 
plus d'ampleur et de variété qu'à Venise. L'Adriatique qui la berce 
lui fournit les poissons et les coquillages exquis ; le littoral voisin, 
le gibier et la venaison ; Fusine, Mestre, le Lido et l'île des Vignole, 
les légumes et les fruits; FOrient, les parfums et les épices,et lecafé 
Florian, toutes les diversités déglaces et de sorbets. Ce qui m*a char- 
mée dans les hôtels, et Surtout dans les restaurants italiens, c'est 
que, selon l'expression populaire, on vous y sert toujours à la huona 
fede; demandez-vous un poisson, vous pouvez être assuré qu'il 
frétillait dans la mer ou dans les lacs il n'y a pas une heure ; par- 
fois, on vous le montre vivant pour que vous jugiez vous-même de 
sa fraîcheur ; même certitude sur la qualité du gibier et des vian- 
des; la mystification des potages réchauffés ou multipliés, des en- 
trées recuites et délavées, n'a pas eiicore pénétré dans la cuisine 
italienne ; les vins du crû n'y sont jamais falsifiés, c'est pourquoi il 
faut les boire de préférence aux vins problématiques qui viennent 
de rétranger. Quant au service, il se fait un peu à la diable ; les 
garçons sont causeurs et lents, mais ils s'enquièrent des mets que 
vous préférez, donnent des ordres au cuisinier qui, dans la plus 
hum1)le bettolat met son orgueil à satisfaire les chalands; on 
finit toujours par dîner fort bien et pour un prix dont s'étonnent 
les Parisiens. Mon seul grief contre la cuisine italienne, c'est l'abus 
du fromage et du poulet ; poulet étique qu'on sert chaque jour de 
Tannée sur toutes les tables de la Péninsule. Je disais souvent en 
riant aux Italiens de l'Italie nouvelle : « A présent que vous formez 
une grande nation, apprenez donc de la Bresse et du Mans à en- 



234 L'ITALIE DES ITALIENS. 

graisser les poulets; il est honteux pour votre pays qu'on ne puisse 
trouver une poularde, des Alpes au détroit de Messine! » 

Que ceux qui liront ce paragraphe ne me fassent pas Tinjure de 
s'imaginer que j'attache une importance quelconque à un diner 
savoureux. Pour les garer, à ce sujet, d'une interprétation immé- 
ritée, je leur dirai que pendant deux mois que j'ai passés à Yenise, 
j'ai diné presque chaque jour avec un rouget et mi sorbet. A ce joli 
poisson de l'Adriatique nous ajoutâmes, ce jour-là, une bécasse du 
Tyrol, puis après une longue causerie sur Paris, que le baron ad^ 
mirait trop et me reprochait de ne pas admirer assez, nous sortîmes 
du restaurant San GaUo pour aller flâner sous les Procuratie, A 
notre grande surprise, nous trouvâmes le petit Campo couvert de 
neige; le ciel s'était éclairci en se déchargeant, les étoiles y bril- 
laient sereines, et l'atmosphère était redevenue assez douce. La 
place Saint-Marc et surtout la façade de l'église me parurent d'une 
magnifîcence fantastique sous cette couche d'albâtre ; les chevaux 
de Gorinthe s'étaient transformés en blancs coursiers des jeux 
Olympiques; les saints et les saintes se drapaient dans des robes 
virginales, la crinière du lion ailé de la Piazzetta ressemblait à la 
barbe vénérable du dernier -doge. Le pont des Soupirs figurait une 
arche de Paros, jetée sur les rivesde l'Illissus. Rien d'imposant et 
de tranquille comme la blancheur; elle dispose l'âme à la quiétude, 
elle cache un moment les souillures de la terre, et semble une 
armure contre celles du corps. Toutes les religions en ont fait un 
chaste emblème ; le lin des linceuls purifie les morts ; le premier 
des arts, la sculpture, a choisi, pour s'exercer, le marbre sans tache; 
les fleurs les plus rares et les plus parfumées ont des corolles d'ivoire 
et de nacre ; l'enfant qui éclôt à la vie, avec une âme qui s'ignore 
encore, se nourrit de la suavité du lait; la beauté de la femme est 
incomplète, si Téclat du lis ne la revêt point. 

Venise était encore plus déserte et plus silencieuse que de cou- 
tume sous ce voile de frimas; elle apparaissait comme unePompéîe 
immense, déblayée des flots qui l'auraient submergée et blanchie 
durant des siècles. L'absence de tout bruit berce mieux qu'un 
chant; je m'endormis ce soir-là d'un sommeil profond et morbide. 

Le lendemain, la neige ne tombait plus, mais sa couche de la veille 
couvrait par places le pavé et les façades des monuments ; le soleil y 
projetait des étincelles ; on eût dit de grands blocs de marbre 
fraîchement brisés. Je m'embarquai pour aller à Nurano. 



- L'ITALIE DES ITALIENS. 235 

La déchéance de Venise s'étend à tout ce qui fut sa gloire. Un 
astre dont le foyer de lumière est éteint cesse d'alimenter ses rayons. 
Il ne sort plus aujourd'hui des fabriques de Murano que des pro- 
duits vulgaires: des perles, pour les broderies; des jais, pour les 
ornements de robes ; des bouteilles, des verres et des vases sans 
beauté et sans valeur; je trouve là des ouvriers intelligents qui 
sentent bien qu'ils ne sont plus les premiers verriers du monde ; 
ils n'ont que Torgueil du souvenir, et Tespoir de la résurrection de 
Yenj^e. L^ plus jeunes sont partis pour la guerre, ceux qui restent 
attendent Theure propice; ils m'entourent pour me demander si 
les Français viendront bientôt , si j'ai vu Garibaldi et le roi honnête 
homme; ils modèlent, pour moi, un petit flacon aux couleurs de 
ritalie, qui pousse dans la flamme comme une fleur féerique; ils 
tournent au moyen de pinces la pâte embrasée ; leivs visages bruns 
se meuvent sur la fournaise, où se forment, au gré de leur souffle, 
mille tubes déliés. 

Le feu dfes forges et celui des verreries doit griser comme un vin 
chaud, car tous les forgerons et tous les verriers chantent avec furie 
en battant le fer ou en tordant le verre. Les ouvriers de Murano 
entonnent devant moi un vieux refrain de barcarolle, qu'ils chan- 
gent en menace prophétique contre les Tedeschi; il s'agit d'un estur- 
geon qu'on harponne dans la lagune, où il a osé se montrer. 

La fabrique des glaces est située à Murano de l'autre côté du 
canal, où est la fabrique des perles ; on ne fait plus à Venise que 
des miroirs français : l'usine est dirigée par un Parisien, qui met 
l'industrie moderne bien au-dessus de l'ancienne, et se garderait 
de produire, ou plutôt de reproduire, ces glaces d'art et ces lustres 
splendides de Venise, si recherchés des connaisseurs. 

Je visite les deux vieilles églises de Murano, celle de San Pietro 
martire, et celle degli Angeli; dans la première se trouve une 
Vierge de Giovanni Bellini et le Saint Jérôme de Paul Véronèse. La 
seconde église est du neuvième siècle, un bas-relief et une inscrip- 
tion attestent son ancienneté. Murano fut peuplée dès le cinquième 
siècle. Les fugitifs du littoral s*y réfugièrent pour échapper à l'in- 
vasion des Huns. L'ile de Murano resta longtemps indépendante de 
Venise; au huitième siècle, un podestat vénitien la gouverna; tous 
ses habitants sont verriers ou marins ; une grande misère règne 
aujourd'hui à Murano, comme dans toute la Vénétie. Les maisons 
et les monuments y tombent en ruine. Je regarde une belle façade. 



256 L'ITALIE DES ITALIENS. 

dont ]a longue galerie soutient une élégante terrasse. C'était autre- 
ibis un couvent de nonneà, célèbres dans les annales galantes de 
Venise; sous ces légères arcades, les vierges folles apparaissaient 
par les belles nuits d'été. 

. La petite Ile de Saint-Michel, où est le cimetière de Venise, est 
située à r ouest de Murano. Elle abrita, durant six cents ans, un 
célèbre couvent de savants camaldules. En 1815, époque où Tile 
devint un camposanta, les frères Réformés succédèrent aux camal- 
dules ; ils veillent désormais à la garde des morts. Je débarque 
devant l'église de Saint-Michel, édifice du quinzième siècle. La nef 
est précédée d'un portique, soutenu par d'élégantes colonnes; autour 
de la nef se déroule une belle corniche, couv^te de sculptures; en 
ce moment, elle se couronne de feuillages verts. Des lauriers nains, 
dans des pots de terre, ont été placés là par les frères ; ils forment 
une frise naturelle qui repose agréablement les yeux. Bernini, que 
nous retrouverons à Rome dans toute son exubérance, a, dans 
cette église, deux statues qui décorent le tombeau d'un cardinal. 

Le jeune frère réformé qui me conduit porte la robe de bure des 
capucins; il me rappelle celui de l'église du Rédempteur par sa 
saleté, sa tabatière toujours active, et son ignorance complète sur 
, les tableaux et les sculptures qu'il m'engage à admirer. Nous pas- 
sons dans un cloître dont les arcades s'épanouissent sur de sveltes 
colonnes; il sépare l'église du Campo-santo; là s'élève la jolie cha- 
pelle Emilia ; ses murs sont lézardés par les ravages du temps et les 
flots de la lagune. Les arcades qui entourent le Campo-santo s'effon- 
drent aussi; je n^ remarqueaucun monument digne d'être décrit. 
Ce cimetière, construit après la chute de Venise, ne renferme aucun 
mort illustre de la vieille république; ils dorment tous dans les 
églises, sous leurs mausolées orgueilleux; mais ici, sous cette terre 
que la neige recouvre en ce moment, reposent les glorieux soldats 
de Manin, morts en 1848, en défendant la patrie. Je trouve à grand' 
peine à travers la neige la tombe du frère de Poerio, et plus loin, au 
bout de l'Ile, dans le cimetière protestant, celle de Léopold Robert. 
Le patriotisme^ l'art et l'amour ont droit à une prière ; ils ont fait 
battre d'une pulsation immortelle ces deux jeunes et nobles cœurs. 
' Un grand mur en briques rouges, bàli sur pilotis, borde et défend 
ce vaste cimetière, qui surgit au-dessus de la lagune. C'est là qu'il 
faudrait jeter son corps inutile, flétri et dépouillé de sa beauté ! Si 
quelque chose de sensible reste de sa poussière, le vent du ciel et 



I/ITALIE DES ITALIENS. 257 

les flots de la raer qui Faspirent lui seront une fraîcheur et un 
apaisement. 

Au moment où je remonte en gondole,. la lagune est tellement 
lipuleuse, que mes gondoliers ont grand'peine à gagner le grand 
canal, par lequel je désire revenir pour visiter le palais Foscari. A 
mesure que la gondole s'éloigne de File funéraire je vois les vagues 
blanches, poussées par la tempête, monter en bordure dentelée 
.sur Tenceinte rouge du Gampo-santo. On dirait une large guipure 
de Venise bordant une robe de pourpre. 

J'entre dans le grand canal, je salue en passant les palais déjà 
décrits. Le palais Foscari les domine tous; il appartenait à la famille 
Giustiniani, qui le vendit à la république pour le duc de Mantoue. 
Francesco Foscari le racheta et lui donna son nom, après Tavoir 
exhaussé d'un étage. Ce doge altier voulut que son palais, qui domi- 
nait la partie la plus large du grand canal, dominât aussi tous les 
palais voisins. On est ébloui par ce monument du quinzième siècle. 
Sur sa façade de marbre se dressent quatre rangs de fenêtres en 
ogives ; au-dessus de la porte d'eau en bronze ciselé se déploie en 
saillie un double et vaste balcon à balustrades à jour ; derrière les 
balustrades, de belles colonnes, qui s'épanouissent en trèfles, for- 
ment deux galeries, dont la seconde se couronne du blason des 
Foscari, sculpté en bas-relief. Les écus, où sont les armes, sont sou- 
tenus par quatre figures d'amours (ou d'anges) aux ailes déployées. 
On n'entre plus par la porte d'eau (qui donne sur le grand canal) 
dans cette demeure profanée. La gondole qui me conduit tourne 
sur le flanc gauche du palais, traverse un petit canal et s'arrête 
près d'un pont; je monte quelques marches, et me voilà devant la 
grande cour en briques rouges, surmontée de créneaux, qui enceint 
le palais Foscari du côté de la terre. Je franchis la porte, je remar- 
que une belle citerne au milieu de la cour, je passe sous un vesti- 
bule poudreux et sale, et monte l'escalier grandiose mais sans détails 
d'architecture. L'enfant du portier me guide; il m'ouvre avec indif- 
férence ces salles et ces chambres historiques qui eurent pour hôte 
un roi de France *, et où le vieux Foscari mourut de douleur en en- 
tendant la cloche de Saint-Marc proclamer l'élection de son succes- 
seur. L'enfant me dit : « Signora, nous pouvons aller, lesTudesque^ 
sont à l'exercice. » Les lits de camp des soldats se déroulent par 

* Henri HI. 



238 L'ITALIE DES ITALIENS. 

rangées vulgaires le long des parois magnifiques ; il ne reste rien 
des peintures qu'on crut immortelles et dont Paris Bordone avait 
décoré les plafonds. On voit encore sur les frises des vestiges de 
dorures et de sculptures; quelques portes et quelques larges che^ 
minées de la Renaissance ont conservé des couronnements, où se 
groupent de belles figures. Dans une salle du fond, noircie par la 
fumée et jonchée d'ordures, je suis frappée par une grande statue 
de femme mouvementée, altiére et vivante, à demi couchée sur ' 
l'architrave d'une cheminée. Ses seins blancs et sa bouche sérieuse 
ont été outrageusement percés*par Iroi^ tuyaux de poêle. Voilà les 
jeux des soldats autrichiens ! Je me félicite de trouver désertes ces 
chambres polluées; je ne sais quel cri d'imprécation me serait 
échappé si j'avais rencontré là quelques-uns de ces profanateurs. 

Le soir, le ciel s'est éclairci ; je fais, malgré le froid, une pro- 
menade sur la terrasse avec le baron Mulazzani ; je contemple la 
SaliUey reflétée dans le grand canal ; les vaisseaux à l'ancre devant 
la Dogana di mar et un peu à gauche San Giorgio, forment un ta- 
bleau qui me ravit. Je m'éprends de plus en plus de Venise; je 
voudrais être Dieu pour la faire revivre ; un frisson me court dans 
le dos et me rappelle à mon pauvre néant. Nous prenons, dans un 
cabinet bien chaud du pavillon de la terrasse, des zambaîon fumants 
qui nous raniment. 

Je recommence le lendemain mes promenades à travers Venise; 
le baron Mulazzani me gpide jusqu'au Campo Sanf Angelo; avant 
d'y arriver, nous passons un pont étroit, jeté sur un petit canal et 
qui aboutit al calle del Fruttarol; le baron me montre à l'angle 
de ce canal une chétive maison portant le numéro 1831. « Regar- 
dez, m^ dit-il, ces quatre fenêtres au second étage, où pendent 
des stores enluminés ; j'ai fait des recherches pour vous complaire, 
et je puis vous assurer que c'est là qu'a logé Alfred de Musset. » 

Je lui réplique : Nani, Nani ! jouant sur le mot de la vieille 
négation française et en même temps sur le nom des Nani, patri- 
ciens de Venise. « Notre cher poêle a dit dans ces vers, poursuivis-je : 

Mon pauvre cœur, Tas-tu trouvé ? 
Sur le chemin, sous un pavé 

Au fond d'un verre, 
Ou dans ce grand palais, Nani I 
Dont tant de soleils ont jauni 

I.a noble pierre. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 2j9 

C'est donc dans le palais Nani qu'il demeurait» et non dans cette 
mesquine maison ; ce palais doit être à Féntrée du grand canal ; 
j'en suis certaine par la description qu'il m'en a faite. 

— Je vous assure, repart le baron, que Musset a habité ces 
chambres dont vous voyez les fenêtres. 

— En ce cas, allons les visiter, lui dis-je, peut-être y trouve- 
rons-nous quelque vestige de lui. 

— Y pensez- vous ? reprit-il, ces chambres sont aujourd'hui oc- 
cupées par une danseuse qui, ne comprenant rien à votre curiosité 
de poète, l'interprétera je ne sais comment. » 

Je n'insistai pas, car je gardais mon doute, et me disais tout 
bas : « Ce n'est pas là le palais Nani ! » 

M. Mulazzani me quitta pour une afTafre en me disant ; t Vous 
voilà sur un campo, saurez- vous vous orienter et vous retrou- 
ver? 

' — A merveille, repartis-je, je reconnais.ma route jusqu'au grand 
canal; et le grand canal est à Venise ce que Dora-grossa est à Tu- 
rin et le Corso à Milan. » 

Je reste seule dans le Campo SanV Angeh, au milieu duquel se 
trouve une belle citerne sculptée ; je traverse le cloître San Stefano, 
qui m'a paru si grandiose un soir; j'entre dans l'église, du qua- 
torzième siècle, divisée en trois nefs par de doubles colonnes qui 
soutiennent des arches hardies ; deux beaux bénitiers en forme de 
coupes, dont les pieds sont formés par des figurines, offrent au 
visiteur une eau bénite si crasseuse et si noire, qu'on ne saurait y 
tremper le bout du doigt sans être obligé de le laver après. Un grand 
nombre de mausolées décorent cette église : au milieu,' en face du 
chœur, est la tombe du fameux doge Francesco Morosini, vainqueur 
de la Grèce et surnommé le Péloponésien ; dans l'église est sa 
sépulture, dans le campo voisin de San Stefano est son palais ; à 
côté de la demeure de la vie, la demeure de la mort. 

En sortant de l'église San Stefano, je regarde attentivement le 
portail, couvert de sculptures; je tourne sur le Campo; je le tra- 
verse sans m'y arrêter et me dirige à gauche, dans la corle du 
palais Pisani ; je sonne à la porte du palais : un portier souriant 
vient m' ouvrir ; je lui demande de m& montrer l'appartement où est 
mortLéopold Robert; il me répond qu'il n'a jamais entendu parler 
de ce monsieur. Cette réponse me rappelle qu'un jour, à Paris, vou- 
lant visiter la chambre de Thôtel des Yieux-Âugustins, qu'avait ha- 



240 L ITALIE DES ITALIENS. 

bitée Charlotte Gorday, dans la rue de ce nom, ]e portier auquel je 
m'adressai me répliqua : « Madame, nous n'avons pas cette femme- 
là chez nous. » Les Italiens du peuple, il faut leur rendre cette jus- 
tice,» se souviennent mieux que les Français de leurs hommes 
illustres; ils chantent les vers des poètes et retiennent au moins 
le nom des généraux et des princes qui ont défenàu ou gouverné 
leur pays. Ils se plaisent à donner à tous des surnoms qui les qua- 
lifient ; ils aiment cette familiarité avec la gloire. 

Donc, le portier du palais Pisani, ignorait tout à fait le nom de 
Léopold Robert qui était un étranger pour lui ; mais il reprend avec 
intelligence: « Signora, il y a ici plusieurs peintres qui vous ren- 
seigneront mieux que moi; » et il m'offre de me guider dans cet 
immense palais. Nous traversons d'abord une- cour ayant une ci- 
terne au milieu et à Tentour une galerie ornée de tous les bustes 
des Pisani; jeunes femmes au regard coquet et à la mine sou- 
riante , guerriers et magistrats hautains et graves ', puis une se- 
conde cour ornée de statues médiocres, formant une grandiose 
décoration; enfm un péristyle à colonnes qui donne sur une ruelle 
aboutissant au grand canal. G*est par ce passage, tendu d'étoffes 
précieuses, que Napoléon I*' entra au palais Pisani pour assister à 
une fête dont Venise parle encore. Je monte, à gauche, un magni- 
fique' escalier où les statues foisonnent ; quelques-unes ont perdu 
un bras, d'autres le nez ; les amours qui folâtraient au mur ont 
leur tête ou leurs ailes brisées; toutes ces figures grises ou pou- 
dreuses semblent se regarder piteusement entre elles, humiliées 
de la destruction et du silence qui les entourent. J'arrive à une 
galerie suspendue, qui circule autour de l'immense salle de bal où 
s'assit Napoléon; je considère un moment les fresques mythologi- 
ques du plafond; puis je sonne à une petite porte au bout de la 
galerie à gauche : « Voilà, me dit le portier, le logement du pho- 
tographe, » et il me quitta aussitôt. 

Une jeune fille accorte, aux grands yeux noirs, vient m'ouvrir; 
je lui explique le but de ma visite relie me répond que son oncle me 
donnera avec plaisir les renseignements que je désire. Nous tra- 
versons plusieurs grands salons à corniches dorées, dont l'un a été 
coupé en deux pour faire une cuisine et une salle à manger; j'entre 
dans l'atelier du photographe, un beau vieillard, qui me reçoit 
avec aménité ti qui, au nom de Léopold Robert, me répond aussi- 
tôt : « C'est dans l'appartement qu'occupe M. Nerly, un peintre 



L'ITALIE DES ITALIENS. Ui 

prussien, que Léopold Robert s'esl tué ; je vais vous y conduire, 
nous n'avons qu'un étage à monter. » 

Je le suis ; nous franchissons une seconde galerie, qui circule au- . 
dessus de Tauti e, autour de la même salle de bal ; nous trouvons 
au fond une jolie terrasse à couvert, ornée de fleurs et de rocailles. 
Nous passons par une porte à gauche, et sommes introduits auprès 
de M. Nerly, vrai type allemand, blond, affable et doux. Peintre 
d'un (aient sérieux et recueilli, M. Nerly habite Venise depuis vingt 
tins ; il s'y est marié, et est devenu beaucoup plus Italien qu'Alle- 
mand ; il me reçoit dans son atelier, la palette à ia main, et travail- 
lant à une grande toile. C'est dans cet atelier que Léopold Robert 
s'est suicidé. On y arrivait alors par un couloir qui aboutit à un 
autre escalier. Le frère de Léopold Robert, averti un matin par 
une vieille femme italienne, qui servait le peintre, que Léopold Ro- 
bert n'avait point appelé, selon sa coutume, et ne lui répondait 
point, se précipita dans le couloir, força la porte de l'atelier, et 
trouva son pauvre frère assis sur une malle, la gorge ouverte. Le 
sang ruisselait à flots autour de lui ; il avait eu le soin singulier 
d'essuyer ses rasoirs et de les remettre dans leur étui. Il fit un der- 
nier signe à son frère, comme pour lui dire que tout secours était 
inutile, puis il expira. M. Nerly a placé la belle gravure des Mois^ 
sonneurs à la place même où Léopold Robert s'est donné la mort. 
Idée touchante qui fait planer la gloire sur la destruction. 

Parmi les tableaux de M. Nerly, j'en remarque deux vraiment 
beaux : l'un représente des paysans italiens dans Jeurs pittoresques 
co^lumes, groupés au pied de l'admirable cirque antique de Pola; 
le ciel, la campagne, le monument, et ces beaux visages naïfs de 
pâtres et de cultivateurs, forment une harmonie pénétrante. On 
n'oublie pas celte loile après l'avoir vue. L'autre composition, un 
petit tableau de chevalet, représente une de ces porteuses d'eau 
que j'ai décrites ; elle est d'une beauté parfaite, un peu sauvage, et 
porte comme une amphore grecque son seau de cuivre sur sa 
tête pensive; elle s'appuie au bord d'une des plus exquises citernes 
de Venise, celle du Compo Tomaxzi, dont les sculptures de mnrbre 
blanc représentent des amours et des fleurs enlacés; une vieille et 
jolie maison, avec un balcon où monte une vigne, compose le fond 
du tableau. Tout cela est traité de main de maître; c'est une em- 
preinte d'un coin de Venise qu'on voudrait emporter. 
Je quitte M. Nerly ravie de son talent et de son urbanité. 

21 



242 L'ITALIE DES ITALIENS, 

Les jours suivants sont remplis par de nouvelles excursions ; on 
découvre sans cesse à A^enise des afpccls inattendus et des monu- 
ments intéressants. Un matinée traverse le Campo del vin, petite 
place recueillie^ \(oisine de mon hôtel. J'y trouve une belle peinture 
de la Madone, encadrée et sous verre ; elle tient, souriante, son fils 
dans ses bras. Des colonnes de marj3re blanc s'élèvent de chaque 
côté du tableau, et une architrave sculptée le couronne. Une lampe 
brûle nuit et jour aux pieds de la Vierge, qui a là sa chapelle en plein 
air. La citerne habituelle, ornée de bas-reliefs, est au milieu du 
Campo. Je tourne par une ruelle à droite, et j'arrive dans le 
Campo di San Zacaria, encore plus mélancolique et plus tranquille 
que le précédent; la façade de Téglise du même nom, qui le domine, 
est de style lombard ; elle est élégante et hardie ; des marbres la 
décorent, et sur le portail s'élève la statue de saint Zacharie. A droite 
de Téglise, on voit encore quelques arcades formant terrasse, qui 
sont les débris d'un couvent de bénédictins du neuvième siècle. Les 
arbres d'une cour intérieure dressent leurs rameaux au-dessus de 
cette belle ruine, qui vous convie à l'élude et à la méditation. Huit 
des premiers doges de la république de Venise avaient leurs sépul- 
tures dans la vieille église des bénédictins, sur l'emplacement de 
laquelle on construisit Sain t-Zacha rie, au quinzième siècle. J'entre 
dans la nef; elle surprend et charme par le singuHer mélange des 
styles ogival et lombard ; les colonnes droites et les corniches car- 
rées se marient aux arceaux gothiques; les règles de l'architecture 
protestent, mais les yeux sont ravis comme on Test de certains vi- 
sages de femmes, en qui la physionomie remplace l'incorrection 
des lignes. Le chœur a quatre autels disposés en demi-cercle; sur 
le troisième est le beau tableau de la Circoncision de Giovanni 
Bel Uni. Une œuvre plus capitale de ce peintre adorable se trouve 
dans la même église : c'est le fameux tableau de la Vierge entourée 
de quatre saints. Quelle grandeur dans la tête de la Madone ! quelle 
expression de respect et d'attendrissement dans ces adorateurs de 
son fils qui la contemplent ! 

A la neige et aux bourrasques avait succédé un froid très-vif. 
Le ciel limpide était redevenu d'un bleu profond ; la lagune était 
calme ; j'en profitai pour refaire en entier le tour du grand canal 
et du canal de la Giudecca. Maintenant tous les palais m'étaient 
connus; je les nommais en les regardant comme des amis dont on 
ne saurait oublier le nom. Selon l'usage, mes gondoliers me les 



L'ITALIE DES ITALIENS. 243 

désignaient tout en lançant leurs avirons et en faisant filer la gon- 
dole. Lorsqu'ils voyaient, en passant, les armes autrichiennes sur 
les belles portes cintrées, ou qu'ils apercevaient les sentinelles tu- 
desques devant quelques monuments, ils leur jetaient des regards 
de flamme, qui exprimaient une telle haine de race, que je ne pus 
mVmpêcher de leur dire en leur montrant quelques soldats qui 
traversaient le marché aux légumes du Rialto : « Vous les détestez 
donc bien? > Ils me Orent tous deux à Funisson cette belle réponse : 
Che vuoky signora, siamo Italiani! (Que voulez-vous, madame, 

. nous sommes Italiens. C'est-à-dire nou^ sommes les fils delà Grèce, 
de la lumière, de Tart, de la poésie, de la nature et de la sponta- 
néité dans Famour comme dans la haine. Nous sommes Italiens ! 
Ce simple mot disait tout ; il m'a depuis été répété par d'autres gon- 
doliers de Venise, et quand je pense à la ville esclave, il me revient 
toujours comme le cri d'union et de douleur de ses habitants éperdus. 
Il y avait ce jour-là sur la rive, près du Rialto, des montagnes de 
choux, de navets, de salades; la halle aux fruits et celle aux pois- 
sons regorgeaient ; les marchands criaient, les acheteurs gesticu- 
laient ;. rien d'étrange comme ces scènes populaires s'étalant tout 
à coup entre deux palais féeriques. La dévastation de ces demeures 
patriciennes apparaissait plus triste et plus sombre sous le ciel écla- 
tant; les majestueuses façades semblaient humiliées de cette cru- 
dité du jour qui dévoilait leurs ravages. On eût dit des femmes au 
déclin, superbes encore le soir au crépuscule ou à l'éclat des lustres, 
mais dont la lumière hardie et implacable du soleil dévoile tout à 
coup les rides et la vétusté. Autre injure : les masures où pendent 
des haillons se pressent cyniques contre les murs de marbre; ou 

, bien une petite maison coloriée et badigeonnée, produit vulgaire de 
la truelle moderne, étale sa fraîcheur discordante à côté d*un mo- 
nument séculaire. Nous glissons sous un second pont de fer, que je 
n'avais pas remarqué dans ma première promenade nocturne sur 
le grand canal, nous longeons Téglise â«int-Siméon, puis le jardin 
Papadopoli; nous tournons l'ilot de l'hôpital Santa Chiara; là se 
termine le grand canal, et la grande lagune se trouve devant moi. 
La locomotive du chemin de fer fume en ce moment, et se précipite 
en beuglant sur la jetée qui fend l'eau comme un bras tendu ; le 
convoi disparait dans le lointain de la terre ferme ; la transparence 
de l'air est telle que je distingue la campagne du côté de Fusine. 
Je côtoie le Champ de Mars, je passe la pointe de Santa Marta, 



2W L'ITALIE DES ÏTALFENS. 

me voilà dans le large canal de la Giudecca; à ma gauche, les bar- 
ques de pêcheurs sont amarrées auprès des taudis misérables où 
naissent et meurent lés mariniers de Venise ; leur demeure flot- 
tante rejoint leur demeure sédentaire quand le pain de la journée 
leur est assuré. Je reconnais le rivage que j*ai parcouru un soir 
avec le baron Mulazzani; avant de poursuivre ma route le long des 
Zattere, je fais un délour dans le canal transversal de Sant' Angelo. 
Ma gondole s'arrête un moment devant la curieuse façade du palais 
Cicogruif du quatorzième siècle, où les trèfles, les ogives et les den- 
telures des balustres des balcons s'entrelacent; je donne un regard 
à la petite église del Carminé. Là, un soir, Litz jeune, inspiré, fit 
entendre sur Torgue, pour une femme aimée, un chant passionné 
qui alla réveiller Técho du palais voisin d'Othello. Il se dresse à 
l'angle d'un étroit canal et en regard de l'église, ce palais profané - 
qui abrita Desdémona. Le guerrier debout sur sa façade n'a pu le 
garer des outrages du sort. On a fait une usine et des boutiques 
banales des chambres mystérieuses où le More cacha son amour. . 
La légende prend ici la place de l'histoire, car rien n'est certain 
dans ce drame éperdu ; mais la poésie, plus vraie que la réalité, a 
rendu ce drame immortel. 

Je reviens dans le canal de la Giudecca, où se groupent des vais- 
seaux de commerce et d'énorme&r gopdoles de bagages; les premiers 
vont partir pour les mers lointaines, les autres pour le littoral voi- 
sin. A ma droite est la Giudecca, avec ses fabriques modernes et ses 
deuj^ églises.du temps de la foi. A gauclie, sur les Zaltere, s'étale 
le palais Giustiniani ; puis l'hôpital militaire, et bientôt la Dogana di 
mar. Nous touchons à la pointe de la Soluté; j'aborde sur la pro- 
menade de la terrasse ; je suis toute engourdie par le froid, je 
marche en tous sens pour me réchauffer. La solitude est telle au- 
tour de moi, que je pourrais courir et gambader à Taise, si l'idée 
m'en prenait. C'est un des attraits les plus captivants de Venise que 
cet insèuci de la foule, qui ne vous poursuit point de son contact 
et de son murmure. Pour ceux que le bruit fatigue et que le monde 
irrite je ne connais pas d'oasis préférable ; il suffit pour s'y plaire 
et s'y délecter à jamais de deux ou trois esprits qui tiennent le 
nôtre en haleine par l'échange des pensées tristes ou gaies, l'érudi- 
tion, l'anecdote ou la contradiction. Le soir, lorsqu'ils n'avaient pu 
m^acccmpagner dans mes promenades de la journée, le baron Mu- 
lazzani. et M. Baschet venaient habituellement me voir 



L'ITALIE DES ITALIENS. 2i5 

Ce soir-)à, comme je leur parlais de la maison d'Othello, et que 
M. Mulazzani me raillait de ma persistance à découvrir le palais où 
avait logé Alfred de Musset, je lui répondis que, pour moi, les sou- 
venirs romanesques et les vestiges poétiques laissés par Tampur ou 
le génie à travers les siècles avait plus d'importance que les fastes 
des souverains. 

« On désapprendra les noms de vos doges et de vos sénateurs, 
ajoutui-je ; mais les noms de Byron, de Shakspeare et de Musset 
auront à Venise des échos éternels ! » 

M. Baschet fut de mon avis; et, comme je lui indiquais la petite 
.maison cdle del Frutlarol, où le baron croyait qu'Alfred de Musset 
avait logé, il s'écria : « Nani ! Nani ! » comme je l'avais fait moi- 
même l'autre jour, et se mit, pour exprimer son objection, à répé- 
ter la strophe du poète. Je ne, pus m'empêcher de sourire de cet 
écho de ma propre réponse. Je constatai en cette occasion cette es- 
pèce de franc-maçonnerie de l'esprit français, qui fait que les gens 
du même monde se comprennent à demi-mots et se servent des 
mêmes formules. 

i Si ce n'est lui, c'est donc son frère, répliqua en riant le baron. 

— Oh ! ceci est plus probable, repartit M. Baschet, et pour le 
propriétaire de la petite maison, à qui vous vous êtes sans doute 
renseigné, un Musset en vaut un autre. 

— Enquérons-nous de Pierre Corneille et non de Thomas, dis-je à 
M. Baschet, il y va de notre double honneur d'archiviste et de poète 
de ne pas laisser cette question indécise. Il n'y a pas un Anglais qui, 
en passant ici, ne visite le palais Mocenigo, oii demeura Byron ; et 
nous, Français, nous ne saurions pas même dire dans quelle partie 
de Venise est situé ce palais Nani qu'habita le plus ineffable de 
nos f oêtes. » Ceci dit, je recommençai de plus belle à chercher que- 
relle au baron sur son indiiTérence en archéologie. 

« Un cours d'histoire sur les Nani sera trêï-bref, me répliqua-t-il 
gaiement; une Nani fut la femme héroïque du doge Foscari; plus 
tard, un Nani a marqué dans les fastes de Venise : c'est Ermolao 
Nani qui fut, comme on dit, un bienfaiteur de l'humanité durant 
la fameuse peste de Venise au dix-septième siècle. 11 y a eu plus 
récemment un comte Nani Mocenigo que mon père a connu ; mais 
j'étais à celte époque un bamhino, et je ne me souviens pas où il 
demeurait ; il me faudrait, pour satisfaire votre curiosité, me vieillir 
d'une trentaine d'années. 

21. 



' 2i6 L'ITALIE DES ITALIe'^S. 

— Vous venez de nommer un Nani Mocenigo, repartis-je ; Tas- 
sociation de ces deux noms me ravit, c'est un rapprochement de 
plus entre le poète ; nglais et le poète français. On m'a montré 
trois palais Mocenigo sur le grand canal, celui qu'habita Byron est 
au milieu ; je dois le visiter un de ces jours, et je m'informerai si 
Tun des deux autres n'a pas appartenu à ce Nani Mocenigo. 

—Comme il vous plaira, répliqua le baron, je m'en lave les mains; 
car, si vous commettez quelque erreur en si importante matière, je 
veux qu'elle retombe sur votre tète et sur celle de M. Baschet. 

— Je vais me mettre en campagne pour vous seconder, me dit 
le savant archiviste. 

-— Très-bien, vous serez de moitié dans la gloire de la décou- 
verte, » repartis-je. 

Les songes de la nuit sont presque toujours un reflet des im- 
pressions de la journée; pour quelques esprits, ils sont aussi des 
pressentiments ou des communications entre les êtres séparés par 
l'absence ou par la mort. Qui donc oserait rien affirmer ou rien 
nier dans le domaine du surnaturel et de l'imagination ? Où trou- 
ver des preuves convaincantes ou contradictoires, quand il s'agit 
d'une sensation mystérieuse et individuelle? Ce qu'il y a de cer- 
tain, c'est que dans la nuit qui suivit la conversation que je viens 
de rapjiorter, et qui n'avait rien de funèbre, je crus entendre du- 
rant mon sommeilla voix bien connue du grand poète que pleurait 
tncjore la France. Cette voix partait d'une chambre voisine de la 
mienne, traversait ma cloison et venait mourir à mon oreille; 
elle était entrecoupée de gémissements et de paroles parmi lesquelles 
ces mots : « Je souffre et j'ai froid ! » m'arrivaient distinctement 
articulés. Cette sorte d'évocation étrange d'une phase douloureuse 
de la vie du poète m'obséda jusqu^au matin, où le coup de cfnon 
du port m'éveilla subitement en sursaut. Le jour commençait à 
paraître. J'allai ouvrir mes rideaux pour échapper à mon songe. 
Je vis avec surprise une épaisse couche de neige qui couvrait le 
quai des Esclavons ; elle tombait en tourbillonnant et jetait sur la 
lagune des flocons d'écume, c'était d'une tristesse d'hiver du Nord 
que la bleue sérénité du ciel de la veille n'aurait pu faire présager. 
J'avais projeté une excursion dans quelque île pour remplir celle 
journée du dimanche (18 décembre 1859). Que faire pour échapper 
à l'engourdissement léthargique que me causaient tour à tour l'in- 
tensité du froid et la suffocation d'un poêle allemand ? 



L'ITALIE DES ITALIENS. 247 

Vers midi, pendant qu'on faisait ma chambre, j'allai' causer avec 
la fille du maître de Thôtel, une douce et cordiale personne qui 
aimait à parler avec moi de la France. Je trouvai près d'elle son 
père, le vieux et intelligent Danieli. Poursuivie par la voix de mon 
songe, je lui dis tout à coup : 

« Vous qui connaissez si bien Venise, vous devez savoir où est 
situé le palais Maui? 

— Le palais Nani, répliqua- t-il étonné; mais, madame, vous y 
êtes. 

— Eh non ! votre palais se nomme le palais Bemardo ! 

— Bernardo-Nani, repartit l'hôtelier; il appartenait, il y a vingt- 
cinq ans, au comte Nani-Mocenigo, qui lui avait donné son nom; 
j'en fis l'acquisition après la mort du comte, et il reprit alors sa 
vieille dénomination de palais Bemardo. 

— En ce cas, repris-je avec vivacité, vous avez connu Alfred de 
Musset, il a logé ici? 

— Alfred de Musset? répéta M. Danieli, comme cherchant à se 
ressouvenir. 

— Oui, repartis-je, un poète français. 

— - Ce qu'il y a de cehain, poursuivit .M. Danieli, c'est que j'ai 
eu chez moi un de vos auteurs célèbres, M. de Balzac; il m'a même 
donné un de ses romans. Mais l'autre, son nom ne me revient pas... 

— Rappelez-vous, monsieur Danieli! C'était un jeune homme 
blond l 

— Oh! oui, s'écria l'hôtelier, un jeune homme blond qui a été 
malade chez moi, bien malade. Mais veuillez bien m'attendre un 
moment, je vais vous répondre avec certitude, j» 

M. Danieli sortit, laissant en suspens ma curiosité ; il reparut 
presque aussitôt, tenant dans ses mains un énorme registre. 

« Cherchez dans l'année 185i, lui dis-je, ou à la fm de celle 
de 1855. » 

M. Danieli tourna quelques feuilles : « M'y voilà, » dit-il, et il me 
désigna une signature qui me fit tressaillir. 

Je lus : 

a Alfred de Musset, de Paris, 7 décembre 1855. » 

« Oh ! je me souviens bien maintetiant, dit l'hôtelier, en relisant 
à son tour ce nom et un autre qui le précédait; ce joli jeune homme 



248 L'ITALIE DES ITALIENS. 

blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui 
le soigna. 

— Un vieux docteur, dites-vous? 

— Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait 
les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors Tusage à 
Venise, répliqua M'. Danieli. Depuis, Télève de Santini, ce bon Piè- 
tre Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis vous en parler 
sciemment, car je suis le parrain de sa fille ainée, qui s'est mariée 
cette année à Trévise. Ce diable de Pagello a bien eu huit enfants, 
ma foi ! de ses deux femmes. Il exerce à Bellune, où on vient le 
consulter de tous les environs, el il serait fort heureux, s'il n'était 
tombé dans une surdité complète ; il n'entend pas même avec un 
cornet : il faut qu'on lui écrive ce qu'on lui demande, et il vous ré- 
plique lui-même de cette manière. Il n'a pns toujours été un mé- 
decin si renommé, ce cher Pagello ; il avait fait un voyage à Paris 
d'où il revint très-content avec un peu d'argent et une boîte d'in- 
struments pour broyer la pierre *. U fit d'abord quelques opérations 
désastreuses qui le discréditèrent à Venise; mais il a pris sa re- 
vanche à Bellune et dans tout le Tyrol italien, b 

La biographie de ce pauvre docteur devenu sourd m'intéressait 
médiocrement ; j'écoutais pourtant sans l'interrompre M. Danieli, 
qui paraissait charmé de me parler de son ami. Quand il eut 
fini, je lui demandai simplement : 

• Était-il bien beau, ce Pietro Pagello? 

— Un gros garçon un peu court, blond, ayant l'air d'un Prus- 
sien. 

— Revenons à l'auti'e jeune homme blond, lui dis^je; l'apparte- 
ment où il demeura existe-t-il encore dans votre hôtel? 

— S'il existe! il est tout près de votre chambre... » 
Je ne pus m'empêcher de frissonner. 

« II porte le numéro 13, continua M. Danieli ; il est situé au fond 
de la grande galerie à gauche. » 
Je me levai aussitôt. 

• Conduisez-moi, m'écriai -je, je désire voir de suite cet appar- 
tement. 

— Oh! c'est facile, il est vide comme tous les autres,- hélas! » 
M. Danieli se fit apporter une clef et marcha devant moi. 

• Instruments de litiiotrilie. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 249 

Nous montâmes Tescalier de marbre orné de bustes, puis fran- 
chîmes la grande salle d'honneur du palais Bernardo-Nani, deve- 
nue une galerie de passage ; le lecteur se souvient peut-être que 
j'en ai parlé en racontant à dessein mon installation à Thôtel Da- 
nieli. Nous parvînmes au fond de la galerie, devant le petit escalier 
en. bois qui conduisait à ma chambre, pratiquée, comme je Tai dit, 
dans des pièces à plafonds élevés dont on avait partagé la hauteur 
pour en faire deux entre-sols. Nous tournâmes à Tangle gauche, ou 
est une rampe à jour qui encadre et couronne le vestibule. Nous 
élions devant la porte du numéro 13; M. Daniel! ouvrit; nous fî- 
mes trois pas dans un petit passage, franchîmes une seconde porte, 
et nous nous trouvâmes dans la chambre où Alfred de Musset 
avait failli mourir à Venise. Elle communique avec une autre 
chambre à peu près d'égale grandeur et qui est suivie d'un grand 
salon dont les deux larges fenêtres s'ouvrent sur le quai des Es- 
clavons. L'îlot de San Giorgio est en face avec son église et son 
campanile qui semble flotter sur la lagune; à droite s'élèvent la 
Doganadimar et la Sainte; à gauche, au loin, en retour du quai des 
Esclavons, le jardin public groupé sur les flots comme un bouquet 
gigantesque de fleurs aquatiques. Je m'accoude un moment à 
l'une des fenêtres, puis, considérant le salon, je m'enquiers des 
changements qui ont été faits à sa disposition et à son ameuble^- 
ment. 

« Le salon était plus grand au temps du jeune homme blond, me 
dit M. Danieli [qui désigna toujours de la sorte l'auteur de Rolla); 
nous l'avons coupé eA partie pour faire un couloir de dégagement. 
Il était à cette époque tendu en soie bleue foncée comme lorsque 
M. de Balzac l'occupa deux ans plus tard, car maintenant je me 
souviens des dates exactes, grâce à mon registre, ajouta l'hôtelier; 
M. de Balzac avait aussi les deux chambres que vous venez de voir, 
poursuivit-il, rien n'a été changé à leur disposition; les papiers 
seuls et les rideaux ont été renouvelés. » 

Nous étions rentrés dans ces deux chambras mémorables. Je 
m'arrêtai dans celle qu'avait habitée Alfred de Musset, je regardai 
tour à tour avec attendrissement le lit où* il avait tant souffert 
et cette glace penchée où son pâle et noble visage s'était reflété. 

M. Danieli, surpris de mon examen et de mon émotion, me 
dit: « M. de Balzac et ce jeune homme blond étaient donc des per- 
sonnages bien importants en France? 



253 L'ITALIE DES ITALIENS. 

-^ Assez importants, répliquai-je en souriant de son épithète, 
pour que je vous conseille de mettre leurs portraits à la place des 
enluminures qui décorent le grand salon, et d'inscrire sur le seuil 
de cet appartement le nom de ces hôtes glorieux. 
. — Vous croyez que cela plaira aux voyageurs et les attirera? ré- 
pliqua rhôtelier. 

— Oui, répondis-je; bien des femmes viendront ici en pèleri- 
nage ; en attendant, voulez-vous m'y laisser quelques heures tan- 
dis que la neige tombe et que je ne puis sortir? 

— Bien volontiers, répliqua M. Daniel i ; et il ajouta en se reti- 
rant : C'est une bonne idée; je vais écrire à mon correspondant de 
Paris qu'il m'envoie ces deux portraits. » 

Quand je fus seule, je me pris à pleurer, en proie à cette an- 
goisse de l'impuissance humaine qui évolue sans cesse, mais ne 
peut faire revivre ce qui n'est plus. J'allais de sa chambre à l'autre 
chambre, puis au salon ; je touchais les murs, je m'appuyais aux 
fenêtres, il me semblait que ces meubles remuaient, qu'il était là prêt 
à m'apparaître vivant, jeune, beau, inspiré; n*avais-je pas entendu 
sa voix la nuit précédente, pourquoi donc le miracle ne s'accompli- 
rait-il pas tout entier? La neige continuait à tomber du ciel plus 
sombre; pas une voix n ^ montait du dehors, pas une gondole ne 
fendait la laguue; Venise, autour de moi, paraissait morte; j'étais 
moi-même saisie de vertige; un froid funèbre me gagnait. « La mort 
fait voir dans la mort, pensai-je; si j'expirais ici, je le reverrais; 
nous nous parlerions avec la mansuétude des fantômes ; ce serait 
bon et doux après tant d'orages, b Je m'étais assise dans un fau- 
t<îuil de sa chambre; j'y restai longtemps à penser ainsi. 

On vint m'arracher à l'hallucination heureuse en m'avertissant 
qu'une visite m'attendait. 

Je trouvai le baron Mulazzani dans ma chambre ; il était arrivé à 
travers la neige à l'aide de ses bottes à Técuyère. 

« J'ai pensé que vous mouriez d'ennui par ce temps du Groen- 
land, me dit<il, et qu*un peu de compagnie ne vous déplairait 
point. 

— La grande découverte est faite, repartis-je, et cette journée est 
la plus intéressante quej'aie passée à Venise. 

— Êtes-vous romanesque! me reprit-il, lorsqu'il sut de quoi il 
s'agissait ; êtes-vous jeune ! . . . 

— Cher baron, répondis-je, je suis en réalité plus vieille que 



L ITALIE DES ITALIENS. 251 

vous, mais rame qui sait admirer et aimer reste entière quand le 
corps se détruit. » 

Il mç railla doucement sur ce qu'il appela mon spiritualisme, et 
finit par me conter des anecdotes vénitiennes. 



XII 



La neige toml>a durant trois jours, entrecoupée de pluie et de 
bourrasques. Toute une nuit TÂdriatique hurla comme une bête 
fauve prêle à mordre Venise. L'excès de la furie de la tempête finit 
par amener son apaisement. Un matin, à mon réveil, je retrouvai 
un ciel calme et bleu; le froid était des plus vifs, quoique le soleil 
brillât. Une couche de neige épaisse et durcie restait sur le pavé et 
les monuments ; elle foisonnait de paillettes et rayonnait de toutes 
les couleurs du prisme. Je mis à profit cette belle journée d'hiver 
pour visiter Padoue ; je partis à dix heures du matin par le chemin 
de fer. Une dame âgée, à figure distinguée, que j'avais remarquée 
à l'embarcadère, où il n'y avait que des hommes, monta dans le 
même wagon que moi. Elle me dit en très-pur français qu'elle avait 
reconnu à ma mise que j'étais Française, qu'elle éprouvait un grand 
charme à se trouver en ma compagnie, parce qu'elle aimait Paris 
et était toujours heureuse d'en parler; je lui demandai, à mon 
tour, si elle était Italienne. 

a Oui, Vénitienne, répliqua-t-elle, sans se nommer. » Je gardai la 
même réserve sur mon nom. J'ajoutai que j'adorais Venise, et nous 
commençâmes par causer de ses monuments. 

Elle me conseilla de visiter le palais Morosini, un des plus cu- 
rieux de Venise, ajouta-t-elle, et qui garde intacts la grandeur et le 
luxe des siècles passés. 

« Venise n'a plus, repartis-je, que ce prestige des souvenirs ; 
elle est triste et morne à faire pitié, il est bien temps que les Au- 
Inchiens s'en aillent de votre ville en deuil ; ils ressemblent, à tra- 
vers les palais et les monuments, à des croquemorls assis sur des 
tombes. » 

La dame ne me répondit point et se pinça les lèvres 

Je continuai : « Plus une fête publique, plus un théâtre ouvert, 
rien qui exprime la joie et la vie d'un peuple civiUsé. 



252 L'ITALIE DES ITALIENS. 

— Je vous assure qu'il y a encore à Venise, reprit-elle, des sa- 
lons où Ton peut se distraire; » et elle me nomma celui de la prin- 
cesse Clary qu'elle appela son amie. 

« La* gaieté de quelques-uns est mauvaise au milieu du déses- 
poir de tous, et, puisque vous êtes Vénitienne, madame, vous devez 
sentir un peu de la grande pitié que moi étrangère j'éprouve pour 
votre patrie. 

— Venise est une ville d'aristocratie, repartit l'inconnue, elle ne 
peut renoncer à son histoire et se confondre au reste de l'Italie. 

— Ce qu'elle ne peut pas et ne veut point, répliquai-je, c'est de 
s'unir à l'Autriche ; le temps et la force n'y feront rien : les deux 
races resteront éternellement ennemies. » 

La dame demeura silencieuse. 

Je me mis à considérer la route et la campagne, qui s'étendait 
alentour entièrement blanche et diamantée ; la lagune seule, grise 
et terne fuyait et disparaissait derrière nous. Nous avions dépassé 
Mestre; les Alpes du Tyrol, couvertes de neige, s'élevaient à droite 
comme des masses gigantesques de marbre de Paros ; à gauche, à 
l'horizon, les mamelons boisés et cultivés des monts Ëuganéens 
ressemblaient, en ce moment, à d'immenses coupoles de marbre. 
Dans La même direction se cachaient Abano et Arqua, où mourut 
Pétrarque; puis les bords riants de la Brenta, où se reflètent en- 
core les somptueuses villas des patriciens de Venise. 

Les arbres du chemin dressaient dans l'éther leurs branches cris- 
tallisées, où le verglas suspendait des pendeloques d'opale; les 
fermes, les champs et les monticules portaient une robe de nacre 
uniforme qui les confondait. Gela rappelait l'effet d'un dessin au 
crayon blanc dont toute couleur est absente. On se lassait de cette 
étendue imposante, monotone et immobile; les yeux demandaient 
un peu de variété et de mouvement; l'esprit quelque aventure. 

La dame inconnue ne disait mot et semblait dormir; qlle restait 
pour moi un mythe irritant. Parfois quelques moutons et quelques 
vaches noires traversaient la neige, traçant derrière eux des sillons 
bruns. Un petit pâtre couvert d'un manteau de laine' et d'un cha- 
peau à mentonnières les poussait en sifOant un air populaire ; je 
leur savais gré de se montrer et de vivre, d'animer les champs, où 
tout paraissait mort. 

Enfln, nous arrivâmes à Padoue. A peine sortie de l'embarca- 
dère, je m'arrête émerveillée en voyant devant moi planer au-des- 



L'IJALIE DES ITALIENS. 25"> 

sus des maisons, et se déployer dans l'azur les églises de Saint- 
Antoine et de Sainte-Justine. Leurs coupoles amoncelées les font 
liessembler à des mosquées d'Orient, elles forment en ce moment 
un groupe admirable; l'intensité de la lumière permet de distin- 
guer à distance les sculptures dentelées et les statues. 

Je n'ai que cinq heures à passer à Padoue ; je monte en voiture ^ 
et me fais conduire au café Pedrocchi, qui est un des monuments 
de Padoue. Une enceinte bastionnée, percée de sept portes, entoure 
la ville; nous entrons par une de ces portes qui a perdu de son ca- 
ractère sous une couche de badigeon ; nous franchissons des rues 
tortueuses dont quelques-unes sont bordées de belles arcades; j'a- 
perçois çà et là des façades de palais peintes à fresque. J'arrive 
devant ce fameux café Pedrocchi où les officiers autrichiens savou- 
rent le framboas et le vin de Chypre. Je me dispose à envoyer cher- 
cher M. Lebrelon; un ami de M. Baschet, marié à une belle Véni- 
tienne, directeur de l'usine du gaz de PaJoue, et qui m'a été 
présenté les jours précédents ; je l'aperçois tout à coup qui traverse 
la place ; il est Irès-surpris de s'entendre appeler en français ; il 
vient à moi, et, sans tarder, nous allons visiter les monuments 
les plus curieux. Nous nous rendons d'abord au palais delta 
Racjione, qui renferme le célèbre Salon, auquel on arrive par 
un bel escalier délabré et poudreux; une partie du vestibule est en 
ruine, plusieurs pièces du premier élage peintes à fresques, et dans 
lesquelles je m'aventure malgré le custode qui proteste, sont en- 
vahies par des bureaux militaires; lés armes autrichiennes enlumi- 
nées sur des écussons de fer-blanc recouvrent au-dessus des portes 
le blason des podestats le Padoue et de la république de Venise. 

Nous entrons dans Timmense Sabriez la plus grande salle de 
l'Europe, et dont les Anglais s'inspirèrent pour élever à Byde-Park la 
grande nef de leur palais de Cristal. Ce Salone, qui a trois cents pieds 
de long sur cent pieds de large, fut construit au douzième siècle. Le 
plafond est en forme de voûte tout recouvert de plomb à l'extérieur. 
A l'intérieur, les parois sont entièrement revêtues de fresques for- 
mant quatre cents compositions ; une des plus curieuses est cel.'e 
sur l'influence des sr.isons où les planètes flottent dans l'azur. La 
fresque du fond représente saint Marc sur son trône, symbole de 
la puissance de Venise au quinzième siècle. Ce salon incommensu- 
rable a vu défiler les doges et les magistrats de la république ; il 
fut rempli par les cérémonies et les fêtes de la grand'înr de Ve- 

22 



254 L'ITALIE DES ITALIENS. 

iiise; il esl devenu aujourd'hui un musée clair-semé de curiosités 
historiques dont quelques-unes méritent un souvenir : c'est d'à» 
bord le monument élevé à Tite Live, qui naquit et mourut à P^; 
doue ; un squelette fut découvert au quinzième siècle dans les fon- 
dations du couvent de Sainte-Justine, près d'une inscription funé- 
raire de Livia, fille de Tite Live. On pensa que ce squelette était 
celui de son père, et la république de Venise décréta une fête su- 
perbe pour la translation des os de Thistorien de la république ro- 
maine, dans Tenceinte du Salone. Alphonse d'Aragon, alors roi 
de Naples, envoya un ambassadeur pour obtenir, du doge un 
doigt de Tauteur des annales de Tantique Rome. Le roi Bomba 
ni son fils n'auraient jamais eu de ces idées-là; les reliques de 
Thistoire leur importaient peu, ils n'aimaient que celles de San 
Gennaro sous la protection desquelles ils mettaient leurs exécutions 
barbares ; le sang du saint absolvait le sang répandu par leurs 
vengeances royales ; ils avaient fait de ce martyr le compère de leurs 
cruautés. Je regarde un moment, pensive, le cercueil peut-être 
apocryphe de Tite Live et quelques mausolées de Padouans illustres 
du seizième et du dix-septième siècle. Au fond de la salle piaffe, 
gigantesque comme le cheval de Troie, le modèle en bois de la belle 
statue équestre de Donatello, que nous retrouverons devant l'église 
de Saint-Antoine. 

Tandis que nous considérons ces vestiges du passé, M. Lebreton 
me raconte qu'il y a à peine cinq mois le Salone fut encombré de 
morts et de mourants Français et Autrichiens transportés là après 
les batailles. 

« Je venais chaque jour, me dit-il, visiter nos compatriotes blessés 
et prisonniers; un matin, là, dans cet angle, au-dessous de celte 
fresque des apôtres, j'en vis expirer un qui n'avait pas vingt-cinq 
ans ; il mourut en criant : € Vive la France ! » 

Avant de quitter le palais délia Ragione, nous parcourons sa 
curieuse galerie en terrasse donnant sur la place du marché aux 
herbes. Celte galerie est jonchée de débris de sculptures, pierres 
tumulaires, bustes brisés et fragments de statues de tous les siè- 
cles. Les monuments deviennent aussi squelettes, puis poussière, 
et à son tour le globe se dissoudra. 

Au-dessous de nous la place fourmille de vendeurs et d'ache* 
leurs ; ils pataugent dans la neige fondue transformée en. mare 
Joueuse et noire. Sous les arcades grouillent et crient les petits 



L'ITALIE DES ITALIENS. 255 

marchands. Dans une heure, la besogne nécessiteuse sera finie, la 
place et les rues voisines se videront, et Padoue redeviendra dé- 
serte et morne comme toutes les villes de la Vénélie. 

Nous traversons la ifincedeiSignon; là est le palais d^/ CapiUmo, 
ancien palais des Carrera, tyrans de Padoue. Je regarde à Feutrée 
une fresque colossale ; je pense au drame romanesque d'Hugo et à 
madame Dorval, si belle, lorsqu'elle criait : « Je ne veux pas mou- 
rir ! » Les salles et les corridors secrets sont transformés aujour- 
d'hui en une imprimerie banale où Ton n'imprime pas les grands 
poètes." 

Nous donnons un regard charmé au beau portique de Biaggio 
feirarese, et nous allons visiter Tuniversité. Elle fut fondée au 
treizième siècle. Sa façade et sa cour à colonnes, par SansovinOy 
A)rment un splendide péristyle à ce temple de la science. Quel deuil 
et quelle solitude nous trouvons dans celte enceinte où la vie et l'es- 
prit bouillonnèrent à flots précipités! Où sont les six mille étu- 
diants qui, au seizième et au dix-septième siècles franchissaient les 
portes del fio*, demandant ardemment à des maîtres illustres la 
pâture de l'intelligence, puis, quand les heures de l'étude étaient 
accomplies, se répandaient dans la ville en bandes joyeuses? Aven- 
tures galantes, chants, musique, bals et mascarades, vous vous êtes 
évanouis avec l'indépendance de l'Italie ! Les étudiants de Padoue 
sont à la guerre, « avant la science, la patrie, » disent-ils. L'u- 
niversité est fermée, et toutes ses salles sont muettes. 

Un custode les ouvre pour nous, en médisant: Signora, il Bô ^ 
più mesto oggi che il Campo Santo. 

Nous passons d'abord sous les arcades du Sansovino; sur les 
murs parallèles sont sculptés en relief les noms et les armoiries des 
étudiants de toutes les nations dont les thèses furent couronnées 
par runiversîlé. Nous montons un escalier à droite où nous trou- 
vons la statue d'Helena Lucrezia Cornaro : elle est belle, gracieuse 
et souriante, et porte en se jouant le poids du savoir; ses cheveux 
soyeux, bouclés et superbes, se sont coiffés un jour du bonnet carré 
des docteurs. Sa taille flexible a revêtu la toge et l'hermine, mais 
tout son être est resté féminin; ses lèvres roses ont parlé l'hébreu, 
le grec, le latin, le français, l'espagnol ; sa voix de sirène a chanté 



Nom de l'édifice de runiversité de Padoue. 



250 L'ITALIE DES ITALIENS. 

les vers qu'elle improvisait sur la viole d'amour! Elle savait les noms 
et la marche des astres; elle eût dérouté Pie IX en théologie et 
mon ami Babinet en mathématiques; elle mourut S comme il faut 
mourir, dans le ravissement de la jeunesse, de la beauté et de la 
gloire. L'intelligence est alors radieuse, le cœur fêté croit encore 
à Tamour. 

J'aime à trouver dans la vie et dans l'histoire ces ineffables 
figures de femmes qui eurent la double beauté de l'esprit et du 
corps; leur royauté est incontestable, indépendante des hommes et 
du sort. L'Italie couronne ces souveraines que le génie a sacrées; elle 
les adore comme faisait la Grèce, sa mère; In France seule les raille 
et les outrage. Je sais un chevalier de vieilles ruelles qui, parlant 
un jour de l'île de Lesbos, appela Sapho le bas^bleu de l'antiquité! 

Nous arrivons dans la salle d'examen vaste et magnifique, mais 
malencontreusement mise à neuf; on a repeint et redoré les bla- 
sons, et les noms des docteurs qui revêtent en relief les murs de la 
salle; une fresque moderne décore le plafond ; les derniers exami- 
nateurs ne s'asseyaient plus sur les vieilles stalles de chêne sculpté, 
mais sur de moelleux fauteuils en velours rouge et à bois doré; les 
candidats avaient en face d'eux, pour les inspirer, le portrait en pied 
de l'empereur d'Autriche qui, couronne en tête, écoutait leurs thèses 
d'un air rogue. A présent, le Habsbourg regarde dans le vide en at- 
tendant qu'on fasse un feu de joie de son image détestée. 

Nous passons dans le cabinet de physique où, parmi les fœtus 
nombreux et les cous à deux têtes conservés dans l'esprit de vin, 
on montre aux curieux une vertèbre dorsale de Galilée. Oh! séche- 
resse et profanation de la science î La poésie n'eût pas eu celle 
idée-là ! Le dos du génie s'est courl>é dix-huit ans dans cette enceinte 
sous la méditation et l'étude, et pour l'honorer vous l'enfermez 
dans un bocal ! Laissons à la teJTe le cadavre de l'homme ; elle du 
moins, dérobe aux vivants l'aspect hideux de ce qu'elle détruit. 

Un escalier parallèle à celui par lequel nous somm^ montés, 
nous ramène dans la cour du Sansovino, nous regagnons notre voi- 
lure, et, avant de visiter les basiliques de Padoue, nous nous faisons 
conduire hors les murs «î la petite église de Santa Maria deW An- 
nunzialay vulgairement appelée la Madona dell Arena, Elle est 
située sur l'emplacement d'un cirque antique; nous laissons à 

* A trente-huil ans, en 1684. 



LMTALIE DES ITALIENS. 2b7 

gauche, avant d'arriver, la belle porte Contarinit murée aujourd'hui, 
et qui garde encore sur son architrave les armes de Padoue, 
sculptées et peintes à fresque. Nous franchissons le murd'un en- 
clos inculte, et traversons des sentiers défoncés et couverts de 
neige; nous arrivons à la chapelle que Giotto et Dante ont rendue 
immortelle ; le poète qui était à Padoue Thôte du peintre lui in- 
s))ira ces fresques divines, les plus belles sorties du pinceau de 
Giotto. Quelques-unes devraient être gravées en tète des chants de 
la divine Comédie, tant elles semblent écloses des vers mômes du 
poêle. 

A peine entré dans Tenceinte harmonieuse, on respire comme 
une atmosphère de foi et de recueillement; la ^oûle de la nef est 
revêtue d'azur et semée d'étoiles d'or ; ce fond de firmament attire 
la prière. C'est aussi sur un fond* bleu, que Giotto détache les 
figures des scènes naïves et sacrées que nous contemplons avec ra- 
vissement ; c'est la simplicité et la grâce de l'art antique avec ses 
mouvements toujours vrais : moins de beauté dans les lignes des 
visages, autant de naturel dans l'expression et autant de grandeur 
dans les attitudes. La plus magistrale de ces fresques est VEnseve- 
Imement du Christ ; chaque personnage contribue à l'effet de ce 
drame inouï du Dieu mort sous la figure de l'homme. On vient 
de détacher le Christ de la croix; sa mère, navrée, soulève sa 
tète morbide avec amour; du bras droit, elle étreint le cou qui 
retombe,; de la main gauche elle presse le sein glacé. La tête 
du Christ est d'une beauté grecque, calme et sereine dans la 
mort; celle de la Vierge l'effleure presque ; on dirait qu'elle veut 
le ranimer de son souffle, ou bien qu'elle espère encore qu'il n'est 
qu'endormi; tout ce que les mères sentiront jamais d'angoisse et 
de tendresse éclate dans ce visage penché. Une sainte femme ac- 
croupie soutient le corps du Christ ; on devine, au mouveiTient de 
la draperie qui l'enveloppe, la douleur de cette figure voilée ; une 
autre sainte femme, agenouillée, relève les bras et les mains du 
Christ d'une pureté de formes ineffable ; derrière elle, saint Jean, 
effaré, veut se précipiter vers son maître bien-aimé ; deux apôtres, 
plus fermes et plus tranquilles dans leur foi, restent debout der- 
rière saint Jean. Mais la figure la plus adorable, le charme éternel 
de ce tableau, c'est Aladelehie assise aux pieds du Christ; elle lient 
avec respect .dans sa main délicate le pied percé du Rédempteur; 
elle n'ose toucher au stigmate sanglant et le regarde avec une dou- 



258 L'ITALIE DES ITALIENS. 

leur sombre. Le profil éblouissant de la pécheresse est encadré par 
ses cheveux d'or; son cou penché, d'une blancheur d'ivoire, sort 
de sa robe flottante aux plis de statue ; elle est belle, grande et 
triste comme Tamour. Sitôt qu'on a regardé cette figure,^ toutes les 
autres ligures de ce tableau s'éclipsent. Je dois pourtant parler 
d'un groupe nombreux de femmes dont les têtes s'inclinent sur 
celle du crucifié; elles oersonnifTent la pitié : on dirait le chœur 
antique faisant écho à la douleur de la mère éperdue. Une nuée 
d'anges voltige dans l'azur avec toutes sortes d'ailes capricieuses ; 
ce sont les spectateurs de la scène émouvante; tous ont la tête 
courbée vers leur Dieu immobile ; ils semblent lui dire : « Viens 
avec nous ! viens ! c'est assez de la terre où l'on t'a méconnu ! » Un 
seul, le visage tendu vers le ciel et les yeux plongés dans ses pro- 
fondeurs, paraît voir là-haut celui que les autres contemplent en 
bas. 

Entre les grandes fresques, dont Giottô a couvert les murs de la 
nef et du chœur et qui sont au nombre de plus de quarante, il a 
placé des figures peintes en grisaille représentant les Vices et les 
Vertus; elles sont d'un effet merveilleux ; on dirait- que le profond 
artiste du moyen âge a deviné les peintures murales encore ense- 
velies sous la lave du Vésuve. ailée et suave Spes ! fille idéale de 
Giotto! j'ai trouvé ta sœur parmi les muses de Pompéi ! 

Le temps passe, je dois m'arracher à mon admiration et me 
hâter d'aller visiter l'église de Saint-Antoine de Padoue ; elle n'a 
aucun tableau qui soit comparable à celte admirable fresque du 
Giotto. Mais quel ensemble merveilleux, quelle apparition de l'O- 
rient offre tout à coup au regard celte vieille église byzantine cou- 
ronnée de ses six coupoles et de ses cinq clochetons ! À mesure que 
nous avançons, nous voyons se dresser sur la neige sa belle fa- 
çade dont la porte est surmontée d'une statue de saint Antoine du 
quatorzième siècle ; le fond de la niche est peint à fresquf^, le nom 
dé Jésus se détache au milieu, et, de chaque côté, sont les deux 
figures de saint -Bernardin et de saint Antoine, par Mantegna; 
celle porte est encadrée par deux ogives qui la dépassent et attei- 
gnent jusqu'au couronnement formé par la niche; dans ces quatre 
ogives sont percées des portes plus petites et des fenêtres; au-des- 
sus court une aérienne galerie à colonnes légères sur laquelle s'é- 
lève l'architrave terminée en pointe et ayant au centre, comme 
une fleur colossale épanouie, une belle rosace en vitrail. A gauche 



L'ITALIE DES ITALIENS. 250 

de celte merveilleuse façade plane sur son haut piédestal la statue 
équestre du condottiere Galta Melata. C'est le chef-d'œuvre de Do- 
natello ; hardi, inspiré, l'artiste improvisa pour ainsi dire sa créa- 
tion, car ce bronze est le premier qui ait été fonJu en Italie. Ce 
guerrier hautain, bardé de fer, semble le gardien de la vieille basi-- 
lique. Nous entrons dans la néf del SantOf nom populaire donné à 
celte église; en effet, ce bon saint Antoine était le saint particu- 
lier, et pour ainsi dire familier de cette antique cité de Padoue 
fondée, selon Virgile, par Anténor après la prise de Troie. 

Au commencement de l'ère chrétienne, Padoue fut illustrée par 
un grand nombre de martyrs ; parmi les femmes qui bravèrent 
tous les supplices pour confesser le Christ, sainte Justine fut la 
plus célèbre. Saint Antoine, qui vécut au commencement du trei- 
zième siècle, était né en Portugal ; il vint à Padoue enseigner la 
théologie; il prêchait dans les églises et souvent en plein air. Non- 
seulement il prêchait les hommes, mais il prêchait aussi les bêtes, 
et la légende prétend que les poissons Técoutaient altentifs. Je 
trouve dans une des chapelles de Féglise une fresque de Mante- 
gna, contemporain du saint, où le bon Antoine est représenté en- 
touré de poissons et de crabes qui, queues frétillantes et pattes 
tendues, sortent de la mer et de la lagune pour Tentendre. 

A peine saint Antoine fut-il mort à Padoue (1231) qu'on lui 
éleva cette église où l'on enferma sou corps dans un tombeau ma- 
gnifique. Au moment où nous traversons la nef, le jour colorié des 
vitraux projette tous les rayonnements du prisme sur les statues, 
les tableaux et les bas-reliefs, qui fourmillent de tous côtés. 
Je remarque un buste expressif et charmant de la belle Helena 
Lucrezia Cornaro. Lltalie ne ferme pas ses temples à celles qui ho- 
norent Dieu par Tintelligence ; elle comprend que le génie est le 
don le plus haut et le plus saint, et qu il n échoit qu'aux élus du 
ciel. 

Du même côté est la chapelle éblouissante qui renferme le corps 
de saint Antoine ; des lampes l'éclairent nuit et jour. L'architec- 
ture du monument est de Sansovino. Les sculptures de marbres les 
plus rares, les candélabres et les figurines d'argent, les grilles de 
bronze ouvragé entourent la chapelle et la décorent sans confusion. 
Les bas-reliefs qui couvrent les murs sont autant de pages tle la vie 
du saint. Un des plus frappants nous le montre ouvrant le cadavre 
d'un avare et y trouvant une pierre à la place du cœur. D'humbles 



2oO L'ITALIE DES ITALIENS. 

croyants arrivent encore chaque jour de la campagne pour prier 
dans la chapelle du saint. Us tiennent leurs mains jointes appuyées 
contre la plaque de bronze qui recouvre le cercueil. Je vois là une 
pauvre mère qui est venue des bords de la Brenta supplier le saint 
de lui laisser son enfant ; ses larmes roulent sur son visage bistré, 
tandis qu'elle murmure son invocation fervente. Sa prière ache- 
vée, elle se lève, rabat sur ses yeux un fichu blanc qui lui sert de 
voile, reprend un panier qu'elle a posé près d'elle pour dire son 
oraison et se dispose à sortir. Je lui demande pourquoi elle pleure * 
« Povero bambino! » soupire-l-elle, et elle ajoute que son fils a six 
ans, que le médecin de son village Ta condamné, et qu'elle n'espère 
plus que dans le grand saint Antoine, plus savant et plus puissant 
que tous les docteurs. 

Je récoule attendrie, et je me dis qu'on n'oserait ravir à ces 
êtres naïfs la foi qui leur donne de telles espérances. Je veux savoir 
si' son curé lui a conseillé ce pèlerinage; à cette seconde question, 
elle répond (|ue le curé est un birbante ; puis, me désignant du doigt 
|e bas-relief de l'avare dont j'ai parlé : « Un core di pietra simUe 
a qitesto. » Cet apologue me confirme dans l'observation faite pré- 
cédemment, que le peuple italien sépare la religion de ses minis- 
tres ; il vénère l'une et juge les autres avec beaucoup de sans- 
façon. 

Du môme côté de la nef où est le tombeau du saint, se trouve la 
curieuse chapelle délia inadona Mora. Une statue de la Vierge, en. 
marbre noir, est assise au-dessus de l'autel ; on l'a revêtue d'ori- 
peaux et de clinquant pour la rendre moins sombre; on dirait une 
divinité indienne. Le chœur est séparé du reste de l'église par une 
grille d'un superbe travail, couverte d'allégories et surmontée des 
deux statues en bronze de saint Antoine et de saint Prosdocimus. 
L'orgue est encadré dans des ornements de bronze de Donatello. 
Cet artiste a prodigué son génie dans celte imposante décoration 
du chœur. Un crucifix en bronze, avec la Vierge et quatre apôtres 
à ses pieds, est aussi de Donatello, ainsi qu'un beau bas- relief du 
Christ au tombeau placé au fond du chœur. L'autel, les candéla- 
bres, les statues, tout est en bronze dans ce sanctuaire recueilli ; 
c'est d'un aspect sévère plein de grandeur; toutes les chapelles du 
côté droit delà nef sont peintes à fresque; celle de la chapelle de 
Saint-Félix m'attire et me captive; c'est une suite de peintures' 
naïves sur les miracles les plus dramatiques et les plus touchants ; 



i/ITALIE DES ITALIENS. 201 

le nombre des figures, le mouvement» la hardiesse, font de ces 
compo.'itions des œuvres vraiment magistrales. Il y a là de grands 
bœufs sauvages traînant le coi^s mort d'un apôtre, que j'ai retrou- 
vés avec leur allure fière et leurs naseaux fumants dans la cam- 
pagne de Rome. Au fond de cette même chapelle, à droite, est un 
ange, debout dans une barque, d'une grâce ineffable; ses ailes dé- 
ployées semblent servir de voile à la nef qui glisse sur Teau comme 
poussée par leur -frémissement. Cette figure, ainsi que la fresque 
des bœufs, sont de Jacopo d'Avanw, qui mérite une place à part 
parmi les maîtres vénitiens pour son coloris et sa vigueur. Je 
quitte réglise de Saint-Antoine arec le regret très-vif de n'avoir vu 
qu en courant toutes ces merveilles de Tart religieux dont la phase 
de grandeur s'est produite au quatorzième siècle; plus tard» l'art 
pur, l'art croyant, s'amoindrit, décline, et en arrive, d'éclipsé en 
éclipse, à produire les églises de Home et les anges mythologiques 
de Bernini. Nous ne pouvons donner qu'un coup d'œil rapide à la 
chapelle grandiose de Saint-George, qui s'élève en retour de la ba- 
silique de Saint-Antoine et communique avec elle. C'est une sépul- 
ture somptueuse que se bâtit, au quatorzième siècle, le marquis de 
Loragna; le mausolée splendide, entouré d'un cortège de statues, 
de saints et de saintes, s'élevait au milieu de cette chapelle dont 
tous les murs sont encore couverts de belles fresques de Jacopo 
d'Avanzo. Quelle fière attitude a ce saint George luttant contre un 
dragon ! La pose du même saint, buvant la coupe empoisonnée par 
l'ordre de Dioctétien, est d'un effet dramatique, dont la tranquillité 
et la grandeur seraient frénétiquement applaudies au théâtre. C'est 
l'acceptation de la mort avec la certitude de l'immortalité. 

Mais je dois me hâter et traverser en courant la scuola del Santo 
(confrérie de Saint-Antoine). Pourtant Titien a là plusieurs fres- 
ques qui sont des chefs-d'œuvre : dans l'une, il nous montre saint 
Antoine faisant parler un tout petit enfant qui atteste l'innocence 
de sa mère ; dans une autre, c'est un mari furieux tuant sa femme 
sur un soupçon d'adultèr^. Antoine intervient comme un justicier, 
ressuscite la belle créature, qui revit dans sa pureté et sa jeunesse 
et bénit le saint de sa mansuétude. 

. Pour nous rendre à l'église de Sainte-Justine, nous traversons 
la promenade del Pralo délia Valle. Elle offre l'aspect du plus beau 
décor de théâtre qu'on puisse imaginer. Un large courant d'eau vive 
décrivant une immense ellipse, est bordé par un double mur de 



262 L'ITALIE DES ITALIENS. 

marbre dont la corniche est surmontée de quatre-vingt-huit sta- 
tues sur leurs hauts piédestaux ; ce sont les figures pensives d'Ita- 
liens célèbres. Quatre ponts d'une seule arche s'élancent sur Teau 
limpide, qui les reflète ainsi que les figures debout sur ses 
bords; ces ponts conduisent au centre de Tellipse plantée d'arbres 
et de fleurs. Oh ! la riante arène des fêtes nocturnes au temps où 
Padbue vivait encore ! Quand les étudiants fougueux la remplissaient 
de jeunesse et d'orgueil, par les soirs d'été et les claires étoiles, 
quand les parfums montaient et que les flots murmuraient, ces 
statues discrètes et mystérieuses ont dû voir passer de belles 
amours ! Maintenant toutes ces figures frissonnent devant nous 
comme des fantômes sous le linceul de neige qui les revèl ; les ar- 
bres, dépouillés de leurs feuilles vertes, dressent dans le ciel bleu 
leurs rameaux de givre cristallisé; les gazons sonj: couverts d'un 
voile de blancheur; l'eau seule court et gazouille ainsi que l'oiseau 
qui s'ébat dans les rigueurs de l'hiver. 

// Prato délia Valle fut autrefois un cirque antique dans lequel 
on joua les premiers mystères représentés au treizième siècle. Au- 
près de l'arène était le temple de la Concorde ; il fut transformé en 
une église dédiée à Sainte-Justine; cette église, plusieurs fois détruite 
et toujours relevée, déploie dans les airs, à gauche de la promenade, 
ses quatre coupoles et son campanile élégant. Comme nous avan- 
çons, je vois sur le seuil de la porte, au-dessus du perron, un soldat 
autrichien qui en garde l'entrée. 

« 11 faudra parlementer pour être admis, me dit M. Lebreton. 

— Je m'en charge, et nous passerons, répliquai-je ; je vais plai- 
santer les récalcitrants sur leur tyrannie » A droite de l'égHse 
était un poste militaire où quelques soldats fumaient et buvaient. 
Nous montâmes d*abord le perron de Téglise où était de faction un 
petit Autrichien à la face blafarde et aux cheveux de filasse; je lui 
fis mon plus aimable sourire; mais d'un .air rogue il étendit son fu- 
sil à travers la porte et me répondit en mauvais italien : « On ne 
passe pas ! > 

Je lui riposte que je passerai, que je ne suis pas venue à Padoue 
pour ne point y voir la Sainte Justine de Paul Véronèse ; le fusil 
reste posé transversalement comme une barre de fer ; la chétive 
sentinelle frissonne de froid et de colère et prend des airs de chat- 
tigre; les deux lions sauvages du porche {reste delà primitive 
église) le regardent étonnés. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 263 

M. Lebreton me dit : « Il ne cédera pas. 

— Adressons-nous au poste, reparlis-je. »» — Nous trouvons là 
un grand diable de sergent, rouge, roux, et qui parait très-glo- 
rieux de sa taille de tambour-major. Je lui présente trés«douce- 
ment ma requête; il se redresse et se cambre comme s'il voulait se 
grandir encore : 

c Attendez un moment, me dit-il, ce petit drôle ne comprend 
pas ce qu'on doit aux dames. 9 — Il marche droit devant nous et 
tente de convaincre la sentinelle, qui remet de plus belle sou fusil 
en travers ; ses petits yeux gris lancent des éclairs, ses jambes 
trépignent de colère, et, de sa voix la plus aigre, il déclare qu'à 
son poste il n'a aucun ordre à recevoir du sergent et qu'il ne con- 
naît que sa consigne. 

En ce moment passe leur chef à tous deux, un jeune officier en 
tenue irréprochable, comme le sont par tous les temps les officiers 
aulrichiens. Je le prie d'intervenir pour 'moi, j'ai à la main un 
petit nlbum sur lequel j'écris des notes. [ . 

€ Madame est sans doute une artiste, me dit-il, et veut prendre 
un croquis de quelque tableau? » Je fais à tout hasard un signe de 
tète afQrmatif. € Laissez entrer, » dit -il à la sentinelle, qui blêmit 
de rage d'être forcée d'obéir. 

Je remercie l'officier et me hâte de profiter de sa permission. Je 
comprends, aussitôt que j'ai pénétré dans l'église^ pourquoi l'accès 
en est rigoureusement interdit. Cette belle basilique de Sainte-Jus- 
tine avait été transformé^ en hôpital durant la guerre, et, comme 
au SalmCy on y avait entassé les blessés aulrichiens et français. 
Depuis la paix, Féglise n'a pas été rendue au culte; on en a fait un 
grenier où sont amoncelés et alignés six mille sacs d'avoine. Un 
custode, que M. Lebreton a fait appeler, nous guide dans ce laby- 
rinthe de nouvelle espèce. 

Avant cette récente injure, cette nef immense en subit une autre 
qui la dégrada et détruisit l'elTet de sa magnifique architecture ; les 
murs avaient été blanchis, les colonnes et les chapiteaux peints en 
gris, les arcs et les caissons des voûtes recouverts d'une couche 
jaune. 

Nous nous arrètotis dans le chœur où sont rangées en fer-à-che- 
val des stalles de bois de chêne sculpté d'un merveilleux effet ; la 
vie de sainte Justine s'y déroule. Au-dessus du maitre-autel est 
placé le fameux tableau du martyre de la sainte» par Paul Véro- 



264 L'ITALIE DES ITALIENS. 

nèse ; les figures se détachent sur un ciel d'un bleu trop vif peut- 
être (résultat d'une restauration moderne); mais la sainte esl si 
belle, si croyante, si résignée, et les figures qui l'entourent compo- 
sent un groupe si harmonieux, qu'on oublie cette crudité du fond. 
D'ailleurs, le ciel d'Italie est souvent de cet azur implacable qui 
met en pleine lumière les défauts et les beautés d'une œuvre d'art. 
Le tableau de Paul Véronése ne perd rien à cet éclat. La lumière 
rayonne dans les yeux des personnages, et | passe pour ainsi dire à 
travers les chairs comme le sang qui circule. Il en est de même 
de la beauté, de la jeunesse : elle est plus belle et plus vivante en 
plein soleil. 

Dans une des chapelles latérales, je suis frappée par une fresque 
étrange de Giitslo Padovani. Le Christ, en croix, y est représente 
vieux comme le Père Éternel et couvert d'une tunique. J'ai trouvé 
plus tard dans une armoire du Vatican des Christs grecs également 
revêtus de tuniques ; mais cette vétusté de visage, empruntée à la 
première personne de la Trinité, je ne l'ai jamais vue qne dans ce 
Christ de Giusto Padovani. Serait-ce parce que les trois personnes, 
qui ne forment qu'un seul Dieu dans le dogme de la Trinité, étaient 
tellement confondues dans la foi de l'artiste, qu'il crut pouvoir 
sans hérésie prêter au Christ la figure du Père Éternel? 

Nous passons dans la sacristie où sont de belles sculptures 
du moyen âge ; puis nous visitons le cachot souterrain où la sainte 
fut enchaînée avant de subir le martyre. Nous trouvons, dans une 
galerie que nous traversons en sortant, un puits couvert d'une 
grille d#fer où l'on jeta, confondus, les ossements de tous les mar. 
tyrs de Padoue faits par Dioctétien: vertèbres, crânes et fémurs re- 
gorgent jusqu'au bord. 

Comme nous franchissons le portail de l'église, la sentinelle me 
jette un dernier regard courroucé; je^ui riposte en riant ; 
' € Andate tutti via, 

— Mais prenez donc garde qu'on ne vous arrête, » me dit sé- 
rieusement M. Lebreton. Et il se hâta de me faire remonter en 
voiture. 

On ne saurait aller à Padoue sans faire une visite de rigueur au 
beau palais de Pappa Fava. 11 faut y voir, pour l'acquit de sa con- 
science, le groupe en marbre blanc par Augustin Fasalalo; soixante 
damnés, soixante pauvres pécheurs, amaigris et éperdus, que 
saint Michel, inexotable, repousse avec son épée. Je préfère à ce 



L'ITALIE DES ITALIENS. 265 

four de force, qui a coûté à Tartiste douze ans de travail anxieux, 
la belle salle à manger circulaire du même palais; elle est éclairée 
par un dôme à vitraux et ceinte d'une galerie suspendue où les 
musiciens se placent pour jouer des symphonies. Des statues co- 
piées d'après Tan tique, auxquelles des caisses de fleurs naturelles 
servent de piédestaux, lui composent une décoration riante et sé- 
vère à la fois. 

Le jour baisse, il faut partir ; j'arrive à Tembarcndère au moment 
même où le soleil, en se couchant, projette une tenture de pourpre 
derrière les coupoles amoncelées de Saint-Antoine et de Sainte- 
Justine ; c'est une perspective fantastique qui fait flotter devant 
moi comme un fragment de TOrient. Le deuil de Padoue disparait 
sous (^et aspect éclatant. Ainsi la nature donne parfois à notre 
âme des fêtes qui dissipent notre douleur. 

Je dis à M. Lebreton, en^ lui montrant ce tableau, ineffaçable 
dans mon souvenir : « Padoue revivra par la liberté comme dans ce 
feu du jour revivent et se transGgurent les vieux monuments des 
siècles éteints. > 

Un premier coup de sifflet m'avertit qu'il faut partir. Je me sé- 
pare de mon aimable compagnon d^xcursion, à qui je répète : 
« Au revoir, à Paris! » J'entre dans la salle d'attente, j*y suis 
seule durant une minute et me mets à fredonner, sur un air triste, 
cette strophe de de Musset, qui me revient en mémoire : 

Padoue est un fort bel endroit 

Où de très-grands docteurs en droit 

Ont fait merveille ; 
Mais j'aime mieux la polenta 
Qu'on mange aux bords de la Drenta 

Sous une treille. 

Surviennent deux jeunes Vénitiens, et, au moment où nous al- 
lons partir, parait la dame mystérieuse avec qui j'ai fait route le 
matin. Les Vénitiens se placent dans le même wagon que moi, et 
la dame y monte à son tour. Nous nous saluons et échangeons 
quelques paroles. Un des jeunes Véniliens, devinant que je suis 
Française, me demande si je viens de Milan : 

€ J'y étais il y a un mois, reparfis-je. 

— Oh ! madame, ils sont heureux là-bas, reprend-il; ils n'ont 
plus l'étranger. 

23 



266 L ITALIE DES ITALIENS. 

— Un jour aussi Venise en sera délivrée, répondis-je. 

— Le croyez-vous? reprit-il tristement. Dieu nous devrait bien 
ce miracle. 

— Vous autres Italiens, lui dis-je, vous voyez en tout Tinter- 
vention du ciel. Ëh bien, soit! Dieu vous a suscité deux archanges 
terribles et armés qui seront vainqueurs du démon. » 

Les deux Vénitiens se regardèrent en murmurant : « È vero, il 
RE e Garibaldi! » 
La dame se mit à rire d'un mauvais rire. 
« Vous n'espérez donc pas dans cette intervention ? lui dis-je. 

— Moi, répliqua-t-elle, je ne me permets pas de parler poli- 
tique. 

— Vous êtes Vénitienne et forcée au silence; moi, je suis Fran- 
çaise, et la France a partout son franc parler. 

— La slraniera è migliore délia Veneuana, » se dirent entre eux 
nos compagnons de route. 

La dame leur jeta un regard des plus aigres, et, jusqu'à Venise, 
elle cessa d'intervenir dans notre causerie. 

Le lendemain, comme je venais de me lever, encore lasse de 
ma promenade à Padoue, entrèrent chez moi, presque au même 
instant, le baron Mulazzani et M. Baschet. 

€ Vous voulez donc vous faire renvoyer de Venise? me dit le 
baron. 

— Oh ! vous en faites de belles, ajouta M. Baschet. Hier soir, 
chez la princesse Glary, on ne parlait que de vos invectives contre 
TAutriche. 

— Je devine ; la -dame que j'ai rencontrée en route, aller et 
retour, et qui semblait veiller sur moi, a fait son rapport. 

— Mais vous ne saviez donc pas qui c'était ? me demanda le 
baron. 

— 11 a été question de vous faire partir à l'instant de Venise, re- 
prit M. Baschet; sans mon intervention, c'était chose faite. 

— Quelle est cette puissance occulte que j'ai irritée, repartis-je 
en riant, quelle est cette Vénitienne que mon amour pour Venise 
indigne? 

— C'est, dirent en même temps ces deux messieurs, madame de 
Montecuccoli, femme d'un général autrichien. » 



L'ITALIE DES ITALIENS. "267 



XIII 



Venise m'inspirait un attrait si grand, que l'idée d'être forcée 
d'en partir subitement par un ordre de la police me serra le cœur. 
Je .voulais voir encore quelques îles, quelques quartiers populeux, 
quelques monuments et quelques musées. Malgré Texlréme lassi- 
tude que j'éprouvais ce jour-là, je me hâtai de sortir pour recom- 
mencer mes excursions. Ainsi, au moment des séparations passa- 
gères ou étemelles, on précipite la parole et l'action et l'on essaye 
de doubler les heures qui nous sont comptées ; les voyageurs et les 
mourants sentent distinctement derrière eux le§ pas du temps et 
voudraient en un instant étreindre l'espace et rinfmi. 

Le froid était de plus en plus vif; le ciel, clair et d un azur uni- 
forme, projetait un soleil radieux qui resplendissait sur la' neige. 
J'entrai dans Saint-Marc pour visiter le trésor : en ce moment, le 
soleil frappait d'aplomb çur la belle mo$;aïque de l'arbre généalo- 
gique de la Vierge. La longue lignée des prophètes et des saintes 
femmes se mouvaient sur l'or fluide. Je me mis à les considérer 
tous, depuis Abraham jusqu'à la Vierge, dont les yeux triomphants 
et doux répondaient à mes regards et semblaient me dire : a Pour- 
quoi ne crois-tu pas en moi ? tu vois bien que je suis vivante. » Ma 
pensée lui répondait : « Rome t'a entourée de tant de bandelettes 
mondaines, elle a tiré de ton pur symbole tant d'interprétations, 
qu'elle t'a changée en idole, ô Consolatrice des affligés! C'est en ton 
nom et en celui de ton fils, le Dieu de paix et d'amour, que Rome 
prononce ses arrêts de proscription et de mort ; elle enveloppe de 
sa haine ce groupe divin de la mère et de l'enfant, que Raphaël a 
peint si placide et si beau. Si tu es vivante, arme ton fils dans le 
ciel et fais-le tonner contre ceux qui versent le sang des justes, 
insultent à votre mansuétude et détournent de vous le respect du 
monde. » 

Tandis que je niardbais à travers Téglise, les sacristains allaient et 
venaient dans la nef, ornant les autels de vases et de candélabres pour 
la solennité de Noël* Je m'arrêtai dans le chœur, en face du maître- 



26S I/ITALIE DES ITALIENS. 

autel, et regardai les quatre colonnes d'albâtre oriental enlevées à 
Sainte-Sophie de Gonstanlinople. Un bedeau alluma un petit cierge 
jaune et en tit vaciller la clarté à travers leur tcansparence. Je de- 
mandai à cet homme de me conduire au trésor. Nous passâmes par une 
petite portede bronze (à gauche, en descendaiit du chœur dans la nef), 
surmontée d'un délicieux couronnement formé par une mosaïque 
représentant deux anges qui tiennent les Évangiles ; une bordure 
en marbre sculpté, de forme ogivale, encadre celle mosaïque. 

Le trésor de Saint-Marc, formé au douzième siècle, était le plus 
riche et surtout le plus rare de toutes les églises du monde. -Les 
Véniliens, après avoir conquis Gonstanlinople, rapportèrent au 
trésor de Saint-Màrc la fameuse Pala cTOro, des vases sacrés et de 
saintes reliques métamorphosées en joyaux d'un travail exquis par 
les orfèvres byzantins. Tant^que dura la république de Venise, un 
procurateur veilla sur ces merveilles si précieuses pour Tart, la foi 
el l'archéologie. Elles furent en grande partie dispersées en 1797. 
La France et T Autriche se les partagèrent, dit- on. Parmi les objets 
les plus regrettables enlevés au trésor de Saint-Marc, il liiut citer 
la splendide corne d'or dont le doge se coilTait les jours de céré- 
monie; douze corselets d'or, rehaussés de pierres fines; douze cou- 
ronnes de même métal, qui servaient à la fêle d^s douze Maries ; 
trois gros diamants, dont Tun avait été donné à Venise par Henri III, 
roi de France, et les deux autres par François de Médicis, duc de 
Toscane. 

Malgré ces déprédations, la sacristie et la chambre du trésor ren- 
ferment encore les restes les plus importants qui existent de l'or- 
fèvrerie byzantine. On me montre, dans la sacristie» un vase qui a 
contenu le sang du Christ; il est en cristal de roche, orné d'émail 
et de jaspe; un morceau de la vraie croix est enfermé dans un re- 
liquaire d'or couvert d'inscriptions grecques. Ce reliquaire (du 
douzième siècle) fut donné à Sainte-Sophie de Gonstanlinople par 
Irène, veuve d'Alexis Gomnène. Une autre relique de la vraie croix 
est enserrée dans un double cristal clos d'une bordure en or, re- 
haussée de perles ; sur les angles supérieurs du cadre sont les deux 
figurines d'or des archanges Michel et Gabriel ; sur les angles infé- 
rieurs, celles de l'empereur Constantin et de sainte Hélène, sa 
mère. Ge reliquaire repose sur un pied d'un travail merveilleux. Je 
remarque une colonne d'argent ciselé faite à Venise en 1375, qui 
renferme un fragment de la colonne de la Passion ; puis un magni- 



V 



L'ITALIE DES ITALIENS. 269 

fique calice formé mi-partie en agate et mi-partie avec le crâne de 
saint Jean-Baptiste serti de fines ciselures d'or; c'est une œuvre 
byzantine, qui porte une inscription grecque. A côté, sont des 
bras et des jambes de saints et de saintes enfermés dans des br.is 
et des jambes d'or et d'argent. Je regarde curieusement un petit 
modèle de Téglise de Sainte-Sophie avec ses minarets d'or et d'ar- 
gent, puis quelques missels grecs aux couvertures rehaussées de 
pierreries. Parmi les dons des souverains, qui restent encore dans 
le trésor de Saint-Marc, on me montre une cassette d'aigent à fi- 
gurines maniérées, qui contient une relique envoyée par Louis XV 
à la république de Venise ; puis une croix de saphirs et de dia- 
mants donnée récemment au patriarche de Venise par Tempereur 
d'Autriche. 

L'autel de la sacristie du trésor est orné de deux bas-reliefs : lun, 
ouvrage grec du quatrième siècle, représente la mission des Apô- 
tres ; l'autre, du onzième siècle, la Vierge au milieu de deux anges 
et les quatre fleuves de rEdenJe passe dans la chambre du Trésor, 
où se trouve la fameuse cattedray ou siège d'évêque, en pierre 
sculptée, du septième siècle, qui, selon la tradition, serait la chaise 
épiscopale où s'asseyait saint Marc. Le dossier est couronné d'une 
croix grecque; sur les côtés est une figurine de saint Marc entouré 
de six ailes de chérubins. C'est un don de l'empereur HéracHus. 
Tout prés est une amphore de granit portarït cette inscription, en 
caractères cunéiformes ; Artaxercès, grand roi. Là sont encore 
deux émaux byzantins représentant saint Michel, où for. l'argent, 
les perles et les pierres fines se marient en bordures exquises. 

Je passe dans la chapelle du baptistère qui communique avec le 
trésor. Les fonts baptismaux sont formés par une grande coupe en 
bronze, dont le couvercle, décoré de bas-reliefs, représente di- 
verses scènes de l'Évangile et se couronne d'une belle statue de 
saint Jean-Baptiste. L'autel est d'un seul bloc de granit apporté de 
Tyr, au douzième siècle, par le doge Domenico Michiel. C'est sur ce 
bIoc> dit-on, que Jésus-Christ prêcha aux Tyriens la foi nouvelle. 
Les parois de la chapelle sont couvertes de mosaïques très-anciennes 
représentant des faits de la vie de saint Jean-Baptiste. Cette cha- 
pelle renferme aussi deux tombeaux de doges : celui de Giovanni 
Lorenzo qui, au commencement du quatorzième siècle, fut excom- 
munié par le pape pour avoir commandé la guerre contre Ferrare ; 
il n'en mourut pas moins béni et honoré par les Vénitiens et fut 

23. 



270 I/IXALIE DES ITALIENS. 

enseveli dans la chapelle du baptistère. Son successeur. Tillustre 
Andréa Dandolo, repose auprès de lui. Sa tombe, en marbre grec, 
est ornée de sa statue qu'entourent la Vierge, saint Léonard, saint 
Jean et saint André; c'est un beau monument du quatorzième 
siècle, sur lequel on regrette de ne pas lire Tépitaphe composée 
par Pétrarque. Andréa Dandolo est le dernier doge qui ait eu sa 
sépulture dans Téglise de Saint-Marc. Tandis que je considère sa 
tombe, je pense à deux de ses descendants, Henri Dandolo tué à la 
défense de Rome en 1849, et son frère Ëmilio Dandolo, que je ren- 
contrai aux Eaux-Bonnes dans Tété de 4858. 11 se mourait de la poi- 
trine et aussi de la tristesse incurable de ses espérances patrio- 
tiques trahies à Milan. En 1848, il s'était battu pour la- li- 
berté. Quand Milan rentra sous le joug de T Autriche, Ëmilio 
voyagea en Orient et aggrava par la fatigue le mal qui le minait. 
11 m'apparut un jour, dans les Pyrénées, pale et frêle comme un 
spectre. Il avait la beauté immobile, lugubre et inerte de la statue 
de marbre que je retrouvais aujourd'hui sur la tombe de son aïeul. 
Je me souviens d'une jeune comtesse française fort coquette qui 
cliercha à lui plaire, durant cette saison des eaux. 11 lui dit imjour, 
avec une naïveté italienne qui, en cette circonstance, avait sa 
grandeur : c Je n'ai plus de force que pour aimer mon pays; je 
ne-désire vivre que pour mourir en le délivrant. » La dame, légiti- 
miste et dévole, quoique très-éprise du bel Ëmilio, le railla de 
son patriotisme. Lorsqu'il parlit, il était si chancelant et si faible, 
qu'il fallut le porter dans sa voiture; il mourut quelques mois après 
à Milan. On sait que ses funérailles furent l'occasion d'une démon- 
stration patriotique ; toute la ville l'accompagna au dmetière. La 
garnison autrichienne était sous les armes et s'opposa aux discours 
qu'on voulait prononcer sur la fosse du dernier descendant d'An- 
dréa Dandolo. Trois mois après, notre armée triomphante entrait 
dans Milan. Pauvre Ëmilio ! il ne lui fut pas donné de voir ce jour 
qui l'aurait fait revivre ! Sa pâle et belle figure m'escorte comme 
une ombre à travers les chapelles de Saint-Marc. 

Du baptistère je passe dans la chapelle qui s'ouvre sur le péri- 
style et où se trouve le tombeau du cardinal Zeno qui, en mourant, 
légua ses biens à la république de Venise. La statue en bronze du 
cardinal est couchée sur le sarcophage entouré des figures des 
Vertus théologales. L'autel de cette chapelle est tout en J)ronze, 
orné de statues de saints et d'apôtres. La tombe et l'autel sont 



L'ITALIE DES ITALIENS. 271 

deux beaux monuments du seizième siècle. Je remarque, dans la 
même chapelle, un bas-relief en marbre grec représentant la mère 
et l'enfant, et un autre, un bel ange, ouvrage des premiers temps 
deTempire d'Orient; ce sont encore là deux dépouilles enlevées à 
Constanlinople par les Vénitiens. Toute l'église de Saint-Marc four- 
mille de ces vestiges de Fart byzantin, art composite et de transition, 
où le paganisme palpite encore à travers le chrislianisme qui 
cherche à se manifester. 

En sortant de Saint-Marc, je m'arrête au pied du Campanile et 
regarde longtemps la belle porte de la grille de la Logetla, par 
Sansovino; on ne se lasse pas de celte élégance aérienne à la- 
quelle la vigueur s'aUie. Ces anges et ces bons ont des allures si 
nobles et si fières qu'on s'oublie volontiers en leur compagnie. 

La place Saint-Marc est couverte de neige; les Procuralies dres- 
sent alentour leurs arcades sombres ; je me dis que Venise, vue à 
vol d'oiseau, doit être superbe sous ce voile laiteux; malgré ma 
fatigue. Je me détermine à monter au haut du Campanile; je tousse 
beaucoup durant cette ascension ; le froid s*est engouffré dans la 
tour, on dirait un puils de glace; enfm le soleil et l'azur m'appa- 
raissent au sommet et me voilà embrassant Venise flottante sur In 
lagune. C'est d'un aspect tout nouveau. Une couche de neige revêt 
les toitures et les dômes, on les dirait faits d'hier et en marbre 
éclatant. Au nord, les Alpes tyrohennes ont des teintes d'opale; au 
sud-ouest, du côté de Padoue, les pourpres du couchant incen- 
dient la lagune qui, partout ailleurs, est d'un gris de plomb sombre 
et*terne ; quelques monuments de Venise se dressent dans l'air ou 
se détachent en saillie; à Tesl, le jardin public se masse en noir, 
puis vient en retour San Pietro del Castello avec son campanile, 
puis l'arsenal, doat les constructions décrivent des arceaux pro- 
fonds que la tour carrée domine ; plus près de moi, Saint-Marc 
avec ses cinq coupoles ; sa façade est çà et là maculée de blanc. Les 
chevaux de bronze enfoncent leurs sabots dans la neige; les Procu- 
raties, les tours, les dômes sont d'une sçrénité imposante; ils ont 
repris comme un voile de pureté et de jeunesse. La jetée du chemin 
de fèr s'allonge sur l'eau, ainsi qu'un serpent rugueux ; les îles sont 
blafardes et décolorées sur la lagune de plus en plus obscure. Une 
bise glacée souffle du côté des Alpes; elle me fait frissonner et me 
force à descendre en claquant des dents. Je m'arrête chez le custode 
pour reprendre haleine; il a là trois petites chambres propres et 
riantes, dans Tintérieur de cette jolie Logetta qui est au dehors un 



272 L'ITALIE DES ITALIENS. 

bijou d'architecture. J'envie cet appartement d'artiste et de poète, 
comme j'ai toujours envié les loges fleuries des portiers dans 
les jardins royaux. Us ont la vue des parcs, des lacs, des àiscades 
et des parterres, sans en avoir le souci. Je trouve la vieille mère du 
custode occupée à bercer, en chantant, un nouveau -né, tandis que 
sa bru repasse le linge de la famille pour les fêtes de Noél. Je ré- 
chauffe mes pieds sur illi fer chaud et je tends mes mains sur un 
de ces paniers en faïence grossière qui servent de chaufferette par 
toute rilalie. Une petite fille brune de si!^ ans, fille ainée du cus- 
tode, s'incline devant. moi et souffle sur le panier pour attiser les 
charbons. Son épaisse et noire chevelure nattée lui forme déjà une 
couronne naturelle; ses grands yeux ont l'éclat de deux diamants. 
Je pose dans ses deux jolies mains potelées quelques petites monnaies 
et la voilà qui s'élance sur la place Saint-Marc pour aller chercher 
des caramels. Elle revient presque aussitôt me dire : « Si la signora 
Française veut acheter des coquillages, le marchand est là devant 
la porte. » J'accepte la proposition, pour prolonger ma halte et me 
reposer un peu au milieu de cette pauvre famille vénitienne. J'ai 
toujours aimé ces humbles intérieurs qui révèlent lactivité, la rési- 
gnation et la placidité : vertus et bonheur du peuple qqi nous sont 
un enseignement. Tandis que la petite fille ressort et va quérir 
le marchand, je fois causer sa mère, une belle jeune femme de 
vingt-cinq ans ; elle me dit : 

« Quelles tristes fêtes de N^él nous aurons cette année 1 Le froid 
ajoute encore aux misères de Venise. (Juand le soleil brille, on se 
console de tout ; on met la table au soleil et l'on mange ce qu'on 
peut. Mais, cette année, bien des pauvres trembleront de froid, eh 
faisant le repas de Noël, et beaucoup mangeront du pain sec. C'est 
bien le moins pourtant qu'on fête la nativité du Rédempteur par 
un beau rôti, un poisson de l'Adriatique et quelque sucrerie; il y 
en a beaucoup qui engageront leur anneau de mariage pour le pou- 
voir. 

— Venise est donc bien misérable? lui dis-je., 

— Troppo miserabile ! » répond-elle.lEt elle ajoute : * Payera 
Venezia ! » 

Ces deux mots sont sans cesse dans la bouche des Vénitiens. Ils 
expriment pour eux la déchéance, la détresse ^et l'esclavage de 
Venise. 

« Mais vous, repartis-je,vous ne paraissez pas dans le dénû ment? 



1 
il 



L'ITALIE DES ITALIENS. 273 

— Nous avous le logement et quelques petites bnone mani; c'est 
beaucoup, reprit-elle, auprès de ceux qui n'ont rien. Jésus fera 
peut-être un miracle pour eux, à la messe de minuit. Nous prierons 
tous la Madone de nous envoyer les Français pour que Venise soit 
heureuse. 11 y a quelques mois, je les al vus sur leurs grands vais- 
seaux, du haut du Campanile; s'ils étaient venus, nous étions sauvés.» 

Tandis que la mère parle de la sorte, en faisant courir le for 
fumant sur le linge qu'elle a blanclii, sa petite fille arrive, suivie 
d'un jeune marchand qui porte, d'une main, dans une eorbeille, 
de gros coquillages étincelanls des vives couleurs du prisme, et, 
de Tautre, dans un carton ouvert, un amas de bracelets et de col- 
liers en toutes petites coquilles nacrées liées ensemble et comme 
serties avec des perles blanches de Murano, si frêles et si ténues, 
qu'on dirait des fils de la Vierge. Les colliers sont charmants ; 
ijs décrivent des pointes cx)mme des cols de belle guipure de Ve- 
nise. C'est d'un travail patient et artistique qui charme et étonne. 
En changeant le fermoir formé par une plaque argentée, la plus 
élégante jeune fille parisienne pourrait porter au bal ce bijou 
véiiitien qui coûte un demi-florin. Le petit marchand, à qui 
j'achète quatre de ces colliers, m'escorte jusqu'à l'hôtel en me bé- 
nissant. Je mesure à sa joie la pauvreté de Venise. 

« Grâce à ces deux florins, me dit-il, nous aurons chez nous, de- 
main, une friture, et, après-demain, saint jour de Noël, un beau 
canard. » 

Le lendemain, 24 décembre (1859, veille de Noël), je sors vers 
midi, résolue de parcourir à pied un des quartiers les plus popu- 
leux de Venise. Le dégel a commencé, je glisse sur la neige et la 
glace fondues et marche à pas comptés au bord de la rive des Ës- 
clavons; je m'arrête, en passant, au magasin de Pohli, opticien- 
photographe, que je recommande à tous ceux qui iront à Venise. 
Ponli est un véritable artiste ; c'est un Suisse devenu Italien qui 
adore Venise et a fait de tous ses monuments une magnifique col- 
lection de photographies. Celles pour stéréoscopes dépassent tout 
ce que j'ai vu en ce genre, et les stéréoscopes eux-mêmes sont des 
instruments perfectionnés. Les verres des lunettes, des lorgnons et 
des lorgnettes de théâtre de Ponti, ontune portée merveilleuse et 
joignent la précision à l'étendue. Les Anglais et les Ru.sses ont ré- 
pandu au loin la renommée de Ponti. Je choisis chez lui quelques 
vues de Venise, puis je continue à marcher le long du quai des 



274 L'ITALIK DES ITALIENS. 

EsclaTons; je salue, en passant, la maison de Pétrarque, ancien pa- 
lais Molin, du quatorzième siècle, qui fut offert à Pétrarque par la 
république en reconnaissance du don que le poète avait fait à Ve- 
nise d'une partie de sa bibliothèque. La façade est décorée d*un 
balcon au-dessous duquel est une plaque de marbre qui porte le 
nom de Pétrarque. 

Je laisse à gauche le pont qui mène à TÂrsenal et je m'aventure 
dans Tun des quartiers les plus populaires. A Venise, comme dans 
presque-toutes les capitales, le peuple habite les extrémités de la 
cité; j'ai déjà parlé de Santa Maria, quartier des pêcheurs, situé 
au bout des Zaltere, prés du champ de Mars; à Tautre extrémité 
de Venise, du côté du jardin public et de San Pielro del Castello, 
le peuple fourmille. Avant de pénétrer dans les ruelles étroites, 
aux maisons délabrées^ je passe devant la grille du jardjn et m'ar- 
rête un instant pour regarder le superbe tableau de paysage et de 
marine que forment les grands arbres verts dressés sur la neige et 
que dépassent nu fond les mâts des navires. Je suis la Via Larga, une 
des rues les plus larges de Venise; elle est bordée, ce jour-là, par 
Tencombrement des petits marchands de fromages, de légumes, 
de poissons, de charcuteries, de fruits, de nougats et de bâtons de 
chocolat, tous les aliments de la ripaille populaire que fera le len- 
demain, jour de Noël, le peuple vénitien. Je tourne à gauche, et 
me voilà dans ces couloirs étroits dont, avec les bras en croix, on 
pourrait toucher les maisons parallèles; une nuée d'enfants en gue- 
nilles, de vieilles'femmes couvertes de haillons et de belles jeunes 
filles aux vêtements déchirés, circule affairée; chacun fait sa pro- 
vision pour le repas du lendemain ; presque toutes les femmes, jus- 
qu'aux petites filles, ont la tête enveloppée de Taffreux tartan an- 
glais gris et sale comme la boue, qu'il balaye de .sa pointe. Ce tartan 
descend de la tête au talon ; par-dessous, une jupe d'indienne adhé- 
rente au corps, emmaillote les pauvres créatures ; c'est très-dis- 
gracieux. 

Autrefois, les Vénitiennes du peuple et les bourgeoises portaient 
un voile de dentelle noire qui enveloppait leur visage et leur taille 
comme le pezzoto génois. Aujourd'hui, les plus jolies Vénitiennes, 
celles qui sont un peu coquettes, sortent tête nue par tous les 
temps : leurs beaux cheveux noirs sont nattés et lissés avec soin ; 
elles portent autour du cou les fines chaînes de Venise, et aux 
oreilles les pendeloques à plaques fabriquées à Trévise ; leurs 



L'ITALIE DES ITALIENS 275 

robes (sans crinoline) descendent comme une tunique jusqu'à la 
cheville, laissant à découvert leurs petits pieds. J'en rencontre 
deux ainsi vêtues, d'une beauté frappante, à Tangle d'une ruelle 
où brûle une lampe devant une image de la madone ; elles font le 
signe de la croix en passant et sourient à la Vierge comme à une 
amie; un grand soldat autrichien à barbe rousse, qui passe en ce 
moment, prend sans doute ce sourire pour une agacerie ; ils'appro- 
che d'elles et leur fait tout bas je ne sais quelle proposition. Aussitôt 
le visage des deux jeunes fiHes devient sévère, presque sinistre, et 
elles jettent au soldat des paroles de haine et de mépris. Devant 
elles, et aussi belle qu'elles, marche pieds nus, dans la neige fon- 
due, une pauvre enfant de quatorze à quinze ans, exténuée, pâle, 
aux grands yeux noirs démesurés, frissonnante sous son tartan 
troué ; le soldat repoussé s'adresse à elle ; elle l'écoute d'un air 
égaré et lui répond d'une voix qui crie la faim : « Si andiamo, al 
caffé? » A ces mots, les deux autres jeunes filles se précipitent vers 
elle comme deux Euménides et lui disent en l'arrachant au soldat : 
« Miserabile! per un caffé andar con un Tedesco ! \\ens avec nous, 
ajoutent-elles avec compassion. Si tu as faim , nous te ferons manger. » 
Et elles Tentrainent dans une ruelle latérale. Le soldat veut en vain 
les poursuivre; elles franchissent une petite porte lézardée qui se re- 
ferme sur elles. Je reste émue jusqu'aux larmes de celte scène po- 
pulaire où la haine de race s'est produite avec tant d'énergie. Celte 
fierté dans la misère est un des signes* caractéristiques du peuple 
de Venise. Le soir, je mets en vers ce petit drame poignant, et je le 
gâte peut-être en le rimant. Je donne ici ces strophes *, qui ne sont 

* LES PAUVRES FILLES DE VENISE 

A LA COHTBS^SB VAFFEI 

Venise est en deuil, mais Venise est fiére, 
Fiére du passé, fiêre de l'espoir 
De revoir bientôt sa noble bannière 
Flotter sur Saint-Marc aux brises du soir. 

Dans la pauvreté conservant son âme, 
Quels que soient les maux dont elle ait gémi, 
La grande cité n'a pas une femme 
Qui pactiserait avec Tennemi. 

jour j'aperçus au bord des lagun es 
Deux filles du peuple à l'œil vif et doux; 



276 L'ITALIE DES ITALIEI9S. 

qu'un écho de ce que je viens de raconter, parce qu'elles obtin- 
rent riioimeur d'être traduites à Florence par le poète Dali' On- 
garo, dont la belle et harmonieuse v ersion les a rendues popu- 
laires en Italie. 

Je traverse, en sortant des ruelles, un joli cdmpo ayant au milieu 
sa citerne de marbre; au nord de la petite place s'élève un palais 
mignon aux fenêtres ogivales, qui est devenu une habitation plé- 
béienne. Le rez-de-chaussée, transformé en boutiques, rrgorge de 
légumes et de pâtes d'Italie. Des groupesde soldais autrichiens tra- 
versent le campo en ce moment; ils se rendent à leur quartier, dans 
l'ancien cloître de San Pietro del Castello; je passe en même temps 
qu eux un pont en bois large et long jeté sur un vaste canal, et 
j'arrive dans File de San PieLro, qui est le point extrême de Venise 
au nord-est. A gauche, Murano se déploie sur la lacune, et, un 
peu au-dessous, l'îlot de Saint-Michel où est le Gampo-Sanlo. 

Je me trouve sur une grande place déserte couverte de neige ; 
jai en face de moi la façade de l'église reconstruite au seizième 
siècle par un élève de Palladio; à droite, la tour carrée du campa- 
nile, monument du quinzième siècle, puis le palais patriarcal dont 

Un voile flottait sur leurs nattes brunes, 
Et des chaînes d'or brillaient à leurs cous. 

Prés d'elles marchait, humble en sa détresse, 
Une belle enrantau reg'^rd profond; 
Un haillon pendait de sa noire tresse, 
Laissant presqu'à nu son sein chaste et rond. 

Survint un soldat sous sa cape grise 
Qui leur dit tout bas quelques mots d'amour; 
Les deux qui portaient l'orgueil de Venise 
D'un air méprisant firent un détoui. 

Nais la pauvre fille, en qui la misère 
Comme un poids trop lourd abattait le cœur, 
Pensant que de faim mourait son vieux père, 
Tremblante écouta le propos flatteur. 

AuTudesque, hélas! sa main s'abandonne, 
La lêle baissée elle suit ses pas.... 
Les autres alors d'un bond de lionne^ 
S'élancent vers elle en criant : Non pas!.... 

Tiens, prends nos bijoux venus de Trévise! 
Vi'nds-les, pauvre sœur, pour avoir du pain; 
Mais plutôt mourir fille de Venise 
Que subir l'amour d'un soldat germain! 



ït 



m- 
f 



L'ITALIE DES ITALIENS. 277 

le cloître a encore à Tintérieur quelques arcades du treizième siè- 
cle. Des soldats, qui fument sur la porte, m'empêchent d'y péné- 
trer. J'entre dans la vaste nef, sans caractère, soutenue par de 
grosses colonnes de marbre qu'on recouvre en ce moment de 
vieilles tentures de damas rouge pour la solennité de Noël. Je 
Bemarque, dans la seconde chapelle de droite, un antique siège en 
marbre, qui, selon la tradition, fut le siège de saint Pierre à Antio- 
che. C'est, en réalité, un débris de tombe arabe ; le côté du dossier 
qui s*appuie au mur de la chapelle porte encore un verset du Co- 
ran. Ainsi les religions se heurtent et se confondent, et le peuple 
abusé prodigue ses respects à des vestiges incertains. Un beau ta- 
bleau de Paul Vèronèse, représentant saint Pierre et saint Paul, 
se trouva dans cette église; puis deux grandes toiles où revivent 
des scènes de la vie de san Lorenzo Giiistinianij patriarche de Ve- 
nise, dont le buste en marbre est placé derrière le maître -autel- 

Cette famille Giustiniani a donné à Venise des doges, des géné- 
raux, des sénateurs, des patriarches, et voire même des saints. De 
nosjours, ellea donné des défenseurs à l'Italie. Je rencontrerai plus 
lard à Gênes le comte Giustiniani, jeune officier de marine, d'une 
haute distinction, aide de camp de l'amiral Sera. 

L'île de San Pietro del Castello fut, jusqu'au neuvième siècle, in- 
dépendante de Venise; elle se nommait alors Olitiolo, soit à cause 
de sa forme oblongue ressemblant à une olive, ou à cause des oli- 
viers qui y croissaient à celte époque. A ce nom, elle joignait celui 
del Castello, qui venait des anciennes fortifications dont elle était 
entourée. Dans les premiers siècles de la république démocra- 
tique de Venise, c'est dans celle île que le peuple faisait l'é- 
lection des doges. Au septième siècle, elle avait une ègUse 
dédiée ai santi Sergio e Bacco, qui, trois siècles plus tard, fut 
consacrée à saint Pierre et plusieurs fois réédifiée. C'est dans 
celte église qu'on mariait chaque année les douze jeunes Vénitien- 
nes du peuple dotées par la république. Une vieille chronique 
raconte que, le 2 février 944 , d'audacieux pirates de Trieste 
envahirent tout à coup la petite île au moment de la cérémonie et 
enlevèrent les mariées parées de leurs joyaux, et qui portaient 
chacune leur dot dans un pelil coffret ; poursuivis par les Véni- 
tiens, les pirates furent cliàliés et les jeunes filles ramenées en 
triomphe à Venise. Au huitième siècle, San Pietro del Castello 
avait un évèque qui reconnaissait la suprématie du patriarche de 

2i 



278 L'ITALIE DES ITALIENS. . 

Venise. Vers le milieu du quinzième siècle, le pape Nicolas V réunît 
les deux dignités d'évôque et de patriarche sur la lêle du vieux Ix>- 
renzo Giustiniani, canonisé après sa mort et enseveli dans Téglise 
de San Pielro ; chaque année» le 8 septembre, le doge venait solen- 
nellement honorer la dépouille du saint. L'église de San Pielro del 
Castello fut la cathédrale de Venise jusqu'en 1807 ; à côté de i'é«> 
glise, comme je Tai dit, étaient le palais et le cloître (transformés 
aujourd'hui en casernes) habités par les patriarches. 

Désormais, Fîle est déserte, Téglise est vide; sous les arcades du 
cloître, où se déployait la pompe archiépiscopale, errent les soldats 
autrichiens à la mine ennuyée et farouche. 

Je repasse le pont de celle île abandonnée et reviens à l'hôtel 
par les m^mes ruelles que j'ai suivies en allant. En arrivant, je 
trouve M. Armand Baschet, qui vient me chercher pour parcourir 
les marchés du côté du Rialto, Nous traversons la Merceriaf nous y 
rencontrons une foule compacte ; les boutiques de confiseries cl d'é- 
pices regorgent de modestes acheteurs. Chacun veut avoir pour la 
collation du soir quelque régal inaccoutumé. Cela me rappelle la 
Provence, où les trois fêtes de Noël sont aussi célébrées par des 
agapes de famille. Nous traversons, en approchant du Rialto, une 
place encombrée de marchands de Fusine et de Mestre; ils se tien- 
nent debout, conviant les passants, du geste et de la voix, à se 
pourvoir des canards sauvages, des bécasses grasses, des dindons et 
des poulets maigres et jaunes, entassés devant eux dans des cor- 
beilles. Vendeurs et acheteurs pataugent dans la neige sale. Nous 
fendons à grand'peine un flot de peuple qui se presse devant un 
établi de boutardelles et de jambons. Nous passons le pont du 
Rialto, et nous voilà à la poissonnerie; elle resplendit des plus 
beaux poissons de TAdriatique : ce sont des pyramides d'estur- 
geons et de turbots, des remparts de trilles, et de dorades, des 
bastions d'huîtres exquises, d'oursins et de frutti di mare. Le vieux 
pécheur de Chioggia dont j'ai parlé me salue et me sourit; il dit à 
ses compagnons : « Ecco la Francesa che ama Venezia, » Je fais 
remarquer à M. Baschet que la confraternité des idées peuple la so- 
litude des voyageurs; je ne me sens plus seule et étrangère à Ve- 
nise; ces bonnes gens me connaissent sans savoir mon nom et me 
protégeraient au besoin. 

Nous longeons quelques palais sur le grand canal, puis, très-lasse 
de toutes ces excursions pédestres de la journée, je prends une gon- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 270 

dole et renlre a Thôtel. Vers cinq heures, le baron Mulazzani vient 
me chercher pour me conduire a la messe de Saint-Marc. Devenu 
cathédrale de Venise, Saint- Marc dit à cinq heures sa messe de 
minuit; lés autres églises, suivant leur importance, la célèbrent 
après d'heure en heure jusqu'à minuit ; de cette façon, les dévots 
peuvent entendre une série de messes. Nous trouvons la nef de 
Saint- Marc absolument déserte. Les Véni liens prolestent, par leur 
abstention, contre la messe officielle à laquelle assistent les auto- 
rités autrichiennes ; elles arrivent sans pompe et prennent place 
dans les tribunes du chœur (anciennes tribunes du doge et des 
sénateurs) et sur les bancs disposés devant le mallre-autel. Je suis 
frappée par Teffet que produit cette sombre croix grecque . qui 
forme Tintérieur de Saint-Marc ; la lueur des cierges juchés çà et 
là entre les figures de bronze et de marbre, et les deux étranges 
lampes byzantines suspendues à la voûte centrale et ruisselantes 
de lampions dans des verres de couleurs, projettent des clartés indé- 
cises: on dirait les déchirements de la nue sur Fagonie du Christ. 
Ce n'est point la fête joyeuse de la Nativité que Téglise lugubre 
semble fêter, mais plutôt celle de la Passion. 

Nous prenons place dans le chœur ; nous avons à droite la tri- 
bune des anciens doges tendue de damas rouge. Le gouverneur et 
le général autrichiens Toccupent avec quelques personnes de leur 
suite. Ces têtes blondes et blafardes contrastent avec les têtes bru- 
nes et vives de quelques Vénitiens desservants, marguillers ou be- 
deaux de Saint-Marc et de quelques paysans de la terre ferme qui 
sont venus pour fêter le divin Bambino et pour voir la Pala dOro 
et les vases précieux qu'en n'exhume' qu'à de rares intervalles. 
Sur une table recouverte d'une nappe en guipure placée près du 
maitre-autel , du même côté que la tribune des doges , sont 
alignés les mitres d'or et d'argent, les ciboires et les burettes à 
ciselures byzantines et à fleurs d'émail. En face, sous un dais de 
damas blanc à fleurs d'or, est assis le patriarche de Venise, mon- 
seigneur Ramazzotti*; c'est un ancien avocat lombard, très-médio- 
cre, qui, ne faisant pas fortune au barreau, la chercha dans les or- 
dres ; il me parait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans. Ses 
cheveux sont noirs et son visage est vulgaire; il officie sans 
onction et sans dignilé ; il semble accablé du poids de sa mitre 
somptueuse et de sa splendide chasuble. 11 est de retour seule- 

* Il vient de mourrir au moment même où il êlait promu au cardinalat. 



280 L'ITALIE DES ITALIENS. 

ment depuis quelques jours de Rome et de Vienne, où il est allé 
chercher ses instructions; certes, il n'y a pas dans c^ pauvre évêque 
la moindre étoffe d'un saint Ambroise, et il ne chasserait pas du 
seuil du temple le plus misérable des empereurs. 

On exécute une messe inédite, en musique, du maître de cha. 
pelle de Saint-Marc. Ce sont des mélodies sans caractère, pleines 
de réminiscences, mais Texécution en est excellente. Aussitôt que 
cette messe est chantée, le patriarche officie, entouré de ses dia- 
cres. Alors le plain-chant commence et les orgues raccompa- 
gnent ; c'est d'un effet sublime qui écrase les harmonies à fioritures 
du pauvre maître de chapelle. Le chœur resplendit de lumières 
diverses projetant leurs rayons ardents sur la fameuse Pala (TOro 
qui recouvre tout le devant de l'autel. J'ai dit qu'elle fut apportée 
au dixième siècle de Constantinople, où elle avait été exécutée sur 
la demande du doge Pietro Orseolo par les plus célèbres artistes de 
l'époque. Plus tard, elle fut agrandie et plusieurs fois restaurée. 
Elle représente des faits de la vie du Christ ; des anges, des chéru- 
bins, l archange Michel, les apôtres, les saints, la Vierge, l'impéra- 
trice Irène et le doge Ordelafo Falieri. Alentour serpentent des in- 
scriptions grecques et latines. Cette œuvre immense d'orfèvrerie 
byzantine est toute en or et argent ciselés et rehaussés d'émail; elle 
scintille de diamants et de pierreries. 

L'is missels, les calices, les reliquaires, les chandeliers d'or et la 
statuette resplendissante de saint Marc, également en or, brillent 
sur Tautel. La coupole qui le domine et qui couronne le tabernacle 
flamboyant est comme éclairée par tous ces points lumineux : la 
grande figure de saint Marc, en mosaïque, se détache sur son fond 
d'or. Sa tête est sévère, presque menaçante; il semble tonner 
contre tous ces prêtres inertes qui ont perdu la direction des peu- 
ples ; sa main droite est appuyée sur le livre de l'Évangile qu'il va 
prêcher au monde. Je pense aux origines du christianisme, à sa 
marche à travers les siècles, à son déclin et au vide qui remplit au- 
jourd'hui les âmes. Le patriarche et les dignitaires autrichiens se 
retirent ; il ne reste dans le chœur que les chanoines qui psalmo- 
dient. Je tourne la tête du côté de la nef déserte et sombre où pas 
un Vénitien n'a voulu être béni par l'évêque courtisan. 

Le même jour, à minuit, je vais entendre une autre messe à 
Saint-Moïse; l'église est remplie d'une foule serrée qui se tient de- 
bout et semble assister à un spectacle. Au moment de l'élévation, 



L'ITALIE DES ITALIENS. 281 

quelques liommes et quelques femmes du peuple et de la campagne 
se prosternent à terre ; les orgues jouent des airs de vieux noëls 
d^une naïveté ravissante, ils me rappellent ceux que ma nourrice 
prpvençale me chantait quand j'étais enfant. Les murs des chapelles 
et les colonnes de la nef sont tendus de fané damas rouge à fran- 
ges d or noirci; les autels sont parés de clinquant. Du reste, toute 
cette église de Saint-Moïse (du dix-septième siècle) est d'un goût dé- 
testable. En m'inclinant au moment de lelévation, j'aperçois sur le 
pavé le nom du fameux banquier Jean Law, baron de Laurislon, qui« 
après sa chute, se retira à Venise, il y vécut et y mourut dans Tln- 
digence; Tancien contrôleur^des finances du régent fut réduit à une 
toute petite pension que lui faisait la France. Les industriels de nos 
jours ne tombent pas avec ce stoïcisme; ils couchent et pavanent 
leur honte sur des sacs d'argent mis à Tabri par leur prudence, et 
sur lesquels ils se relèvent et s'intronisent de nouveau. 

Le lendemain, jour de Noël, j'assiste à une troisième messe au 
couvent des Arméniens. Je pars à huit heures pour la petite lie, 
malgré la pluie glacée qui tombe sur la lagune et me dérobe l'ho- 
rizon; je fais mettre une boule d'eau bouillante dans la gondole et 
me tiens comme accroupie sous le fdze bien clos ; les gondoliers 
lancent la barque à toute vitesse; il me semble que cette rapidité 
me ranime. Le mouvement communique au corps et à respritv.ûn 
courant vivifiant. 

Au moment où j'arrive à Sanf* EleaTMro, la messe va commen- 
cer; j'entre dans. la chapelle, l'autel est paré des plus riches orne- 
ments : vases sacrés et candélabres byzantins. Le vieux religieux 
qui officie est un poète inspiré qui a composé un poème épique en 
langue arménienne avec la traduction en vers italiens en regard, il 
se nomme Arsenio Bottor Bagratuni ; sur son noble visage expressif 
et recueilli la foi et Tidéal se confondent ; il est revêtu de somp- 
tueux habits en damas blanc à fleurs d'or rehaussées de pierreries ; 
sa mitre est également or et blanc, tout éclatante de joyaux ; ses 
acolytes ont des vêtements de la même richesse sur lesquels se 
jouent des étoles vert et or brodées de perles. Neuf néophytes 
.sont couverts de dalma tiques roses avec des broderies vert et or; 
le prêtre qui m'a offert un bouquet de roses à ma dernière visite 
distribue le pain béni ; il passe devant moi et me tend la corbeille 
où sont les fragments du gâteau symbolique; j'en prends un mor. 
ceau en souriant; un autre prêtre, debout, derrière la grille du 

24. 



28^ L'ITALIE DES ITALIENS. ' 

chœur, ïaïï baiser une patène d'argent ciselé aux assistants qui 
vont successivement s'agenouiller devant la grille du chœur ; je 
reste immobile à mon banc; un religieux vient m'engager par 
deux fois d'approcher ; j'hésite d'abord ; ne croyant pas à ces em-r 
blêmes, il me semble presque sacrilège de m*incliner devant eux ; 
je ne m'y décide qu'en voyant l'étonnement' du moin» arménien 
qui insiste pour me déterminer ; je m'agenouille devant l'autel et 
j'appuie avec répugnance mes lèvres sur celte plaque d'argent que 
tant d'autres lèvres viennent de toucher. 

Après la messe, frère Jacques me conduit à la bibliothèque; 
il me montre le registre où il a découvert la signature d'Alfred 
de Musset ; je la regarde et la touche attendrie; l'auteur de Rolla 
est venu là, seul, par un jour d'hiver, il y a vingt-six ans, le 
10 janvier 1834. Frère Jacques me remet le fac-similé qu'il a 
fait pour moi de celte signature aimée ; a en vain cherdié celle 
de BaUac; mais il a trouvé celle d'un de nos romanciers illustres, 
George Sand» venu au couvent des Arméniens par un beau jour 
d'été, le 15 juillet 1834; cette signature est suivie de celle de Pietro 
Pagello, le docteur de Bellune, dont le bon signor Danieli m'a fait 
une si plaisante biographie. 

Le poète Arsenio Bottor Bagratuni, débarrassé de ses habits sacer- 
dotaux, nous, rejoint dans la bibliothèque et m'offre son poème im- 
primé dans l'imprimerie de la communauté. Je prends congé de^ 
i^péres arméniens qui-' me demandent de leur envoyer mon livre sur 
ritaUe quand il aura paru. Je n'y manquerai pas, dussent mes ré- 
flexions philosophiques les scandaliser un peu. 

Le soir j'ai la visite de M. Armand Baschet, et du baron Mulazzani, 
qui m'apprennent que la fameuse brochure le Pape et le dngrés 
est arrivée à Venise, qu'elle circule dans toutes les mains et fait 
grand bruit. Quelques jours aprèsi le patriarche de Venise tonne 
dans un mandement contre cet écrit qui a sonné le glas du pouvoir 
temporel de TÉglise. 

Durant les trois jours qui suivent la fête de Noël, la bourrasque 
et la pluie sont' si violentes que toute sortie est impossible, je 
dois rester enfermée dans ma chambre; j'écris, je lis, je tue le 
temps en rêvant et en causant avec mes deux amis; je reçois plu- 
sieurs lettres de Paris, et dans le nombre une de la marquise de 
Boissy (comtesse Guiccioli) qui me recommande d'aller voir le mar- 
quis Guiccioli (ûls d'un premier lit du comte Guiccioli) -marié à la 



LMTAME DES ITALIENS. 283 

princesse Capranica ; ils habitent im magnifique palais (l*ancien 
palais Contarini délie /î^Mre) sur le grand canal, presque en face du 
palais Foscari ; je profite de la première lueur de soleil pour faire 
cette visite et pour voir le musée Correr, situé à gauche à Textré- 
niilé du grand canal. Je commence par aller au musée, legs fait à 
Venise par un noble Vénitien. Ce qui frappe et attire tout d'abord, 
dans ces petites salles, c'est le portrait de César Borgia, par Léonard 
de Vinci : la physionomie est pensive, Toeil gris, le nez droit et 
mince, la bouche serrée ; la barbe et les cheveux sont roux ; l'en- 
semble est d'une distinction raire ; je retrouverai plus tard ^ Rome 
dans la galerie Borghèse cet être séduisant et pervers, peint par 
Raphaël, plus fier et plus beau. De toutes les flatteries que lui fit la 
fortune, la plus grande a été d'être offert à la postérité par le pin- 
ceau inspiré de cçs deux peintres de génie ; ils Tout ennobli et poun 
ainsi dire déifié. Une Madeleine deGt/tdo l\eni brille entre les plus 
belles toiles du lûusée Çorrer. Oh! Timmortelle pécheresse comme 
elle attire, comme elle séduit encore dans ce désert lugubre où elle 
se souvient des images.vivantesdu passé en face d'une tète de mort ! 
Je regarde curieusement et avec un sourire charmé les masca- 
rades de Venise au dix-huitième siècle par Pierre longhi. C'est du 
Watteau spirituel et historique qui ravit l'imagination; quelles jo- 
lies scènes de carnaval ! Voici un intérieur de couvent qui n'a 
rien de rigide : les nonnes sont au parloir, riant sous leur voile, 
d'un côté de la grille ; de l'autre^ de joyeux masques leur font vi- 
site; ils agacent les recluses et leur offrent des fleurs et des bon- 
bons. C'est bien là Venise au dix-huitième siècle, à la veille de la 
chute de la répubhque. D'autres scènes d'amour et de fêtes, où 
mar({uis et marquises poudrés s'évertuent, passent gaiement sous 
mes yeux. Toutes ces jolies toiles de Longhi sont d'une correction 
de dessin, d'une vivacité de coloris et d'un, fini de détails qui en 
font autant de petits chefs-d'œuvre. 11 y a là, du même peintre, un 
très-vivant portrait deGoldoni ; puis des vues fort-belles de Venise, 
parle Canaletlo. Je remarque un magnifique portrait du doge Jean 
Mocenigo. Le tableau le plus magistral de la galerie Correr est la 
Transfiguration sur le Tliabor, par Mantegna ; je regarde longtemps 
dans un cabinet du fond une immense carte de l'ancienne Venise 
et une grande esquisse de Paul Véronèse, improvisation pleine de 
verve et de grandeur, supérieure peut-être aux tableaux plus finis 
de ce maître. Dans une autre salle, je trouve une porte en bois doré, 



284 I/ITALIE DES ITALIENS. 

i'ragmenl sauvé du Bucentaure détruit; la figure de saint Marc y 
est sculptée en relief avec le lion ailé à ses pieds; puis un joli 
dessin représentant la dogaressa Morosini en costume d'apparat ; 
enfin, le dossier du 'fauteuil des doges en bois de marqueterie, 
représentant une figure de la Justice, assise sur deux lions. De ta 
main gauche, la Justice tient lepée; de la main droite, la balance. 

Je remonte en gondole transie par le froid, je salue en passant 
à Tangle du grand canal les trois nobles façades des palais Foscari, 
Giustiniani et Rezzonico ; je descends au palais du duc de Bordeaux 
dont j<3 traverse le vestibule et une petite cour recueillie, ornée d'une 
citerne, qui me conduit en quelques pas à la place San-Stefano; la 
marche me réchauffe, j'arrive à travers le dédale des ruelles à la 
porte de terre du palais Guiccioli; je franchis le vestibule monumen- 
tal, monte Tescaher et suis introduite dans un beau salon qui donne 
sur le grand canal. La marquise est sortie. Je suis reçue par le mar- 
quis, qui me fait Taccueil le plus cordial ; il aime ôt estime sa jeune 
belle-mère, la marquise de Boissy, et tous ceux qui se présentent 
en son nom deviennent ses hôtes. 11 me présente ses deux fils, 
dont Tainé est déjà un jeune homme d'une extrême distinction. Ces 
deux héritiers, d'un l)eau nom, sont élevés par iin professeur 
suisse, esprit philosophique et libéral qui répand en eux ses lu> 
mières. Une seule interdiction est faite: à son enseignement, c'est 
celle de Félude de la langue allemande interdite aux jeunes pa- 
triotes italiens en haine de TAulriche. Tandis que nous causons des 
événements récents de Tllalie, on m'apporte sur un plateau, sui- 
vant le vieil usage aristocratique de Venise, du café fumant dans 
de petites tasses du Japon. — Je prends congé du marquis, qui me 
fait reconduire à Thôtel dans sa gondole et ine dit que la marquise 
viendra me voir le lendemain. 

Le jour suivant, 50 décembre, le soleil brilU*, je vais revoir quel- 
ques tableaux du musée des Beaux-Arts. Je trouve devant VAssunta 
du Titien un monsieur qui m'adresse la parole dans le plus pur 
parisien. J'apprends que c'est un lieutenant d infanterie de l'armée 
française, ami du capitaine Yung et qui a fait comme lui la guerre 
d'Italie ; rentré en France, il a profité d'un congé pour >enir voir 
Venise où il a un moment espéré que la victoire le conduirait. 11 
.se nomme M. de Metz. La connaissance est faite aussitôt; nous 
parcourons le musée et nous en sortons ensemble; le ciel est 
resplendissant; Torage a cessé de gronder sur l'Adriatique. M. de 



L'ITALIE DES ITALIENS. 285 

Metz me propose d'aller visiter le fort Sant' Andréa à Test de Venise, 
dans le voisinage du Lido ; j'accepte, nous montons en gondole et 
nous arrivons en moins d'un quart d'heure dans la grande lagune 
tranquille. Bientôt nous voyons apfparaitre, sur les flots bleus, le 
môle majestueux construit au seizième siècle, en blanches pierres 
d'Istria, éclatantes comme le marbre. Ce donjon se compose de 
cinq redoutes armées de quarante caronades. Au centre du bastion 
s'ouvre une vaste et élégante porte à deux battants à trois arches 
divisées par des colonnes d'ordre corinthien ; le lion de Saint-Marc 
lier, hardi, couronne cette entrée monumentale ; de belles tètes 
de lions sculptées ornent le mur d'enceinte. C'est d'un aspect su- 
perbe. Ainsi dans la vieille Venise l'art se mêlait toujours aux tra- 
vaux utiles. Ce fort battu par la lagune forme une merveilleuse dé- 
coration ; il atteste encore la puissance de l'ancienne république. Les 
soldats autrichiens debout sur les remparts nous crient de nous te- 
nir au large. Nous faisons en gondole le tour de la forteresse; je 
m'en éloigne à regret et tourne longtemps la tête pour la contem- 
pler, tandis que la gondole nous emporte à San Nicolo del Lido, si- 
tué au nord-est de cette langue de terre qui flotte devant Venise 
comme une ceinture dénouée. Les Autrichiens ont élevé de fortes 
redoutes dans le voisinage de l'église San Nicolo et près du port de 
ce nom. Nous trouvons des canons braqués sur ces redoutes ; nous 
gravissons jusqu'au sommet de Tune d'elles, sans être vus par les 
sentinelles qui se promènent en bas , nous dominons toute l'éten- 
due de la lagune et je découvre au levant des lies que je n'ai. point 
en vore visitées. Bientôt nous sommes aperçus par les soldats qui 
nous ordonnent brutalement de descendre au plus vite. Au pied 
des redoutes sont de magniGques allées d'arbres qui ont été res- 
pectés. Nous nous promenons quelques instants sous leurs bran- 
ches dépouillées par l'hiver, puis nous suivons le rivage, où de 
grandes barques sont amarrées, jusqu'à l'église San Nicolo recon- 
struite au dix-septième siècle. C'est un monument sans caractère ; 
nous entrons dans ta nef; je n'y remarque qu'un beau Christ en 
marbre blanc et les stalles du chœur en chêne sculpté où se déroule 
la vie de saint Nicolas. CVst dans le cloître primitif de San Nicolo 
del Lido que Nicolo Giustiniani fut moine au douzième siècle. Il 
vivait là en odeur de sainteté, peu soucieux des fastes de ce monde 
et des grandeurs de son illustre famille. Mais tous les héritiers 
mâles de sa maison étant morts dans la guerre contre Emmanuel 



286 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Gomnéne, la république décréta que le moine Giustiniani, délié de 
son vœu de diasteté, sortirait du couvent et épouserait la fille du 
doge Vitale Michiel II. Le moine se soumit à cet ordre de sa patrie, 
mais à peine lui eut-il assuré une lignée de fului*s défenseurs qu'il 
retourna au doitre pour y passer la fin de sa vie. De nos jours, ce 
ne sont plus les puissants de la terre qui se font religieux, mais les 
religieux qui se font princes du monde. 

Comme nous regagnons Venise elle nous apparaît resplendissante 
sur la pourpre du couchant et Tazur vif de Tétlier. Quoique je Taie 
déjà vue plusieurs fois de la sorte, je suis saisie d'une admiration 
toujours nouvelle en contemplant ce tableau unique. Le retour du 
beau temps m'inspire des projets d'excursion plus lointaine, et en 
me séparant de ma nouvelle connaissance, M. de Metz, je conviens 
avec lui que nous irons le lendemain à Tile de Torcelio qui fut le 
berceau primitif de Venise. 

On me remet en rentrant la carte de la marquise Guiccioli, qui 
a exprimé son regret de ne pas m^avoir rencontrée, je vais moi- 
même lui faire visite après mon diner. Je trouve une femme char- 
mante d'un esprit fin, éclairé, plein de grâce. La marquise Guic. 
cioli est la sœur du marquis Gapranica del Grillo, mari de la tragé- 
dienne Ristori. Un autre de ses frères, poète inspiré et libéral, vit 
auprès d'elle à Venise, intelligence passionnée qu'exalte l'amour 
des lettres et les espérances de la patrie. L'aimable marquise m'in- 
vite à dîner pour le i" janvier de l^année 1860. 

Le 31 décembre, M. de Metz vient me chercher dans la matinée 
pour aller à Torcelio; nous montons en gondole découverte et tra- 
versons la lagune à l'est de Venise ; nous mettons deux heures à 
franchir l'étendue de la lagune qui sépare Venise de Torcelio. Avant 
de nous engager dans les méandres marécageux de cette île, nous 
rasons l'ile de Burano (où nous ne devons nous arrêter qu'au retour) 
et quelques ilôts armés de petits forts; bientôt nous franchissons des 
canaux à l'aspect désolé, sur lesquels sont jetés des ponts disjoints- 
Les rives sont planes etçà et là submergées par Teau; lé ciel a blan- 
chi, il s'affaisse sur nos tètes comme un ciel du.nord; des vapeurs 
montent des marécages; on croit traverser un paysage hollandais. 
Deux ou trois enfants en guenilles, quelques femmes au teint fié- 
vreux et quelques pauvres bateliers nous regardent passer. Torcelio, 
la vieille république du cinquième siècle, siège d un évêque et dont 
la belle cathédrale (du huitième siècle) est un des plus rares monu- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 287 

ments de Tart chrétien, n'est plus peuplée que d'une vingtaine d'ha- 
bitants. Le livre de la noblesse Torcellana a été transporté à Bu- 
rano. Nous traversons une place en ruine où s'élève la façade bri^féf*. 
de l'ancien palais communal. Là, sur le sol défoncé, gît, entouré 
d'ordures, un siégé de marbre appelé la chaise d'Attila; les tribum 
de la république de Torcello s'y asseyaient pour rendre la justice. 
La cloche du campanile qui sonnait pour convoquer les magis- 
trats ne linle plus qu'à de rares intervalles, lorsqu'un prêlre de 
Burano vient dire la messe aux pauvres habitants de Torcello; la 
vieille église dresse sa façade devant nous; elle fourmille d'arcs, de 
pilastres et de colonnes aux chapiteaux.variés; sur la porte qui con- 
duit au baptistère est un fragment d'inscription du deuxième siècle. 
Le portail, reste de la primitive église, a des encadrements de feuil- 
lages sculptés d'un travail bizarre-, et se couronne d'un curieux bas- 
relief représentant saint Marc. L'intérieur de l'église se divise en 
trois nefs séparées par deux lignes de colonnes d'ordre corintliien .* 
plusieurs de ces colonnes sont en beau marbre grec. Au fond de la 
nef centrale, au-dessus de plusieurs gradins, le chœur se déploie en 
demi-cercle; derrière le chœur, et le dominant, se dresse un grand 
siège épiscopal sculpté, auquel conduit un escalier de marbre; les 
murs de Téglisesont encore recouverts de belles mosaïques sur fond 
d'or du même style que celles de Saint-Marc; Tenfantqui nousguidfî 
nous vend des petits carrés de ces mosaïques, qui se dégradent tous 
les jours. Ainsi qu'à Saint-Marc, on trouve dans la basilique de Tor- 
cello des bas-reliefs et des colonnes rapportés de l'Orient qui vous 
regardent passer comme autant de sphinx archéologiques. Sur un de 
ces bas-reliefs sont deux lions farouches à la tète menaçante, encadrés 
de feuillages et d'oiseaux symboliques. Un étrange bénitier, coupe 
de pierre qui servait aux ablutions dans la primitive Église, est sou- 
tenu par des figures barbares ; le pavé de marbre est couvert d'in- 
scriptions. Dans la crypte souterraine sont encore des niches où se 
dressaient autrefois des saints qui ont disparu. Nous entrons dans 
la sacristie ouverte à tous les vents, et où gisent çà et là les vête-» 
ments sacerdotaux, les petits linges et les hosties qui servent au sa* 
crifice de la messe. On dirait que l'eau de la lagune a surgi tout à 
coup dans cette salle délabrée et y a dispersé les vestiges d'un culte 
détruit; on sent là la tristesse de ce qui tombe et s'anéantit. Nous 
montons en haut du campanile, et nous voyons tout autour de nous 
se déployer la lagune qu'éclaire en ce moment un ciel blafarde Au 



388 L'ITALIE DES ITALIENS. 

premier plan s'élend le labyrinthe des canaux abandonnés de Tor- 
cello; une végétalion grêle et quelques hautes herbes se dressent 
sur ce sol marécageux d'où la fièvre s'exhale. A Test, se déploient 
comme des lacs les paludi délia Bozza, plus au nord celles di Cono, 
puis le rivage de la terre ferme d'AUino, d'où les habitants s'en- 
fuirent un jour |K>ur échapper à l'invasion des Barbares et vinrent 
peupler Torcello. Aujourd'hui Torcello est morte, les migrations 
des hommes vont et viennent sur la terre, n'y laissant que 'des 
traces éphémères qui disparaissent à leur tour. Quelques lueurs 
perçant les nuages éclairent par moment la lagune et y projettent 
des teintes livides et cuivrées; c'est d'un aspect funèbre qui 
fied à ce cadavre d'île qui flotte autour de nons et semble prê^ 
à sombrer dans les flots ternes qui l'élreignent comme un lin. 
ceul. 

Nous remontons en gondole et regagnons Burano. A peine som- 
mes-nous sortis des marais de Torcello, que le ciel s'éclaircit comme 
dégagé des vapeurs qui montaient de ces rivages morts. A Burauo 
nous retrouvons le mouvement et la vie ; cette fie était autrefois 
célèbre par la fabrication des belles dentelles appelées points de Ve- 
nise ; cette fabrication continue mais inférieure. La tradition s'en 
est perdue comme celle des glaces à Murano. Burano est habité par 
des mariniers bruyants, joyeux, vivant en plein air et semblant por. 
ter plus légèrement le joug autrichien que ceux de Venise; les bords 
des canaux où notre gondole s'engage se peuplent aussitôt de cu- 
rieux. Nous nous arrêtons près d'un pont en face d'une petite place» 
tandis que nos gondoliers vont nous chercher du café trouble et fu- 
mant, nous sommes assaillis par une foule de mendiants en gue- 
nilles qui se penchent vers nous du haut du pont. Je remarque sur 
une espèce de jetée qui s'avance au travers du canal une femme à 
flgure superbe; ses clieveux noirs épars, en désordre, couronnent sa 
tête flère de Médée; les manches de sa robe sont retroussées jusqu'au 
haut de ses deux bras de statue, qui répandent comme d'une urne 
Tenu sale qu'elle porte dans un grand baquet. Quelle figure ! quelle 
pose ! quelle noblesse native ! Je montre cette femme à M. de Metz, 
qui reste ébahi devant ce chef-d'œuvre inattendu de la nature, comme 
on l'est devant une merveille de l'art. Au moment où nous sortons 
de Burano, deux porcs énormes jettent des beuglements désespérés 
et se débattent entre les mains de bouchers qui veulent les égorger; 
les bètés furieuses semblent décidées à lutter contre l'homme et à 



L'ITALIE DES ITALIENS. 289 

lui disputer leur vie; Tinstincl les éclaire; on dirait que quelque 
chose qui vient d'une âme est dans leurs cris formidables. 

Nous retournons à Venise, en traversant Murano, dont les vastes 
canaux et les beaux palais semblent détachés de la cité mère. 

Le lendemain", veille du jour de Fan, je fais encore avec M. de 
Metz quelques excursions dans Venise. Nous cherchons parmi les 
campi él les ruelles le ponte Storlo,. auprès duquel s'élève sur un 
petit canal silencieux et désert ce qui reste du palais de la fa- 
meuse Bianca Capello. Au balcon des jolies fenêtres de la façade on 
croit voir se pencher encore la figure passionnée de la jeune patri- 
cienne, alors qu'elle attendait la nuit son amant plébéien, le jeune 
et beau Florentin Bonaventuri. Un matin, le sénateur Capello 
ne retrouva plus sa. fille dans son palais profané; elle avait pris la 
fuite avec Pietro. — Venise la déclara déchue de sa noblesse, et sa 
famille porta son deuil comme si elle était morte. Les fugitifs se ren- 
dirent àFlorencL^ où ils se marièrent. La beauté de Bianca, forte, 
charnue, et dont je retrouverai bientôt le portrait à Venise, frappa le 
grand duc Francesco de Médicis; il fit assassiner son mari, le pauvre 
Pietro; il prit d'abord Bianca pour maîtresse et l'épousa quatre ans plus 
tard, s'étant débarrassé lui-même par le poison de sa femme Jeanne 
d'Autriche. A peine grande-duchesse, Bianca fut déclarée fille de Ve- 
nise par la république repentante d'avoir flétri celle qui avait su at- 
teindre un rang si haut. Bianca litacheter à Venise le grand palais Tre- 
visanif plus somptueux que le petit palais paternel d'où frémissante et 
éperdue d'amour elle s'était enfuie une nuit d'été. Après quelques 
annJes de grandeur, Bianca et Francesco de Médicis, son mari, en 
dînant un jour avec le cardinal de Médicis, frère du grànd-duc, et 
qui devait lui succéder, furent pris de convulsions soudaines; ils 
croyaient voir s 3 dresser dans la salle du festin les deux spectres de 
Pierre Bonaventure et de Jeanne d'Autriche; ils pâlirent, chance- 
lèrent et s'affaissèrent tout à coup roidis par la mort ; un poison 
subtil avait été versé dans les vins où ils cherchaient la vie, la joie 
et Toubli de leurs crimes. 

Tout en r.ous rappelant ce drame, nous allons visiter avec M. de 
Metz le palais Albri%%if voisin du palais de Bianca Capello ; il ren- 
ferme trois beaux salons dont l'un, surtout, est célèbre par un pla- 
fond inouï de grâce et d'élégance. De riants amours en marbre blanc 
y forment une ronde et des groupes qui se détachent suspendus, en- 
lacés et couchés dans un cadre de bordures dorées. C'est fout cî qu» 

\ 25 



Of 



2^0 L'ITALIE DES ITALIENS. 

reste de la magnificence du palais des Albrizzi. L'ameublement et 
les tentures sont fanés et tombent en lambeaux; le froid vous saisit 
dans ces salles abandonnées et poudreuses^ brûlantes autrefois de 
tant d'intrigues politiques et amoureuses. 

Curieux de plus mémorables vestiges du passé de Venise, nous 
nous rendons aux grandes archives de la cité, situées dans l'ancien 
couvent dei Frari, M. Armand Baschet m'a écrit qu'il nous y atten- 
drait; nous arrivons trop lard et nous ne le rencontrons plus dans 
ces galeries à, perle de vue où il fait chaque jour ses recherches 
savantes. Nous traversons d'abord deux grands cloîtres déserts à 
colonnes de marbre blanc, puis nous montons dans le cabinet de 
M. Mulinelli, directeur des archives, érudit et éloquent auteur de 
'Histoire secrète et anecdotique de Vltalie écrite par les ambassa- 
deurs vénitiens, M. Mutinelli me reçoit avec le plus aimable em. 
pressement, et me guide à travers le dédale des salies et des lon- 
gues galeries où sont rangés quatorze milliers de volumes ou cahiers. 
Ces documents commencent en Tannée 883 et se continuent jus- 
qu'à nos jours. Si Ton alignait les rayons où ils reposent, ils forme- 
raient plus de cinq lieues d'étendue. 

Dans la vitrine des autographes je remarque une lettre de Palla- 
dio, qui me rappelle l'écriture de.Pradier. Je parcours une lettre de 
Paul Véronèse; je regarde, curieuse, la signature royale et pompeuse 
d'Elisabeth d'Angleterre, enjolivée et comme dessinée. A côté est 
une lettre de Salisbury et une autre de Pierre le Grand ; mais ce qui at- 
tire le plus mon attention c'est une dépêche de Francesco Comero, 
ambassadeur de Venise à Londres, portant la date de Kensington, 
premier juin 1708. Cette dépêche renferme une caricature gravée 
sur bois, représentant Louis XIV, le Pape, Madame de Maintenon et 
le P. Lachaise; au bas de la gravure sont des vers satiriques an- 
glais. John Bull s'évertue ; il flagelle et flétrit la révocation de l'é- 
dit de Nantes. 

Tout en parcourant le labyrinthe incommensurable des archives 
je cause avec leur savant conservateur de l'histoire et des chroni- 
ques de Venise. M. Mutinelli parle le français le plus correct ; il me 
dit qu'il a appris notre langue dans son enfance d'un chevalier de 
Malte, le baron de Meyronnet de Saint-Marc, émigré français. Quelle 
n'est pas ma surprise de retrouver dans ce professeur de l'érudit 
archiviste un parent de ma mère! Il émigra à Venise sous la Ter- 
reur et il y vécut noblement du produit des leçons qu'il donnait. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 291 

Adopté par Taristocratie vénilienne, aimé du vieux doge Manin, il 
assista aux dernières fêtes de la république expirante et fut témoin 
de sa chute. . Les familles patriciennes qui Taccueillaient comme 
un des leurs rattachaient tellement, que, le jour où il put rentrer 
en France, il n'en eut plus le désir; les lagunes de Venise berçaient 
sa vie, son ciel la réchauffait, ses intrigues amoureuses et son 
carnaval y répandaient un reflet de jeunesse. Beau et consommé 
joueur, dans les jeux de cartes et d'échecs, toutes les réunions 
aristocratiques se le disputaient. La mère du baron Mulazzani se 
souvient encore de Tavoir eu pour partener. 11 mourut souriant et 
heureux dans une extrême vieillesse, tandis que Napoléon portait la 
gloire de la Fram^e dans le monde entier. Il n'avait connu et servi 
que Louis XVI, à qui il avait été présenté à Versailles. Il parlait 
avecémotion aux belles Vénitiennes de la beauté de Marie-An loinette; 
il leur disait : « Elle avait la chevelure blonde et Tincarnat des fem- 
mes du Titien, et, quand je songe que celte tête divine est tombée 
sous le couteau, j'éprouve une telle horreur de la France et de Pa- 
ris, que je sentirais, si j'y rentrais, toutes les tortures de l'exil. » 
Qu'opposer à cette politique de caste et de sentiments? Elle a son 
côté touchant et respectable, pourvu qu'elle ne cherdie pas à 
troubler la patrie. 

*En sortant des archives, nous traversons la belle place San Polo, 
une des plus grandes de Venise; nous en faisons le tour et admi- 
rons deux élégantes façades de palais. M. de Metz me ramène à 
l'hôtel. A peine arrivée, j'ai la visite de la marquise Guiccioli, qui 
me propose d'aller visiter avec elle l'ateUer du peintre Schiavoni et 
sa galerie de tableaux anciens. Le peintre Schiavoni est le proprié- 
taire du beau palais Giustiniani, situé sur le grand canal à côté du pa- 
lais Foscari. Nous prenons heure pour le lendemain, premier de l'an. 
Ce premier jour de l'année 1860 se lève sur Venise, radieux et pur 
tel qu'un jour d'été; je dis à M. Armand Baschet, au baron Mulaz- 
zani et à M. de Metz, qui viennent m'offrir leurs vœux dans la ma- 
tinée, que ce beau soleil me parait d'un heureux augure pour la li- 
berté de Venise ; cette fête de la nature est comme une promesse 
que la nouvelle année ne s'écoulera pas sans que les chaînes de Ve- 
nise soient brisées; sa population semble partager mon espérance, 
elle se presse, affairée, presque joyeuse, dans les boutiques de confl- 
seurs et de bijoutiers, pour y choisir des objets d'étrennes. Je par- 
cours avec ces messieurs la Mercéria et la place Saint- Marc; mais 



292 L'ITALIE DES ITALIENS. 

à peine les premiers accords de la musique miliUire ont-ils retenti, 
que le vide se fait sur la place et aux alentours ; la foule s'évanouit, 
comme par enchantement. Nous faisons comme la foule, nous nous 
éloignons, malgré Tattrait de ces fanfares mélodieuses exécutées avec 
a plus rare précision . 

La marquise Guiccioli vient me diercher dans sa gondole, qui 
vole sur le grand canal lancée comme une flèche par deux gondo- 
liers en livrée. Nous nous arrêtons à la porte d'eau du palais Gius- 
tiniani; nous traversons le large vestibule dépouillé de ses armures 
et de ses panoplies; le peintre Schiavoni vient à nous et nous in- 
troduit aussitôt dans sa galerie de tableaux des maîtres vénitiens : 
il y a là des chefs-d'œuvre: entre autres une Vénus du Titien d'une 
grâce ineffable, plus frêle, plus délicate que toutes celles que j'aie 
vues du même maître. C'est Aphrodite adolescente et surprise, pour 
ainsi dire, à travers la trpnsparence des flots dont elle doit sortir 
un jour. Cette nudité divine et décente écarte l'idée d'un voile, 
elle est comme enveloppée de sa propre candeur. Eh bien ! le peintre 
Schiavoni l'a outrageusement revêtue d'une draperie opaque qui dé- 
robe au regard toute une partie du corps pudique; il flt cette 
prouesse pour complaire à l'empereur et à l'impératrice d'Au- 
triche, à qui il voulait vendre sa galerie et qui la visitèrent un 
jour. Plus tard, je trouverai à Naples une autre Vénus du Tiiren 
d«ne beauté splendide reléguée dans le Mvsée secret par ordre 
du roi François II. On ne peut s'empêcher de sourire de cette pu- 
deur chatouilleuse des deux jeunes souverains ; on leur voudrait 
un peu moins d'horreur de la chair et un peu plus d'horreur 
du sang de leurs sujets, qu'ils répandent avec une sereine désin- 
volture. 

Je ne sais si cette draperie hypocrite me disposa mal en faveur 
des tableaux et des portraits de M. Schiavoni, mais je trouvai 
sa peinture molle et incolore; c'est comme un reflet détrenipé 
de Dubuffe; même recherche maniérée de la reproduction des 
éloffes et des dentelles ; les chairs sont flasques comme la mousse- 
line qui les recouvre, les yeux ont moins d'éclat que les bijoux 
dont ses élégants modèles sont parés. Aucune étude du grand faire 
des maîtres vénitiens, aucune entente de la nature. Cependant 
ses poriraits de femmes ne manquent pas d'une certaine grâce 
étiolée et vaporeuse qui séduit les princesses russes et allemandes 
et entraîne, à leur exemple, les nobles Vénitiennes; c'est le peintre 



L'ITALIE DES ITALIENS. 293 

à la mode de Venise. Je trouve dans son atelier un joli portrait de 
la marquise Guiccioli, qui rend bien la distinction et la douce 
physionomie de la jeune mère ; puis un autre portrait de la fian- 
cée du comte Wimpfen, filie du banquier Sina, dont le palais 
somptueux (moderne) s'élève en face de celui que nous parcou- 
rons. La blonde jeune fille est drapée d'un peignoir gracieux 
et flottant sorti des mains de madame Payan; le peintre, luttant 
d'habileté avec la célèbre lingère parisienne, est parvenu à rendre 
tous les détails du vêtement virginal. En remontant en gon- 
dole, je regarde avec admiration la belle façade ouvragée aux 
fenêtres encadrées de colonnettes de ce palais Giustiniani, aujour- 
d'hui propriété d'un artiste à qui ses pâles peintures ont permis 
d'acquérir cette demeure aristocratique. Nous traversons le canal 
et entrons au palais Guiccioli, que l'aimable marquise me fait visi- 
ter en attendant l'heure du dîner. 

Ce palais, autrefois Contarini délie figure, fut vendu par le comte 
Marco Contarini au marquis Ignace Guiccioli, gonfaloniere de Ra-' 
venue et père du propriétaire actuel. L'arc de la porte, surmonté 
d'un fronton, est soutenu par des colonnes cannelées. Nous traver- 
sons le large et long vestibule couvert de tapis et chauffé par des 
calorifères. La marquise Guiccioli a su unir dans son palais le con- 
fort parisien moderne à l'ancien luxe de Tarislocralie vénitienne. 
Nous passons plusieurs antichambres et plusieurs salons. Je m'ar- 
rête dans une des premières pièces, pour admirer une vaste che- 
minée soutenue par dés cariatides en marbre de Carrare du plus 
beau travail ; je regarde ensuite plusieurs plafonds d'un très-grand 
effet, peints à fresque par Cedini et par Malombre. Nous nous re- 
posons un moment dans un ravissant salon tendu de damas bleu et 
meublé à la parisienne. Nous buvons du café fumant dans de mer- 
veilleuses petites tasses de porcelaine de Chine d'un azur tendre; 
puis la marquise fait ouvrir pour moi le grand salon de réception 
ou galerie de fêtes. Je.suis éblouie de la magnificence du plafond, 
peint à l'huile par Palma le Jeune. Tous les dieux de l'Olympe sont 
là rayonnants de beauté et d'éternelle jeunesse. Des scènes diverses 
de la mythologie sont divisées en autant de tableaux encadrés par 
des solives et des frises sculptées et dorées. Une cheminée colos- 
sale, en marbre veiné de Sardaigne, se dresse au milieu du salon, 
surmontée de figures et d'ornementations en stuc. Sur les tentures 
en lampas rouge éclatent comme autant d'immenses diamants les 

25. 



291 L'ITALIE DES ITALIENS. 

plus rares miroirs de Venise; les meubles les plus exquis de la Re~ 
naissance, bahuts, armoires, dressoirs en ivoire, en argent, en 
ébène, en marqueterie de marbres sont réunis là pour le charme 
des yeux ; de magnifiques lustres anciens des fameuses fabriques 
de Murano s'échappent comme de gros bouquets des solives da 
plafond. 

« Quand ces lustres s'éclairent, quand les candélabres et les tor- 
chères sont allumés et qu'un grand feu flambe dans cette chemi- 
née monumentale, ce salon doit être d*une beauté féerique, dis-je 
à la marquise Guiccioli. 

— il est resté vide, fermé et dans l'obscurité depuis que nous 
habitons ce palais, me répliqua la marquise; il ne s'ouvrira et ne 
s'illuminera pour une fête qu^le jour où Venise sera libre. » 

Nous retournons nous asseoir dans le petit salon bleu, où bien- 
tôt viennent nous rejoindre le marquis Guiccioli, ses fils et leur in- 

. lelligent précepteur, M. Clavel; puis arrivent les conviés : le comte 
Morosini, un des arrière-pet ils-neveux du grand doge Morosini, dit 
le Péloponésien ; M. Polidori, un dessinateur des plus rares, auteur 
de caricatures politiques pleines de mordant et de verve ; puis le 
eune prince Louis Capranica, frère 'de la marquise; ce dernier 
m'offre un recueil de ses poésies, les Veillées de l* Amour, et son 
beau roman historique, Giovanni délie bande nere. La tournure du 
jeune prince Capranica est des plus distinguées, ses cheveux d'un 
blond vénitien ombragent sa tète inspirée. J'exprime à ce sujet la 
surprise que m'ont causée en Italie ces belles chevelures blondes do- 
rées que l'on remarque souvent dans les familles aristocratiques 
(principalement dans celles de Venise). Titien lésa peintes d'après 
nature comme une rareté et une beauté tranchant sur le type brun 

''plus vulgaire et presque universel en Italie. 

« Parmi ces chevelures blondes, celle de ma jeune belle-mére, la 
marquise de Boissy, me dit le marquis Guiccioli, est une des plus 
splendides qu'on puisse imaginer; aussi a-t-elle une renommée 
poétique connue du monde entier. 

— Oui, c'est bien là le vrai blond vénitien, répliquai-je, celui 
que Titien, Paul Véronèse et Giorgione ont immortalisé dans leurs 
tableaux. 

— Ce que vous ne savez peut-être pas, madame, reprit M.- Poli- 
dori, c'est que les femmes de l'aristocratie vénitienne attachaient 



L'ITALIE DES ITALIENS. 295 

autrefois un si grand prix à cette nuance de cheveux, qui les 
distinguait des femmes du peuple, presque toutes brunes» qu'elles 
Tobtenaient par des moyeps artificiels. 

— Couvraient-elles donc leurs têtes de cheveux dVmprunt, re- 
partis-je en riant» comme les patriciennes de Tantique Rome, qui 
faisaient couper, pour s'en parer» les cheveux des esclaves gau- 
loises? 

— Non» reprit M. Polidori; elles métamorphosaient la nature à 
Faide de procédés pfus lents» plus savants» et dont la réussite est 
irrécusable, s'il faut en croire une vieille chronique du quinzième 
siècle conservée à la bibliothèque Saint-Marc et dont Fauteur est un 
Cesare Vecelli» propre cousin du Titien*. Parmi les papiers manu- 
scrits de la patricienne Nani, qui vécut à la, même époque, on a 
trouvé la fameuse recette qui transformait les brunes en blondes 
lumineuses. * 



' «II y a ordinairement à Venise, dil-il, sur les toits des maisons de petites 
constructions en bois qui ont la forme de loges découvertes. Sur la terre 
ferme, on les fait en maçonnerie et on les dalle comme celles qu'à Florencç 
et à Naples on appelle terraii, en les recouvrant de chaux et de sable pour 
empêcher la pluie de pénétrer au travers. 

« Mais, pour en venir à notre sujet, bien que toutes les femmes désirent 
augmenter leur beauté nâlurelie, et que dans ce but elles aient recours à 
Tart, les Vénitiennes savent les surpasser toutes. En cela elles se font beau- 
coup de tort, parce qu'elles ont moins besoin que. d'autres d'avoir re- 
cours à ces moyens, et aussi parce que le soin qu'elles prennent de recou- 
rir à tant de procédés étant bien connu, leur beauté naturelle ne trouve plus 
qui la croie et passe pour artificielle. Entre beaucoup de moyens qu'elles 
emploient dans ce but, elles en possèdent un pour se rendre blondes, et c'est 
la raison qui fait qu'elles se tiennent fréquemment sur les terrasses dont 
nous venons de parler. 

« On les voit là autant et môme plus que dans leui^ chambres, tenan t 
leurs têtes exposées à l'ardeur du soleil pendant des journées entières* 
C'est aux heures, en effet, où le soleil est le plus cuisant \cocente) que» 
devant se servir elles-mêmes, elles restent, pour cet apprêt, sur ces ta- 
rasses de bois. Assises, elles baignent et rebaignent souvent leurs che- 
veux avec une petite éponge imbibée d'une eau qu'elles font elles-mêmes ou 
qu'elles achètent. Laissant au soleil le soin de les sécher, elles les rebai- 
gnent de nouveau pour recommencer toujours de cette façon. C'est ainsi 
qu'elles se rendent les cheveux blonds comme on les leur voit. Lorsqu'elles se 
livrent à celte occupation, fort grande pour elles, elles jettent par-dessus 
leur^autres vêtements un peignoir de soie trés^blanchc d'une grande finesse 
et légèreté, qu'elles appellent schiavonetto, et elles couvrent leur tête d'un 
chapeau de paille sans fond, par l'ouverture duquel passent tous les cheveux 
qui s'étalent sur les bords exposés au soleil pendant qu'ils se blondissent. 
Ce chapeau, qui protège ainsi leur figure contre l'ardeur des rayons, porte 
le nom de solam. » 



200 



L'ITALIE DES ITALIENS. 



— Je voudrais bien connaître cette recette*, repris-je: savez- 
vous qu'elle serait achetée fort cher par notre fameux parfumeur- 
chimiste parisien, Faguer-LabouUce. 

— M. Armand Baschet vous la donnera, repartit le prince Capra- 
nica; il a fait là-dessus d'intéressantes recherches'; mais je vous 
avertis que la réussite de cette recette implique le concours du 
soleil vénitien. 

— A si peu ne tienne! répondis-je; ce serait là un délicieux pré- 
texte de voyage à Venise, pour toute brune Parisienne désireuse de 



' Cette recette est formulée comme il suit : 

1* Pour obtenir une eau à rendre les cheveux blonds : 

Soufre noir, 6 onces. 

Alun di feccia et gras, 2 livres. 

Don miel, 4 onces. 

Et toutes lesdites choses, môie-les bien ensemble et distille-les au moy^n 
d'un alambic; il en sortira une eau excellente. Tu te baigneras ensuite le 
chef avec une éponge, te tenant au soleil après l'avoir ainsi mouillé, et met- 
.tant dessus un peu de soufre. Tu rendras, de cette sorte, les cheveux blonds 
et beaux. — Et cela est parfait. 

2* Autre recette pour rendre tes cheveux blonds en peu de fois: 

Coquilles d'œufs calcinées ; mets des blancs d'œufs battus avec du soufre 
noir, à quantité égale à discrétion, mêle-les bien ensemble de manière qu'il 
en résulte une pâte, et, quand tu vas au lit, teins-loi les cheveux avec- Le 
malin, lave-toi la tète et séche-loi. En peu de fois, les cheveux seront 
blonds et beaux. 

ô* Autre recette pour se rendre les cheveux tels qu'ils semblent des fils 
d'or : 



Centaurée. ......... 3 onces. 

Seppia * 4 

Diagranle ** 1 

Gomme nrabiquo. ... 1 



Alun di feccia 1 livre. 

Soufre en poudre. ... 6 onces. 

Eau extraite de la vigne. 9 livres. 

Gingembre 1/2 livre. 



Mêle bien le tout et laisse reposer huit jours, et fais bouillir assez pour 
en réduire la quantité au tiers. Après l'être lavé la tête, bassine-toi la tête 
comme on fait pour blondir les cheveux, et tiens-toi au soleil. Répète cela 
plusieurs fois, et c'est fait "'*. 

* Voir le curieux travail de M. Armand Baschet publié dans la Gaietle des 
Beaux- Arts, 1859. 

* Sorte de poif k>n. On Appelle le mâle encrier [ealamajo), en raison de la couleur de 
son sang, qui pourrait servir d'encre. 

** Sorte de gomme. 

*"' Ricellario délia conte^sa Nani. BIbliolIt. Marcinna. Ci. IH. Cod. 9, pages li|e( ss. Le 
texte original est en dialecle vénitien. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 207 

devenir blonde ; mais, ajoutai-je, ce qui nie parait tout à fait mer- 
veilleux, c'est que ces chevelures blondes, obtenues par ce curieux 
procédé, se soient ensuite transmises naturellement de génération 
en génération ; car vous, monsieur, dis-je en regardant le prince 
Capranica, vous devez sans doute, de même que la marquise de Boissy , 
à quelque chevelure artificielle d'une aïeule éloignée, d'être né avec 
des cheveux d'or, qui se sont passés de la miraculeuse recelte? 

— Quoi d'étonnant? observa M. Clavel ; l'art a des mystères trop 
dédaignés des modernes. L'application de l'art et les soins de la 
beauté, adaptés aux perfections de la race humaine, amèneraient 
sans doute dans sa reproduction des résultats qui nous étonne- 
raient, si, à l'exemple de la civilisation grecque,, nous donnions à 
Félément du beau l'importance qu'il devrait avoir dans le monde.» 

Tout en devisant de la sorte, nous passons dans la salle à manger 
et prenons place autour d'une table somptueusement servie. Un 
beau portrait du roi Victor-Emmanuel décore cette pièce du palais; 
il semble écouter nos vœux pour l'affranchissement de l'Italie et 
pour sa grande unité. Nous portons un toast au roi honnête homme^ 
Ce surnom est le plus glorieux qu'ait jamais obtenu un souverain. 
Si peu l'ont mérité ! rien de si touchant que cette image d'un roi 
adoré par tous. Elle est, comme un dieu pénale, dans toutes les 
maisons vénitiennes. On la porte aussi dans un petit médaillon clos 
et flottant à la chaîne de montre ; les gondoliers et les pêcheurs la 
suspendent à leur cou, empreinte sur une médaille de cuivre; elle 
a remplacé, pour eux, les saints et la Madone ; elle est devenue le 
symbole de la résurrection de Venise. La soirée s'écoule en causeries 
animées. Qnand je prends congé de mes hôtes, la marquise me dit 
d'une façon toute amicale : « Vous dînerez encore avec nous le jour 
des Rois ; il serait trop triste pour vous de vous trouver seule en 
pays étranger par ces fêles que l'on passe ordinairement en fa- 
mille. Demain je vous enverrai mes enfants et leur précepteur 
pour faire une promenade à travers Venise. » 

Le jour suivant le brouillard couvre la ville entière d'un voile 
opaque; on dirait que la lagune Ta submergée; impossible de sortir. 
Le lendemain, un peu d'éclaircie se fait dans le ciel; je vais visiter 
sur le canal du pont des Soupirs, le palais Trevisan Gapello, que 
Bianca Capello acheta lorsqu'elle fut devenue grande-duchesse de 
Toscane; il est aujourd'hui habité par une modiste française. Rien 
de lugubre comme ce vestibule et ces cours en ruine, où les mar- 



298 L'ITALIE DES ITALIENS. 

bres brisés se fendent et s'effoadrent. Je traverse un pont, en face 
de ce palais, et me trouve bientôt sur la place Saint-Marc. J'entre 
dans l'église; toutes les chapelles en sont éclairées pour fêter les 
premiers jours de Tannée. Touchante coutume qui était comme un 
appel à Dieu de la bénédiction d'un nouvel an ajouté à la vie de 
l'homme. Je fais visite à la marquise Guiccioli;je trouve chez, elle 
la belle comtesse Pisani, une jeune Anglaise, peintre, que l'héritier 
des Pisani a épousée par amour. J'aime à rencontrer dans la vie la 
réalité de ces douces fictions des. romanciers. • 

En rentrant, je lis dans la Gazette de Venise un article sur mon 
roman Lui; j'ai la visite du comte Morosini, qui me propose de me 
conduire au palais Morosini, habité par la dernière descendante du 
Péloponésien, qui vieilHt là, infirme et seule, entourée de toutes 
les reliques des glorieux ancêtres. Le lendemain, le comte vient me 
chercher en gondole, par une pluie battante ; nous suivons le grand 
canal jusqu'au palais Gavalli, tournons à droite dans un petit canal 
transversai et descendons au palais Morosini par la porte d'eau. La 
principale façade de ce palais, où naquit et vécut le Péloponésien, 
donne sur le Campo San Stefano. Nous traversons le grand cor- 
ridor où se dressent les cuirasses et où se groupent les armes de 
tous les héros de celte illustre famille qui a fourni quatre doges à 
la république : Michel, Dominique, Marine, et, enfin, le plus cé- 
lèbre de tous, Francesco Morosini, dit le Péloponésien. Nous trou- 
vons leurs portraits animés, vivants, dans la galerie des Batailles, que 
nous traversons au premier étage du palais. Celui du Péloponésien 
est superbe, hardi, héroïque; l'expression de son visage rappelle le 
grand Condé; c'est le môme éclat des yeux. Deux femmes, deux reines 
de la famille des Morosini, sont là, jeunes et souriantes, en compagnie 
des quatre doges : Constance Morosini reine de Servie, et Toma- 
sine, reine de Hongrie. Tous les autres tableaux de cette imposante 
galerie i:eprésentent les batailles et les sièges dans lesquels le Pélo- 
ponésien fut vainqueur. Voici la prise d'Athènes, où, au-dessus de 
la mêlée des combattants et de la fumée des batailles, s'élèvent l'A- 
cropole, les Propylées et le Parthénon. La figure du guerrier rayonne 
comme celle d'un dieu sur ce fond immortel des marbres grecs. 
Nous passons, à gauche, dans la salle des Portraits ; là revit toute 
l'auguste lignée des Morosini : doges, sénateurs, généraux, pa- 
triarches et cardinaux; au-dessous de chaque portrait sont, dans 
des cadres, les lettres d'honneur et les diplômes sur parchemins 



L'ITALIE DES ITALIENS. 299 

accordés à tous ces hommes illustres par la république de Venise 
et par divers papes. Un magnifique buste en bronze, à mi-corps 
(plus grand que nature), du Péloponésien se trouve dan^ ce salon ; 
on dirait qu'il veille sur ses ancêtres et sur ses descendants. 11 
tient ses armes de sa main superbe; sa tête, hautaine» semble 
encoce^com mander les batailles. Gé buste est un chef-d'œuvre de 
maestria et de force ; le héros y revit. 11 ornait autrefois une des 
salles du palais ducal ; à la chute de la république, il fut relégué 
dans une cave. La famille le réclama, et Napoléon l^' Faccorda à la 
descendante du dernier doge. Nous passons, à droite, dans la salle 
des Armes, où sont conservés en faisceaux les lances, les armures, 
lesépées, les pistolets du guerrier. Un buste en maj*bre blanc, tout 
semblable à celui que je viens de décrire, se trouve là parmi les 
marbres grecs rapportés d'Athènes par le Péloponésien. Le premier 
buste avait été fait pour la république, le second pour la famille. 
Une tête de femme antique me frappe d'admiration; c'est un marbre 
du plus beau temps delà sculpture grecque. Je regarde ensuite cu- 
rieusement les reliques intimes du doge soldat : le verre où il bu- 
vait, le squelette du chat familier, qui ne le quittait jamais; le livre 
de prières latines qu'il portait toujours sur lui. Dans la couverture 
de ce livre est enfermé, comme dans un étui, un petit pistolet. 
C'était le temps tuant et priant. Des vases de marbre, où poussent 
des arbustes verts, se mêlent aux faisceaux de mousquets et de 
perluisanes dans cette salle d'armes qui a jour sur une jolie ter- 
rasse à balustres, eh relour du palais Pisani, et formant décoration 
sur le Gampo San Stefano*. Au moment de nos victoires en Italie, 
le gouverneur autrichien de Venise fit réclamer à la dernière des- 
cendante de Francesco Morosini les trophées d'armes anciennes 
dont je viens de parler. « Ces armes, disait-il, peuvent servir en- 
core. » La noble fille, infirme et souffrante, fit prier le gouverneur 
de venir s'assurer par lui-même de la rouille et de la vétusté qui 
couvraient ces vieux fers tordus et bosselés dans tant de batailles, 
et elle obtint, à force de prières, que ces témoins inoffensifs du 
patriotisme et de la gloire de ses pères ne lui seraient point enlevés. 
Nous passons dans les appartements plus intimes, qui sont d'une 
magnificence inouïe ; nous traversons d'abord un salon or et bleu, 
au plafond frais et riant comme une aurore de mai, puis un 

* J'ai dit précédemment que le tombeau du grand Morosini était dans l'é- 
glise San Stefdno. 



300 L'ITALIE DES ITALIENS. 

second salon décoré de toute une série des plus fins et des plus 
rares tableaux de Longlii, Oh ! laimable compagnie musquée de 
marquis poudrés, de mignonnes marquises, flamma à l'œil, rose à 
Toreiile et mouche au coin de la lèvre! Oh! les jolies nonnes au re- 
gard provocant, au sein gonOé sous la bure ! les joyeux abbés au 
rabat de dentelle, sur lequel leur menton fleuri repose contrae un 
bouquet de cerises sur du papier découpé! les soyeux épagneuls, 
les cafines chattes à pelage de velours blanc, les genliiles perruches 
au plumage de velours vert, les bruns et véloces écureuils faisant 
la roue et la grimace comme de petits nègres qui s'ébattent! Oh ! 
les masques hardis, grands diseurs d'amours ! les alertes et malins 
gondoliers, raillant les jaloux et les importuns, et faisant glisser et 
disparaître dans la nuit les mystères du plaisir! Tout cela sourit, 
chatoie, se heurte, se groupe, s'éparpille, éclate, rayonne et ravit, 
ainsi que faisaient la Piazzetta, la pince Saint-Marc et le grand canal, 
aux jours des folles fêtes de Venise! 

Comme contraste à ce riant salon exclusivement décoré de ta- 
bleaux de Longhi, nous traversons après une autre pièce qui forme 
une magnifique galerie remplie des plus belles toiles des grands 
maîtres vénitiens; ils sont tous là représentés par quelque chef- 
d'œuvre, ces créateurs hardis du mouvement et du coloris. Celle 
belle galerie mériterait non-seulement d'être décrite, mais d être 
gravée; elle est à peine connue, étant peu accessible aux étrangers. 
Nous entrons ensuite dyfis la vaste chambre qui fut celle du Pélo- 
ponésien; elle est tendue de velours ancien rouge et jaune; le plan- 
cher est couvert d'un tapis turc épais, moelleux, aux vives cou- 
leurs ; il y a dans celte chambre une grande glace de Venise, â 
bordure splendide, la plus belle qui soit sortie des fabriques de 
Murano; puis des consoles en albâtre oriental, au-dessus desquelles 
les poriraitsen pied des quatre doges Morosini, se regardant éler- 
nel'emenl entre eux. On dirait qu'ils s'interrogent sur les destinées 
futures de Venise. 

Une étroite porte pratiquée dans cette chambre conduit dans 
deux cabinets où la collection des tableaux de maîtres se continue. 
Dans le second cabinet s'ouvre la petite chapelle oii priait le grand 
Morosini. Le prie-Dieu qu'il avait sur sa frégate est posé devant l'au- 
tel; il est en bois rouge, dur et poli comme de la laque, avec des des- 
sins en relief en bois doré; des anges sculptés, également dorés, 
s'en détachent par devant. Au-hessus du prie-Dieu et comme l'om- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 501 

brageant flotte la bannière de combat, avec Saint-Marc et le ]ion ailé 
brodés d'or et de soie; cesl la même bannière qui frissonna sur 
corps du Péloponésieft quand il mourut (le 6 janvier 1694) sur son 
vaisseau de commandement, les yeux tournés vers Salamine, quMl 
venait de conquérir. Sur le mur de droite est le reliquaire du 
doge, rapporté d'Orient ; sur celui de gauche, une magnifique es- 
quisse de Paul Véronèse. Au-dessus de l'autel brille une croix en 
cristal de roche, dont le Christ est en or. Deux anges en argent, avec 
des ailes d'or, sont agenouillés au pied de cette croix d'un travail 
précieux et d'une valeur énorme. Nous retraversons la galerie des 
Batailles et pénétrons dans un dernier salon tout rempli des plus 
éblouissants portraits do3 Morosini. Leur vie semble se perpétuer à 
travers les siècles. Ils se meuvent, ils vont descendre de leurs cadres 
pour nous parler et nous faire compagnie; un, surtout, parait 
vivant entre tous les autres : c'est celui du doge Grimani di Servi, 
allié à la famille Morosini; le corps s'agite sous l'hermine, les yeux 
ont un éclat qui flamboie ! 

Nous ne pouvcns pénétrer dans les appartements privés de la 
comtesse Morosini, dernière héritière de tant de magniflcences ; 
elle languit dans les inflrmités et dans un^ dévotion rigoureuse ; 
sa seule attache à la terre est encore celle des souvenirs et des ves- 
tiges dé la gloire de ses ancêtres. Au temps de sa jeunesse, elle se 
parait parfois de ses bijoux héréditaires qui sont d'une grande ma- 
gnificence; elle possède, plus belles que celles des reines, des 
parures de perles, de saphirs et de rubis; elle avait aussi une 
somptueuse argenterie historique qu'elle donna à Manin pour la 
patrie, et qui fut fondue en 1848. La fortuné territoriale de cette 
dernière descendante du Péloponésien est énorme; les prêtres la 
convoitent et disposent, dit-on, la mourante à toutes sortes de 
fondations pieuses; il est à souhaiter que la comtesse Morosini ait, 
avant d'expirer, une inspiration digne de sa race, et lègue à Venise 
ce beau pnlais, sorte de musée où Ton verrait réunis les restes les 
plus rares du luxe et de la grandeur de Pancienne république. J'ex- 
prime cette idée au jeune comte Morosini, tandis que la gondole qui 
nous emporte glisse entre les flots tombant du ciel et les flots mon- 
tant de la lagune. 

c Quant au reste de la fortune, je vous l'abandonne, ajoiitai-je 
en riant, et votre cousine ferait bien mieux de vous la laisser, à vous 
qui portez son grand nom et qui aimez l'Italie, que d'en enrichir ce 

26 



502 L'ITALIE D£S ITALIENS. 

clergé corrupteur qui entravera toujours ia délivrance de votre 
pairie. 

— Je n'ai aucun droit à la fortune de ma cousine, me répond 
avec simplicité le comte Morosini ; qu'elle la lègue tout entière à 
ritalie, et je serai content. 

— Il suffît à ritalie, repris-je, que ce palais lui appartienne et 
qu'il soit à jamais ouvert aux artistes et aux poètes, qui, de généra- 
tion en génération, viendront le visiter comme je Tai fait aujour- 
d'hui. » 

Quand nous arrivons à l'hôtel, la pluie continue à inonder le quai 
et tombe en cascades dans la lagune. 

Ces grands orages ont dissipé les brouillards, et les jours suivants 
(hélas! les derniers que je dois passer à Venise) resplendissent d'un 
soleil printanier. La marquise Guiccioli, que j'ai trouvée un peu 
souffrante à ma dernière visite, m'envoie ses fils et leur précep- 
teur pour m'accompagner dans quelques excursions qui me restent 
à faire à travers Venise. Nous allons d'abord au séminaire patriar- 
C4)l, situé entre la Dogana di mare et la Sainte^ somptueux monas- 
tère du dix-septième siècle, transformé en collège (en 1817) et 
dirigé par des prètresf^ de même que dans nos séminaires fran- 
çais , presque tous les élèves sont laïques et destinés à Têtre toute 
leur vie : étrange anomalie ! on confie la direction de futurs pères 
de famille et de futurs citoyens au clergé, qui vit ausein des États 
presque toujours ennemi de la famille et de la patrie. 

L'édifice du séminaire patriarcal est imposant, quoiqu'il soit du 
plus faux goût de la décadence. Nous traversons un vaste cloître 
dont les galeries sont décorées de bustes, d'inscriptions et d'anciens 
tombeaux transportés là après la démolition des églises ou des 
cloîtres où ils furent primitivement érigés. Nous donnons un 
regard hâtif à tous ces marbres ; nous entrons dans la chapelle 
qui renferme le tombeau de Sansovino; un buste à l'expression vive 
ranime dans la mort le grand architecte. 

La sacristie renferme quelques grandes toiles des maîtreè véni- 
tiens, peintes avec fougue et où la vie fourmille. 

Nous parcourons un petit musée de sculpture où nous trouvons 
deux marbres antiques : un torse d'Apollon et un buste en marbre 
grec d'un très-beau car^actère. Nous montons un large et majes- 
tueux escalier qui donne à ce monastère un air de palais; dans 
un des vastes corridors se trouve la Pinacothèque, qui renfermé 



•^ 



L'ITALIE DES ITALIENS. 303 

Irois chefs-d'œuvre : la Décollation de saint Jean-Baptiste , par 
Albert Durer; une Sainte Famille de Léonard de Vinci, et un mer- 
veilleux portrait de l'Arétin, pai' Titien. A côté est la bibliothèque, 
où s'abrite, à l'ombre des pères de TÊglise, un des manuscrits du ' , 
Décameron de Boccace. Le séminaire possède aussi une collection 
d'estampes et de médailles; parmi ces dernières se trouve toute 
la série des monnaies de la république de Venise ; il en est -une 
appelée la Giustina, qui fut frappée en l'honneur de sainte Justine 
de Padoue, très^vénérée dans toute la Vénétie. Gomme nous nous 
disposons à descendre les marches de marbre de l'escalier, je vois 
monter, accompagnée de sa mère, une jeune fille d'une beauté 
saisissante. Ses yeux flamboient sous de longs cils bruns; sa che- 
velure touffue encadre ses joues roses, sa bouche sourit et s'en- 
tr'ouvre comme une fleur, toute sa tôle vive et gaie s'épanouit sous 
un voile de dentelle noire; elle porte avec grâce dans ses deux 
mains gantées des paquets de dolci S enveloppés de papiers blancs 
et noués de faveurs roses. C'est un jeudi, l'heure de la récréation 
des écoliers, l'heure du parloir. Puisque je note les beaux marbres 
et les beaux tableaux qui me frappent, pourquoi ne pas noter celle 
œuvre.plus belle dç la nature, cette éblouissante jeune flUc que 
fart voudrait reproduire et que la poésie se plairait à chanter? Elle 
me salue en passant avec cette cordialité toute italienne que nos 
jeunes Parisiennes se gardent bien d'imiter; elles préfèrent la 
roideur anglaise et les airs de poupées à ressorts. «Fi donc! sourire, 
regarder qui que ce soit ou quoi que ce soit avec émotion et plaisir, 
c'est presque impudique ! » disent nos échappées du Sacré-Cœur. 
Ce sentiment se développe avec l'âge dans le choix d'un mari: 
ce n'est jamais la sympathie et l'attrait qui les déterminent, mais 
la fortune, qui produit à coup sûr la considération et Vimpor tance. 
Je souligne ces mots, je leur trouve comme une couleur funèbre, 
une consonnance métallique et un souffle glacé. La langue qu'on 
parle est l'écho du coeur; oh ! gardez bien votre divin naturel, belles 
et naïves Italiennes, derniers modèles des artistes inspirés ; laissez 
aux Dubufie et aux Wintheralter les automates aux robes rui- 
neuses, aux lèvres prudentes et aux regards froids. Raphaël eût 
brisé de son appuie-main, changé en verge, les' oripeaux yde la 
mode qui les couvrent; et Titien les eût déchirés sîins pudeur pour 
voir si la chair palpitait au-dessous ! 

' Bonbons, petits gâteaux, sucreries.- 



301 L'ITALIE DES ITALIENS. 

En sortant du séminaire nous franchissons en gondole presque 
toute retendue du grand canal, puis, tournant à droite dans le 
canal dit CannaregiOy nous laissons à Tangle le grand palais Galva- 
gna, vendu récemment au duc de Modène par le vieux baron Gal- 
vagna, qui n^eurt à Venise le jour même où m'apparaît dans sa 
vétusté la demeure majestueuse de ses ancêtres, devenue Tasile d'un 
des petits tyrans chassés de Tltalie libre. Un des plus vastes jardins 
de Venise se déroule derrière ce palais, la façade se dresse sur un 
quai sale et boueux qui mène aux quartiers populeux, où Tincurie 
des habitants et les petits négoces en plein air expectorent au 
dehors les crasses et les ordures séculaires ; non loin de là est le 
Ghetto, que nous visiterons tantôt. 

Nous rasons à gauche le Cannaregio et descendons devsiit le pa- 
lais Manfrini [à quelques pas du palais Galvagna), célèbre par sa 
galerie de tableaux: qui se dépouille de jour en jour de ses chefs- 
d'œuvre; la Russie a déjà acheté les plus rares et les autres sont, 
dit-on, en vente. Nous traversons le vestibule humide et délabré 
du palais Manfrini ; les marbres et les fresques y sont couverts 
d'une couche verdàtre; au fond se déploie, formant perspective, un 
de ces merveilleux jardins de la Renaissance dont tes Médicis im- 
plantèrent la mode en France : jets d'eaii aux groupes de nymphes 
et de Tritons; divinités nues, frissonnantes sous les arbres; grottes 
en rocailles ; cyprès taillés en pyramides et en coupoles ; salles de 
verdure, quinconces d'arbustes, plates -bandes, fleurs, tout cela, 
livré à l'abandon, lugubre comme ce qui périt lentement, s*altère 
et se détruit avant de disparaître. Les plantes poussent à l'aventure, 
elles envahissent les sentiers; les eaux croupissent dans les vasques 
qui ne jouent plus; les déesses ont les mains et les nez brisés; les 
cyprès dressent dans Tair leurs pousses noires révoltées. Les co^ 
quillages des grottes s'effondrent en poussière; les branches mortes 
des arbres se heurtent avec des bruits de squelettes se battant 
entre eux; c'est comme un gémissement dupasse qui dit à ce beau 
jour vivifiant et chaud : t J'ai cessé d'être! » 

Nous montons dans la galerie de peintures ; elle se déroule dans 
des chambres successives aussi délabrées que le corridor. J'exa- 
mine longtemps un portrait de Bianca Capello, peint par Paris Bor- 
done, ce peintre qu'Alfred de Musset aimait tant; la galante du- 
chesse est d'une beauté sensuelle et sans charme. Les yeux noirs 
éclatants ont un regard impérieux et dur ; les cheveux d'un blond 



L'ITALIE DES ITALIENS. 303 

clair.ombragent voluptueusement la tète massive. Gomme contraste, 
voici une. Madone de Giotto, d'une suavité ineffable; Tune aTem- 
preinte des passions charnelles, l'autre a le souffle des passions 
divines. J admire un beau carton de Rapiiaël représentant Tarche 
de No3 : la barque mon le allègrement au-dessus des flots qui s'a- 
moncellent, hommes et animaux se réjouissent d'échapper à Télé- 
ment qui les étreint; je me dis, en regardant la nef fatidique qui 
porte en elle la perpétuité du genre humain : « Pourquoi n'a-t-elle 
pas sombré dans le déluge? Que de crimes, que de douleurs, que 
de passions, que de larmes, elle aurait épargnés au gouffre de Téter- 
nité, où tout se perd un jour ! » 
. Je vois là un portrait très-ancien de la Laure de Pétrarque, c*est 
toujours la Laure d'un blond fade, au corsage guindé, au petit 
nez mince, aux yeux demi-clos, au teint blême, à la physionomie 
mystique. Vivante, la muse des sonnets harmonieux était peut-être 
charmante, mais en peinture elle ne dit rien au cœur. Les trois 
perles de la collection Manfrini sont : un petit Raphaël, un petit 
Corrége et un petit Carrache; ils sont estimés à des prix fabuleux. 
Le Corrége représente une adorable Madeleine blonde, modelée, 
toujours vivante ; chaque artiste voudrait Tenlever et Tanimer à 
force d'amour sous ces arbres qui frissonnent autour d'elle. 

Nous sortons du palais Manfrini, traversons un pont sur le Ganna- 
regio, passons une rue et nous nous trouvons sur une place où est 
la Synagogue. Nous voilà dans le Ghetto, Le temple des juifs*est sans 
caractère; on l'a lavé et badigeonné. Tout ce quartier s'est aéré et a 
perdu de son originalité, depuis que l'oppression religieuse a fait 
place à la tolérance. Ge n'est pas à dire que le Ghetto soit propre, 
mais il n'est guère plus saleque les rues qui avoisinent San Pietro del 
Castello et que l'entassement des masures de Santa M(^rta, Sur la 
place de la Synagogue sont les maisons de quelques riches brocan- 
teui^ juifs. Nous entrons chez le plus renommé; nous parcourons 
d'abord, au rez-de-chaussée, de petites chambres encombrées de 
toutes les dépouilles des palais patriciens. Oh ! les jolis coffrets de 
nacre, d'ivoire, d'argent, d'ambre et d'ébène ! les riants émaux écla- 
tants de fleurs, de figures, d'oiseaux et d'emblèmes ! les beaux col- 
liers d'anciennes perles.de Murano! les fines aiguières, les légères 
coupes, les plats exquis en verre transparent, aux dessins mats, 
décrivant des figures et des fleurs qui nagent^ blanches, sur un fond 
d'eau! les riches armes orientales ravies aux empereurs de Con- 

26. 



3U6 L'ITALIE DES ITALIENS. 

staiilinople, aux Persans, et aqx Barbaresques ! les belles étoËTes 
chatoyantes et cossues! Velours épais, mystérieuses courtines 
d'alcôves; damas aux plis aristocratiques, où les ceintures de 
perles et de pierreries s'enroulaient comme des ruisseaux sur des 
fleurs ! 

Le brocanteur nous conduit, par un escalier roide, aux salles du 
premier étage, où sont les anciens meubles. 

« Si vous étiez venus un quart d'heure plus tôt, nous dit-il avec 
une sorte d'orgueil, vous auriez rencontré le duc de Bordeaux^ il 
sort d'ici ; il m'a acheté mes deux plus beaux lustres. • Et, du 
geste, il nous désigne deux gros lustres anciens, de Murano, aux 
bouquets aériens rose, vert et bleu. Quand l'éclat des bougies y 
rayonne, ces fleurs de verres sont d'un effet inouï. Je tombe dans 
une rêverie souriante, en pensant que le dernier de cette grande 
race des Bourbons de France aurait pu m'apparaitre au milieu des 
défroques d'un marchand juif. Ce sont là de ces distractions et de 
ces famiharités de l'exil qui font aimer le duc de Bordeaux à Venise. 
11 plait par sa générosité cordiale, par son aménité douce. J'éprouve 
un assez vif regret de ne pas l'avoir vu dans ce dédale de bahuts, 
de divans, de tapis turcs, de clavecins en laque, de torchères aux 
figures de bronze et d'or. Dans la salle des glaces, je suis éblouie 
par toute une série de miroirs où se jouent des dessins exquis. Ce 
îont des figures de déesses et de dieux flottant sur un fond clair , 
aussi sveltes, aussi déliées et aussi correctes que les figures légères 
des vases étrusques. 

« Ces trente glaces à cadres dorés contournés, me dit le brocan- 
teur juif, m'ont été demandées par le docteur Véron ; il les attend 
à Paris pour en orner une galerie. )» J'envie à mon célèbre compa- 
triote cette précieuse et intelligente décoration; mais un pauvre 
poète en voyage doit se contenter de voir et d'admirer. J'achète 
une petite glace de trois écus qui charme mes yeux et qui, au mo- 
ment où j'écris ces lignes, reflète encore pour moi, en face de ma 
table de travail, le somptueux capharnaûm du Ghetto de Venise. 

Nous retournons à l'hôtel, à travers campi et calle^. J'arrive 
tellement crottée par la boue juive, que je dois changer de vête- 
ments de la tète aux pieds. 

Le soir, j'ai la visite du comte Morosini,dti prince Gapranica et de 

* Places et petites rues. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 307 

M. de Metz qui part \e lendetnain pour Milan. Le baron Mulazzani 
et M. Armand Baschet surviennent; ils ont vu mourir dans la 
journée, après une lente décomposition, le vieu!c baron Galvagna, 
dont le fils est leur ami. Us m'engagent à assister à son enterre- 
ment, qui aura lieu le surlendemain. 

« Vous verrez là, me dit le baron, une cérémonie funèbre toute 
différente de celles de Paris: » 

Le lendemain, jour des Rois (1860), la marquise Guiccioli 
vient me chercher à trois heures pour visiter le palais Mocenigo 
(voisin du sien), qu'a habité lord Byron. Je suis ravie d'être con- 
duite par une Guiccioli, nom si cher au poète, dans ces murs où 
quelque chose de lui palpite encore. Il y a, sur le grand canal, 
trois palais Mocenigo qui se touchent et devaient primitivement 
n'en former qu'un. Nous entrons dans celui où demeura lord 
Byron ; nous passons la porte d'eau, puis franchissons, à droite du 
corridor,' une haute porte cintrée ; nous montons un escalier de 
marbre assez large, mais roide, et que je ne crois pas être l'esca- 
lier primitif; nous arrivons au second étage, où se déploie le grand 
balcon. Le premier étage des palais de Venise ne renferme jamais 
les appartements d'honneur. Nous traversons un salon suivi de 
deux autres, qui formaient, au temps de Byron, une galerie ; elle 
s'ouvrait, au nord, sur le balcon qui domine le grand canal. Nous 
tournons d'abord à droite, pour voir au midi la chambre d'hiver 
du poète; elle a jour sur une cour recueillie, où sont des plates- 
bandes, des arbustes et une citerne de marbre rouge au milieu. Le 
plafond de celte chambre, dit à la San&ovinOy est à poutres dorées. 
La tenture en soie est couronnée de tous les portraits des Mocenigo 
et des Meinmo, formant une magnifique frise. De deux en deux, 
ces portraits sont séparés par des cariatides en bois doré qui sou- 
tiennent le plafond. Je remarque, entre toutes ces figures patri- 
ciennes, la magnifique tête d'un Memmo, premier tribun de la 
république de Venise au neuvième siècle, qui, n'ayant pu ré- 
primer les discordes civiles, se retira dans un cloître. Ce Memmo 
est d'une beauté que celle de Ghiid-Harold ne surpassait point. Sa 
tête, découverte, laisse voir ondoyants ses cheveux de ce blond 
vénitien si cher aux patriciens. A côté de cette chambre est le 
cabinet de travail du poète ; les fenêtres s'ouvrent sur la cour dont 
j'ai parlé. La cheminée est en marbre blaiïc sculpté ; sur leplafond 
ovale se joue une Victoire. C'est dans ce cabinet qu'était lebureau 



508 L'ITALIE DKS ITALIENS. 

très-simple, à coulisse,~en bois de marqueterie, sur lequel écrivai 
lora Byron. Ce bureau ainsi que récritolre du poète &sl à présent 
dans Tappartement privé de la comtesse Mocenigo. A la suite d a 
cabinet vient la salle à manger, à trois fenêtres, donnant toujours 
sur la même cour;* cette satle est ornée de fresques mythologiques. 
A côté est un tout petit cabinet, un réduit a une fenêtre, nid bien 
clos et où Byron se plaisait à s'asseoir au soleil. De légères figures 
à la manière de Pompeï se détachent sur le fond blanc des murs. 
Nous traversons ensuite deuxt^binets de dégagement et nous nous 
retrouvons dans la galerie, aujourd'hui divisée en trois jalons. 
Elle avait autrefois un plafond à poutres dorées et peintes. Je m'ac- 
coude un moment sur le balustre du balcon oîi Byron s^est accoudé 
si souvent durant les belles nuits. Là-bas, à gauche, au détour du 
grand canal, se dresse la façade du palais Foscari ; je songe que 
c'est sans doute en la considérant que la première idée de son 
beau drame des Deux Foscari est venue à lord Byron. 

A droite de l'ancienne galerie est le salon de réception de By- 
ron; il est tendu d'un brocart jaune à dessins de velours rouge; le 
meuble en bois doré est recouvert de la même étoffe ; le pavé en 
mosaïque est superbe ; au milieu rayonnent les armes de Mocenigo 
formant un large blason ; la frise se compose des portraits des Mo- 
cenigo et de tableaux représentant les faits illustres de leurs vies; 
des nègres et des chiens noirs sculptés alternent avec ces peintures 
et forment les cariatides du plafond; les deux fenêtres de ce sa- 
lon ont jour sur le grnnd canal. De l'autre côté de la galerie, à 
gauche, et parallèle au salon, est la chambre d'été du poète. Le 
pavé est en mosaïque, le plafond représente une Junon et une Vé- 
nus jouant avec un paon ; la tenture et le meuble sont en soie 
bleue ; dans Tangle de cette chambre est une petite porte s'ouvrant 
sur un couloir qui mène à la salle à manger d'été, coquette, riante, 
gris camaïeu, avec des fresques délicates et de jolies glaces de Ve- 
nise aux cadres contournés. 

J'erre avec recueillement dans toutes ces chambres vides, que 
le génie peuple encore de son ombre ; à chaque pas les vers du 
poète s'éveillent dans mon souvenir et me montent à la lèvre; les 
images des femmes qu'il a aimées glissent dans ces chambres dé- 
sertes ; au-dessus de toutes plane la blonde patricienne de Ravenne 
à qui il dédia les Lamentations du Tasse. 

En sortant du [lalais Mocenigo, nous allons jusqu'au bout du 



L'ITALIE DES ITALIENS. 309 

grand canal, je ne me lasre pas de celte promenade à travers Ve- 
nise^ rendue ce jour-là plus attrayante encore par la douce causerie 
de la marquise. Nous revenons au palais GuiccioU, où je dois dîner : 
au nombre des convives est le poète Piave, auteur de plusieurs iibretli 
de Verdi, entre autres de Rigoletto et d'Ernani; nous buvons de 
nouveau à l'unité de Tltalie et à son roi chevaleresque. 

Je presse les Guiccioli de venir tous à 3Iilan et d'assister aux 
fêtes qu'on y prépare, pour célébrer la prochaine annexion de la 
Toscane» des Uomagnes et de rËmilie : la marquise est tentée; son 
fils aîné sourit de plaisir et aussi de patriotisme à Tespêrance de 
cette distraction; mais le marquis réplique tristement : 

• Vous oubliez que, lorsqu'on sort de Venise, on n'est pas sûr 
d'y rentrer et que, de voyageur, on devient, presque toujours exilé.» 

Le prince Gapranica me dit : « Buvons à notre réunion à Venise, 
le jour où Venise sera libre. Vous savez que les souhaits de poêles 
sont fatidiques ; c'était l'idée de l'antiquité. » En prononçant ces 
mots il choqua mon verre, puis celui de M. Piave, puis celui du mar- 
quis Guiccioli en ajoutant : « Et vous aussi, vous êtes poète, ma- 
dame rignore peut-être, mais vous avez fait des vers autrefois...... 

— Je les ai lus, m'écriai-je, le marquis m'a envoyé lui-même à 
Paris un de ses drames plein de fougue, de jeunesse et de patriotisme. 

— Soyez sûre, reprit le prince Capranica, qu'il n'a pas guéri de 
cette heureuse et persistante passion de la poésie, et qu'il parle en- 
core cette langue immortelle 

Dont les sots d'aucun temps ne peuvent faire cas. » 

Aussitôt tous les verres se touchèrent dans un toast unanime, et 
une douce gaieté rempUt les dernières heures de la cordiale hos- 
pitalité que m'offrait le palais GuiccioU. 

Le lendemain je fus sur pied dès que l'aube blanchit. On vou 
drait agrandir les derniers jours qu'on passe dans des lieux aimés ; 
on craint de ne pas les avoir assez connus ; on désire les parcourir 
de nouveau, en embrasser encore l'ensemble et en saisir les détails. 

• Avez-vous vu le quartier des Grecs? m'avait demandé la veille 
le précepteur des fils Guiccioli. 

— Hélas! non, avais-je répliqué. 

— Eh bien, rradame, si vous le permettez, je vous y condui- 
rai. » 



510 L'ITALIE DES ITALIENS. 

J'acceptai avec empressement Toffre* de M. Clavel, et, le lende- 
main, dès neuf heures, par une éclatante matinée de printemps 
(janvier)» nous remontâmes la rive des Esclavons; nous tournâmes 
bientôt à gauche, passâmes le pont San Lorenzo, puis celui des 
Grecs, et nous nous trouvâmes devant la façade du collège grec 
Flangini, où sont élevés les enfants des familles greeques établies à 
Venise. A côlé se dresse Téglise dans une place close et fort belle; 
près de Téglise est le campanile et le presbytère. Quelques arbres 
poussent dans un angle de la place, des maisons élégantes Teutou- 
rent; tout ce quartier est propre comme un square anglais, et, vu 
du pont des Grecs, il a un aspect tranquille, monumental et déco- 
ratif qui charme le regard. Ce jour-là les Grecs célébraient leur fête 
de Noël : ils se rendaient à leur église pour entendre )a messe; ils 
s'inclinèrent en passant devant la porte extérieure, où sont les 
pierres tumulaires de leurs ancêtres toutes couvertes d'inscriptions, 
de blasons et de dessins symboliques. L'église de S. Georgio de' 
Greci est un monument de la Renaissance (1539) d'un caractère 
imposant. La coupole fut construite quelques années plus tard 
(1571) par PalladiOf et le campanile par un de ses élèves. Dès la 
fin du quinzième siècle (1498), les Grecs établis à Venise pour leur» 
commerce et ceux qui y cherchèrent un asile contre la tyrannie 
des Turcs obtinrent l'autorisation d'y fonder una sctwla ou con- 
grégation, puis l'église grecque s'éleva ; elle avait pour pasteur 
l'archevêque de Philadelphie, qui dépendait du patriarche de Gon- 
stantinople. 

Nous pénétrons dans la nef; à droite, au-dessus de la porte laté- 
rale, est le mausolée de Gabriel Sévère, archevêque de Philadelphie, 
•mort à Venise en 1616. Les murs de la nef et l'intérieur de la cou- 
pole sont presque entièrement revêtus de peintures et de mosaïques 
sur fond d'or, exécutées par des artistes grecs. Les têtes des douze 
apôtres, sévères et nobles, vous regardent comme du fond d'une 
nuée éclatante. Quelle richesse et quelle grandeur dans les orne- 
ments d'église ! Pas de clinquant, pas d'images, pas de fleurs de 
papier, pas d'ex-voto ni de cœurs saignants, rien de ces mièvreries 
dévotes qui profanent trop souvent les églises catholiques. Dans le 
chœur s'élève une magnifique croix de nacre et d'ébène, où le 
Christ se détache en noir sur le fond blanc. C'est d'un effet fu~ 
nèbre qui saisit. De chaque. côté est une porte en drap d'or; au 
milieu, un superbe rideau en étoffe éclatante. Un archevêque grec 



I/iTALIE DES ITALIENS. 311 

officie; le chant de la liturgie rappelle celui des Arméniens. Des 
femmes grecques Toilées^t quelques hommes à l'expressive physio- 
nomie orientale prient dans de hautes stalles sculptées rangées 
autour de Tégli^. 

Comme contraste à ce temple qui me ravit, M. Glavel me propose 
d'aller visiter Téglise des jésuites, ce chef*d'œuvre du mauvais 
goût. La nef est entièrement revêtue de draperies formées par les 
marbres les plus rares, qui s'étendent en tapis devant le maitre- 
autel et se suspendent en rideaux sur la chaire massive. Une belle 
Assomption, du Tintoret, s'élève sur Tautel, et, derrière, dans 
lombre, une autre Assomption, du Titien. L'éclat des marbres aux 
vives couleurs nuit à reffet de ces deux tableaux. 

Nous montons en gondole et rasons la lagune au nord de Venise. 
Nous laissons derrière nous Murano et Tilot Saint- Michel, où est le 
Gampo-Sanlo. Nous courons à toute vitesse sur le grand canal pour 
aller assister, à San Stefano, aux obsèques du baron Galvagna.La céré- 
monie mortuaire est commencée quand nous arrivons. Le défunt a 
été un haut fonctionnaire de TAutriche. Nous trouvons dans Téglise le 
gouverneur de Venise, blême, impatient et comme irrité d'avoir à 
rendre hommage à un Vénitien ; il est entouré d'un détachement de 
la garnison. La noblesse vénitienne s'est abstenue; même devant la 
mort il lui répugne de se rencontrer avec ceux qui l'ont 'asservie; il 
n'y a là que quelques parents et quelques amis de In famille, parmi 
lesquels j'aperçois le baron Mulazzani et M. Baschet. Les prêtres, 
revêtus de surplis salos, officient machinalement; la bièfé est re- 
couverte de velours rouge bordé de crépines d'or. Les décorations 
tudcsques du défunt sont placées au-dessus. On l'emporte bientôt 
dans la sacristie, puis dans le cloître San Stefano, dont le convoi 
fait le tour; les cierges, que portent les desservants, projettent 
leurs lueurs vacillantes sous les arcades sombres. Une grande gon- 
dole tendue d'un drap rouge attend à la porte d>au du cloître; on y 
dépose le cercueil; deux prêtres et un bedeau, tenant des cierges, 
se placent derrière le mort; deux gondoles, où sont les parents et 
les amis, suivent la gondole funéraire. Le convoi franchit le dédale 
des petits canaux; il entre dans le grand canal, où aussitôt qua- 
rante gondoles l'entourent; elles sont montées par des gondoliers en 
livrée et escortent le mort jusqu a l'ilot du Gampo-Santo. Les 
nobles Vénitiens qui n'ont pas voulu paraître à l'enterrement s'y 
sont fait représenter par leurs serviteurs; ils y ont envoyé leurs 



312 L'ITALIE DES ITALIENS. 

gondoles, comme en France t)n envoie, pour faire cortège aux 
morts, des voitures de parade. 

J'arrive à Thôlel Danieli, vers deux heures, au moment même 
où des nuées de pigeons s'abattent tout à coup du ciel sur la rive 
des Esclavons,sur la Piazzctta et sur la place Saint-Marc. Je ne sais 
pourquoi je n'ai point encore parlé de ces visiteurs, ailés et fami- 
liers qui, depuis des siècles, viennent à la même heure recevoir 
leur pâture des mains des Vénitiens ; c'était pourtant une de' mes 
plus attrayantes récréations, depuis deux mois que j'habitais Venise, 
d'accourir aux battements de leurs ailes et de les voir becqueter, 
joyeux, le grain qu'on leur jetait de toutes parts. Ces pigeons étaient 
autrefois nourris aux frais de la république. Il était défendu d'y 
toucher et de les tuer. Leur nombre et leur multiplication parais- 
saient d'un heureux augure pour la prospérité de Venise. 

Ce jour-là leur troupe serrée dans Tair, qui forme comme une 
ellipse sombre et mouvante du haut du Campanile à la rive, me 
sembla plus épaisse et plus gaie qu'à l'ordinaire; plusieurs pigeons 
tout à fait apprivoisés venaient jusque dans ma main saisir le blé 
que le cameriere de Thôlel m'apportait pour eux. Comme j'en 
caressais un qui gonflait en roucoulant sa gorge nu plumage 
lilas, deux promeneurs passèrent et me regardèrent. Le came- 
riere me dit : « Voilà le duc de Bordeaux et le duc de Lé- 
vis. • Aussitôt je mC' levai, laissant là les pigeons effarés du 
mouvement de ma robe, et je marchai derrière l'héritier des 
Bourbons pour le considérer; il boitait d'une façon saillante, ce qui, 
joint à l'épaisseur de sa taille, lui enlevait toute élégance, mais 
son pas étiit rapide et vif. S'arrètant] tout à coup au milieu d'un 
groupe de petits mendiants qui s'était formé ^ur le quai pour lui 
demander l'aumône tandis que le duc de Lévis distribuait aux en< 
fants des quarts de florins, le prince tourna de mon côté sa tète 
bienveillante, et je fus frappée jusqu'à l'émotion de sa franche et 
honnête physionomie, où tant de sérénité de cœur éclate. Ce n'é» 
tait point la beauté jeune du portrait que j'avais vu dans le palais 
de sa mère; le visage était plus mûr, moins fm de contours: mais 
j'y cherchai l'àme et je l'y trouvai; âme droite et bonne se révélant 
dans la douceur du regard des yeux bleus limpides et dans le sou- 
rire plein de mansuétude et de paix. Je me disais: « Devant l'équité 
de riiistoire et de la philosophie, cette âme apparaîtra un jour une 
des meilleures et des plus enviables entre les âmes royales. » Sans 



L'ITALIE DES ITALIENS. 313 

ambition, sans duplicité, sans crime, elle n'a pas tenté Tavenlure 
sanglante des conjurations et des guerres civiles; elle attend, rési- 
gnée, la décision de la France, sentant instinctivenient que le vouloir 
d'un seul n'est rien contre celui de tous. » Je l'entourais des ombres 
de ses ancêtres : je voyais le fougueux François 1" et l'oi^ueillejix 
Louis XIV s'indigner de son inaction et de sa placidité; mais 
Louis XVI le bénissait. Cet esprit de paix et de renoncement, celle 
vraie royauté des choses éternelles, cette grandeur impérissable, 
étaient reconnus du roi décapité. A l'heure de la mort, quand les 
âmes des souverains chargées de violences et de ténèbres s'agitent 
elTarées devant l'Inconnu redoutable qui les attenJ, la sienne ira 
légère et rayonnante dans l'éternité. Il laissera sa page dans l'his- 
toire des hommes, sa page unique et attrayante comme l'innocence, 
il sera celui qui rCa pas régné y celui qui n'a rien commis et qui, 
ceint de l'auréole des temps évanouis, ne l'a pas souillée dans les 
agitations perverses des rois. 

Tout en pensant ainsi, je suivais l'héritier des Bourbons de 
France sur la rive des Esclavons oîi, chaque jour, lorsqu'il est à 
Venise, il vient se promener au soleil, accompagné de son fidèle ami 
le duc de Lévis. Ils s'arrêtèrent quelques instants devant la maison 
de Pétrarque, rendirent aux passants qui s'inclinaient des saluls 
bienveillants, puis montèrent dans une belle gondole aux armoiries 
de nos anciens rois. 

Je visite une dernière fois le palais des doges, j'erre longtemps 
dans la salle du grand conseil, je me dis : « Quand donc rem- 
plira4-elle sa solitude de tous les fils glorieux de l'Italie moderne 
réunis autour du roi Victor? » Vittorio ! Victoria! disent les gondo- 
liers de Venise en jouant sur le nom de ce prince adoré. Je m'ac- 
coude sur le balcon des doges encadré par les sculptures et par les 
peintures sur Xond d'or et d'azur; j'ai à mes pieds le Canal 
Grande; à gauche la rive des Esclavons; à droite h Salute, du 
même côté, sur le premier plan, la Piazzetta, les deux énormes 
colonnes portant dans l'air la statue de saint Théodore et le lion ailé 
de saint Marc. Autrefois deux gros diamants formaient ses yeux; il 
soutenait entre ses griffes les évangiles d'or où scintillaient les 
pierreries. Les orbites sont restées vides et fauves; un Hvre de pierre 
remplace le livre éblouissant ; des spoliateurs inconnus possèdent 
les dépouilles du lion détrôné. 

Le même jour, les Guiccioli, le prince Capranica, le comte Moro- 

27 



514 L'ITALIE DES ITÂLILNS. 

sini, N. Dfischet et le baron Mulazzani viennent me dire adieu. Ces 
deux derniers passent la soirée chez moi et me pressent amicale- 
ment de rester encore un jour à Venise. • Voyez celte nuit, me 
disent-ils en me montrant les rayons de la lune qui se jouent à 
travers les sculptures de ma fenêtre, elle présage un soleil d'été ; 
c'est demain dimanche, la nature sera en fête et fera sortir de chez 
eux tous les habitants de Venise; il est bon que vous voyiez une fois 
la ville en deuil un peu ranimée et joyeuse, afin qu elle vous laisse 
un regret et le désir delà revoir, » ajoutent-ils affectueusement. 
Je cède aux instances de mes deux compagnons d*excursions les 
plus «issidus. Je remets au jour suivant la triste besogne des malles 
à faire. Le reste de la soirée se passe en causeries variées. 

La splendeur du soleil me réveille le lendemain ; j ouvre ma fe- 
nêtre : le ciel est d*un bleu profond, la lagune le reflète comme un 
miroir immense encadré par la rive des Ësclavons, la Terrasse, la 
Salule, la Giudecca, la langue lointaine du Lido et la promenade du 
jnrdin public. Je me sens attirée dehors par la bienfaisante chaleur 
d'un air caressant qui vivifie ; je so:s et parcours encore tout ce 
grand tôté de Venise, dont j'ai tant parlé ; je monte une dernière 
fois au haut du Campanile : je salue les îles, je leur parle comme 
faisaient les Grecs aux lieux qu'ils chérissaient; il me semble que 
S. Eleazaro m'entend et me garde un souvenir; je descends de la 
tour, le cœur encore ému de mes adieux à la cité bien-aimée. La 
foule sort des églises et se dirige vers la Terrasse et sur le quai; elle 
sourit au soleil comme à la seule joie que lui laisse Tesclavage. Je 
m'arrête sur le pont de la Paglia, et, tandis que je lève la tête pour 
regarder le pont des Soupirs changé en pont d'albâtre et en pont 
de lumière, par le soleil qui Féclaire d'aplomb, je m'entends appe- 
ler par mon nom : c'est le baron Mulazzani qui me cherche pour 
m'accompagner une dernière fois à travers Venise. Nous allons au 
jardin public, nous montons dans le belvédère d'où l'œil embrasse 
la lagune jusqu'au Lido, qui, au .delà de ses terres étroites, laisse 
entrevoir l'Adriatique. Tout est azur et rayons dans l'espace que 
nous dominons ; les eaux unies et planes sont d'un bleu si intense, 
qu'il semble qu'en s'y plongeant on s'empreindrait des teintes et de 
l'éclat du saphir. J'ai toujours adoré le bleu : il m'enivre en ce mo- 
ment de son immensité qui envahit tout l'horizon. Je voudrais 
flottnr dans l'étendue sereine comme les îles qui se groppent en re- 
lief devant nous. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 515 

Nous revenons sous les grands arbres du jardin public, où de 
jeunes mères jouent avec leurs enfants, tandis que des couples 
d'amoureux marchent à l'écart dans une allée qui longe la lagune 
du côté de l'île SanfËlena. Nous entrons au manège, où je ren- 
contre les fils de la marquise Guiccioli; ils montent deux jolis 
poneys auxquels ils font décrire des cercles rapides. Je pense à 
Byron qui partait de cette enceinte et lançait en tous sens son fou- 
gueux cheval anglais dans la promenade que nous venons de par- 
courir et réperonnait pour lui faire gravir le tertre d'où nous avons 
contemplé la lagune; là, la terre leur manquant, cheval et cavalier 
se précipitaient dans une gondole et allaient au Lido poursuivre 
jusqu'au soir leur course fantastique. 

Je quitte les enfants de la marquise pour aller dire adieu à leur 
mère; nous montons dans une gondole découverte qui nous fait 
traverser toute retendue du grand canal jusqu'au palais Guiccioli; 
Peau rit et gazouille sous les coups pressés des longs avirons ; 
quelques gondoliers chantent autour de nous. Venise est si belle, 
en ce moment, qu'ils la rêvent libre et reine encore. 

M. Mulazzani me laisse au palais Guiccioli et va voir son ami 
Gulvagna, fils du vieux comte qui vient de mourir; il me propose 
de me rejoindre dans une heure au Traglielto voisin pour continuer 
le tour du grand canal et revenir par les Zattere. J'accepte ; je 
sens un amour invincible pour ces rivages que je vais quitter; ce 
sont comme des enlacements de sirène qui m'enveloppent et me 
retiennent; comme des chants alternés de l'histoire et de la nature 
qui glorifient Venise Tencbanteresse et qui en font la patrie des 
poètes. 

La marquise Guiccioli n'est pas chez elle; je retourne au Tra- 
ghetto, où je dois attendre le baron ; je me trouve en face de l'Acadc- 
niie des Beaux-Arts ; il est plus de trois heures et le musée vient de 
se fermer ; ma gondole stationne à côté du palais du duc de Bordeaux; 
l'envie me prend de le visiter encore une fois ; je demande, en en- 
trant, le docteur Carrière (médecin du prince) , que j'ai connu à 
Paris. Un serviteur français me dit que le docteur n'est pas à Venise, 
mais que M. le duc de Lévis sera très-empressé de me recevoir. Le 
duc survient et m'accompagne avec bonté dans la belle galerie de 
tableaux du premier étage. Tandis que nous la parcourons, il me 
quitte un moment pour rejoindre le prince, qui le fait demander. 11 
revient aussitôt me dire que Son Altesse désire me voir, et il m'in- 



316 I/ITALIE DES ITALIENS. 

troduit dans un petit salen où je trouve le duc de Bordeaux et la 
duchesse. Le duc me l£nd la main avec affabilité et me dit : 

« Je vous ai vue hier sur le quai des Esclavons; il y a, en ce mo- 
ment, si peu d'étrangers à Venise, que j'ai su bien vite qui vous 
étiez. » 

La duchesse ajoute quelques paroles bienveillantes dans le plus 
pur français. Elle est grande, svelte, et sa taille très-noble se des- 
sine avec grâce dans une robe traînante gris-perle; ses cheveiix 
sont superbes, ses grands yeux noirs pleins d'éclat, et elle serait 
très-belle, sans sa bouche, qu'un accident a rendue sinistré. Le duc 
me parle aussitôt de la France et de Talliance des chefs du parti 
orléaniste avec ceux du parti légitimiste dont il attend un puissant 
appui pour l'avenir de son droit. Il me les nomme tous, il 
ajoute : « Ils sont revenus de leurs erreurs de 1830 ; ils sont désor- 
mais dessillés. » 

Je lui réponds que cette récente alliance me semble un de ces 
mariages forcés où le raisonnement remplace la sympathie mu^ 
luelle, et qu'il doit savoir, d'ailleurs, que les individualités ne sont 
rien, si elles ne sont pas l'expression des sentiments du peuple. 

tf Mais, réplique t-il, le peuple français aime la Hberté, et il doit 
bien comprendre aujourd'hui que la Restauration lui en a plus 
accordé que l'Empire. » 

Ce que le prince paraît oublier, c'est que la France aime ausçi la 
gloire et laisse le sceptre à ceux qui la lui donnent. 
Car il ajoute aussitôt : 

c N'est-ce pas que la guerre d'Italie a été impopulaire en France?» 
J'ose lui répondre : 

« Non, monseigneur, c'est plutôt la paix de Villafranca qui 
l'a été. » 

Cessant de m'entretenir de la politique générale, il me parle 
alors de quelques légitimistes de ma connaissance, qui sont restés 
ses fidèles; de H. Béchard, ancien député du Gard; du vicomte 
de Fraysinet et de plusieurs vieux parents de ma mère appartenant 
à la noblesse provençale et qui demeurèrent les croyants du culte 
circonscrit d'une dynastie, tandis que mon grand-père, disciple de 
Mirabeau et député suppléant de Thibaudeau, embrassa la foi du 
peuple et voua sa vie à la Révolution. 

La duchesse me demande si je dois séjourner à Venise. Je lui 
dis que je pars le lendemain. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 317 

« Nous le regrettons, me dit le prince; vous partez quand nous 
arrivons. Nous aurions été heureux de vous voir souvent. » Puis 
il me tend de nouveau la main et me nomme encore.quelques 
personnes auxquelles il désire que je parle de lui. Son langage est 
plein de modération ; sa voix a la douceur calme de sa physionomie. 
Je le quitte, en gardant de sa personne et de sa destinée Timprcs- 
sion que j'avais ressentie en le voyant m'apparaîlre, la veille, pour 
la première fois. 

Je remonte en gondole ; le baron Mulazzani me rejoint presque 
aussitôt. Nous parcourons le grand canal jusqu'à Thôpital Santa 
Chiara, où nous allâmes un soir; mais, quand nous voulons dé- 
passer la petite île, les flots de la lagune, qui se sont abaissés en 
se tranquillisant, se refusent à porter la gondole. Les avirons tou- 
chent et soulèvent la vase; les gondoliers redoublent en vain d'ef- 
forts ; nous ne pouvons tourner le champ de Mars ni revenir par les 
Zallere. Nous sommes forcés de remonter le grand canal. Le jour 
meurt; les palais se revêtent d'une teinte nacrée; la pleine lune se 
lève énorme et plane dans le ciel qui s*étoile; elle se double dans 
l'eau en s'y reflétant ; parfois elle disparaît derrière les monuments, 
puis, tout à coup, se montre telle qu'un globe fantastique suspendu 
au-dessus de l'arche du Rialto, sous laquelle elle engouffre une 
cnseade dé rayons. Son sillage phosphorescent nous éclaire et nous 
gagnons la rive des Esclavons à travers cette traînée lumineuse. 

Je reste seule quelques heures ; j'écris mes notes du jour et de 
la veille, puis je ressors avec M. Baschet et le baron Mulazzani pour 
revoir encore par cette nuit ineffable tous les grands palais de 
Venise ; ils sont comme enveloppés d'une lueur bleue. Vers une 
heure du matin, nous faisons une halte à la promenade de la ter- 
rasse ; nous prenons des sorbets au bord de la balustrade ; je m'y 
appuie longtemps sans parler. 

Mes amis me disent : « Est-il bien vrai que vous partiez? • 

Je leur réponds par le chi lo sa italien , molle parole d'incer- 
titude, qu'on se plaît à appliquer aux choses qui attristent. Nous 
repassons lentement par la Piazzetla et le pont de la Paglia ; je 
serre un peu plus fort qu'à l'ordinaire la main que ces messieurs 
me tendent, et, sans leur indiquer Theure à laquelle je partirai le 
lendemain, je leur dis adieu. 

Rentrée chez moi, je regarde encore, à travers les trèfles sculptés 
de ma fenêtre, l'îlot de Saint-Georges détachant son église et son 

Î7 



518 L'ITALIE DES ITALIENS. 

campanile sous les rayons de la lune. Je ne me couche qu à trois 
heures du matin; je suis réveillée, à cinq heures, par le canon du 
port, et, à huit heures, je me promène sur le quai des Escla\ous. 
Le jour est aussi splendide que Ta été la nuit. Je fais une halte 
chez le photographe Ponti pour y choisir encore quelques vues de 
Venise, afin de mieux fixer dans mon souvenir la ville bien-aimée 
que j'embrasse, en ce moment, du regard et de Fâme, comme on 
fait d'un ami au moment des adieux. 

Je traverse rapidement la Piazzetta et la place Saint-Marc, j'entre 
dans réglise, elle est resplendissante de Téclat de ce beau jour; les 
figures en mosaïques se soulèvent sur leur courtine d'or. En traver- 
sant le chœur, je m'arrête à gauche pour considérer sur le pavé uu 
splendide lion. couché, en mosaïque, que je n'avais jamais remar- 
qué. On dirait que ses yeux farouches et irrités s'animent, qu'il 
va soulever sa crinière, que sa gueule enU'ouverle est près de rugir , 
il semble me dire : «J'aurai pour proie Tét ranger, je Télranglerai et 
r/'loufferai sous mes ongles recourbés ; je ne suis pas mort, pas 
plus que Venise. » 

A guisa di laon quamio si posa. 

Je reviens sur le'bord du Canal Grande, en passant par la cour du 
palais ducal; je fais Ip tour des deux citernes de bronze et monte 
une dernière fois l'escalier des Géants. Je parcours la Terrasse, je 
m'y assieds et j*y déjeune en plein air. Les mâts et les agrès des 
navires s'entre-croisent sur le bleu du ciel; les barques et les 
gondoles sont amoncelées au rivage ; le dôme de la Salute et toutes 
les statues de sa façade, et, plus près de moi, les figures de la cor- 
niche de la Libreriase dressent dans la transparence de l'air; tous 
les détails des sculptures saillissent en rehef : la Renommée en 
bronze de Ja Dogana di mare, pied élancé, ailes tendues, se préci- 
pite de sa boule d'or dans l'éther ! Quelle matinée caressante et 
bonne! comme elle me pénètre, m'enlace, me retient et me crie 
jusqu'au fond du cœur : « Ne pars pas ! » Jamais Venise ne me parut 
si belle! 

Je reste accoudée sur la balustrade de la Terrasse, à la même place 
oii je me suis accoudée la nuit précédente, jusqu'au moment où l'on 
vient m'appeler pour partir ; alors, assise dans la grande barque qui 
emporte les voyageurs, je vois disparaître Venise comme une vision 
qu'on n'espère plus ressaisir. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 3Ï9 

La barque glisse rapide, je dis des adieux muets à tous- ces pa- 
lais bien connus désormais. Arrivée au pont de fer de Tembarca- 
dère, je reste un instant attachée au rivage c^mme par un lien 
impérieux et doux ; mes pieds sont pour ainsi dire cloués sur la 
dalle du bord ; j'ai en face la coupole de Saint>Siméon le Petit, cou* 
ronnée de son saint en bronze. Une brise tiède frissonnant dans les 
arbres du jardin Papadopoli vient vers moi de Tautre rive et semble 
me donner le baiser d'adieu. Aux heures où les sympathies humaines 
sommeillent ou nous oublient, la nalure est bonne, elle se souvient 
de nous. 

Je regarde en tous sens les monuments, les palais, les masures, 
les ouvriers qui vont pensifs et tristes à leurs travaux et les gondo- 
liers silencieux. Peu de mouvement, pas un chant, pas un cri et pas 
un sourire, malgré ce beau jour ; je constate une fois de plus la 
morne tristesse de Venise, et je sens que cette tristesse est l'attrac- 
tion liième qui m'enchaine à elle et me la fait adorer. J'ai vécu 
dans la ville morte plus de deux mois, et il me semble [que c'est 
hier que j'y suis arrivée. 

Comme le temps se précipite pour nous, les choses nous quittent 
et nous les quittons. L'être flotte un moment au sein du monde^ 
cherchant des appuis aussitôt brisés; les liens du cœur se tordent 
et crient; les câbles rompus manquent au navire. Tombez, tombez, 
restes de nous! allez où sont allées les sensations mortes! Deux 
flammes qui meurent aussi d.onnent à notre vie d'un jour l'appa* 
rence du rayonnement et de la durée, et nous arrachent parfois 
à l'horreur du néant: puis on sourit de pitié d'avoir cru à la gloire 
et Ton s'indigne, orgueilleux, d'avoir cru à l'amour. 

Les voyageurs qui s'élancent des gondoles à l'embarcadère me 

heurtent en passant comme une chose inerte, la cloche m'avertit 
qu'il faut partir. 

...Il pie va innanzi e l'occhio indielro* 

Je monte dans un wagon réservé; et je suis ravie qu'on m'y 
laisse seule; je puis à l'aise regarder et me mouvoir, parler à Venise 
et la caresser. Debout, la tête penchée vers son lit mquvant, je lui 
tends les bras et je crois l'étreindre ; la lagune sourit, bleue et 
pailletée, et gonfle ses flots comme des coussins de turquoises et 

* Monti. 



320 L'ITALIE DES ITALIENS. 

d'or; le ciel se drape, tiu-dessus en zones lumineuses versant des 
rayons sur le corps de la cité dont chaque beauté s'étale el monte 
sur la couche souple des eaux ; ses dômes s'arrondissent en seins 
palpitants; les rameaux des arbres du Champ de Mars se massent 
en chevelure brune, le campanile de Saint-Marc se dresse comme 
un bras qui me salue et ses cinq coupoles se meuvent dans Tair 
telles qu'une main géante qui cherche la mienne. Adieu, adieu, 
belle Venise ! mélancolique amie qui comprend les pleurs! 

Le vol de la vapeur se précipite, la terre noire envahit déjà les 
eaux. Adieu, sœur éternelle de la poésie el de la douleur! je t'ai ai- 
mée et comprise plus qu'aucune âme au monde ne Tavait fait avant 
moi. — C'est un humble orgueil que j'exprime là ; c'est l'orgueil 
des affligés et des solitaires, à qui tout ce qui tombe est sacré. D'au- 
tres villes de l'Italie m'ont captivée et éblouie, mais aucune n'a 
exercé sur mon cœur l'a lirait tout-puissant et mystérieux de Ve- 
nise. C'était entre nous comme une douloureuse affinité de déchi- 
rements et de deuils secrets; d'élans glorieux toujours comprimés; 
de courage fier sans cesse abattu. Après l'avoir bien vue,je voulais 
lavoir toujours; après l'avoir connue je voulais mieux la connaître. 

Est-ce que les heureux . inspirent ce charme-là? il n'y a que les 
abandonnés et les mourants qu'on aime de la sorte, ils semblent 
nous dire : tf Ne nou^ quittez pas, prenez de poire vie ce qu'il en 
reste encore, bientôt hélas! nous aurons disparu, et vous voudrez en 
vain nous aimer, nous entendre et nous regarder. » 

Venise avait fui derrière moi, mais -mon esprit resiait avec elle. 
Les Alpes rhéliennes se dressaient à ma droite, souriantes dans le 
soleil et je croyais les voir encore des bords du Lido. Jusqu'à Vé- 
rone le fantôme de Venise s*assit sur mon cœur; je l'y enlaçais en 
le berÇfint d'un chant, et sur un air monotone et vague qui toujours 
aida pour moi au rhythme des vers, je fis en route les strophes qu'on 
va lire. 

CNE PAROLK DES GONDOLIEIIS D K VENISE. 

A IIADAVE LA COUTESSE POLCASTRO. 

Venise, en arrivant du côté du Lido, 
Apparait tout à coup, merveilleuse, ineffable, 

Souriante et flottant sur l'eau, 

Comme la Vénus de la Fable. 

Qu'elle est belle ! s'écrie, en lui tendant les bras. 
Le voyageur qui la eor\temple ; 



L'ITALIE DES ITALIENS. m 

De la sérénité cette ville est le temple, 
^ous ce ciel radieux elle ne soufTre pas. 

Son aspect aux regards dérouFe une féerie ; 
Son blond palais ducal, aux moresques balcons, 
Découpe dans les airs sa svelte galerie, 
Et son lion ailé Tuit dans les airs profonds ! 

Les dômes de Saint-Marc et les Procuraties 
Ëtalent au soleil l'azur, le marbre et l'or; 

Cent églises, des flots sorties, 
Sonnent leur carillon... Venise vit encor!... 

fTapprochez pas ! Venise est root te, 
>on dernier glas a retenli. 
Chaque palais a clos sa porte, 
Comme quand le maitre est parti; 

Les gondoles gisent en files 
Dans chaque lagune qui dort. 
Comme des bières immobiles, 
Sous le noir linceul de la mort. 

Les gondoliers au vol rapide 
Ne jettent plus leurs joyeux cris; 
A l'entour de la cité vide, 
Rôdent les uniformes gris. 

Pourtant on veut la voir, la cité douloureuse .. 
Ainsi, durant deux mois, j'ai parcouru, rêveuse. 
Ces grands palais déserts que l'Autriche ferma. 
Où Musset a souffert, où lord Dyron aima ! 

Le palais Foscari debout étale encore 
Sa fine colonnade au soleil qui la dore; 
La façade est intacte et fiére; mais, hélas! 
La profanation remplit les vastes salles. 
Des soldats ennemis les lits pressés et sales 
Insultent ces lambris où rayonnait i'allas. 

Ils ont souillé les grandes toiles 

Des maîtres de l'art respectés ; ^ 

Et percé de tuyaux de poêles 

Les marbres blancs, des déités. 

Aux sculptures des galeries, 
Aux architraves, aux balcons, 
S'agitent les buftleteries 
De ces despotes aux crins blonds. 

Mais de Morosini, conquérant de la Grèce, 
Le palais a gardé, comme une forteresse. 
Les armes de combat et l'étendard noirci ; 
Le grand doge, vainqueur, de victoire en victoire, 
Avec sa mine altiére où resplendit la gloire, • 
Semble revivre ici ! 

Saluons sa chambre historique, 
Son oratoire au jour mystique, 



322 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Son bénitier, son chapelet. 
Son éblouissant reliquaire, 
Et son vieux livre jde prière, 
Armé d'un petit pistolet. 

Puis vient la ealle des Armures, 
Et les héroïques statures 
Des aïeux qui l'ont inspiré» 
Prés de la salle des Batailles, 
Oi'i, brisant donjons et murailles, 
11 apparaît transfiguré. 

Puis la galerie où Venise, 
Après chaque ville conquise, 
Lui portait des lettres d'honneur; 
Vivante et sublime chronique. 
Que la main de la République 
Traçait de son doge vainqueur. 

Parmi I>>s dépouilles lointaines 
Conquise» au bruit du canon, 
Voici quelques marbres d'Athènes 
Qui font rêver du Parthénon. 

Ainsi chaque palais recèle 
Des vestiges prestigieux. 
Attestant la gloire immortelle 
D'une race de demi-dieux ! 

Ces souvenirs, dont elle est Aère, 
De Venise doublent le deuil; 
Elle maudit dans son suaire 
Les oppresseurs de son orgueil. 

Cn jour, j'interrogeais un des gondoliers sombres 
Qui parcourent sans bruit cette ville des ombres; 
Lui montrant un soldat germain, blond, calme et doux, 
Je lui disais : « Pourquoi tant de haine entre vous ? » 
« Che vuola, ^ignora, siamo îlaliani! ... » Pâle, 
11 dit ces mots, puis, tel qu'une arme qui fait feu, 
L'éclair de son œil nuir frappa, comme une balle, 
Le soldat à 1 œil bleu !... 

Ce cri de l'âme disait presque : 
Nous sommes la vie; eux la mort, 
L'Italien hait le Tudesque, 
Comme le soleil hait le nord. 

Nous sommes ce qui vivifie, 
La foi, l'amour, l'art, triple feu; 
Eux, l'opaque philosophie, 
Dont la brume enveloppe Dieu ! 

Nous sommes le cœur qui devine, 
Nous sommes l'élan et l'ardeur; 
Eux, le calcul, la discipline, 
Nous écrasant de leur lourdeur. 




l'itam:*: des italiens. 52î 

Nous formons la haine éternelle, 
La vengeance au grief profond ; 
Deux éléments que rien ne mùic, 
Deux races que rien ne confond. 

Brisons ce lien de la force, 
Brisons cet hymen insoumis ; 
Rendons frères, par le divorce, 
Ceux que le joug rend ennemis. 



XIY 

La nalure a des jours de fête qui dissipent passagèrement pour 
nous toutes les tristesses. Je crois les habitants du Nord moins 
accessibles sx l'influence de la beauté du soleil, de Téclat du ciel et 
de la douceur de Fair. Mais les enfants heureux du Midi, vivant sans 
cesse au dehors et en contact avec Tatmosphère, en subissent 
toutes les variations. Ils sont comme une émanation même de la 
terre qu'ils habitent. Ils souffrent, si elle est en deuil; s'égayent 
el s'épanouissent, quand elle fleurit et rayonne. Celte splendide 
jouniée, où je quittai Venise, avait commencé dans les larmes; 
mais tant de lueurs phosphorescentes jaillissaient sur la route ; une 
brise si tiède et si vivifiante était soulevée par la rapidité de la 
vapeur; les cieux étaient d'un bleu si profond et si pur, que je inc 
sentis bientôt gagnée par la sérénité de ce temps radieux. Les pay- 
sans qui travaillaient aux champs, au bord du chemin, ne mon- 
traient plus les visages mornes que je leur avais vus un jour de 
neige; quelques conladines passaient en chantant; les petits pâtres 
sifllaient gaiement el les oiseaux gazouillaient çà el là, ainsi que 
par une matinée de printemps. Les vilk-s et les villages que nous 
traversions se réjouissaient dans la lumière, comme si la liberté 
leur était venue. Les Alpes tyroliennes, revêtues de toutes les 
teintes du prisme, s'élevaient, adroite, telles que des remparts lumi- 
neux. Enfermée derrière ses bastions épais et son impénétrable 
porte Stuppdy ainsi que dans une tombe, Vérone, cette Juliette des 
cités, attendant le Roméo guerrier qui doit la ranimer, m'apparut 
tout à coup resplendissante de toutes les flammes de ce beau jour. 
Vue ainsi de la voie ferrée, Vérone est une des plus belles villes 
qu'on puisse imaginer; elle échelonne ses redoutables fortifications, 
ses monuments, ses églises, ses dômes, ses campaniles, sur de 
riantes colUnes que couronne un donjon formidable à son tour 
couronné par les Alpes du Tyrol. Sous le poudroiement du soleil, 



52i I/ITâLIEDES italiens. 

redoutes et murs d'enceinte se fondaient, pour ainsi dire, en 
masses de clarté. C'était comme une illumination de la nature pré- 
sageant le grand Luminare* des fêtes de Tindépendance. Le châ- 
teau fort ne semblait plus armé de canons à bouches sombres; 
mais, tel qu'un des palais féeriques de rArioste, il se dressait 
resplendissant dans Téther; on eût cru ses murailles et ses tours 
en albâtre oriental. Cette parure et cette joie, que le soleil répand 
jusque sur les pierres, me faisait comprendre Tadoration des Grecs 
pour Hélios, dieu du jour; j'allais plus loin, en ce moment, je me 
sentais devenir Guèbre : je voyais dans le soleil Tâme du monde. 

A Peschiera, j'oubliai Tennui de la douane et du visa des passe- 
ports, en contemplant le lac de Garde; bleu, riant et tranquille, il 
ressemblait à un incommensurable saphir serti dans la bordure 
d'argent des blanches montagnes. 

A peine avions-nous dépassé Dezanzano, que te wagon, où j'étais 
restée seule jusqu'alors, fut envahi par des officiers piémontais en 
grande tenue; deux stations plus loin, des officiers français, éga- 
lement en grande tenue, montèrent aussi dans le convoi qui nous 
emportait'^ ils venaient de Crémone et d'autres villes voisines, où 
ils tenaient garnison. L'un d'eux se plaça prés de moi : c'était jus- 
tement un ami du capitaine Yung, que j'avais vu au théâtre, à 
Milan ; il m'engagea à m'arrêter à Brescia pour assister à la fête 
qui devait avoir lieu le soir même. 

K Les officiers piémontais offrent un bal aux officiers français et 
à tout notre état-major. Vous trouverez là le colonel Valazé, » me 
dit le jeune capitaine qui me parlait. J'objectai ma fatigue ex- 
trême, une nuit précédente sans sommeil et mon désir d'arriver 
le plus tôt possible à Milan pour m'y reposer. 

« Vous dormirez demain, me dit un vieux et excellent major 
génois, à la mine chevaleresque de Don Quichotte, avec qui j'avais 
déjà causé depuis Dezanzano ; il faut absolument, madame, que 
vous soyez de cette fête que l'Italie donne à la France. 

— Hais vous voyez bien, major, que déjà mes yeux se ferment 
et qu'après une heure passée à ce bal je dormirai debout. Où 
m'abriterai-je, alors? Les auberges de Brescia doivent être en- 
combrées, et vous ne pourrez m'y obtenir d'assaut une petite 
chambre. 

' Illumination. Celle de Pise est la plus célèbre. Nous assisterons plus tard au 
grand Luminare qui éclaira un soir la vieille cité visitée par le roi d'Italie. 



L'ITALIE DES ITALlfcNS. 525 

— Si, parole de militaire, répliqua le bon major, je vous pro- 
mets un logement magnifique ?iu Gambaro. 

— Quoi, vous voulez me loger dans une écrevisse? » reparlis-je 
en riant/ Le vieux major, un peu dérouté, comme le sont beau- 
coup d'étrangers, par la plaisanterie française, reprit avec gravité : 

« L'hôtel du Gambaro est excellent ; j'y suis connu depuis bien 
des années, et je vous y ferai donner de force, par autorité mili- 
taire s'il le faut, la chambre d'honneur. Vous y trouverez, ma- 
dame, un lit brescian dont vous me direz des nouvelles. Vous 
autres, Fraiiçais, vous croyez trop qu'on n'a ses aises que chez vous. 

— Il ne vous reste plus une objection valable, me dit le capi- 
taine, à moins que vous n'ayez pas dans vos malles une toilette 
de bal. 

— J'en ai une, répliquai-je, au fond d'une grande caisse, 
d'où elle n'est pas sortie à Venise. Hélas! Venise n'a plus de 
fêtes. 

—Voilàjdonc, madame, qui est une chose décidée, reprit le major 
de l'armée italienne, et, si vous me le permettez, je me fais, dés 
à présent, votre chevalier; je vous installe au Gambaro, où je 
viendrai vous prendre pour vous conduire au bal. » 

En disant ces mots, il me remit sa carte. Il se nommait Panario. 
Son noble et maigre visage avait une expression triste et exaltée. 

c Vous êtes un de nos hôtes, lui dit gaiement le capitaine fran- 
çais ; c'est pourquoi je ne vous dispute pas Tbonneur de donner le 
bras à madame dans cette fête. C'était pourtant mon droit, comme 
son compatriote. 

— Je vous ferai observer, répondit très-sérieusement le major, 
que j'ai offert le premier mes services à Madame. 

— Certainement, major, et c'est vous que j'accepte pour cheva- 
lier, repartis-je; monsieur doit se garder pour les jeunes et belles 
danseuses ; nous, major, nous causerons et nous ferons tapis- 
serie. » 

Ce dernier mot surprit le major. 

« Je ne vous comprends pas bien, murmnra-t-il. 

— Gela veut dire, major, que nous resterons, assis, à regarder 
les autres. 

— Et à souper, répliqua le major. 

— Vous nous offrez donc à souper^ s'écria le capitaine français, 
firavo ! Brescia fait bien les choses. 

28 



5-20 L'ITALIE DES ITALIENS. 

— Brescia vous traile comme des BayardsS reprit le major; 
notre roi a fourni les vins et la venaison. » 

Tout en «causant cordialement de la sorte, nous étions arrivés à 
la station de Brescia, la nuit tombait, la ville s'illuminait déjà pour 
la fête; il y avait au débarcadère un véritable encombrement. Le 
major me pria de m'asseoir quelques minutes dans une salle d'at- 
tente en compagnie du capitaine français. 

* Je vais me procurer une voiture et je reviens, » me dit-il. 

Je n'eus pas le temps d'exprimer à mon compatriote le doute que 
m'inspiraient les flatteuses promesses du major, car il reparut 
aussitôt et s'écria triomphant : 

c La voiture est là, madame, j'y ai fait charger votre bagage et 
elle va nous conduire au Gambaro. 

— Un de mes amis m'attend, reprit Toflicier français, et puis- 
que la France vous est inutile, je vous abondonne à l'Italie. Nous 
nous retrouverons au bal. 

—Je me confie entièrement à Thospitalité du magor, »reparlis-je, 
et je m'élançai dans la voiture. Mon parfait chevalier se plaça près 
de moi ; le cocher fit claquer son fouet et les chevaux franchirent à 
toute vitesse les rues montueuses et étroites de Brescia; bientôt 
nous arrivâmes dans des rues plus larges, bordées de galeries en 
arcades sous lesquelles les lampions commençaient à décrire des 
festons de lumière. Nous tournâmes sur une place et nous nous 
trouvâmes devant la porte de l'hôtel du Gambaro* L'hôtelier salua 
le major comme une vieille connaissance et répondit par des gestes 
d'assentiment à toutes ses demandes. 

« La caméra d'onore pei' questa signora che ama molio Italia; 
bisogna accomodarla daregina; subito pranWy fuoco e cameriera 
per la signora*. 



' On sait que Bayard, blessé grièvement à Tassant de Brescia, fut porté dans 
la maison d'un gentilhomme qui venait de prendre la fuite, laissant sa femme 
et ses deux filles exposées à la brutalité des soldats. La mère éplorée reçut le 
guerrier mourant et le conjura de sauver la vie et l'honneur de ses filles. Bayard 
la rassura et mit sa maison à rabrt de toute insulte; tandis que des ruisseaux de 
sang inondaient la ville et que des soldats féroces se livraient à tous les excès, 
Bayard sauvegarda la maison dont il était l'hôte. Guéri de sa blessure et prêt 
à rejoindre l'armée, il refusa deux mille cinq cents ducats que cette famille 
reconnaissante lui offrait pour rançon, et il partagea cette somme entre les 
deux jeunes filles qu'il avait protégées. 

f II faut la chambre d'honneur pour cette dame qui aime bien l'Italie; il faut 



L'ITALIE DES ITALIENS. 527 

— Si signore, sietesicuro\ » repartit rhôlelieren nous ou- 
vrant une porte de chêne au rez-de-chaussée à gauche de Tau- 
berge. - • 

^'ous pénétrâmes dans une immense chambre dont Taspect me 
glaça d'abord; mais deux camenVn entrèrent aussitôt, l'un tenant 
quatre chandeliers aux bougies allumées, Tau Ire une énorme 
brassée de sarments qu'il jeta dans la vaste cheminée et qui, s'em- 
brasant instantanément, projetèrent une ardente lueur dans toute 
la chambre. Les fresques du plafond semblèrent se mouvoir à cette 
clarté soudaine, les vieux meubles à formes solennelles prirent un 
air de fête. Mais ce qui me ravit, ce fut le lit brescian : couche pa- 
triarcale immense et carrée, trônant sous un baldaquin de broca- 
tellâ rouge. Les draps fins et blancs comme de la neige étaient ra- 
battus sur les couvertures de soie; les longs oreillers garnis de 
mousseline gaufrée invitaient au repos. Je les regardai d'un œil de 
convoitise et je dis au major, avec nn léger bâillement : 

« Savez-vous qu'il me prend envie de dormir au lieu d'aller au 
bal! 

— Impossible, répliqua .le major, vous l'avez prorais, il faut tenir 
votre parole; un bal pour une femme, c'est comme une bataille 
pour nous ; mettez-vous sous les armes, il est six heures ; à neuf 
heures et demie, heure militaire, je reviens vous chercher avec 
une invitation en règle de notre général. Nous resterons à la fête 
jusqu'à une heure du matin pour assister au souper qui se sert à 
minuit; c'est donc sept heures encore à vous tenir debout, à com- 
battre le sommeil; voici qui va ranimer vos forces. » 

Et il me montra du geste deux camerieri qui entraient, l'un por- 
tant une table qu'il déposa devant le feu flambant, l'antre un pla- 
teau où fumait un bon dîner. 

« Eh quoi ! major, vous ne dînez pas avec moi? 

— J'ai diné à mon heure, à quatre heures, répliqua-t-il, et je 
veux souper ce soir. Je vous, laisse à votre toilette, j*ai entendu 
dire dans ma jeunesse que c'était aussi long et aussi compliqué que 
les travaux de siège d'une place forte. Vous aurez deux femmes 
pour vous aider, j'ai donné des ordres. » Il sortit en me répétant : 
« N'oubliez pas 9 à neuf heures et demie, heure militaire. » 

la traiter en reine; U faut de suite un dîner, du feu et une femme de chambre 
pour madame. 
* Oui, monsieur, soyez certain. 



328 L'ITALIK DES ITALIENS. 

Me voilà donc dans cet hôtel inconnu, entourée comme par en- 
chantement de tout le confort qu'on peut trouver en voyage, et, 
ce qui vaut mieux, ce qu'on ne peut payer ù prix d'or, de soins 
empressés et presque affectueux qu'un mot de Texcellent major 
a suffi pour attirer sur moi. A peine mon diner est-il desservi, que 
deux femmes entrent dans ma chambre: la mère et la fille. La 
fille est belle à éblouir avec ses yeux noirs pleins de feu, où Ta- 
mour se devine, et ses cheveux abondants réunis en nattes contour* 
nées vers les tempes. Elle rit d'un bon rire sympathique et joyeux, 
tandis que sa mère retire une robe de soirée de ma grande 
caisse : 

« Be//iss/nia / » s'écrie-t-elle en voyant cette très-simple robe 
de poêle en voyage. « Stupenda, » reprend-elle en touchant $ivec 
une délicatesse admirative une couronne où des grappes d'or, se 
marient au feuillage vert. 

Puis elle s'empresse attentive^à tous nies mouvements, m'aide à 
me chausser, à me coiffer, à me vêtir, à poser ma berthe et mes 
bijoux avec une dextérité, une adresse et une càlinerie caressante 
dont aucune femme de chambre française n'est capable. Dans les 
Italiennes de toutes les classes, le naturel et l'imagination sup- 
pléent au défaut d^étude; ce qu'on ne leur a pas enseigné, elles le 
devinent; elles ont l'intuition du beau et l'amour de l'élégance; pour 
ne point parler ici des arts, mais seulement des métiers, je dirai que 
j'ai trouvé en Italie des brodeuses inimitables, des repasseuses 
qui en remontreraient à celles de Paris, des ouvrières en linge aux 
doigts de fées, des coiffeuses qu'on peut apprécier en regardant les 
coiffures variées, et pour ainsi dire sculptées, des Génoises et des 
Vénitiennes. 

Ma toilette était finie à neuf heures, et quand le chevaleresque 
major entra j'étais assise en face de l'àtre embrasé; j'en aspirais la 
flamme et commençais à m'endormir. 

« Vedetôy signorCy dit la cameriera au major en plaçant deux flam- 
beaux devant moi, la signora è beUa àssai; somigila alla madona. » 

C'est à toi, chère enfant^ pensais-je, que cette toilette de bal 
irait bien; cette couronne £»iérait à ta jeunesse et à ta merveil- 
leuse beauté bien mieux qu'à un front pâli par la pensée et le cha- 
grin. 

Le major étirait ses gants d'une blancheur irréprochable; quand 
il eut mis le dernier bouton : 



L'ITALIE DES ITALIENS. 529 

< Madame, me dit-ii en m'offrant son bras, il faut partir ; la file 
des voitures est déjà longue, et il sera plus de dix heures quand 
nous entrerons au bal. 

— Bien, major, en avant; plus d'hésitation, mon sommeil est 
vaincu. » 

Nous trouvâmes dans le vestibule les domestiques rangés en 
ligne pour nous voir passer. Le major, dont la boulé songeait à tout, 
dit au primo cameriere : 

a Entretenez un grand feu dans la chambre de madame, la nuit 
sera froide. » 

Elle fut en effet d'une limpidité glacie, cette belle nuit de fête 
de Brescia ; les étoiles ruisselaient à travers le firmament comme 
une cascade d'or sur les glaciers. Un air vif et pénétrant, venait 
des Alpes voisines : il courait insaisissable à Touîe, mais frappant 
la peau tel que le contact froid d'une lame. Les Brescians faisaient 
des feux clairs, des feux de joie, devant leurs maisons illuminées, 
ils chantaient des chants patriotiques, et la garde nationale, 
dont la musique jouait des fanfares, formait la haie le long des 
rues. 

 mesure que nous approchions du palais Marlinengo, où se 
donnait la fête, la foule devenait plus compacte. 11 y avait là de 
belles filles de Brescia et de jolies conladines venues tout exprés de 
la campagne per vedere un poco le belle signore in vestito di 
[esta (pour voir un peu les belles dames en habits de fête). C'ébient 
des exclamations enthousiastes à chaque coiffure de fleurs, de 
plumes ou de pierreries qu'elles entrevoyaient à travers les glaces : 
des Gesu Maria ! et des Corpo di Bacco ! admiratifs ; pas un mot, 
pas un regard qui trahit l'envie. Le peuple italien est si instincti- 
vement et naturellement artiste, qu'il ne lui vient jamais en pen- 
sée de jalouser ce qui charme ses yeux. Le luxe des riches est un 
spectacle dont' il jouit sans faire un retour sur son dénûment qui 
lui interdit de le partager. Involontairement je comparais cette 
foule joyeuse et approbative à la foule hargneuse et agressive du 
peuple de Paris qui borde la rue de Bivoli pour voir la file des voi- 
tures se traînant lentement à l'hôtel de ville les soirs de bal. Je 
me souvins qu'un jour où je me rendais à une de ces fêtes, 
comme j'abaissais le store et penchais la tête à la portière dans un 
un moment de halte, une mégère au visage menaçant (qui ne se 
doutait pas qu'elle avait affaii*e à une âme compatissante à toutes 

28 



330 L'ITALIE DES ITALIENS. 

les souffrances de ce monde) se pencha vers moi du trottoir, 
et me heurtant presque me dit d*une voix rauque : « Tu iras 
tout de même comme nous pourrir au cimetière l » Cri de la dé- 
tresse éperdue qui souffre de la faim, du froid, de toutes les fati- 
gues d*un travail sans trêve ; de la fièvre qui court dans le sang 
appauvri, des atteintes de l'atmosphère, de la 'boue qui éclabousse, 
de la pluie qui perce les haillons, du froid qui fait claquer les os 
d'un corps chétif qui se sent par anticipation devenir squelette et 
voué à la fosse commune, cette grande terreur du peuple de 
Paris. 

Les pauvres d'Italie ont du moins leur soleil I 

ai-je dit dans des vers sur les misères de Londres et de Paris; ils 
ont aussi une nourriture facile à prix modiques, une constitution 
saine, une santé robuste (excepté à Naples); ils ont. leurs heures de 
paresse possible qui leur permettent de goûter la douceur de leurs 
jours radieux et la beauté de leurs nuits étoilées, sans avoir à re- 
douter que les instants de farniente donnés à l'imagination soient 
rachetés par les déchirements de la faim et les angoisses de la 
maladie. 

Nous étions arrivés au palais Maninengo, éclairé a giorno. Un 
côté de la cour bordée d'arcades avait été transformé en galerie 
servant de vestiaire. Les murs étaient recouverts de massifs de 
fleurs et d'arbustes verts d'où surgissaient des trophées d'armes et 
des faisceaux de drapeaux aux couleurs de l'Italie; au bout de cette 
galerie riante, d'un très-bel aspect, se dressait le buste de Victor- 
Emmanuel, ombragé de la noble bannière de Savoie. Sa franche et 
martiale figure semblait dire : « En avant ! Je ne m'arrêterai point 
dans la lutte, j'accomplirai le vœu d'un peuple entier qui amis en 
moi son espérance ! » 

Le major Panario fit le salut militaire en passant devant l'image 
de son roi, puis nous franchîmes rapidement le vaste escalier, dé- 
coré comme la galerie, et. nous arrivâmes dans les salons où se 
pressaient déjà les conviés; les officiers des deux armées alliées, 
française et italienne, valsaient dans une grande salle toute ten- 
due de mousseline blanche encadrée dans des bordures de fleurs. 
Aux quatre angles de la vaste salle flottaient les drapeaux confon- 
dus des deux nations amies. Deux bouquets gigantesques de roses 
et de camellias étaient suspen4us en face de t'orchestre; Tiin 



L'ITALIE DES ITALIENS. 35t 

portait cette inscription : A Victor-Emmanuel notre roi. Tautre : 
Lea dames de Venise aux dames de Brescia, Ces belles fleurs 
étaient arrivées le malin même de Venise, accompagnées des 
vers suivants, qu'on distribuait aux assistants sur des carrés de 
vélin : 



A VICTOR-EMMANUEL. 

Venise, eu ses jours de gloire et d'audace, 

Du haut de son vaisseau d^or. 

Confiait spn anneau à l'Océan, 

Le plus infidèle des époux. 
Aujourd'hui seule, pauvre et frémissante, 
Depuis dix ans pleine d'amour pour lui, 

Elle envoie secrètement 
Au plus loyal des rois son bouquet d'épouse. 



AUX DAMES DE BRESCIA. 

Les mères désolées de Venise, pleines de foi 
Dans celui qui doit ressusciter la patrie, oftVent 
Ces cameilias et ces roses aux dames de Brescia, 
Nouvelles Machabées. 

Vous fûtes des anges au chevet des blessés, 
Des Jeanne d'Arc au jour de la bataille. 
Ennemies constante de toutes tyrannies, 
' Quelle est la race qui vous égale ici-bas? 

Dans une autre salle était un troisième bouquet, offert également 
par les Vénitiennes au général Gialdini. Ce général, qui devait s'illus* 
trer plus tard par tant de victoires, assistait à la fête; je Taperçus 
nu fond d*une galerie, mais je ne pus le rejoindre ce soir-là ni 
causer avec lui; je ne devais le connaître que quelques mois après, 
à Bologne. 

Tandis que je lisais ces vers envoyés par Venise en deuil à Bres- 
cia en fête» et qu'il m'apportait comme un souille de la grande la- 
gune que j'avais quittée le matin, mes oreilles étaient frappées parla 
voix glapissante du maestro di ballo (maître de cérémonies et de 
danse), gourmandant les valseurs et leur prescrivant d'une voix so- 
lennelle et retentissante le nombre de tours de valse que chacun 
d'eux devait décrire; ce nombre voulu accompli, malheur au cou- 
ple enivré par la musique et le mouvement qui tentait de tourbil- 
lonner encore , le maçHro di ballo tendait gus^itôt son bras comme 



%• 



.352 L'ITALIE DES ITALIENS. 

une férule et obligeait le couple indiscipliné à passer dans la salle voi- 
sine. Je n'ai jamais vu un imprésario de Ihéâtre aussi affairé un 
jour de première représentation que l'était cet important maître de 
ballet de Brescia» réglant et ordonnant les figures ; la sueur lui 
ruisselait du front sur les joues et trempait sacheyelure submergée 
comme celle d'un dieu marin ; il essuyait par intervalle son visage 
maigre et empourpré avec Técharpe de soie blanche^ à franges d'ar- 
gent, insigne de sa dignité, qu'il portait au bras droit; il était aidé 
par quatre sotto-maestri di baUo qui s'efforçaient de former 
un cercle au moyen d'une grosse corde en laine , aux couleurs 
italiennes, tendue. dans leurs poings ferïnés; les danseurs étaient 
emprisonnés dans ce cercle, qu'ils ne pouvaient franchir sous aucun 
prétexte durant le quadrille ou la valse. Les spectateurs maintafius 
en dehors de la corde despotique n'avaient pas la liberté de se 
mouvoir et de circuler ; les officiers français s'impatientaient de 
cette barrière qui les entravait ; le maestro di balio , inflexible, 
frappait ses mains Tune contre l'autre et jetait plus sonores les for- 
mules del codice dei hallerim (du code des danseurs). Appuyée sur 
le bras de mon fidèle major, je faisais tapisserie en deçà de la corde 
inexorable ; je pouffais de rire en voyant se démener le pauvre 
maestro di ballo; l'idée me vint de parlementer avec lui et d'obtenir 
qu'il nous laissât passer dans une salle voisine. Il secoua sa tête, 
inondée par les flots de ses cheveux mouillés, et avec l'expression 
indignée d'un général d'armée à qui on proposerail'un jour de ba- 
taille une infraction aux règles stratégiques , il s'écria : Primo il 
dovere, signora! niante che il dovere! (d'abord le devoir, ma- 
dame, rien que le devoir), et sa voix aigre et irritée lit tonner ces 
mots sur un diapason qui couvrit les notes les plus hautes de l'or- 
chestre ; il est vrai que l'orchestre jouait une musique molle et 
presque voilée qui n'avait rien du vacarme et du brio de celle des 
orchestres français et allemands. A tous les grands bals auxquels 
j'ai assisté en Italie, j'ai été frappée de cette modération, on pour- 
rait dire de cette faiblesse de l'orchestre ; il se compose d'instru- 
mentistes peu nombreux , pas de grosse caisse ni d'ophicléide, rien 
qui enlève les danseurs et les enivre ; les danses y perdent beau- 
coup de leur entrain, sinon de leur précision. 

Tandis que j'interpellais le maestro di ballo et riais de sa résis- 
tance, le bon major me disait gravement : « Mais cet homme est dans 
son droit, il a raison de vous résister, il exécute sa consigne : que 



L'ITALIE DES ITALIENS. 353 

penseriez- vous de lui s'il vous cédait? — Je penserais, repartis-je 
gaiement, qu'il a plus d'esprit que son métier. » 

Enfin le quadrille finit; la corde tyrannique se détendit et tomba 
à nos pieds, attendant pour se relever de nouveau le signal d'une 
autre figure. Nous nous hâtâmes de sortir de la salle de bal 
pour aller dans une longue galerie de peintures où le buffet était 
dressé ; il me semblait que la corde tenace noiis poursuivait, prête 
à s'enrouler à nos pieds comme un serpent. Je devais la retrouver 
aux fêtes de la cour à Milan, à Florence et à Palerme, disgracieuse 
et choquante comme une maxime pédante dans une strophe lyrique. 

L'aimable comtesse Mafîei me disait un jour en voyant mon en- 
thousiasme pour l'Italie et ma sympathie naturelle pour les Italiens, 
leurs mœurs, leurs usages, leur façon de vivre si douce et si facile : 

« Mais enfin nous avons bien quelques petits défauts, et vous 
ferez sur nous, j'en suis certaine, plusieurs critiques mordantes 
et justes. 

— Oui, sans doute, je ne m'en cache pas, j'en ai déjà noté qua* 
tre que je formulerai de la sorte : 

1** La danse en Italie est garrottée par une corde à laquelle je 
voudrais qu'on, pendit tous les inaestri di hallOy personnages sup- 
primés depuis plus d'un siècle de toutes les fêtes parisiennes et re- 
légués dans les pensionnats de jeunes filles. 

2"* Les plus beaux palais de Milan et de Turin ont des escaliers 
qui sont balayés une fois l'an. 

3* Tous les prêtres et tous les vieillards d'Italie prisent, et pres- 
que tous les jeunes gens élégants font c(Anme les prêtres et les vieil- 
lards, 

4° La terre des vins exquis, des fruits savoureux, des fleurs et 
des parfums est empestée par la puanteur du fromage, exhalant des 
vapeurs fétides dans toutes les salles à manger et dans toutes les 
cuisines, à tel point qu'il me semble toujours que les oranges em- 
baumées en sont empreintes et que les tubéreuses en ont une ar- 
rière odeur. 
'— Est-ce tout? me dit avec enjouement la comtesse. 

— Mais c'est assez grave, reparlis-je en riant. 

— Bah ! répliqua-t-elle, un peuple n'est pas perdu pour si peu. 

— Non, lui dis-je, mais ce peu lui fait perdre de son attrait, et 
l'attrait est une des forces vives de ce monde. » 

La galerie où le buffet se déroulait d'un bout à l'autre sur une 



3j4 L'ITALIE DES ITALIENS. 

longue estrade n'avait paS; je dois l'avouer, la moindre odeur de 
fromage. Les parfums des sorbets, des sirops, des vins doux , du 
café fumant, des corbeilles de mandarines, des dressoirs de bon- 
bons, de gâteaux et de fruits confits aUernés avec des vases de fleurs 
naturelles, composaient une atmosphère de serre embaumée. Le 
major, toujours attentif, emplissait pour moi ses poches de sucreries, 
11 me présentait aux jeunes femmes et aux jeunes filles de sa con- 
naissance qui se trouvaient à la fête comme une poetessa francese 
visitant Tltalie pour la chanter plus tard ; les jeunes filles me de- 
mandaient en fixant sur moi leurs grands yeux lumineux et inter- 
rogateurs : « Aimez-vous notre Pétrarque et notre Tasse? » Les mères 
m'interrogeaient sur ma fille qui devait bientôt me rejoindre ; elles 
voulaient savoir si elle était belle et gentile, mot qui revient à tout 
I ropos en Italie et équivaut au mot charmant parisien. 

Des officjers français que j'avais vus à Milan me saluaient en pas- 
sant, tout en vidant des verres de marsala et de Champagne, qu'ils 
heurtaient fraternellement aux «erres dés officiers italiens. 

Dans un petit salon où l'on jouait, je rencontrai .le colonel Va- 
lazé causant avec un général piémontais ; il était venu à Brescia 
pour faire l'inspection de nos bataillons qui y tenaient garnison, et 
par la même occasion il assistait à ce bal. Je m'assis près de lui et 
regardai défiler les jolies Brescianes et les belles Milanaises; parmi 
ces dernières la jeune comtesse Lilta, vêtue d'une robe vaporeuse 
en tulle blanc et couronnée de légers bluets, passa comme l'élue 
de la fête; son cou mignon était éclairé par une rivière de gros dia- 
mants irradiant de doux rayons sur sa blancheur. Ses beaux yeux 
luttaient d'éclat avec ce collier de reine. Les toilettes des Milanaises 
défiaient par leur goût l'œil d*une Parisienne; celles'des Brescianes 
étaient moins correctes ; les unes naïvement outrées aux couleurs 
trop vives surchargées de fleurs et de plumes; les autres, d'une 
mode arriérée qui s'ignore et s'étale confiante .'comme la mode du 
jour. Les jeunes filles avaient des robes courtes qui laissaient 
à découvert (eurs jolis pieds. Tandis que je passais mon inspection 
plus amusante, observa le colonel Valazé, que celle qu'il devait 
passer le lendemain, le major se tenait debout derrière moi. Bien-* 
tôt il tira sa montre et me dit : 

«Madame, il est minuit, les salons du souper vont s'ouvrir, 
hâtons-nous pour être des premiers, à moins que vous ne vouliez 
rester au bal jusqu'au jour. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 335 

— - Je commençais à sommeiller, reparlis-je, mais vos paroles me 
réveillerfl; allons bien vile, major, je sens mes yeux se -fermer in- 
vinciblement. » 

Le major, avec sa haute taille mince, fendit comme une baliste la 
foule qu'il dominait, et parvint, en me soutenant à son bras, jus- 
qu'aux portes de la salle du souper ; elles s'ouvrirent presque aus- 
sitôt conimè celles d'une écluse poussées par les flots. Le coup 
d'oeil d'une grande pyramide à étages chargés de plats et couron- 
née par un cerf à grandes ramures, était fort attrayant. Ce beau cerf 
qui semblait courir encore était flanqué de deux chevreuils dont 
nous allions mander les filets, mais dont la peau empaillée simulait 
des bêles vivantes. Ces trois animaux à cornes, ainsi que les faisans 
et les perdreaux truffés, venaient du parc de Monza et avaient été 
otTerts à Brescia par le roi. Les vins sortaient des caves royales; ils 
défrayèrent toute la nuit les toasts portés au souverain populaire. 
Le major surchargeait mon assiette de venaison ; soins inutiles ; je 
ne me sentais (l'autre appétit que celui du sommeil; j'étouffais dans 
cette salle envahie par des mangeurs plus robustes. 

« Partons, dis-je à mon chevalier, je n'ai bu que de l'eau- et j'y 
vois trouble; la bête humaine demande à dormir! C'est humiliant, 
major. Ainsi la moitié de notre vie se perd dans l'oubli de l'autre 
nioilié. » 

Le sommeil me gagna si fort dans la voiture, qu'arrivée à l'hôtel 
je pus à peine dire au major : 

« Bonne nuit, revenez demain, je vous remercierai mieux. 

— Demain à midi je serai à vos ordres pour visiter la ville, » me 
répliqua le plus courtois des hommes à travers la porte de ma 
chambre déjà refermée sur moi. 

La belle cametnera veillait en m*attendanl ; elle se récria en me 
voyant jeter pêle-mêle robe, fleurs et bijoux, tandis qu'elle bassi- 
nait mon grand lit brescian avec de la braise saupoudrée de sucre; 
elle en enlr'ouvrit ensuite les draps fins et chauds, et je m'y en- 
gloutis avec volupté, bénissant Dieu de cet anéantissement qui 
apaise par intervalles tout ce qui souffre et s'agite en nous. 

Ce ne fut pas sans effort que je quittai le lendemain à,dix heures 
ce lit délectable. Le major Panario ne devait venir me chercher 
qu'à midi. Mais avant son arrivée j'avais à cœur de faire mes malles, 
de déjeuner et de régler mon compte à l'auberge, afin d'éviter à 
l'excellent homme tout nouveau dérangement; la fraîche cammera 



356 L'ITALIE DES ITALIENS. 

m aida à remeltre en ordre mon bagage, riiôlelier me servit lui- 
même un poulet saujté» de petites huîtres de Venise et du café ex- 
quis. Quand je lui demandai ma note il me dit : « Prima, sarei 
felice di sapere se la signera à stata bene in casa mia?—Si molto 
bene, » lui répondis-je. (Avant je serais heureux de savoir si madame 
s'est trouvée bien dans ma maison? — Oui, très-bien.) Il sortit en 
répétant : Troppo onore (trop d'honneur). Aussitôt je me deman- 
dai si le major m'avait fait passer pour une princesse, et je com- 
mençais à redouter que la note qu'allait m'apporter Thôtelier ne se 
ressentit de ce trop (T honneur. Je n'en revms pas de surprise 
lorsque, jetant les yeux sur un papier enjolivé qu'il m'envoya par 
la souriante cameriera, je vis un total de dite scudi (à peu près dix 
francs). Quoi! deux repas, un feu à incendier la chambre, quatre 
bougies, un lit sans pareil et le service pour ce prix! « bonne 
ville de Brescia! m'écriai-je, honnête hôtel du Gambaro, je jure de 
dévtjrser sur votre hospitalité le peu de renommée qui entoure mon 
nom ! » Je remis les due scudi kh cameriera, et je lui en donnai un 
troisième pour elle. Elle eut l'air si ébahie de cette buona mano et 
me remercia avec tant de lyrisme, que je regrettai de ne pouvoir 
tripler sa joie en triplant mon étrenne. Comme elle sortait, je 
l'entendis dire aux autres domestiques : « È veramente una princi- 
pessa! » (c'est vraiment une princesse). Hélas î l'heureuse fille ne se 
doutait guère de la viduilé de la bourse du poète. 

Midi sonnait son dernier coup au campanile voisin, quand le 
major, drapé dans son manteau, entra, armé d'un bouquet et d'un 
cornet de bonbons qu'il m*oftrit en rougissant un peu. 

« Major, vous êtes adorable, lui dis-je, tandis qu'il bafsait ma 
main ; je veux fous revoir à Paris et vous rendre chez moi toutes 
ces aimables gâteries. 

— Quand l'Italie sera faite et que mon roi me permettra de 
prendre un congé, je vous jure bien, madame, que vous me verrez 
à Paris ; j'y ai demeuré, et j'en ai gardé comme un éblouissement 
dans ma mémoire. 

— Eh bien, moi, cher major, je n'en garde qu'un assombrisse- 
nient; pluie, boue, brouillard; foule affairée, crottée, indifférente: 
voilà Paris. 

— Et l'Opéra, madame; et le Palais-Royal, elles boulevards! 
-^ Major, vous n'êtes pas artiste ; vous me vantez là les choses 

qu'aucun vrai poète ne pourrait chanter et qu'aucun grand pemtre 



L'ITALIE DES ITALIENS. 337 

ne saurait reproduire. Allons voir la Victoire antique, le Campo 
Santo, le fort vénitien et les belles collines qui dominent la ville. 
Le ciel est bleu comme en été ; le soleil nous sollicite. 

— Je vous avertis qu'il fait très-froid, répliqua le major, et qu'il 
serait imprudent de sortir à jeun. Permettez-moi de vous offrir un 
déjeuner à l'italienne. 

-7- Mais la chose est faite, major ; le magique hôtelier du Gam" 
baro y a pourvu. 

— Oh! c'est un mauvais tour que vous me jouez là, reprit-il 
tout centriste; vous ne voulez donc pas rompre le pain avec moi? 
Je n'irai dîner chez vous, à Paris, que si vous dinez avec moi à 
Drescia. 

— Je pars à quatre heures et demie pour Milan, major. 

— Mais il y a ce soir au théâtre de Brescia une prima donna 
qui fait grand bruit, madame; il faut l'entendre. 

— Pour cela, non, major ; vous viendrez à Milan, et nous irons 
à la Scala ; plus tard, à Paris, nous irons à l'Opéra, que vous 
adorez. 

— Pour que je vous pardonne d'avoir déjeuné sans moi; reprit- 
il, vous allez me promettre que nous dînerons ensemble à trois 
heures, av«nt votre départ. 

— A trois heures, répliquai-je en riant, voilà une heure étran- 
gère à toutes mes habitudes; je n'aurai pas faim. 

— Vous aurez, s'écria -t-il, une faim de garnison réduite à 
capituler, après toutes les excursions que je vais vous faire faire. 

— Eh bien, alors, nous verrons ; mais partons vite, major, une 
telle promenade me lente plus qu'un dîner succulent. » 

Il sortit quelques minutes, puis revint m'avertir qu'une voi- 
ture découverte nous attendait. Elle traversa rapidement plu- 
sieurs rues à l'ouest de la ville. Je remarquai quelques façades 
grandioses de palais queMe major me nommait en passant ; parfois, 
il faisait arrêter les chevaux devant les portes voûtées de ces an- 
ciennes demeures patriciennes, en me disant : « Regardez ces 
cours et ces galeries ; ne croirait-on pas voir les jardins d*Âr- 
mide? » J'apercevais alors autour d'une fontaine jaillissante des 
orangers et des lauriers- roses, puis au fond, se déroulant à perte 
de vue, des massifs de fleurs, des cerisiers chargés de fruits, des 
boFquets, des allées d'arbres, des rochers et des cascades. 

« Qu'est-ce donc ? m'écriai-je, la première fois qu'un de ces 

29 



358 L'ITALIE DES ITALIENS. 

paysages féeriques m'apparut ; par quel miracle ces arbres ont-ils 
des rameaux verts, et ces touffes de roses s'épanouissent •elles au 
mois de janvier? 

— Ah! ah*! fit le major, joyeux de ma surprise d'enfant; vous 
ne savez donc pas que, comme Sorrente, Brescia a le privilège 
d'une perpétuelle végétation d'été ? 

— C'est impossible, reparlis-je; le froid est trop vif; il me fait 
déjà frissonner de la tête aux pieds. 

— Tant mieux, ce sont les premiers indices d'une faim de loup. 
Vous plairait-il, pour le moment, manger quelques cerises? Vous 
les voyez là-bas qui tendent vers vous leurs belles grappes. » 

Il me fit descendre de voiture et entrer dans une de ces cours 
magiques des palais brescians ; à peine fûmes-nous au bord de la 
vasque qui jaillissait au milieu, que je devinai la perspective peinte 
avec un tel art, qu'elle produisait une illusion complète. 

l.e bon major était radieux. 

« Voilà, j'espère, me dit-il, une admirable curiosité que vous 
n'aviez jamais vue. 

— C'est d'un goût détestable, major, m'écriai-je, un peu irritée 
de m'êlre laissé prendre à cette nature de décors; lorsque autour 
de vous la nature réelle est si belle, au lieu de la mo/itrer à dé- 
couvert et d'y ménager des perspectives, vous la simulez sur un 
mur. Fi donc! fi donc! i» 

Il riait aux éclats, en me disant : • Vous êtes comme les enfants 
qui ne pardonnent pas d'avoir mordu sur un fruit de marbre ou de 
carton. » 

Nous passâmes la porte Saint- Jean et traversâmes un long fau- 
bourg, puis nous trouvâmes à gauche une grande avejiue de cyprès 
qui conduisait ^ In porte monumentale du Campo Santo. Nous en- 
trâmes dans la vaste enceinte formée par des arcades comme au 
cimetière de Gênes; au milieu s'élèvent une chapelle et une 
haute pyramide : c'est la sépulture orgueilleuse d'un prêtre. Sous 
une galerie, au sud, reposent les corps de nos soldats tombés, à 
Solferino. Une inscription française rappelle leur bravoure, leur âge 
et la date de la bataille glorieuse où ils ont péri. Le major se dé- 
couvre, en passant devaitt ces restes de héros. « Ils furent nos 
libérateurs et nos frères d'armes, » me dit-il. Je considère avec 
émotion ces tombes amoncelées ^où nos soldats dorment confondus; 
ils ont couru de la mêlée passagère des batailles, dans la mêlée 



L'ITALIE DES ITALIENS. 331) 

éternelle de la mort. A côté de leurs sépultures est un bas-relief 
funéraire, saisissant de vérité : il représente une jeune veuve de- 
bout, entr 'ouvrant la porte d'un tombeau ! Elle se penche, écoute, 
semble murmurer une évocation et attendre qu'on lui réponde. 
Celui qu'elle adora dans la vie, Toublie-t-il dans la mort? Pourquoi 
donc ne Tappelle-t-il pas à lui ? pourquoi resle-t-il immobile et 
muet derrière cette pierre insensible où elle voudrait se précipiter?' 
Cette figure parait vivante. Elle est sans nom de sculpteur ; mais 
c'est à coup sûr une œuvre d'art très-belle. J'en atteste le souvenir 
qu'elle laisse au cœur. 

Tout en la coirsidérant, je pense aux pauvres mères des soldats 
français dont les os sont là près de moi. Elles aussi elles atten- 
dent, elles espèrent, elles appellent leurs fils ; elles ne veulent pas 
croire qu'ils soient vraiment morts et à jamais perdus pour elles. 
Le soir, dans la campagne, si quelque bruit de charrette qui passe, 
ou de chien qui aboie au carrefour du village, retentit tout à coup, 
elles tressaillent et se lèvent ; elles disent : a Oh î qui sait î c'est 
peut-être lui qui revient! » et, tremblantes, elles entr'ouvrent la 
porte, comme cette pauvre veuve de la tombe de Brescia ; elles 
écoutent ; elles crient dans la nuit le nom de leur enfant ! mais 
rien ne répond, rien n'arrive ! Oh ! ils sont bien morts ! 

Le major s'était éloigné de moi, et tandis que je rêvais à tous 
les deuils inconnus produits par la grande tuerie de la guerre, il 
semblait chercher yne sépulture sous les arcades à droite de l'en- 
trée du Campo Santo. Sans doute il l'avait trouvée, car je le vis 
faire le signe de la croix, s'agenouiller et prier; cette prière d'un 
vieux soldat m'émut de respect; pour qui priait-il ? Craignant de le 
troubler et de l'embarrasser, je fis le tour des arcades et ne le re- 
joignis que quand il fut debout ; il n'avait pas quitté la tombe sur 
laquelle il venait de s'agenouiller. « Vous me pardonnez, me 
dit-il, de vous avoir laissée un moment, j'avais un devoir à 
remplir : ici repose une sainte et une héroïne, la duchesse Be- 
villacqua; elle>a reçu dans son palais les blessés français et les bles- 
sés italiens durant toute la guerre; aidée de sa tille*, elle les a 
pansés de ses mains, veillés, consolés ; elle a pourvu à la convales- 
cence de ceux qui ont survécu et à la sépulture de ceux qui sont 
morts ; elle-même est morte de tant de fatigues et d'émotions. Sa 

* Madame Lamasa. 



540 LMTALiE DES ITALIENS. 

famille, et à défaut Bresda, lui devait un monument, et vous le 
voyez, son nom est à peine écrit sur celle pierre. C'est un devoir 
pour tout soldat français ou italien, qui visite ce CampoSanio, de 
chercher cette fosse ignorée et de prier pour cette bonne duchesse 
qui fut notre sœur de charité. — Oh! c'est bien, ce que vous avez 
fait là, lui dis-je en lui prenant la main; elle a dû vous voir et vous 
jenlendre, la sainte duchesse, et être heureuse, dans la mort, de 
votre sympathie. » 

En sortant du Campo SantOf nous nous faisons conduire à la 
chapelle di Sonia Maria délie yrazie; nous traversons un petit 
cloilre en marbre, recueilli et sombre, qiii serait d'un bel effet si 
une profusion d'exvoto enluminés suspendus aux murs des galeries 
et sur les autels, qui s'élèvent dans les angles, ne les dégradaient. 
De pauvres femmes sont agenouillées sur les dalles, elles roulent 
des chapelet» dans leurs doigts roidis par le froid; des paniers de 
faïence, pleins de cendres chaudes, sont placés à côté d'elles ; si- 
tôt que leur oraison est fmie, elles s'en saisissent elles approchent 
de leurs mains et de leurs visage^ pour les ranimer. J'ai si froid, 
que je fais comme ces pauvres femmes ; j'incline tour à tour meS 
deux joues sur un de leur paniers brûlants, et j'y réchauffe mon mou- 
choir que je pose après sur ma bouche. Le major rit en répétant : 
N L'appétit vient! j» Nous entrons dan^ la petite chapellerie//^ gra^ 
%ie couverte à^ex voto comme le cloître. A côté est l'église des jé- 
suites, surchargée d'ornements ; elle révolte par son mauvais goût, 
elle éblouit par sa richesse. 

Je dis au major : « Nous perdons notre temps, allons voir les 
monuments antiques et les monuments vénitiens. » 

Nous remontons en voiture et arrivons sur la place du Municipio 
où s'élève la Loggia (palais municipal) et le Broletto, ancien palais 
de la république. La Loggia est toute en marbre; sa façade se dresse 
sur trois grands arceaux formant galerie d'un imposant effet. Cette 
partie de la façade, ornée de fines sculptures et couronnée d'une 
balustrade à jour, est la plus remarquable ; elle es( de la fin du 
quinzième siècle. Elle fut bâtie par Tormantone. Au-dessus se 
dressent les constructions plus modernes et moins rares de Sanso- 
vino et de Palladio ; l'ensemble frapperait d'admiration si l'on ne 
venait devoir à Venise la merveilleuse architecture du palais ducal. 

Le Brolello est un monument beaucoup plus ancien (douzième 
siècle) ; il est en brique rouge et garde encore des restes Irès-cu- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 341 

rieux d'ornementations en terre cuite. L'intérieur du BrolettOdi été 
dévasté. Une des salles renfermait d'anciennes peintures intéres* 
suntes pour Tart et l'histoire. Je regrette surtout la destruction 
d'un portrait de Brigitte Avogadro, cette héroïne bresciane qui, à 
la tète des femmes de la ville, armées de toutes pièces comme des 
chevaliers, défendit bravement Brescia (en 1238) au temps de Gar- 
magnola, et repoussa l'assaut commandé par le Piccinino, capitaine 
des ducs de Milan. 11 y a dès villes qui ont le privilège du courage 
et de l'honneur, et où le souffle de l'héroïsme passe jusque dans le 
sein des femmes. Brescia est une de ces villes ^lues ; de siècle en 
siècle, jusqu'à nos jours, elle a eu la fermeté civile et l'ardeur 
guerrière. Elle méritait, entre toutes, d'avoir pour patronne cette 
admirable Victoire en bronze antique qui dormit longtemps ense- 
velie dans son sein, mais que nous allons retrouver debout comme 
rilaUe entière, dont elle est un des plus beaux symboles. 

De la place du Munivipio, nous nous rendons au Duomo vecckio ou 
rotonde, l'une des deux cathédrales de Brescia. Sa construction re- 
monte au neuvième siècle et la crypte souterraine est du septième ; 
oa assure que la rotonde fut bâtie sur l'emplacement d'un temple 
païen. 

La cathédrale nouvelle, en marbre blanc, s'élève auprès de 
Tancienne ; sa coupole est la plus grande de Tltalie après celle 
de Saint-Pierre de Rome; elle est d'un heureux effet à dis- 
tance, dominant le groupe que forme la ville au pied dès Alpes 
rhétiennes. Nous entrons dans la nef, très-vaste et d'un aspect 
tout moderne; elle fut transformée en hôpital, il y a à peine quel- 
ques mois, après la bataille de Solferino; les lits de nos blessés 
étaient alignés dans les chapelles, et toutes les femmes de Brescia 
allaient de rang en rang distribuant des soins et des consolations. 

Nous traversons encore quelques larges rues ; nous en montons 
à gauche une plus étroite, et nous arrivons au musée qui fut l'an- 
cien temple de Vespasien ; il s'élève sur le versant d'une colline, et 
sa belle ruine est entourée d'arbustes, de végétation et de décom- 
bres antiques. Le monument était en marbre blanc; les co- 
lonnes brisées d'ordre corinthien qui formaient le péristyle, sont 
du plus beau style ainsi que les fragments des frises et du 
fronton. Les marches qui conduisent au temple et les trois cham- 
bres intérieures sont intactes. C'est dans ces trois cellas qu'on a 
placé les objets les plus rares trouvés dans les fouilles; quelques 

Ml . 



342 L'ITALIE DES ITALIENS. 

bustes d'empereui^s, des bas-reiiefs et des inscriptions en marbre. 
À ces débris antiques ou a mêlé des sculptures du moyen âge, 
mais ce qui éblouit et concentre aussitôt Fadmiration, c'est la 
grande statue* en bronze de la Victoire ailée placée dans la chambre 
du milieu ; elle est du plus beau temps de la sculpture grecque ; la 
tète rappelle celle de la Vénus de Milo ; les pieds sont d'une pureté 
idéale ; le mouvement du pied gauche légèrement appuyé sur un 
casque renversé, posé sur le socle, fait incliner le genou qui saillit 
un peu à travers la draperie ; celte draperie groupée au milieu du 
corps y ondule sur toutes les parties en plis souples et harmonieux. 
On devine au-dessous la perfection des formes; le cou flexible et 
élégant est découvert ainsi que les deux bras d'une beauté ache- 
vée; la draperie s'affaisse sur les seins, dont les fermes contours 
se trahissent à travers. Les belles mains (la droite à demi 
fermée, la gauche déployée) tiennent un bouclier (restauration mo- 
derne) sur lequel la Victoire écrit le nom de ses élus ; le visage est 
pensif et fier; la chevelure surmontée d'une couronne de lauriers, 
argentée, ondoie et se masse sur la nuque. Des épaules impercep- 
tiblement courbées sortent deux longues ailes altières, sveltes, d^un 
mouvement superbe ; on dirait que leurs plumes de bronze s'agi- 
tent et vont planer. Les sculpteurs et les peintres modernes n'ont 
que faire d'inventer des ailes pour leurs anges et leurs séraphins, 
qu'ils tentent seulement d'imiter, même à distance, les ailes de la 
Victoire de Brescia et celles d'une muse peinte à fresque à Pom- 
péï; ce sont les ailes les plus frémissantes et les plus nobles qui 
existent. On voudrait les emprunter pour quitter la terre et s'élever 
au-dessus de tout ce qui nous y fait ramper*. 

 défaut de ces poétiques ailes, je pris le bras du major pour 
monter jusqu'à la plate-forme du château. Nous avions renvoyé la 
voiture, espérant de. nous réchauffer par la marche. Le froid était 
vif, malgré la limpidité de l'air, l'éclat du soleil et la transparence 
profonde du ciel bleu. Nous franchîmes quelques rues étroites 
aboutissant à la roule qui mène à la forteresse bâtie par les Véni- 
tiens. A mesure que nous marchions, Brescia et ses monuments 



* Deux métrés de haut. 

* Deux copies en plâtre de cette statue de la Victoire ont été ofTertes par la 
ville de Drescia à l'empereur des Français et au prince Napoléon. Celle du 
prince a été placée dans un cadre digne d'elle; elle décore l'atrium d« la 
belle villa antique de l'avenue Montaigne, 



L'ITALIE DES ITALIENS. 3*3 

, se groupaient à nos pieds; les mamelons des collines, couverts de 
villas et de bois dépouillés par Thiver, s'arrondissaient en vagues 
énormes jusqu'au versant lointain des Alpes; la petite rivière Mella 
et le canal de la Chiese flottaient autour de la cité comme une 
ceinture d'argent. 

Charmée par cette belle vue, j'oubliais l'essoufflement qui me 
gagnait. 

« firavo ! me disait le major, vous volez à ce donjon comme s'il 
s'agissait de le prendre d'assaul; vous y gagnerez pour récompense 
un robuste appétit, et vous verrez que vous ne dédaignerez plus 
mon dîner, 

— Je me sens la poitrine creuse et l'estomac tiraillé. 

— Premiers symptômes de la faim, s'rcria le major. 

— Arrêtons-nous un moment pour prendre haleine, lui dis-je, 
et pour regarder cette jolie forteresse avec ses créneaux qui se 
dessinent si bien sur le fond du ciel. 

— Allons! courage ! nous y voilà, » reprit le major. 

Nous étions arrivés sur le pont-levis; nous passâmes une porté 
voûtée encore couronnée du blason vénitien; sous la voûte était 
une madone et quelques peintures de sainls accomplissant des mi- 
racles. Nous trouvâmes dans une cour deux guérites autrichienne, 
peintes de noir et de jaune, dont on avait oublie de faire un feu 
de joie après nos victoires. La garnison française était sous 
les armes et en grande tenue. Le commandant du foi*t nous dit 
qu'on attendait le colonel Valazé, qui venait passer l'inspection de 
la petite troupe; il nous conduisit sur la plate-forme où étaient 
braqués quelques canons ; çà et là gisaient des monceaux de bou- 
lets; je fis le tour du parapet, et, en me penchant au travers d'une 
meurtrière, j'aperçus sur la route le colonel Valazé qui arrivait en 
voiture; presque aussitôt le tambour battit aux champs, tous les offi- 
ciers allèrent à la rencontre de leur chef, les soldats se formèrent 
en carré long ^r la place gazonnée. Le colonel arriva, me donna 
une poignée de main en passant^ un peu surpris de me trouver 
là; puis il se hâta de commencer sa besogne. — Le major, tout à 
l'esprit de son métier, ne détachait pas ses yeux du bataillon fran- 
çais qui se mouvait avec précision à chaque appel de commande- 
ment. 

« Belle tenue! s'écriait le major, tenue irréprochable, première 
arn)ée du monde ! coup d'œil» vivacité, intelligence ! » 



5U L'ITALIE DES ITALIENS. 

A chaque ligne qui défilait devant lui, le colonel Yalazé faisait 
des observations de détail; il regardait homme par homme à Fétat 
de rhabillenoent, à la propreté des mains, du visage et des che- 
veux; il gourmanda un soldat mal lavé, et Je major de s'écrier de 
nouveau : 

c Très-bien ! ti*ès-bien ! c'est ainsi qu'on obtient des régiments 
irréprochables; il est bon d'introduire dans Farmée italienne cette 
discipline rigoureuse qui s'étend à tout. » 

Je souriais de Tenlhousiasmé du major; moins captivée que lui 
par le spectacle de cette inspection militaire, je m'étais assise sur 
un talus regardant le paysage autour de moi, rêvant à l'histoire de 
Brescia, à Bayard convalescent qui s'était sans doute promené sur 
celte même plate>forme où trois siècles et demi plus tard des sol- 
dats français faisaient Texercice. Je songeais à la gloire de nos 
armes à travers le temps, à la cause des guerres justes ou injustes; 
et je me disais, émue de la page récente de notre histoire: «Ja- 
mais guerre ne fut plus généreuse et plus sainte que celle qui 
vient de s'accomplir, et qui me rend fière et joyeuse en ce moment 
de rencontrer mes compatriotes belliqueux dans cette ville étran* 
-gère dont ils sont les gardiens amis, et non les ravisseurs. » 

Chaque ligne inspectée par le colonel venait se masser au pied 
du tertre où j'étais assise; le soldat qui avait été réprimandé, 
au sujet de ses cheveux mal peigné, en interpella un autre en 
riant: 

« As-tu vu cette blague? lui dit-il de l'accent parisien le plus 
prononcé; farceur de colonel des menus détails, va!... fallait donc 
regarder si je n'avais pas de puce à l'oreille et de cors aux 
pieds !» 

Je ne pus m'empêcher de rire de ces paroles qui trahissaient 
l'enfant de Paris; l'ex-gamin de nos boulevards et de nos fau- 
bourgs. 

« Vous êtes à coup sûr de Paris, lui demandai-j^. 

— Si j'en suis, répliqua-l-il, je voudrais bien voir qu'on me dît 
que non ! Faut pourtant supporter toute cette argutie, madame, 
ou bien aller à la salle de police. » 

Le major, qui nous écoutait, me dit : 

« Vous avez tort de rire d'une irrévérence à la discipline; si j'é- 
tais un Qfficier français au lieu d'être un officier italien, j^aurais 
répondu à ce drôle par une semonce. 



I/ITALIE DES ITALIENS. 545 

— Vous oubliez, major, que je ne porle pas Tuniforme et que 
jç ne suis qu'un poète en voyage, s'allrislant ou s'égayant des ira- 
pressions diverses qu'il reçoit. 

— Les femmes, murmura le bon major, ne comprennent jamais 
le sérieux du devoir. 

— Allez-vous me faire un sermon comme hier soir à propos du 
maestro ai ballo ? à le plus grave et le meilleur des hommes, lui 
dis-je en riant plus fort; pour couper court à votre morale, je vous 
dirai que j*ai grandïaim, qu'il est deux heures et demie et que 
je vois flamber d'ici, comme un signal, le feu de la cuisine du 
Gambaro. 

— Je suis ravi de voire belle humeur et encore plus de voire ap- 
pétit, » me dit le major en m' offrant son bras. 

Le colonel Valazé avait fini d'inspecter la petite garnison du fort ; 
il causait avec le commandant. Me voyant prête à partir, il vint à 
moi et me demanda si je retournais à Milan. 

« Oui, dans deux heures. 

— En ce cas, au revoir, ajoula-t-il en me tendant la main. 

-=- Je la presse deux fois, lui dis-je : pour votre part de gloirç à 
la dernière guerre et pour l'illustration du martyr girondin dont 
le sang bout en vous. » 

Je descendis la colline, que le fort couronne, à pas précipités, 
entraînant le major dans ma course. 

« Mais vous allez vous tuer de fatigue, me disait-il. 

— Non, je me réchauffe; une fois en bas, nous prendrons une 
voiture. 

— J'y pensais, répliqua-l-iU car il vous reste à voir la prome- 
nade appelée le jardin public de Brescia. 

— Je vous demande grâce, major ; c'est assez d'excursions pour 
aujourd'hui. Songez que le dîner nous attendra. 

— Seulement à trois heures, répliqua-t-il ; nous avons encore 
vingt minutes devant nous. Vous savez la maxime française : Un 
dîner doit être cuit à point. 

— Je vous engage à la répéter souvent à vos cuisiniers italiens, 
major; ils ont pour coutume de faire cidciner les viandes et brûler 
le rôti. Si vous voulez avoir de forts soldats, faites-leur manger 
désormais du rosbeef saignant à l'anglaise. 

— Erreur! repartit le major, vous en feriez des tortues; au 
soldat italien, il faut le café, au lieu* du vin français et de la bière 



3i0 L'ITALIE DES ITALIENS. 

britannique, el une nourriture qui fouette le sang, au lieu d'une 
alimentation qui Tépaissit. 

— Soit, major. Voilà une voilure vide qui passe; appelez le 
cocher, je n'ai plus de jambes. » 

Nous traversâmes au grand trot plusieurs rues à Test de la ville, 
puis nous débouchâmes sur une belle place bordée d'arcades et 
d'arbres et au milieu de laquelle est une fontaine souterraine, où 
les femmes de Brescia lavent leur linge. 

< Voilà ce qu'on appelle le jardin public, me dit le major ; c'était 
autrefois le camp des tournois. Vos chevaliers Gaston de Foix et 
Bayard se sont montrés sur cette place armés de toutes pièces; 
mais ils sont venus ici comme nos ennemis, tandis que les Français 
d'aujourd'hui sont nos libérateurs. » 

Nous fîmes le tour de la place, sans descendre de voiture, puis 
nous sortîmes de la ville, toujours du côté de l'est ; nous tra- 
versâmes un faubourg et nous nous trouvâmes dans la cam- 
pagne. 

« Nous ne rentrons donc pas au Gambaro, major? 

-r Encore dix minutes, répondit-il, en tirant de nouveau sa 
montre ; j*ai voulu les mettre à profit pour vous faire voir une 
échancrure de la campagne de Brescia. 

— Ce doit être superbe en été, repartis-je ; toutes ces maisons 
disséminées sur les collines, entourées d'arbres et de parterres, 
sont autant de retraites qui me font envie. 

— Ces habitations sont, la plupart, des usines, répliqua le 
major; les unes sont des filatures de soie, les autres des fabriques 
de drap, de meules et de marteaux; dans les plus grandes usines 
"se font les armes à feu. Les armes fabriquées à Brescia avaient 
autrefois une renommée universelle. Elles étaient les premières 
d'Europe. Aujourd'hui la France et l'Angleterre l'emportent sur 
nous ; mais patience , patience, nous nous mettrons au- ni- 
veau. 

— Facilement, répliquai-je ; quand le cœur d'un peuple se 
ranime el se rejève, le bras, qui n'est que Tinstrument du cœur, 
suit bien vile. 

— Ora prestissimo al Gambaro, dit le major au cocher. 

' — Siibito, signore, répondit celui-ci en lançant ses chevaux. 

— Majoi*, j'oubliais... Je veux emporter la Victoire de Brescia, 
m'écriai-je tout à coup. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 347 

— En photographie, répliqua le major. ' 

— Hélas ! oui, il n'y a que les princes qui peuvent avoir chez eux 
le moulage de cette divine figure. 

— Arrête! cria-t-il au cocher; nous voici justement devant un 
libraire. » 

11 s'élança de la voiture, et au bout de quelques secondes ii revint 
avec quatre exemplaires de la Victoire vue de face et de profil. 

« J'offrirai une de ces belles images à voire grand poète 
Alexandre Manzoni, dis-je au major. 

— Que vous êtes heureuse de le connaître, me répondit-il avec 
émotion; moi, je ne le connais que par ses livres, que je relis sans 
cesse dans mes loisirs des garnisons. » 

Nous étions arrivés au Gambaro, trois heures sonnaient à la 
vieille horloge voisine. 

L'hôtelier» accourut sur sa porte. 

«La signera' è servita (madame est servie), me dit-il d'une 
façon toute galante. 

— Benissimo, » repartit le major; et, m'offrant la main, il me 
conduisit, au premier étage, dans la salle à manger du GambaYo; 
elle était peinte à fresque et déroulait sur ses murs des paysages 
aux couleurs un peu criantes. Au bord d'une source bleue jouaient, 
sur les herbes vertes, des écrevisses rouges comme si elles avaient 
été cuites toutes vives^ par l'eau de la source. Le major me dit : 
« Le peintre les a faites ainsi à cause; de l'enseigne de l'auberge; 
si ces écrevisses n'étaient pas rouges, on les prendrait pour des 
grenouilles. » 

Nous nous assîmes à une petite table, dans un angle de la salle ; 
en face de nous, un peu à distance, était dressée une autre table 
plus vaste, à laquelle prirent place une douzaine d'officiers ila- 
îiens. 

Je les écoutais causer avec intérêt ; ils parlèrent des espérances 
de ritahe ; de l'annesiion prochaine des provinces du centre, de 
Venise, de Rome ; de Naples et de Palerme encore ensevelies dans 
les limbes du despotisme. Un capitaine d'infanterie disait : 

« Nous devons beaucoup aux Français ; moi, je les aime et je 
les connais bien depuis la guerre de Crimée. J'ai fait avec eux le 
siège de Sébastopol; c'étaient de joyeux camarades, avec qui, nous 
Italiens, nous nous sentions frères ; tandis que les Anglais, ne m'en 
parlez pas, ils étaient roides comme s'ils avaient avalé les mâts de 



348 L'ITALIE DES ITALIENS. 

leuVs vaisseaux. Ils vivaient de Tair du temp^ plutôt que de mettre 
la main à la cuisine. Je me souviens d'un sous-lieutenant anglais 
qui, me voyant faire griller des tranches de bœuf, me dit en se 
redressant : « Oh î fi donc ! capitaine : vous n'êtes donc pas gent- 
« leman? )> Son œil convoitait pourtant la viande fumante, et il en 
aurait bien accepté sa part, si je la lui avais offerte ; mais pas de 
risque, corpo di Diana ! f» Et voilà mon capitaine italien contrefaisant 
le sous-lieutenant anglais dans une longue scène de bivouac. L'hi- 
larité de ses auditeurs était au comble ; la plaisanterie se prolongea 
sans les lasser jusqu'à la fin du dîner; mais, au desserl, lorsqu'on 
apporta le vin de Champagne, Tun d'eux se leva : 

« C'est assez rire comme cela, dit-il; buvons, messieurs, à la 
santé de notre roi.* — Oui, de notre Vittorip! reprit un autre. 
— De notre galantuomo ! ajouta un troisième. — De notre futur 
libérateur! exclama un quatrième, un Vénitien. 
—Vivailre! — BenedeUo il re.' »— s'écrièrent-ils tous en chœur. 
Le major se leva, me quitta un moment, et choquant son verre 
à ceux de ses camarades, il répéta à l'unisson : « Viva il rel be- 
nedetlo il re! n 

Je Les considérais et les écoutais gagnée par leur émotion cha- 
leureuse, je me disais : Quel est le souverain dans le monde en- 
tier qui, comme ce roi populaire et soldat, peut se dire : — « Dans 
une auberge de petite ville loin de moi, loin de mes flatteurs qui 
pourraient suggérer leurs jfcroles ou leur faire écho ; sans souci 
que je les entende et que je paye en faveurs leur enthousiasme, 
chaque officier et chaque soldat de mon armée glorifie mon nom et 
le bénit! » 

Le toast des autres souverains n'est jamais porté que dans des 
banquets officiels; en leur présence ou devant leurs créatures, mais 
ici ce n'était plus un cri adulateur et intéressé, c'était un cri à la 
patrie même acclamant, par la voix de ces braves, un roi qui person- 
nifie la patrie. 

Le major, se rasseyant en face de moi, me fit mille excuses 
d'avoir manqué à la politesse en me quittant un instant. 

m Me croyez-vous donc une poupée parisienne, repartis-je, et 
pensez-vous que je sois insensible à ce bel élan qui vous trans- 
porte? moi aussi je bois à votre roi, ajoutai-je, eh heurtant son 
verre contre le mien. 

— Mais vous buvez de l'eau, s'écria-t-il, cela ne se peut pas. 



L'ITALIE DES ITALIENS. ^49 

— Gela se doit, major, après toutes les délicieuses salaisons que 
vous me faites avaler depuis une demi-heure ; votre dîner à Tila- 
lienne est exquis; mais enfm ces anchois, cette mortadelle aux 

•" pistaches, ces truffes marinées, ces piments et ces condiments veu- 
lent des flots d'eau qui les neutralisent. 

— Légers entremets pour aiguiser Tappétit, me répliqua- t-il: 
voici le potage, il emporterai leur saveur mordante. 

— Un potage au milieu du dîner, y pensez- vous? 

— Vrai dîner à Titalienne, je vous Tai dit; afoandonnez-vous à ce 
repas indigène. » 

Le potage était succulent ; il fut suivi de plusieurs entrées aux 
sauces condensées; d'un petit turbot de l'Adriatique, d'un per-, 
dreau rouge flanqué de grives et de cailles. 

« Major, vous êtes un LucuUus ; le chef des fourneaux du Gam- 
hàro descend à coup sûr de quelque cuisinier de l'antique Rome. 
Mais l'heure presse, ma faim est apaisée, et celte crème dorée à la 
cannelle saupoudrée d'une devise galante en non-pareilles ne sau- 
rait m allécher et me retenir. » 

L'hôtelier intervint : « Madame, goûtez-y de grâce, » me dit-il. 

11 fallut le satisfaire. 

« Et le dessert, le dessert ! s'écria le major. 

— Impossible! il faut partir. » 

Et je me levai tandis que le cameriere posait symétriquement 
sur la table toute une série d'assiettes pleines de fruits et de su- 
creries. 

Le major en bourra ma poche; puis il me dit avec un soupir de 
résignation : 

« Partons, puisque vous le voulez; il faut obéir à la furia fran- 
çaise. Je ne l'avais connue que sur les champs de bataille, mais je 
vois qu'elle n'est pas moindre chez les dames de votre nation que 
dans vos soldats. 

— Voilà une phrase, major, que je n'oublierai pas/ » 

A la [porte du Gambaro je trouvai la jolie cameriéra, qui me 
souhaita bon voyage et prompt retour; l'hôtelier me salua par trois 
fois; puis la voiture chargée de ma grande malle vola comme un 
trait à l'embarcadère ; en y arrivant, je m'aperçus que mon sac de 
nuit avait étéoublié à Thôtel. Le train allait partir dans dix minutes. 
« Soyez tranquille, me dit le major, fallût*il crever les chevaux, 
j e serai revenu à temps avec votre sac. 

30 



550 I/ITALIE DES ITALIENS. 

— Mais, major, c'est impossible ! » 

Il ne m'entendit pas, il avait disparu. 

Tous les voyageurs prirent place dans les wagons, et j'y étais 
déjà montée moi-même lorsque je vis revenir le major ; il accourait 
tout essoufllé, tenant dans ses mains le sac oublié. Je me con- 
fondis en excuses et en remercimcnts : 

« Madame, me dit-il, je n'ai fait que mon devoir ; je suis corps 
et âme votre chevalier. Et il ajouta, en me baisant la main : Je me 
sens tout exalté pour votre service. » 

Je secouai cordialement cette main loyale. 

« Vous viendrez me voir à*Paris, major? 

— ' A moins que je ne meure, j'irai. » 

Le coup de sidlet de la locomotive partit dans l'air, le major se 
recula de la portière. Je vis durant quelques secondes cette honnête 
tète blanchie par l'âge et les fatigues de la guerre, se pencher vers 
moi, attendrie en me saluant, puis elle disparut. Encore une ami- 
tié rompue! pensais- je; encore un être sympathique rencontré un 
moment dans les hasards d'une vie errante, et que sans doute je 
ne re verrai plus. 

Jusqu'à la station après Brescia je restai seule dans un wagon 
réservé ; là il fut ouvert par un chef de gare, qui y fit placer un 
employé du chemin de fer; c'était un inspecteur du télégraphe, 
M. Fontana de Milan. 11 se nomma, et ayant appris qui j'étais, il 
me dit d'une façon aimable : 

« Je suis vraiment très-heureux d'avoir voyagé aujourd'hui avec 
deux littérateurs français ; ce matin, en partant de Milan, j'étais 
dans le même wagon que votre célèbre romancier Alexandre Dumas 
qui allait à Venise. 

— Mes amis l'y attendent depuis un mois, et j'espérais l'y ren- 
contrer, repartis-je. 

-^ Quel esprit! quelle verve! reprit M. Fontana, et comme il 
aime rilalie« 

— II l'aime en fils, en poète qui se souvient qu'elle est- l'éter- 
nelle inspiratrice du beau et la grande nourricière de l'imagina- 
tion. » 

J'étais au regret de n'avoir pu serrer la main de mon illustre 
compatriote, et ce regret, comme on le verra, s'est reproduit plu- 
sieurs fois durant mon voyage en Italie, où le hasard nous a souvent 
rapprochés sans jamais nous réunir. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 551 

J'arrivai dans la soirée à Milan, lasse, glacée et éprouvant déjà un 
grand malaise du froid très* vif que j'y retrouvais ; une couche de 
neige couvrait les rues et s'étendait jusque dans la cour de 
V Hôtel de la Ville. Je sentis une morne tristesse en entrant dans 
ma petite chambre sans horizon. Ce n'était plus Venise; son air 
tiède et bienfaisant, sa lagune qui me berçait la nuit et m'empor- 
tait le jour aux rivages attrayants des îles dont ses flots sont 
diaprés. 



XV 



Ce qu'il y a d'enivrant et de bienfaisant en voyage, ce qui est 
vraiment salutaire à la santé de l'âme et 4u corps, c'est la distrac- 
lion incessante et pour ainsi dire forcée que chaque jour et chaque 
heure nous apportent. Le lendemain de mon arrivée à Milan, je 
revis les connaissances et les amis qui m'avaient témoigné tant 
d'empressement deux mois auparavant, madame Sforni, la com- 
tesse Maiïei, qui s'écria en m'apercevant : 

« Je vous l'avais bien dit, que cette belle et malheureuse Venise 
vous garderait longtemps. » 

Fille exilée de cette mère en deuil, je revis aussi la comtesse 
Polcastro ; nous causâmes, elle attendrie, moi enthousiaste, de sa 
chère lagune, de la place Saint-Marc, de tout ce qu'elle regrettait. 
Je lui dédiai um Parole des gondoliers de Venise; je retrouvai aussi 
l'aimable comtesse Visconti avec son esprit cordial et toujours 
jeune; l'excellent avocat Francia, qui devint pour moi un précieux 
conseil dans une affaire dont je parlerai bientôt; le maréchal Vail- 
lant, dont je reçus des preuves nouvelles de bienveillance; le capi- 
taine Yung, le cœur rempli d'un doux sentiment, qui a fini par un 
heureux mariage avec une des plus jolies personnes de la société 
milanaise; Tillustre Manzoni, qui m'honora d'une amitié glorieuse; 
enfin, parmi mes compagnons de table à V Hôtel de la Ville ^ les 
deux ingénieurs français des chemins de fer lombards-vénitiens, 
dont l'un, M. Diday, me permettra de lenommer ici avec grati- 
tude : je lui dus les plus gracieuses facilités pour circuler sur toutes 
les voies italiennes qu'il a contribué à fonder et qu'il dirige avec 
tant d'habileté; quant à l'autre ingénieur, son ami, cœur excellent, 



352 L'ITALIE DES ITALIENS. 

esprit bizarre, il m*a répété si souvent qu^il serait désespéré de voir 
son nom imprimé dans un journal ou dans un livre, que je me 
bornerai à mentionner ici sa parfaite obligeiance et les soins dont 
il m'entoura durant mon séjour à Milan. Â cette terreur de la pu- 
blicité il en joignait une autre sur laquelle je le plaisantais sans 
cesse : c'était Teffroi permanent d'un rhume possible; jamais ténor 
ne se préoccupa à ce point d'un courant d'air ou d'un changement 
de température; une porte ouverte le faisait tressaillir; un orage le 
plongeait dans l'humeur la plus noire. Aussi je fus iigréableraenl 
surprise et touchée lorsque, quelques jours après mon retour à 
Milan, il vint me proposer de faire l'excursion du lac de Gôme; le 
froid était des plus vifs ; le ciel d'un bleu éclatant et le soleil ra- 
dieux; la couche de neige s'était changée en couche de glace sur les 
monuments et dans la campagne. Je lui objectai la rigueur de la 
température, une grippe en perspective, peut-être pire; il me ré- 
pondit bravement. qu'il n'avait jamais eu peur d'un froid sec, qu*il 
serait charmé de voir en ma compagnie, et par cet pdmirable temps 
d'hiver, ce beau lac et ses rives merveilleuses qu'il n'avait parcou- 
rues qu'en été : 

« Pensez, ajouta-t-il, à l'effet des montagnes couvertes de neige 
sur l'azur du ciel, et à la beauté du soleil versant toutes les cou- 
leurs du prisme sur la glace ! 

— Je suis toujoiTTS tentée, repartis-je, par le charme du mou- 
vement et Tattrait des lieux inconnus, donc je n'hésite pas, dût un 
rhume éternel en être la conséquence. 

— Nous nous envelopperons de fourrures, reprit-il, et je vous 
réponds que notre ennemi sera vaincu. » 

L'aimable ingénieur m'avait présenté le jour même, à dîner, le 
commandant Protche, un des officiers d'artillerie les plus distin- 
gués de l'armée française, et c'est devant lui, tandis que nous bu- 
vions le café chez moi, que fut prise cette hardie décision. Nous le 
pressâmes d'être des nôtres. 

« Vous pouvez bien croire que ce n'est pas la gelée qui m'arrête, 
nous répondit le commandant, plus de vingt campagnes m'ont 
aguerri à toutes les températures, mais je suis demain de service; 
c'est un obstacle insurmontable, 

— Moi, repartit l'ingénieur, je ne suis libre que demain di- 
manche; il faut donc vous résigner, madame, à n'avoir qu'un che- 
valier au lieu de deux. 



I/ITALIE DES ITALIENS. 353 

-r- Je me dédommagerai, me dit le commandant, et si vous le 
permettez, madame, je mettrai mon bras à votre disposition pour le 
premier bal de la cour. On parle de l'arrivée du roi à Milan et des 
grandes fêtes qui lui seront données. 

— J'accepte, commandant, et je vous donnerai cette corvée si je 
suis encore ici quand le roi y viendra. » 

Donc, le lendemain dimanche (14 janvier 1860) nous partîmes 
dans la matinée pour Gôme; le ciel était d*une limpidité trompeuse, 
le soleil versait des flammes éblouissantes qui ne réchaufTaient 
point; il pailletait et colorait la glace, mais n'en détachait pas la 
moindre goutte d'eau. C'était superbe à voir et poignant à sentir; la 
nature était ce jour-là comme ces créatures magnifiques en qui 
semblent s'être épuisés les dons de la beauté et dont le cœur 
inerte, dur, implacable, nous torture et nous épouvante. 

Nous traversâmes des terres immenses dont la fertilité se dissi- 
, mulait sous les frimas, mais que je devais revoir un jour d'août 
couvertes de moissons blondes, de prairies diaprées, de jardins en 
fleurs, de vergers, de mûriers aux feuilles soyeuses, de grands 
parcs aux arceaux verts, de belles avenues projetant l'ombre des 
grands arbres au bord de ces mêmes routes où se dressent aujour- 
d'hui leui-s branches sèches et dépouillées. Même en hiver, on 
devine la magniflcence de ces grandes plaines de la Lombardie, 
bordées au nord par les Alpes que la neige recouvrait entièrement 
ce jour-là, mais dont elle ne couronne en été que le sommet ainsi 
que de grands panaches blancs flottants sur des tètes royales. A 
mesure que le convoi approchait de Monza, nous apercevions do 
chaque côté du chemin les plus élégantes villas. Je ne fis qu'entre- 
voir cette petite ville, célèbre par son église, où, depuis» le qua- 
torzième siècle, avait été enfermée la fameuse couronne de 
fer. Les Autrichiens Tout emportée, dit-on, en fuyant de Milan 
après leur défaite de Magenta. Qu'importe! elle eût pesé au 
noble front du roi d'Italie; une couronne populaire et guerrière a 
été posée par la nation entière sur la tète du monarque élu, cou- 
ronne bien autrement glorieuse que ce vieux diadème du moyen 
âge qui a ceint le chef de tant de tyrans. Tandis que la locomotive 
nous emporte, j'aperçois, frissonnant sous les frimas, le grand, 
parc royal de Monza, que je verrai par une chaude soirée tout ga- 
zouillant d'oiseaux et tout enibaumé de senteurs suaves. 

De Monza à Gôme, de beaux arbres bordent la route qui con- 

30. 



354 L'ITALIE DES ITALIENS. 

tourne une montagne surmontée d'une haute tour carrée, débris 
du vieux château Baradello. C'est dans cette tour qu'au seizième 
siècle Napoléon délia Torre (on aime à trouver ce nom de Napo- 
léon dans les chroniques italiennes), seigneur de Milan, vaincu par 
les Visconti» languit durant plusieurs années, enfermé danis une 
cage de fer. Un jour, désespéré de sa lente torture, il se donna Ja 
mort en se brisant la tête contre les barreaux de son horrible pri- 
son. Nous entrons à Gôme par une belle porte à trois étages d ^ar- 
ceaux superposés; nous nous rendons sur la place où s'élève la ca- 
thédralcy le campanile et le Broielto (palais municipal). La cathé- 
drale de C6me est une des plus belles églises d'Italie ; elle fut con- 
struite à la fin du quatorzième siècle, ainsi que le campanile; la nef 
est vaste, imposante et recueillie ; j'y retrouve aicec bonheur quel- 
ques fresques de Bernardino Luini. Je contemple longtemps une 
Adoration des mages de ce maître illustre où, parmi les animaux de 
la crèche, est représentée une girafe qui tend son long cou vers 
l'enfant divin. La façade de l'église est d'un siècle et demi posté- 
rieure au vaisseau ; elle est décorée de statues de saints, parmi les- 
quels Tart chrétien n'a pas dédaigné de placer les statues deTline 
l'Ancien et de Pline le Jeune, tous deux nés à Gôme. La coupole de 
l'église ne fut achevée qu'au commencement du di&>huitiéme 
siècle. Malgré ces styles disparates, la cathédrale de Côme rem- 
plit d'admiration. La façade du Broletto est adorable, elle est en 
marbre rouge, blanc et noir, et s'élève dans l'air comme une 
mosaïque. 

Nous traversons une rue bordée d'arcades et arrivons sur la 
place Volta, où s'élève la statue en marbre du grand physicien; la 
tète est belle, pensive, inspirée, tout le corps semble fléchir sous la 
méditation. C'est une œuvre d'art remarquable du sculpteur Mar- 
chesi. 

Mon frileux compagnon de route me fait observer que le froid est 
dangereux sur cette place, où je m'oublie le visage en lair. « On 
s'enrhume, me dit-il^ par la bouche, par les yeux et par les na- 
rines. 

—Vous êtes emmitouflé d'un immense cache-nez qui doit rendre 
tous ce» organes inexpugnables, lui répliquai-je en riant. 

— C'est pour vous que j'ai peur, reprend-il ; hâtons-nous d'aller 
parcourir le lac, la température est toujours moins froide sur l'eau 
(jue sur terre, » 



L'ITALIE DES ITALIENS. 555 

En quelques pas nous sommes au rivage sans parapet, défoncé», 
boueux, et sillonné de flaques de neige fondue; nous montons dans 
une barque découverte; deux forts rameurs la font voler sur Teau 
limpide et bleue. Mon compagnon s'enveloppe dans son manteau et 
s'étend immobile sur un banc. Je reste debout pour mieux em- 
brasser le panorama merveilleux qui m*ehtoure ; je regarde d'a- 
bord Gôme qui fuit derrière noua ; ses maisons et ses monuments 
se groupent pittoresquement au pied de la montagne qui les 
abrite; des arbres, et en été une verdoyante végétation, revêtent 
cette montagne dont le sommet se couronne des débris et de la tour 
du vieux château fort. Vue du lac, cette cité en saillie sur le fond 
du ciel est d'un effet superbe. 

« Faites volte-face, me dit l'ingénieur, frissonnant sous sacara- 
pace de laine, et votre admiration redoublera. » 

Je me retourne vers le lac azuré, et je vois se déployer ses rives 
couvertes des plus riantes villas ; au premier plan des collines, plus 
loin les masses gigantesques des Alpes Leponthiennes et Rethiques 
qui se dressent blanches et éclatantes dans le ciel d'un bleu vif. Les 
rayons du boleil ruissellent de leurs sommets sur leurs croupes 
comme des cascades d'or. En sortant de€ôme, s'élève sur le rivage 
nord la monumentide villa Raimondi avec une façade à colonnes, 
un péristyle et des belvédères. Le plus jeune de nos bateliers nous 
la désigne en nous disant : « Elle appartient au père de la belle 
jeune fille qu'épouse dans huit jours nosiro Garihaldi. » 

Avant d'être un héros pour toute l'Italie, Garibaldi était pour 
Gôme un rédempteur. Tandis que le canon autrichien grondait en- 
core en Lombardie, un jour le guerrier triomphant se précipita du 
haut des Alpes et apporta à la cité, surprise et heureuse, la liberté. 
11 n'y avait pas un an de cela quand je visitai Gôme ; aussi le nom 
de son hardi libérateur était-il dans toutes les bouches. 

« Che Dio lo renda felice, il grand' uomo ! » (que Dieu le fasse heu- 
reux, le grand homme), ajouta l'autre batelier. 

Nous tournons un promontoire et traversons la première partie 
du lac qui s'encaisse entre deux rives entièrement revêtues de vil- * 
lages bâtis en gradins, de terrasses, d'églises, de cascades et de 
villas qui forment d'éblouissantes décorations. 

Nous faisons une halte, à gauche, à la villa de l'archiduc Régnier; 
nous mettons pied à terre, franchissons une avenue de lauriers et 
nous réchauffons un moment à Tabri du vitrage d'une longue serre 



356 L'ITALIE DES ITALIENS. 

OÙ s'exhalent les pénétrants parfums des fleurs exotiques. Ap- 
puyés contre les balustres d'une terrasse de marbre, nous voyons 
se grouper de Fautre côté du lac les villas de la danseuse Taglionî, 
plus loin celle de la cantatrice Pasta entourée d'orangers et ayant 
un faux aspect de temple grec. Elle aurait eu droit d'asile dans un 
vrai temple athénien, cette superbe tragédienne lyrique qui, seule 
avecTalma et Rachel, a ranimé un moment sur la scène la beauté 
plastique, l'émotion profonde, le geste naturel et noble, le mou- 
vement inspiré et la grande allure harmonieuse du drame an- 
tique. Au delà de la villa Pasta se groupe le ïtourg de TomOf et 
dans Fanse du promontoire où il est situé, la magnîiîque villa Pli" 
niana, à laquelle Pline a donné son nom. Elle fut la propriété de 
ce brillant prince Belgiojoso, beau et joyeux comme son nom; té- 
nor incomparable , tous les salons de Paris ont gardé l'écho de sa 
voix divine; ce prince (;/uirmanr n'avait accepté de la vie que les 
plaisirs et les joies faciles ; il est mort récemment à Milan, dans le 
dégoût de toutes les voluptés et en proie à une sorte d'imbécillité 
sombre. 

La villa Plinian^ est célèbre par ses eaux jaillissantes, qui 
tombent en cascades écumeuses dans le lac. Leur source intermit- 
tente est tantôt abondante et tantôt réduite à un mince filet argenté. 
Pline vil un phénomène dans cette décroissance périodique, que la 
science moderne explicfue, et il se livra à une foule de conjectures 
pour en résoudre le problème. 

L'air devient de plus en plus froid ; nous remontons dan3 notre 
barque^ et je supplie en vain mon compagnon, qui a repris son im- 
mobiHté, d'aller jusqu'à la villa Visconti, d'où Ton domine les trois 
bassins que décrit le lac de Gôme. 

« Impossible, me dit-il ; la nuit nous surprendrait sur Peau et 
avec la nuit une gelée plus forte. » 

Les bateliers consultés sont de son avis; une brise glacée souffle 
tout à coup du nord, et je sens moi-même, malgré mon avidité 
d'excursion et le mouvement que je me donne en me promenant 
de long en large dans la barque, qu'une sorte d'engourdissement 
me gagne ; nous traversons le lac pour longer l'autre rive ; nous 
voyons de près les villas Taglioni et la villa Pasta ; nous rasons les 
jardins et les terrasses où ces deux femmes de théâtre rêvent de 
leurs triomphes passagers et du bruit évanoui de leur renommée. 
Les poètes n'ont pas de villas au bord des lacs enchantés, ils meurent 



L'ITALIE DES ITALIEKS. . 557 

pour la plupart pauvres et méconnus. Mais Técho des siècles les 
réveille dans leur tombe. 

J'exprime le désir de m'arrêter un moment au petit village de 
Blevio etd y demander du café bouillant. 

« Voilà bien un sybaritisme de femme, » me dit mon compa- 
gnon, qui me raille d'être vaincue par le froid. En m*exprimant ce 
stoïcisme, ses dents claquent et sa pâleur est. effrayante. 

J'insiste ; les bateliers, qui ne sont pas fâchés de boire un coup 
de vin, répètent à Tunisson que ce que je demande est facilissimo; 
ils lancent la barque vers le rivage, et s'arrêtent dans une petite 
anse, où se dresse une bettola*; ils hèlent un garçon ; une belle 
jeune fille apparaît; je lui demande deux tasses de café bien 
chaud. 

« Une seule, réplique Tingénieur obstiné. 

— Subilo,» dit la belle enfant aux yeux noirs, au frais sourire et 
toute rose sous ses noirs cheveux que soulève l'air glacé; le subito 
met un quart d'heure à se réaliser. Les bateliers vont boire un 
fiasco di vino delpaese (une bouteille de vin du pays). Mon compa- 
gnon trépigne d'impatience ; je ris et le lutine, tout en considérant 
la rive où le village et les maisons de plaisance s'échelonnent gra- 
cieusement. Au-dessus d'une terrasse se dresse la villa Bocarmé, 
appartenant à la mère du mystérieux empoisonné ; à côté est la 
petite chapelle de style gothique que la pauvre solitaire s'est fait 
construire pour y être ensevelie quand la mort finira sa vie dou- 
loureuse, éclaboussée par les siens de sang et de honte. 

Le café fumant arrive enfin, servi dans une tasse écornée ; je le 
bois avec délice et souhaite à la belle fille, qui me regarde sou- 
riante, un mari aussi beau qu'elle, uno deiprodi di Garibaldi (un 
des vaillants de Garibaldi). « Si signera^ » me répond-elle joyeu- 
sement. . 

La barque prend le large ; nous tournons le promontoire et nous 
voilà en face de Côme, tout illuminée par les feux du soleil cou- 
chant. Ses maisons, qui commencent à s'éclairer, projettent comme 
des points lumineux sur ce fond de pourpre ; je suis ravie de ce 
tableau et j'oublie le malaise qui me gagne. Mon compagnon, silen- 
cieux et inerte, s'est voilé le visage sous son cache-nez. Enfin nous 
abordons; mes jambes se refusent à me porter; elles vacillent sur 

* Petite auberge. 



358 L'ITALIE DES ITALIENS. 

mes pieds morts de froid. Je marche, chanceLmte, vers ia première 
boutique ouverte, espérant y trouver un feu flambant, qui me rani- 
mera. Je suis entrée, sans m'en douter, dans une immonde échoppe 
de fromages, dont Todeur infecte me saisit à la gorge. J'y reste 
résolument, surmontant mon dégoût, tandis que Tingénieur paye 
les bateliers. La marchande, une vieille énorme, qui a la tournure 
d*un fromage de Hollande, se lient accroupie sur un panier en faïence 
rempli de braise rouge. Je lui demande de m'y laisser réchauffer 
un peu; elle y consent, moyennant une buona màno. Je m'entends 
appeler, et je quitte à regret mon abri empesté. 

La voiture qui conduit au chemin de fer va partir; les voyageurs 
s'y entassent serrés à s'étouffer ; personne ne s'en plaint; chacun y 
gagne d'être moins glacé. Les hommes tiennent leur manteau sur 
leur bouche et les femmes y appuient leur manchon; on n'ose 
parler, de peur de humer l'air. Je tombe dans une rêverie somno- 
lente, et, à présent que je suis à couvert, j'éprouve un regret im- 
mense de n'avoir pu parcourir les trois bassins du lac, saluer en 
passant la villa de Massimo d'Azeglio, m' arrêter sur le rivage om- 
breux et solitaire de Lecco, et, i Promessi sposi en main, chercher 
le village où Lucia est née, le château de don Rodrigo, le couvent 
du bon père Christoforo ; puis m'aventurer dans la Brianza, cette 
contrée heureuse, surnommée il Paradiso ; jardin de la Lombardie, 
où les petits lacs, les coteaux verts, les sentiers fleuris, les sources 
limpides, les bois sinueux, les hameaux et les villas s'entre-croisent 
et se sourient avec aménité ; où la température, même en hiver, a 
parfois la douceur de celle de Sorrente, terra felice qui s'étend 
des bords du lac de Gôme jusqu'à Nonza. La Brianza a vu naître 
Parini, Manzoni, Canlù, et le peintre Appiani. 

Nous arrivons à la station du chemin de fer; nous montons bien 
vite dans un wagon réservé, dont nous closons hermétiquement 
les glaces et les rideaux. Â {Honza, le wagon est envahi par des 
officiers français qui se rendent à Milan pour assister au bal masqué 
délia Scala; ils commencent par ouvrir les vitres, prétendant qu'on 
étouffe dans cette boite, et, malgré mes protestations, ils persistent 
à se donner de l'air ; ils sont tentés, disent-ils, de couper avec leur 
sabre les stores en soie rouge pour s*en faire des cravates et tirait- 
lent en tous sens ces pauvres rideaux qui commencent à craquer. 
L'ingénieur taciturne, irrité, est tenté de se nommer ; son horreur 
de la publicité le retient. 



L'ITALIE DES ITALIENS. S59 

Ces jeunes lieutenants en belle humeur se racontent mutuelle- 
ment des aventures fictives dans lesquelles ils font figurer avec 
aplomb les plus grandes dames de Milan, dont sans doute ils n'ont 
jamais vu le visage ; ils les nomment en estropiant leurs noms, 
font des quolibets sur Tamour facile des Italiennes et se promettent 
pour la nuit suivante toutes les délices du paradi$ de Mahomet. 

Nous haussons les épaules en les écoutant et constatons une fois 
de plus le mauvais goût et la faconde de ces ' petits Lovelaces en 
uniforme qui ont hérité du langage et des vanteries iies commis- 
voyageurs français. 

Nous rentrons à Milan à Tétat de fossiles du pôle Nord. Mon com« 
pagnon fait forte contenance et soupe d'assez bon appétit; je 
tousse violemment et ne puis manger; Tingénieur, triomphant, 
prend la revanche de mes railleries. 

" «*Ah! c'est vous qui vous êtes enrhumée, s'écrie-t-il ; je Tavais 
bien prévu; on ne se tient pas impunément debout dans une 
barque, humant Tair des quatre points cardinaux. » 



XVI 



La faiblesse et l'incertitude de nos facultés et de nos organes nous 
sont incessamment rappelées par les douleurs morales et les souf- 
frances physiques. C*est là le plus humiliant dissolvant de l'orgueil 
humain. C'est Pimplacable avertissement de notre néant.Nous avons 
beau résister par ce qu'il y a d'immortel en nous, les passions broient 
notre âme et la précipitent parfois dans la démence; les maladies 
frappent notre corps et le garrottent inerte sur un lit de supplice, 
comme sur le chevalet de l'ancienne torture. Chaque joie est ra- 
chetée par une angoisse; chaque sensation délectable a son contre- 
coup poignant; l'insuffisance de notre nature peut se mesurer par 
nos aspirations sans cesse trahies et ne s'exerçant, pour ainsi dire, 
que par soubresauts et par intervalles ; le fond de notre, vie est 
rempli par l'impuissance; à la surface, quelques éclairs rayon- 
nants; au-dessous, une nuit morne; comme certaine étoffe dont 
la soie et l'or forment l'apparence et dont la trame est tissue d'un 
fil vulgaire et terne. 



563 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Ces réflexions sont vieilles comme le monde ; on les trouverait 
sans doute dans VEcclésiaste; je n'ai pas la prétention de les ra- 
jeunir en les exprimant, et c'est là encore une des misères âe 
notre nature bornée; l'intelligence de l'homme (même celle des 
plus grands génies) n'est jamais qu'un écho de la pensée de ceux 
qui Font précédé dans la vie; reflet d'un rayon antérieur, réper- 
cussion d'un son déjà produit. Les sciences positives s'agrandis- 
sent; les découvertes matérielles s*étendent; celles de la philo- 
sophie ne font pas un pas ; l'âme tourne éternellement dans le 
cercle douloureux où la tient enfermée un principe inconnu. 

Celte conviction des entraves qui circonscrivent et enchaînent 
nos efforts nous frappe surtout dans la solitude et la maladie. 

La nuit qui suivit mon attrayante et malencontreuse excursion au 
lac de Côme, je me sentis prise par une forte fièvre ; la toux, dont 
je m'étais cru guérie à Venise, me revint si violente que je ne pus 
me lever qu'à la fin du jour suivant. Je fus très-surprise que mon 
compagnon de route se fût peu informé de ma santé. Vers cinq 
heures, je fis un effort pour m'habiller ; je voulus tenter de dîner et 
d'aller le soir chez la comtesse Maffei; elle m'avait dit que je ren- 
contrerais chez elle une improvisatrice italienne déjà célèbre dans le 
Midi de l'Italie et dont tout Milan parlait. Lorsque je descendis 
pour me mettre à table, je m'enquis de l'ingénieur devenu invi- 
sible. 

« il est là, me dit un cameriere, dans le petit salon de lecture. » 
J'entrai et je le trouvai les deux pieds appuyés sur l'ouverture du 
poêle et la tête couverte d'un bonnet fourré. Je l'appelai et lui 
demandai de ses nouvelles ; il ne tourna pas la tête. Je m'appro- 
chai et lui dis : « Mais qu'est-ce donc, ne me reconnaissez-vous 

plus?» 

H murmura, sans me regarder, d'une voix rauque et tellement 
caverneuse qu'elle en était funèbre : « Madame, vous m'avez fait 
faire une équipée qui sera ma mort. 

— Eh quoi î répliquai-je, vous étiez si vaillant hier soir, vous me 
railliez de ma toux, et maintenant... 

— Maintenant, interrompit-il, je suis terrassé.» 

Tandis qu'il se dolentait de la sorte, je me mis à tousser si fort, 
que je tombai sur un fauteuil. 

« Vous voyez bien, repris-je quand je pus parler, que je ne suis 
pas sur des roses; mais je saurai mourir debout; ô le plus quin- 



1/lTÂLIE DES ITALIENS. 561 

teux de tous les chevaliers ! je vais dîner, puis j'irai en soirée, dût 
la mort s'en suivre. 

— Vous êtes forte et jeune>répliqua-t-41. . 

— Jeune! voilà une hyperbole! un mot galant qui me prouve 
enfin que vous vivez encore. » 

Je voulus prendre son bras et Fentrainer à la table, il me résista 
par un grognement sourd. 

Il était en effet plus atteint que moi; le lendemain une fluxion de 
poitrine se déclara, et, après un mois de maladie, durant lequel je 
m'efforçai de lui donner courage, il dut partir pour Cannes, puis pour 
r Espagne. Je crois qu'il ne m'a jamais pardonné d'avoir été la cause 
accidentelle de ce long dérangement dans sa vie et ses habitudes ca- 
sanières (je devrais dire calfeutrées), car il regarde l'air, en toute 
saison, comme son ennemi acharné et mortel. Quant à moi, j'en 
fus quitte pour une grippe qui me tint prisonnière durant dix jours. 
Je ne voulus lui céder que lorsque je me sentis vaincue et 
anéantie. 

J'allai ce soir-là chez la comtesse Maffei ; j'y trouvai une réunion 
nombreuse. Li comtesse me dit d'une façon charmante : 

c( Vous allez entendre une de vos sœurs en poésie, notre grand 
Manzoni la met au-dessus de tous les improvisateurs et improvisa- 
trices de l'Italie qui l'ont précédée. Ses vers improvisés défient 
l'examen, ils sont superbes à la lecture. Tenez, vous en jugerez 
par ces strophes sur Venise, qui ont fait éclater, il y a huit jours, 
les applaudissements de la saïle'entièredu théâtre philharmonique* 
Elle m'a promis d'improviser ce soir quelques sonnets : la voici 
qui arrive, je vais vous la présenter. » 

Je vis entrer, suivie de sa vieille mère, une jeune personne de 
vingt-cinq ans dont la mise était d'une extrême simplicité ; ses che- 
veux bruns luisaient en bandeaux sur son front intelligent; ces yeux 
noirs pleins de feu avaient des éclairs d'inspiration, son sourire 
d'une douceur adorable laissait voir les dents les plus belles du 
monde. Sitôt qu'elle parlait avec cette animation propre aux femmes 
du Midi, sa physionomie devenait si vive, si étincelante d'âme et 
d^esprit, qu'elle paraissait presque belle : elle vint à moi conduite 
par la comtesse Maffei. 

« Je vous présente, me dit la comtesse, mademoiselle Giannina 
Milli, notre chère muse patriotique. » 

Nos mains se serrèrent cordialement; elle s'assit près de moi, et 

51 



3«2 L'ITALIE DES ITALIENS. 

nous commençâmes à causer ; elle m'apprit qu^elle était de Naples, 
que, tout enfant, elle bégayait des vers, que le rhythme lui était venu 
avec la parole, et qu'en regardant le Vésuve elle avait senti dans son 
cœur la flamme de la poésie. Dès que la pensée et la réflexion s^éveil- 
lèrent en elle, les chaînes qui pesaient sur son beau pays lui inspirè- 
rent une grande haine contre les rois despotes. Cette haine n'avait 
fait que s'accroître d'année en année : la mort des frères Bandiera, 
les longues tortures infligées à Poerio et à ses compagnons de bagne 
avaient fait éclater son génie en dithyrambes vengeurs. Au premier 
cri de l'Italie libre elle avait fui Naples encore esclave vX le joug 
détesté du fils du roi Bomba, qui, à l'âge où tous les instincts gé- 
néreux doivent remplir l'âme humaine, ne s'était pas détourné avec 
horreur de la voie sanglante de son père. Depuis plusieurs mois la 
jeune muse italienne avait séjourné à Florence, à Bologne, à Mo- 
dène, à Turin, à Milan. « Partout j'ai recueilli des sympathies et des 
applaudissements, ajouta-t-elle avec candeur, moins pour la valeur 
dé mes vers que pour les sentiments qu'ils expriment; je sens Tin- 
suffîsance de mon talent pour célébrer un événement aussi grand 
que celui du réveil de l'Italie, mais Pâme de la path'e parle en moi, 
elle me crie de chanter; et je chante. 

— Vous êtes, j'en suis sûre, répliquai-je, une fille glorieuse de 
cette Italie qui, depuis l'antiquité, n'a jamais cessé de produire des 
femmes de cœur et de génie. Ici on vous admire, on vous respecte; 
en France , toute femme qui tenterait ce que vous faites serait ac- 
cueillie par la raillerie, le dédain et Poutrage du public. 

— Poverina me! répliqua-t-elle avec naïveté; et pourquoi donc 
ce blasphème contre un don naturel de Dieu? Est-ce qu'il n'est pas 
permis aux fleurs d'édore, aux oiseaux de chanter et au soleil de 
répandre ses rayons? Est-ce que Pinspiration ne nous est pas don- 
née pour s'épancher aussi, soit en musique, soit en poésie, soit en 
actions bienfaisantes? 

— Chez nous, repris*je en riant, la loi salique s'étend à l'intelli- 
gence ; on nous refuse en matière d'art le sens créateur ; on Pélouffe 
et on Pannihile aussitôt qu'il tente d'éclater; les applaudissements 
de la foule, les succès et la fortune ne sont départis qu'aux 
danseuses et aux cantatrices ; elles ont droit de pirouette et de 
roulade. 

— Légèreté française! reprit*elle en riant; c'^st injuste et inin- 
telligent cela : les virtuoses, quels qu'ils soient, doivent céder le pas 



L'ITALIE DES ITALIENS. 303 

aux poêles. Est-ce qu'on se souvient seulement du nom des bala- 
dins et des chanteurs du temps de Dante et de Tasse? » 

Tandis que nous causions de la sorte, ma toux, déplus en plus 
bruyante et continue, accompagnait fastidiéu sèment nos paroles; 

« Comme vous souffrez, me dit Giannina Milli. 

— J'en suis furieuse, repartis-je; je suis venue pour vous en- 
tendre et vous applaudir, et celle toux importuné va s'élever 
comme un aboiement à travers la musique de vos beaux vers. » 

En effet, tandis que la jeune inspirée ravissait l'assemblée par 
des strophes dans lesquelles l'ombre d'Aï fieri apparaissait une nuit 
à Victor-Emmanuel et lui disait : « Arme4oi! marche! délivre l'I- 
talie! » Je fus prise d'une quinte' si violente, que je dus m'enfuir du 
salon en courant. J'aurais .voulu briser mon mal, le terrasser et l'é- 
loufTer sous mes pieds; mais je sentis l'humiliation d'être vaincue 
par lui. 

« Ne luttez pas, me dit la comtesse Maffei, qui m'avait suivie, 
allez-vous coucher, gardez la chaml^re, j'irai vous voir et vous 
soigner. 

— J'irai aussi, » ajouta Giannina Milli qui . s'était dérobée un 
moment à l'admiration qu'elle inspirait pour venir me serrer la 
main. 

La comtesse Polcastro me fit ramener à l'hôtel dans sa voiture. 
J'eus \me nouvelle nuit d'insomnie, je la passai en partie à lire et 
à traduire les belles strophes de la jeune muse napolitaine que la 
comtesse Maffei m'avait données. En voici la version littérale, pâle 
reflet en prose d'une poésie mâle et touchante: 

DANIEL MANIN. 

Quand la malheureuse Venise, trahie, apprit tout à coup 

Le honteux traité de Campo-Formio, 

Incrédule d'abord devant ce grand forfait, 

Elle resta muette; 

Puis, d'une voix formidable elle cria : Le doge 1 le doge! 

Éperdu, pâle et chancelant de douleur, 

Un vieillard parut au balcon ducal ; 

Il en dit assez par son regard désespéré !... 

(Tétait un Manin, ce vieillard auguste ! 

Dernier souverain de Venise, qui, lançant Tanneau de pierreries 

Dans la mer azurée. 

Avait épousé TAdrialique. 

Pendant dix lustres, l'aigle d'Autriche 

Déchira le lion ailé de son bec barbare ; 



3C4 L'ITALIE DES ITALIENS. 

Mais un jour le lion se souleva avec un rugissement terrible. 
Brisa ses entraves et chassa l'aigle du rivage sacré. 

Ce jour-là, parmi les applaudissements et le souffle 
De mille bannières patriotiques, au balcon ducal 
Apparut un homme qui At entendre d'ineffables paroles 
Entrecoupées par des larmes d'une joie plus qu'humaine. 
Et tandis que sur lui se fixaient tous les regards anxieux, 
, Un long et unanime cri de triomphe, 
Fit explosion du fond de tous les cœurs : 
Vive, vive Manin ! vive saint Marc ! 

C'était un Manin ! Mais non pas 
* On noble rejeton de la race altiêre de ce Manin 
Qui le dernier monta sur le tr6ne et eu descendit; 
Celui-ci naquit du peuple et s'illustra 
Par son ardent amour de lapatrie. 
Son esprit, son cœur et ses méditations, 
Tendirent à inspirer la haine inextinguible 
Du joug étranger et de son infamant outrage. 

Ohl qu'il fut de peu de durée, mais qu'il fut radieux et beau. 

Ce temps de gloire qui resplendit alors sur toi, pauvre Venise, 

Quand ton peuple héroïque et souverain 

Confia à cet homme ses destinées; 

Comme cette main fidèle et pure 

Combattit noblement pour toi 

Et soutint les derniers efforts de ton courage, 

touchante martyre de la lagune ! 

Mais un jour des nuages néfastes 

Couvrirent d'un voile noir l'éclat du ciel italien. 

Le mal du Gange et l'horrible famine moissonnèrent 

Tes héros plus que le fer ennemi. 

Et semblables à des spectres, tes pâles enfknts tournèrent 

Encore leurs yeux éteints vers le balcon ducal : 

Manin y apparut une dernière fois. 

Combien, hélas ! il était changé I 

La foule pleurait, et lui pleurant comme elle, 

Dit un dernier adieu au rivage de ses pères ; 

La France l'accueillit ; il fut forcé d'apprendre 

Combien est amer le pain de l'étranger, 

Et combien il est dui' de descendre et de monter, 

L'escalier d'autrui '. Bientôt 

Ce qu'il aimait le plus au monde, 

Fut percé de la flèche de l'exil. 

Pauvre Émilia *, pauvre fleur languissante. 
Arrachée au doux sol de la patrie. 



• Vers du Dante. 

* Fille de Daniel Manin, morte en France. 



r/lTALIE DES ITALIENS. 565 

Prés du chevet de ta mère mouranle, 

Ju enviais son vol vers le ciel; 

Et pour te retenir, 6 ange de mansuétude, 

Uamour et la douleur de ton père ne suffirent point. 

il te fe;ma les yeux et t'entendit murmurer, 

Dans ton dernier soupir : Venise, adieu I 

La cause de ta mort était dans cette parole ; 

Il le comprit bien et dit : « Je te pardonne 1 » 

Toi déjà heureuse dans ta sérénité divine, 

Pur esprit, tu obtins pour lui un don sublime, 

Son âme put lire dans l'avenir et entrevoir les événements. 

Qui maintenant sont accomplis. 

Prés de son heure dernière, comme il frémissait 

En pensant au destin de l'ItaHe! 

Il vit la France glorieuse et belle 
Descendre des Alpes l'épée à sa ceinture. 
II vit l'Italie, elle aussi, debout et armée. 
Abattre l'aigle détestée de l'Autriche; 
11 entendit l'hymne des victoires. . 
Mais Venise esclave, Venise encore abaissée 
Par l'étranger, il ne la vit point, car l'ange divin 
Qui recueillit son ftipe lui en déroba la vue. 

généreux 1 ô martyr irapliablel 

Dors encore quelques jours sur la terre de France, 

Les destins de l'Italie ne sont pas accomplis, 

La guerre sainte n'est pas terminée; 

Mais quand les chaînes du lion ailé 

Seront brisées, nous enlèverons ta dépouille. 

Au sol hospitalier qui la garde, et nous la rapporterons 

A l'ombre triomphale de ton Saint-Marc. 

Le jour suivant (17 janvier 1860), je réussis encore à me tenir 
debout quelques heures; je sentais que mon mal empirait, je me di- 
sais: « Demain il ne sera plus tempSy»et je voulais revoir Manzoni à 
qui j'avais annoncé mon retour et ma prochaine visite; il me reçut, 
comme la première fois dans ce cabinet de travail simple et re- 
cueilli que j'ai décrit. 

« Oh ! j'ai cru que vous ne reviendriez pas, » me dit-il avec bonté 
en me prenant les mains. 

Je lui parlai du vif et long attrait que m'avait inspiré Venise. 

« Eu retour, elle aurait bien dû vous guérir, reprit-il en me re- 
voyant la poitrine brisée. 

— ^ Venise a été pour moi clémente et douce, répliquai-je, mais 
vos sublimes et âpres glaciers du lac de Gôme m'ont traitée plus 
durement. 

31. 



CÔC I/ITALIE DES ITALIENS. 

— Voilà bien uii courage de poète, reprit Manzoni, aller visiter 
par une pareille température ce lac adorable en été, c'est vouloir 
qu'un plaisir nous tue. 

— Tant de femmes jouent leur vie pour la distraction puérile 
d'un bal ou d'une soirée d'Opéra, repartis-je; ne trouvez-vous pas 
1 lus sensé de l'exposer pour un de ces spectacles admirables a\i~ 
(jUel la nature nous convie en toutes saisons.? 

— Je comprends, reprit l'illustre Manzoni, que vous ayez cédé à 
celle tentation : le poète recueille partout des images, la campagne 
en tout temps lui offre des fêles secrètes. 

— Oui, répondis-je, celle que m'a donnée le lac de Côme était 
sublime; qu'imporle qu'elle soit rachetée par la souffrance, je n'ai 
(fu'un regret : c*est de n'avoir pu parcoiurir les lieux que vous avez 
décrits dans les Fiancés et celte belle contrée de la Brianzaoù vous 
êtes né. 

— C'est en été qu'il faudra visiter ces terres heureuses et pitto- 
resques, dont aucune description ne peut rendre la beauté et la 
variété, répliqua le grand poêle. J'ai là-bas une maisonnette, et je 
serais heureux de vous y recevoir. Vous sentez profondément la 
nature, ajoula-t-il avec indulgence ; j'ai trouvé , dans votre poème 
de la femme et particulièrement dans la P ysanne, des passages qui 
me l'ont prouvé. Vous avez dans ce récit une comparaison entre 
les âmes, dont les vertus demeurent inconnues, et certains 
paysages des montagnes, dont les beautés ne sont vues que de 
Dieu, qui m'a singulièrement frappé S car j'ai fait moi-même un 
rapprochement du même genre dans un poème que je n'ai jamais 
publié. - ' 

— Ne daignerez-vous pas nie montrer ces vers? lui demandai-je 
avec insistance. 

* Voici le passage auquel Manzoni voulait bien faire allusion : 

Pour le désert la nature a des fêtes, 
Des lieux choisis que l'homme n'a point tus, 
Sur les hauts monts des floraisons secrètes, 
De gais sentiers, des lacs, des bois touffus. 
Fraîcheur des eaux, aménité des mousses, 
Senteurs montant de la herre au ciel bleu. 
Combien ainsi vous devez être douces. 
Vous dévoilant, vierges, à l'œil de Dieu! 
Dans vos splendeurs la cité vous ignore; 
Le voyageur ne parle pas de vous. 
Mais Dieu vous voit; voire beauté l'adore, 
Et vous plaisez à son regard jaloux. 
U est aussi des Ames inconnues, 



LITAME DES ITALIENS. 367 

— Je tâcherai de les retrouver pour vous, » répliqua-t-il avec sa 
bonté et sa simplicité accoutumées. 

Nous parlâmes ensuite de Venise, et quand je lui répétai la tou- 
chante exclamation des gondoliers de Venise (Che vuolâj signora, 
siamo Italiani), il me répondit : « Ce mot, sorti de lame du 
peuple, est d'une sublimité naïve ! Aucun é^riviiin faisant à froid 
du patriotisme ne Taurait trouvé; le sublime est un jet naturel; il 
découle de toutes les âmes qu'inspirent la vérité et la foi. » 
Au récit de mon entrevue avec le duc de Bordeaux, il me dit: 
« Je comprends le respect que vous a inspira la résignation calme 
et sereine de ce dernier des Bourbons. Rien de plus difficile et de 
plus grand dans un prince né pour régner, et que les tentations 
de la puissance et de la fortutie sollicitent, que cette résigUcation. 
Elle serait impossible si elle ne s'appuyait sur Dieu. 

— L*âme du duc de Bordeaux est de la trempe de celle de 
Louis XVI, » repartis-je. 

Manzoni inclina sa tète vénérable. 

« Il n'y a pas de figures dans Thistoire qui m'inspire plus de 
respect et d'émotion que celle de ce roi véritablement chrétien, 
reprit-il; il est mort mieux qu'un héros, sans parole, sans autre 
souci que celui de. son âme. Ce calme, devant la mort, vient de ce 
sublime naturel dont nous parlions tantôt ; Thorome qui peut y 
atteindre le porte en soi; rien en dehors de lui ne saurait le pro- 
duire ; il en puise la force dans sa conscitiice même. Je relis sans 
cesse, ajouta-t-il, le récit des dernières heures de Louis XVI. 
Quelle^ scènes à rendre pour les poètes de l'avenir! La grande 
poésie, ne doit s'inspirer que des sentiments simples et éter- 
nels. » 

Tandis qu'il me parlait, sa noble tète rayonnait plus expressive 

Dont les vertus fleurissent en secret; 

Tout le parfum de ces urne* élues 

Se perd en Dieu comnce un encens discret : 

Leur sacrifice est offert en silence ; 

Leur dévouement découle calme et fort, 

Leur héroïsme attend sa récompense, 

Du saint repos que leur promet la mort. 

Souffrir i'alTront sans qu'aucun bras nous venge, 

Subir la faim avec sérénité, 

être martyr san» espoir de louange. 

Et s'ignorer dans sa sublimité ! 

Ames du pauvre, incessantes offrandes, 

Versant en Dieu vos n;«!ves douceurs, 

C'est là, c'est là ce qui vous fait si grandes. 

Vous que le Christ doit élire pour sœurs ! 



368 L'ITALIE DES ITALIENS. 

et plus inspirée qu'à l'ordinaire ; elle évoqua de nouveau pour moi 
rimage vivante de Chateaubriand à qui je lui avais dit qu'il ressem-- 
blait, dans notre première entrevue. Quand je le lui dis. encore, il 
répliqua avec franchise : 

« Si les sentiments, comme je le crois, s'empreignent sur le vi- 
sage et finissent par le modeler, je ne devrais avoir aucune ressem- 
blance avec Chateaubriand. Son génie n'est pas de ceux qui me 
captivent et me touchent; sa science de style est grande, mais il 
vise à Teffet et il y vise toujours. Son Génie du Christianisme est 
une œuvre de rhétorique et non de conviction ; dans tout ce que 
Chateaubriand a écrit sur la politique et la religion, on sent le 
doute et non la foi. Ce sont des œuvres de parti pris où la con- 
science n'est pour rien. Le drapeau qu'il arbore est porté par sa 
volonté ; il revêt tour à tour avec éclat l'armure des preux et les 
habits du sacerdoce, sans être vraiment ému en parlant de son roi 
ni vraiment croyant en proclamant son Dieu. Je reproche à quel- 
ques-uns de vos écrivains, ajouta Manzoni, cette soif d'effet et de 
réputation qui les pousse à s'inspirer des circonstances et des évé- 
nements passagers; peut-être faudrait-il oser dire, de leur intérêt 
de fortune et de position, plus que de la vérité; la vérité doit tou- 
jours parler en nous lorsque nous prenons la plume; si elle se voile 
dans notre conscience, par de fausses considérations, restons 
muets. » 

Je l'écoutais attentive ; il poursuivit : 

« Ce manque de sincérité dans l'inspiration, je le reproche sur- 
tout à vos écrivains doctrinaires; je viens de lire une brochure de 
Villemain sur le pouvoir temporel du Pape ; j*ai été révolté de son 
absurdité; c'est toujours le parti pris qui argumente et jamais la 
vérité qui s'atteste; la vérité étemelle qui découle de Dieu dont il 
met l'empreinte dans la conscience et qui éclate tôt ou tard dans sa 
splendeur, quelles que soient les ténèbres dont les hommes et les 
sociétés l'enveloppent. 

— Un écrivain sincère a été Lamennais, repartis-je, croyant, 
lorsqu'il a défendu l'Église et, plus tard aussi, véritablement con- 
vaincu lorsqu il l'a ébranlée en en attaquant les abus. 

— Trop d'orgueil! orgueil du doute, répliqua le chrétien Man- 
zoni ; je le plains d'avoir abandonné la foi de Jésus-Christ ; en 
le faisant il s'enlevait ledroitde censurer ses ministres. Pour oser 
toucher aux abus de l'Église, il faut toujours se retrancher der- 



L'ITALIE DlilS ITALIENS. 369 

rière son divin fondateur et être prêt à confesser l'Évangile. L'or- 
gueil de Lamennais Ta précipité dans l'incrédulité, il n'est pas mort 
en chrétien. 

— > Il est mort, repris-je, avepune stoïque fermeté, un détache- 
ment des choses de ce monde et une simplicité tranquille qui réga- 
lent aux plus grands des sages de Tantiquité. Il a voulu se trouver 
seul en face de la mort , sans intermédiaire, sans appui pour aller à 
Dieu. Rien de ce qui restait de lui sur la terre ne l'a préoccupé, ni 
récho de la gloire, ni le néant d'orgueilleuses funérailles*, il a de- 
mandé à dormir dans la fosse du pauvre, dans la fosse commune 
du peuple. 

— Gela a sa grandeur, repartit Manzoni; mais le paganisme, vous 
l'avez dit, offre des exemples de cette grandeur-là. Le stoïcisme 
n'est pas la foi. Il faut mourir en chrétien. 

— Heureux qui peut garder votre foi religieuse, répondis- je, au 
milieu de toutes les tempêtes que soulèvent dans les âmes la résis- 
tance de l'Eglise à la justice. 

— Touchons au pouvoir temporel d^une main ferme , reprit le 
croyant Manzoni, mais tremblons de toucher à la doctrine de TÈglise; 
l'un est aussi distinct de l'autre que Tâme immortelle l'est du 
corps périssable. Soutenir qu'on attaque l'Église en lui enlevant 
ses possessions terrestres est «une véritable hérésie pour tout vrai 
chrétien. Dans les premiers siècles du christianisme, PËglise n'avait 
pas de patrimoine et ce fut le temps de sa grandeur; elle marcliait 
alors lumineuse à travers le monde sans les chaînes qui l'entravent 
aujourd'hui ; la doctrine de TÉglise doit rester immuable, car elle 
découle de Dieu même. Mais, pour ce qui touche aux institutions 
humaines, il faut qu elle se transforme, c'est justice et partant né- 
cessité; car ce qui est justice dans les autres nations ne peut cesser 
d'être justice dans les États de l'Église. • 

Ce furent ses propres paroles; je les écrivis une heure plus tard 
en rentrant chez moi. 

Lorsque je lui dis que le portrait de Victor-Emmanuel était porté 
par tous les Vénitiens, il me répliqua : 

« Je vois dans le caractère du roi, l'intervention même de la Pro- 
vidence; il est bien le souverain que nécessitaient les circonstances 
et qu'il fallait pour accomplir la résurrection de l'Italie. 11 a la droi- 
ture, le courage, l'honnêteté incorruptible; désintéressé pour lui- 
même de la fortune et de la gloire, il n'y vise que pour la grandeur 



570 L'ITAÏJE DES ITALIENS. 

de ia pairie; il est inébranlable avoc simpUcilé sans se soucier 
de paraître grand ; il déroute Tadmiraiion de ceux' qui cherchent 
dans les princes et dans les héros des actions théâtrales et des pa- 
roles pompeuses; il est naturel parce quil est vrai; ce qui fait dire 
à ses ennemis qu'il manque de majesté royale. La majesté, il la 
veut pour Tltalie et elle rejaillit sur lui. Pour Tonder la grandeur 
de notre pays il a joué, sans hésiter, son trône et sa vie. Vos lettrés 
doctrinaires iront peut-être jusqu'à vous dire qu'il ne sait pas la 
langue du peuple qu*il prétend gouverner? Eh bien ! n'en croyez 
rien; s'il se plait parfois à parler k patois piémontais avec ses' fami- 
liers, il parle à son gré le plus pur toscan. Je fus frappé de cette 
correction de langage la première fois qu'il me fit Thonneur de 
m'appeler prés de lui. 

— 11 vous devait bien cette coquetterie, lui dis-je, parler avec 
vous une langue barbare eût été impossible. 

— Et impossible encore plus, reprit Manzoni, d'apprendre pour 
la circonstance une langue qu'il eût ignorée. 

— Votre chère et belle langue italiennevous préoccupe tellement, 
répliquai-je en souriant, que c'est pour vous une des grandeurs de 
votre roi de savoir la parler. 

— Grandeur secondaire, d'accord, poursuivit -il en souriant à son 
tour, mais je ne veux pas qu'on la lui refuse, car dans son insou- 
ciance de briller, ce roi unique entre tous ceux qui ont passé sur la 
scène du monde ne songerait pas à protester. 

— La meilleure protestation est qu'il s'abstienne de parler pié- 
montais, répliquai-je. 

— Et c'est ce qu'il- fera, me dit-il, le jour où l'annexion l'aura 
proclamé roi d'Italie. » 

"Soire conversation fut interrompue si souvent, ce jour-là, par ma 
toux importune, que je dus l'abréger tt quitter le poêle bien-aimé 
dont la parole me ravissitit. 

« Si je ne suis pas retenue prisonnière par la grippe, lui dis-je en 
me levant, je reviendrai dans trois jours ; je contple quitter bientôt 
Milan, et je veux emporter de votre esprit et de votre âme le plus 
que je pourrai. 

— Et moi, répliqua-l-il avec bonté, je vous prie de ne pas par- 
tir et de revenir souvent me voir, j'ai pensé à vous pendant que vous 
étiez à Venise; en voici la preuve, » ajouta-t-il ; il prit sur son bu- 
reau deux magnifiques volumes de ses œuvres complètes illustrées 



I/ITALIE DES ITALIENS. 571 

de gravures ; j'entrouvris ces beaux livres a^ec ravissement et je 
lus sur la première page les plus affectueuses dédicaces. 

« J'emporte mon trésor, lui dis-je en soulevant les deux énormes 
volumes. 

— Mais vous n'en avez pas la force, » reprit le bon et illustre 
Manzoni, et prenant les livres dans ses bras, malgré ma résistance, 
il m'accompagna comme la. première fois, tête nue, jusqu'à Ja rue, 
là il me baisa au front en me disant amicalement : <r Revenez vite. » 

Je rentrai l'âme relevée et joyeuse, mais le corps tellement abattu 
et malade, que je dus m'aliter à l'instant même et garder la chambre 
durant dix jours. 

Dans les nuits d'insomnie qui suivirent cette visite à Manzoni, les 
paroles qu'il m'avait dites sur l'Italie et sur le pouvoir temporel du 
Pape, s'agitèrent dans mon cerveau; elles frappaient mes tempes à 
petits coups redoublés, tantôt sous la forme même que leur avait 
donnée Manzom, tantôt en phrases rhythmées et poétiques, et c'est 
ainsi qu'assaillie par la fièvre j'écrivis en caractères illisibles les 
strophes suivantes : 

A ALEXANDRE MANZONI 

Grand est Vocéan populaire, 
Qui, plein d'une juste colère, 
Se dresse fier, terrible, armé! 
Brisant sous ses flots implacables. 
Comme des navires sans câbles. 
Les tyrans qui l'ont comprimé. 

Hais un peuple est plus grand encore 
Quand tout radieux de Vaurore 
De sa naissante liberté, 
Sans crime, sans haine inféconde, 
Il donne pour exemple au monde. 
Sa sublime tranquillité! 

Italie, ô terre immortelle I 
Voilà ce qui te rend si belle 
Aux yeux du penseur attendri. 
Domptant tout conflit qui ravage, 
Des fers brisés de l'esclavage', 
Tu sors calme, le corps meurtri. 

Mais l'âme altiére et décidée 

A faire triompher l'idée 

D*où naquit le monde romain ; 

Toutes filles de même race. 

Sœurs par la force et par la grâce, • 

Tes cités se donnent la main.- 



372 L ITALIE DES ITALIENS. 

Elles ii*ont qu'an vœu : la patrie ! 

Honteuses de la barbarie 

De leur vieille rivalité, 

Elles sentent que leur fortune 

N'est que dans la mère commune, 

Et leur grandeur dans l'unité. 

Par un vieillard, par un poète, 
Yoii d'apôtre, âme de prophète, 
Ce réveil d'un peuple est béni : 
Et la patriotique joie. 
Comme une auréole flamboie 
Au noble firont de Manzoni. 

De tes destins vivant présage. 
Lui, le croyant, le doux, le sage, 
I/homme qui n'a jamais failli, 
11 livre son cœur magnanime 
Au souffle nouveau qui l'anime 
Et qui de Dieu même a jailli. 

Il sent dans ton long sacrifice. 
Et dans ta paisible justice, 
Comme un esprit révélateur : 
Il voudrait que cette lumière. 
Dans le royaume de saint Pierre, 
Changeât le monarque en pasteur. 

En voyant la terre qu'il aime. 

Sans sacrilège et sans blasphème, ' 

S'affranchir devant l'Étemel, 

Il voudrait que lout ce qui prie 

Formât l'âme de la patrie, 

Et lui conquit l'appui du ciel. 

Unie â la sainte entreprise 
Il voudrait que toute l'Église , 
Aux biens d'ici'bas dit adieu ; 
Et comprit que l'appel sublime 
Qui sort de ce peuple unanime. 
Est désormais la voix de Dieu I 



Je restai plusieurs jours sans avoir la force de transcrire ces vers 
et de les adresser à Manzoni : lui, toujours bienveillant , inquiet de 
ne pas rne revoir, envoya chercher de mes nouvelles, et chaque 
matin, tant que dura mon mal,- son domestique vint chez moi chargé 
de quelque message affectueux. 

Garder le lit dans une chambre d*auberge, quel supplice ! La com- 
tesse Maffei, la comtesse Polcastro, la comtesse Visconti , madame 
Scacabarozzi d'Adda, Giannina Milli, la muse inspirée de Naples (qui 
m'avait tenu parole et était accourue m'exprimer sa sympathie), et le 



L'ITALIE DES ITALIENS. 373 

comte Slefano Medin, de Venise, ami du baron Mulazzani, dont j'ai 
déjà parlé, me faisaient tour à tour aimable compagnie. 

Tandis que je passais les nuits à souff^r et à tousser, on donna, 
le 25 janvier, à Milan, un grand bal au profit de Témigration véni- 
tienne; quelques femmes y parurent vêtues de noir et couvertes 
d'un voile de crêpe; c'étaient de nobles exilées de Venise qui por- 
taient le deuil de la patrie : elles furent acclamées et entourées avec 
respect. Alexandre Dumas, de retour de Venise, assistait à cette fête, 
il y fut aussi Tobjet d'une chaleureuse ovation. On, savait que de- 
puis quelques jours il écrivait des notes sous la dictée de Garibaldi, 
pour servir à la vie du héros, qu'il publia plus tard. 

Une page nouvelle de cette vie sublime et sans tache se dérou- 
lait à cette heure même sur le rivage du lac de Gôme ; cette page 
fut la préoccupation de tous les esprits ; elle appartient à Thistoire 
et palpite, selon nous, d^ine émotion déchirante et fière qui, loin 
de nuire à la grande figure du prédestiné, la fait paraître plus noble 
et plus pure. Ne pas croire à la trahison et à la déchéance d'un 
cœur ; se fier à la main qui se tend, au sourire qui attire, à la douce 
voix qui parle de respect et d'amour, quoi de plus simple pour ce 
héros? Il y a dans toutes les âmes de sa trempe un coin de candeur 
immuable, facile à tromper. Le parjure a beau jeu contre celui 
qui n'a jamais trahi ; les trames perverses n'ont pas de proie plus 
sûre que la loyauté; le Christ reçut confiant le baiser de Judas. La 
grandeur d'un Dieu ne put comprendre la bassesse de l'homme . 

Le 25 janvier, tous les journaux de Milan annoncèrent que la 
veille (mercredi 24 janvier 1860) Garibaldi avait épousé à Fine 
(village dans le voisinage de Côme) mademoiselle Joséphine R... 
Le témoin de la jeune femme fut le comte Porro Lambertenghi, 
cousin de Silvio Pellico; celui du mari, Lorenzo Valerio. 

Le héros sans peur et sans reproche avait reçu un premier aver- 
tissement mystérieux et anonyme; on le trompait! La fiancée jouait 
l'amour et la vertu; elle n'était plus qu'une vierge profanée. II 
interrogea la femme égarée; elle resta impénétrable et sereine, et 
lui dit: «Je vous aime! » avec mrsourire. Il alla confiant devant Dieu, 
lui tendant sa main pour la défendre, lui d(fnnant son nom, que 
la fille d'un roi eût été fière de porter. Comme il sortait de l'église 
du village, souriant au bonheur qui marchait près de lui, un 
paysan accourut et lui remit une lettre; il crut à quelque sup- 
plique d'un pauvre; secourir eu ce jour lui était une joie: il ouvrit 

32 



57i I/ITAME UES ITALIENS. 

la lettre, devint Irès-pâle ; son œil flamboya comme devanl l'en- 
nemi ; ce fut réclair d'une épée "qui menace. La femme, à son tour, 
pâlit et chancela. Cette fois, Tavis était une évidence, une affirma- 
tion où les preuves abondaient; une sentence sans appel. La cou- 
pable se sentit perdue ; son tribunal était Fhonneur du héros ; elle 
s'affaissa sous la honte et renonça a Tinfamie du mensonge. 

Il prit par la main les enfants de sa radieuse Ânita, sa seule 
compagne dans la vie et dans la mort. Ils étaient venus là joyeux 
de la joie de leur père ; ils comprirent qu'un grand étonnement le 
frappait, et marchèrent silencieux à ses côtés. Lui s'éloigna la tête 
altière, sans se détourner et sans fléchir ; il suivit la route de Gèues ' 
et s'embarqua pour Cap; era. Six mois après il en partit pour émer- 
veiller le monde ! L'écho incommensurable de son nom fut réper- 
cuté sur le globe entier ; sa gloire plana dans les nuées. 

Est-ce qu'il se souvient d'une vision malsaine , d'un jour téné- 
breux submergé dans les jours éclatants de ses victoires ! — Celle 
qui se souvient et se lamente^ c'est elle ; elle, éperdue, errante et 
chassée de tous les foyers ; elle, châtiée par l'éclat des triomphes 
de ce juste trahi; elle, à jamais découronnée de sa gloire inouïe ; elle, 
sans nom et voyant flamboyer comme un feu vengeur ce nom déme- 
suré!... On dit qu'elle est morte un soir dans la campagne, après 
les huées d'une ville indignée. 

Toute l'Italie parla de ce drame et pas un mot railleur ne 
fut prononcé ;, cent soldats du héros jurèrent la mort du banal 
corrupteur de la femme, qui vivait joyeux, se jouant du méfait; 
il fut tué dans un duel, ivre encore de vulgaires voluptés. Les jus- 
ticiers vainqueurs souffletèrent du pied sofi cadavre, puis ils allèrent 
icorïibattre pour la patrie en s'écriant: « Notre père est vengé! » 



XVII 



La fièvre m'avait quittée, mais il me restait une toux opiniâtre, 
et le froid était tellement rigoureux que je dus me condamner 

* Une personne qui se trouvait dans le même wagon que GaiibaI4i et ses 
enfants lorsqu'ils s'en retournèrent à Gènes, raconta devant moi, à Milan, que 
tout le temps du voyage le général tint un livre ouvert, dans lequel il paraissait 
Ure, mais dont il ne tournait pas les feuillets. 



I/ITALIE DES ITALIENS. 375 

encore à quelques jours de réclusion. Je voulais guérir et partir _ 
au plus vite de Milan ; dans une des visites assidues ^ que me lit la 
comtesse Maffei, je lui lus mes vers à Manzoni; elle me conseilla 
de les publier dans la Pei^severanza, journal quotidien fondé à 
Milan depuis quelques mois et qui est devenu un des plus im- 
portants de ritalie. Mes strophes parurent dans cette feuille le 
2 février, précédées d'un éloge sympathique et charmant que je 
dus sans doute à la plume élégante de M. Visconli Venosta. Ce 
descendant des anciens princes de Milan écrit tous les huit jours 
une piquante chronique dans la P^rsev/^ranx-a. 

J'envoyai à Manzoni mes vers imprimés, en lui annonçant mon 
prochain départ; il m'écrivit aussitôt la lettre suivante, elle m'ap- 
porta comme un rayonnement. Ce sont là de nos fêtes à nous 
autres poètes, déshérités de la fortune et de tant de joiesdu cœur: 

« Madame, 

tf Des vei's comme ceux que vous avez eu la bonté de m'en- 
voyer, et la bonté encore plus grande de m'adresser, m'auraient, 
dans un autre temps, donné l'envie irrésistible, quoique auda- 
cieuse, d'y répondre par d'autres vers ; mais à présent il ne me 
reste plus pour la poésie que la faculté de la "goûter : je dis cette 
poésie qui, sortant du cœur, passe par une imagination brillante 
et féconde. Et puisque, sur ce sujet, vous pourriez ne pas enten- 
dre à demi-mot, je suis forcé d'ajouter que c'est de votre poés^ie 
que j'entends parler. Je dois encore ajouter que j'aurais peut- 
être exprimé ce sentiment d'un cœur plus libre, avant de con- 
naître les louanges qu'une indulgence excessive vous a dictées, et 
contre lesquelles je proteste du fond de ma conscience. 

« Vous trouverez pourtant des vers, madame, en tournant la 
page; car je ne puis résister à la tentation de vous transcrire ceux 
dont j'ai eu l'honneur de vous parler et dans lesquels j'ai eu le 
bonheur de me rencontrer avec vous. 

« C'était dans un hymne commencé trop tard, et que j'ai laissé 
inachevé sitôt que je me suis aperçu que ce n'était plus la poésie 
qui venait me chercher, mais moi qui m'essoufflais à courir après 
elle. J'y voulais répondre à ceux qui demandent quel mérite on 
peut trouver aux vertus stériles pour la société, des pieux soli- 
taires. Ce n'est que dans les deux dernières strophes que vous 
trouverez, je l'espère, matlame, quelques-unes de vos pensées et 



5i6 1/lTÂLIE DES ITALIENS. 

de vos imagés» quoique moins vives ; je transcris aussi les deux 
premières, pour i'inleUigence de Tensemble. 

A lui che nell* erba del campo 
La spiga vitale nascose, 
Il fil'di tue vesti compose. 
De' farmachi il succo temprô , 

Che il pino inflessibile agli austri, 
Che docile il salciu alla mano, 
Che il larice ai verni, e l'ontano 
Durevole ail' acque creo ; 

A quello domanda, o sdegnoso, 
Perché suH' inospite piagge, 
Al tremito d'aure selvagge, 
Fa sorgere il tacito fior, 

Che spiega davanti a lui solo 
La pompa* del pinto suo vélo ; 
Che spande ai deserti del cielo 
Gli olezzi del calice, e muor *. 

* Vous voulez bien, madame, me faire espérer une visite d'a- 
dieu. Je n'ai jamais senti comme dans cette occasion ce qu'il y a de 
pénible dans l'état de ma santé qui m'empêche d'aller moi-même 
vous présenter mes hommages. Les rôles sont bien renversés; mais 
je ne me sens pas le courage de m'op poser aux effets d'une bonté 
qui me touche encore plus qu'elle ne me confond. 

«I Veuillez, madame, agréer les sentiments de mon admiration et 
de mon profond, et j'ose ajouter affectueux respect, 

« Alexandre Manzgni. b 

' A celui qui dans l'herbe des champs 

A caché l'épi qui nourrit ta vie, 
Le fît qui compose tes vêtements, 
Et le suc qui te guérit ; 

A celui qui fit le sapin impliable aux orages, 
Et le saule flexible à la main, 
A celui qui créa pour les hivers les mélèzes, 
Et l'aune qui résiste aux eaux ; 

A celui-là demande, ô homme dédaigneux, 
Pourquoi sur les plages désertes. 
Aux frémissements des vents sauvages, 
11 fait pousser la fleur ignorée 

Qui déploie devant lui seul 
L'éclat de ses vives couleurs, 
Répand dans les solitudes du ciel 
Les parfums de son calice, et meurt. 



L'ITALIE DES ITALIENS 111 

Je voulais aller àTheure même remercier Tilluslre poète; mes 
forces me trahirent , et je dus attendre au lendemain. Pour essayer 
de marcher je descendis dîner à table d'hôte, où je n'avais pas paru 
depuis trois semaines. J'y trouvai de nouveaux visages, et parmi 
les femmes deux très-belles personnes, la mère et la fille, qui at- 
tiraient tous les regards. C'étaient madame et mademoiselle Wise. 
La fille avait une taille élancée et une tète sculpturale dont les 
lignes nettes et correctes défiaient la perfection grecque. La blan- 
cheur éblouissante de ce profil de Diane s'encadrait dans de beaux 
cheveux blonds; les yeux» pleins d'éclat, étaient fiers et doux. Elle 
a épousé depuis le général Tûrr , un des glorieux compagnons 
d'armes de Garibaldi. 

Le lendemain je suivis à pied jusqu'au Dôme le Corso francesey'].e 
tournai à droite, traversai quelques rues et une belle place ornée 
de palais, et me trouvai dans cette contrada del Morone, où est la 
maison de l'illustre Manzoni. Je commençais à en connaître la 
route, et elle devait plus tard me devenir tout à fait familière; ce- 
pendant ce jour-là je croyais franchir la cour silencieuse et m'as- 
seoir dans le cabinet du poète pour la dernière, fois. Je comptais 
partir pour Turin les jours suivants. Je remerciai Manzoni avec ef- 
fusion de sa lettre admirable et des beaux vers inédits qu'elle ren- 
fermait. 

« En quittant Milan, lui dis-je, vous êtes mon regret le plus vif, 
mon souvenir le meilleur. 

— Si ce que vous dites est vrai, me répondit-il, ne nous quittez 
donc pas si tôt. Milan va célébrer une double fête, la solennité de 
l'annexion et l'arrivée du roi ; c'est un spectacle que vous devez 
voir, vous qui aimez l'Italie. 

— C'est une grande tentation pour mon esprit, répliquai-jef 
mais mon cœur me crie qu'il faut partir ; j'ai laissé en France la 
moitié de mon cœur, c est-à-dire ma fille ; elle doit me rejoindre à 
Turin, d'où nous irons à Florence chercher enfin le soleil et un air 
tiède sans lequel je ne puis plus vivre. » 

Lorsqu'il sut que ma fille s'appelait Henriette, il me dit : 
« Ce nom était celui de ma femme bien-aimée, de la compagne 
inséparable de ma vie, de la mère de mes enfants; elle ne m'a ja- 
mais donné qu'un chagrin, celui de mourir avant moi. Elle s'était 
tellement identifiée avec mon âme qu'elle pensait pour ainsi dire 
avec mes idées et croyait avec ma foi. Née protestante d'une 

52. 



378 L'ITALIE DKS ITALIENS 

famille genevoise, elle se fit catholique pour qu'aucune dissem* 
blance de doctrine ne nous séparât : confondus par les sentiments, 
elle voulait aussi que nous le fussions par la religion. G^était une 
àme angélique, mélange de douceur et de fermeté qu'aucune souf- 
france n'alléra jamais. A chaque-crise de Tenfantement elle deve- 
nait plus aimante; elle s'oubliait en tout, ne prenant souci que de 
ma satisfaction et de mes joies dont elle se composait son propre 
bonheur. Quandelle sentit venir la mort, elle eut une force sereine 
dont je n'oublierai jamais Texeniple ; son corps souffrait, et parfois 
son cœur était plein d'angoisses. Me quitter et quitter ses enfants 
lui était un profond déchirement. Mais son entière confiance en 
Dieu lui inspirait une résignation tranquille. Elle me souriait tou- 
jours quand je m'approchais d'elle : « Il faut mourir en chrétienne, 
« nie disait-elle, et franchir cette heure si grande avec le calme qui 
« convient à 1 éternité. » J'aime à parler d'elle à ceux que j'aime, 
poursuivit-il affectueusement, je sais qu'elle m'entend et me voit, 
et que son âme m'aidera à mourir. Mes deu.\ filles ont eu le cœur 
de leur mère, l'ainée est morte aussi (madame la marquise d'Aze- 
glio), l'autre (madame Giorgini), vous la connaîtrez si vous allez à 
Pise, je vous donnerai une lettre pour elle. » 

Tandis qu'il ranimait pour moi la figure sacrée de la compagne 
de sa vie, deux enfants entrèrent; il les attira sur ses genoux et les 
, embrassa. C'étaient son petit-tils et sa petite-fille, conduits par leur 
père, un fils du grand Manzoni. 11 me le présenta : 

« Si vous nous restiez, ajoutîi-t-il, .vous verriez bientôt chez moi 
mes deux gendres, Maxime d'Azeglio et Giorgini. Voilà d'Azeglio 
gouverneur de Milan, je m'en félicite parce que cela nous rap- 
proche. Giorgini arrivera pour les fêtes de l'annexion, tous deux 
^ront heureux de vous connaître. 

— Ahî vous êtes un tentateur irrésistible ! repartis-je, je vou- 
drais demeurer, mais... 

— Je comprends, interrompit-il, la plus forte tentation est l'a- 
mour maternel. Eh bien! allez à Turin chercher votre fille et reve- 
nez à Milan nous l'amener. 

— Me promettez-vous un peu de soleil? lui dis-je en nie le- 
vant. 

— Je vous promets le soleil de l'âme, l'élan chaleureux et la 
joie patriotique de tout un peuple affranchi. Ces grands événements 
qui font l'Italie libre et forte après tant de siècles de décomposi- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 379 

tion réchauffent et raniment ma vieillesse ; je remercie Dieu de 
m'a voir fait vivre assez pour voir celte heure inespérée. » 

Je ne lui dis pas adieu, mais au revoir, et en le quittant je me 
sentis, comme chaque fois que je l'approchais, plus de sérénité et 
plus d'élévation d*âme. Telle une atmosphère saine et fortifiante 
infuse aux malades des efduves salubres. 

J'aurais quitté Milan malgré la séduction des fêtes qui se prépa' 
l'aient, si j'avais reçu des lettres de France qui n'arrivaient pas, et 
l'argent nécessaire au départ, qu'un libraire n'avait annoncé et me 
fîtisait toujours attendre. Ces entraves, que les riches ignorent, me 
rivaient à une incertitude que je croyais voir cesser à chaque cour- 
rier ^t qui dura plus d'un mois. J'en ressentis une irritation qui 
gâtait tous les plaisirs* qu'on venait m'offrir et suspendait même 
l'attrait de curiosité et d'observation qui m'avait soutenue jus- 
que-là. 

J'étais dans cetle disposition d*esprit lorsque Je vis paraître un 
matin un ancien éditeur de Paris, que des affaires assez troubles 
avaient forcé à s'exiler; sa débâcle était arrivée au moment même où 
je partais pour l'Italie, de s(Mrte que j'en ignorais les détails. Je n'avais 
aucun grief personnel contre lui. Je me souvenais seulement de ses 
allures de Mondor et de sa faconde ; il était un de ceux (désignés par 
moi à Manzoni lors de notre première conversation) qui recevaient 
toujours les auteurs d'un air affairé et protecteur, les pouces dans 
les poches de son gilet et jouant avec les breloques de sa montre. 
Tout cela m'avait paru plus ridicule que méchant, îïussi lui fis-je, 
en le voyant paraître, un assez cordial accueil. Un compatriote a 
toujours le privilège d'être vu avec plaisir en pays étranger; il 
avait d'ailleurs rabattu de sa superbe, il se faisait modeste et- insi- 
nuant. 

« J'ai une idée, me dit-il, que je viens vous soumettre et pour 
laquelle j'espère tout votre concours. » 

Je récoutais, émerveillée de l'exorde; ce n'était plus son ton ma- 
gistral d'autrefois. 

« Je veux fonder un journal français à Milan ; il sera l'organe de 
notre armée et par conséquent patronné par elle; il défendra en 
même temps la cause italienne à l'étranger. 

— La seconde partie de votre programme est meillçure que la 
première, répliquai-je ; nos officiers et nos soldats aimeront tou- 
jours mieux les journaux parisiens qu'un journal, français publié 



5«0 L'ITALIE DES ITALIENS. 

ici, mais les italiens pourraient s'intéresser à une feuille qui ap- 
puierait leur cause en Europe et deviendrait ï Indépendance Belge 
de ritalie. Cependant ils tiennent à leur langue, leurs propres 
journaux leur suffisent et je crains qu'ils ne se montrent peu em- 
pressés d'en fonder un écrit en français. 

— Ce n'est pas, m'objecla-t-il, sur le public italien que je compte, 
mais sur le public européen, à qui mon journal fera connaître 
riUlie. 

— Avez-vous des fonds? lui demaiidai-je. 

— Non, mais vous m'accorderez, j'espère, votre aide, et... » 

Je ris aux éclats : « Oh ! mon cher éditeur, quelle chimère ! Taidc 
d'un poète dont la bourse est vide ! vous n'auriez pas eu à Paris 
de ces idées-là. 

— Je vous ai toujours prisée très-haut, dit-il en s*inclinant tout 
confit en admiration; votre plume est une fortune pour un éditeur. 

— Elle ne battra jamais monnaie, interrompis-je, car mes idées 
tranchantes ne s'insinuent point. 

— J'aime les talents hardis, reprit mon honune, il les faut de 
cette trempe aux événements qui vont surgir, puis en dehors de 
votre plume vous avez une autre puissance. 

— Laquelle, bon Dieu, je ne m'en doute point? 

— L'Italie vous fête de ville en ville, vous connaissez à Milan des 
gens très-haut placés. 

— J'ai quelques amis auxquels je ne demande rien. ^ 

— Je sais votre fierté et je l'honore, mais ce n'est pas l'en- 
freindre que de faire patroner, un journal qui servira une cause 
que vous aimez. 

— Je quitterai Milan demain peut-être, lui répondis-je, si un de 
vos confrères se décide à m'envoyer Targent qu'il me doit. 

— Oh ! pour celui-là je le connais, reprit-il, il vous fera long- 
temps attendre. 

— Cette conjecture me désespère. 

— Elle me fait espérer, à moi, que vous m'accorderez votre 
appui. » 

Une visite survint, le libraire se leva, discret. « A demain, ma- 
dame, me dit-il en sortant, vous me permettrez de venir vous sou- 
mettre mes plans. » 

Je le revis tous les jours qui suivirent; mon séjour à Jtfilan se 
prolongeait malgré moi, je ne recevais pas de Paris ce que j'atten- 



L'ITALIE DBS ITALIENS. 381 

dais. Je parlai de ce projet de journal à Tavocat Francia et à quel- 
ques écrivains que je rencontrais chez la comtesse Maffei; ils me 
dirent tous que Tidée n'était pas mauvaise et pourrait laéussir si le 
futur directeur avait une forte mise de fonds à aventurer. Je sou- 
ris malgré moi de cette hypothèse : « Il compte sur des action- 
naires, repartis-je, ou sur quelque banquier milanais, patriote de 
bonne volonté. — Tous les actionnaires trouvables se sont dévoués 
pour fonder la Perseveranza, me répondit-on, et iquant aux ban- 
quiers, ils s'intéressent de préférence aux lignes de chemins de fer 
et aux créations d'usines; ils voient toujours dans une entreprise de 
presse une éventualité chimérique où le gam est douteux et la perte 
probable. » 

Ces objections me paraissaient irréfutables, et je les transmis au 
libraire, qui ne se découragea point. Certaines positions donnent 
beaucoup d'audace ; quand on n'a rien à perdre on a tout à gagner. 

« II faut leur lancer un prospectus qui les éblouisse, me dit-il 
un matin; j'y pense depuis quelques jours, les idées me viennent, 
mais j'éprouve une grande difficulté à les écrire; je n'entends rien 
au style; ce n'est pas mon métier. Vous m'accorderez bien de revoir 
mon monstre et de l'asperger d'un peu de poudre d'or. 

— A cela ne tienne, répliqûai-jé, mais avez-vous un titre? 

— Non, c'est là la difficulté; un titre qui frappe ! pour un jour- 
nal comme pour un roman, c'est la moitié du succès; je cherche 
ce titre, j'y rêve la nuit, mais jusqu'à préseiit je n'ai rien trouvé. 

— Ce titre doit nailre des événements mêmes, repartis-je, et 
tenez, V Annexion me semblerait un excellent titre de journal à 
l'heure qu'il est; c'est le mot de ralliement de l'Italie entière. Après 
les provinces du centre et la Toscane, Venise murmure ce mot-là, 
et Naples à son tour le bégaye en secret. 

— Oh I très-bien, s'écria-t-il, oui, V Annexion ! c'est parfait! c'est 
entraînant ! ce titre me ravit ; il transportera les Italiens. Que ne 
vousdois-je pas pour ce titre! oh! oui, c'est bien cela, V Annexion! 
Vous avez trouvé ce titre d'inspiration, et moi je vais m'en inspirer à 
l'instant pour écrire mon prospectus. » 

Il revint ti ois jours après, tenant à la main l'œuvre de ses veilles; 
c'était un programme en style boursouflé et vulgaire, vrai style 
d'annonces industrielles; il appelait l'Italie la belle Ausonie, et pro- 
mettait à ses lecteurs les œuvres des sommités hors ligne de la 
littérature française ; il me faisait l'insigne honneur de me classer 



582 L'ITALIE DES ITALIENS. 

au premier rang de ces renommées bruyantes et s'engageait à don- 
ner à ses lecteurs mes jugements sur Fltalie et ses hommes célè- 
bres. — Je gardai ce projet de prospectus et m'amusai à le récrire ; 
je le réduisis de moitié et lui donnai une forme plus simple. 

Le libraire emporta un matin mon brouillon, et quelques heures 
après reparut triomphant avec le prospectus imprimé. Mon nom y 
figurait en caractères énormes : 

« Ce papier, madame, c'est la fortune en perspective pour vous 
et pour moi, me dit-il. 

— En perspective lointaine et voilée, repris-je; les banquiers, les 
actionnaires et les abonnés sont encore dans les brouillards du 
Tessin. 

— Consentez à remettre ce prospectus aux personnes que vous 
rencontrez dans le monde: au maréchal Vaillant, à Manzoni, à 
Cantù, et vous verrez que les abonnés viendront d'eux-mêmes. J'ai 
fait imprimer aussi des bons d'action en même temps que le pro- 
spectus. C'est de cette manière que j'ai fondé, à Paris, une grande 
feuille hebdomadaire, et vous savez si elle prospère. 

— Je sais que vous avez eu un autre concours, repartis-je, celui 
d'un collaborateur -capitaliste, qui est entré sous un pseudonyme 
dans la feuille dont vous parlez et qui y règne aujourd'hui en 
maître; il vous faudrait ici un concours de la même importance, 
sinon du même genre, et, je vous le répète, sans l'appui d'un ban- 
quier de Milan ou de Turin, je regarde la création de ce journal 
comme un rêve. 

— Mais ce banquier, il dépend de vous de me le trouver sur 
l'heure, » répliqua-t-il. 

Je me mis à rire très-fort de ce nouveau pouvoir qu'il me sup- 
posait. 

« Vous pouvez m'inlroduire, poursuivit-il avec assurance, auprès 
du banquier des chemins de fer lombards-vénitiens, dont vous con- 
naissez tous les ingénieurs. 

— Oh! ceci demande réflexion, repris-je; j'en parlerai à ces 
messieurs et vous dirai leur réponse. Mais supposons que celte 
affaire prenne une tournure sérieuse, je voudrais savoir dès au- 
jourd'hui comment vo\is comptez rétribuer ma collaboration, ainsi 
que le concours actif, étranger à toutes mes habitudes, que vous 
me demandez? 

— Réglez les conditions, reprit-il; vous êtes en tout ceci ma pro- 



Î/ITALIE DES ÎT.VLIENS. 383 

xiHeiice; sans vous, j'ai les mains liées; je ue connais personne à 
Milan; si vous m'abandonnez, mes plans et mes espérances échouent. 
Vous êtes donc en droit de tout exiger, et d'avance je souscris à 
tout. 

— Oh ! je ne me ferai pas la part du lion dans une proie incer- 
laine; répliquai-je, et, dés à présent, je puis vous dire ce que je 
vous demanderai : cinq cents francs par mois pour ma collaboration 
de trois articles par semaine, tirés de mon livre sur Fltalie que 
vous annoncez dans le prospectus; de plus, une prime de deux 
mille francs quand paraîtra le journal que je vous aurai aidé à 
fonder. 

— C'est trop peu, s*écria-t-il, je comptais vous offrir beaucoup 
plus. 

— Les offres brillantes sont faciles et illusoires, repris-je, une 
modeste réalité me convient mieux; êtes-vous prêt à. signer les con- 
ditions dont j'ai parlé ? 

— A l'heure même, répliqua-t-il. 

— C'est bien, je parlerai de notre projet à mon docte ami, l'a- 
vocat Francia, et je lui remettrai un projet de nos conventions que 
vous signerez. 

— C'est cela même, repartit le libraire, l'avocat Francia me sera 
de plus un conseil indispensable; il me fixera sur les lois de la 
presse italienne, que je ne connais qu'imparfaitement; c'est une re- 
connaissance de plus que je vous devrai. 

— Vous irez voir, lui dis-je, dans quelques jours, l'avocat Francia, 
je le préviendrai de votre visite. » 

Ce projet ainsi arrêté, je m'en occupai accidentellement pendant 
mon séjour forcé à Milan. Il était convenu entre le libraire et moi 
que, tandis que j'irais visiter le midi de l'Italie, il préparerait le ma- 
tériel de l'affaire, et que je reviendrais lui prêter le concours de 
ma plume lorsque le journal serait prêt à paraître. 

Je remis le fameux prospectus aux littérateurs que je rencontrai 
chez la comtesse Maffei : ils furent enchantés du titre du journal, 
tout en persistant à regarder comme bien difficile le concours sine 
qua non d'un banquier ou celui de souscripteurs d'actions. Le ban- 
quier de la compagnie des chemins de fer lombards-vénitiens con- 
sentit à recevoir le futur directeur de ï Annexion t mais il refusa 
d'entrer dans l'affaire. 

Je vis le maréchal Vaillant, à qui je devais des remercîments per- 



384 L'ITALIE DES ITALIENS. 

sonnels pour Tintérèt qu'il m'avait témoigné. Le prospectus lui 
avait été envoyé par le libraire. Le maréchal me dit qu'il désap- 
prouvait le titre du journal et les déductions que nous en tirions 
dans noire prospectus. Nous promenions à l'Italie Venise et ies 
autres États qui manquaient encore à son unité. 

« C'est comme un appel à l'insurrection! et dans quel moYnent, 
bon Dieu ! à l'heure même où l'armée française va quitter Milan ! 

— Je ne saurais croire au rappel de nos troupes, répondis-je au 
maréchal. 

— C'est pourtant une nouvelle certaine, et vous pouvez la don- 
ner comme telle à vos amis de Milan. » 

Je me souviens que lorsque je répétai le soir même les paroles 
du maréchal chez la comtesse Maffei, elles produisirent dans tous 
les esprits une grande émotion. 

Depuis quelques jours, le bruit du départ de notre armée s'était 
répandu; toute la ville en était inquiète, Tltalie entière s'en préoc- 
cupait. Ce n'était pas la peur personnelle qui gagnait les âmes, mais 
le noble effroi du danger de la patrie; serait-on en force de résister 
à rAutrichesi, nos soldats partis, elle attaquait Milan? 

« On est toujours en force de mourir ! s'écria ce soir-là la coni* 
tesse Maffei avec un feu patriotique dont je n'oublierai jamais l'ai- 
tiére explosion; sans doute, disait-elle à tous ces hommes, publicistes 
et officiers italiens réunis chez elle, le départ des Français sera un 
grand malheur, mais c'est dans les circonstances difficiles que les 
nobles cœurs font leurs preuves; que chacun songe à son devoir et 
soit prêt à tous les sacrifices ; Dieu sera avec nous et Tltalie sera 
sauvée ! » 

Elle éU)it superbe en parlant de la sorte, sa petite taille se haus- 
sait de toute l'élévation de son âme; elle rappelait Fenella armant 
un clan écossais. 

Je l'embrassai avec émotion : 

« Dans cet élan si fier, lui dis-je , vous venez de personnifier 
l'Italie. 

— Toutes les femmes de Milan pensent comme moi, répliqua* 
t-elle ; toutes mourraient plutôt que de souffrir de nouveau l'é- 
tranger! 1» 

Cependant la Toscane et les provinces du centre procédaient au 
vote de l'annexion, et l'on fnisait à Milan de grands préparatifs pour 
recevoir le roi. On était en plein carnaval, les soirées de spectacle 



L'ITALIE DES ITALIENS. 385 

et les bals masqués de la Scalà réunissaient toute la société de Mi- 
lan. Pour les peuples d'imagination, tels que le peuple français et 
le peuple italien, les plaisirs ne sont suspendus ni par les dangers 
ni par les devoirs du patriotisme ! Dans la fête de la veille on puise 
le courage du lendemain; dans Tamour, Tessor de Fhéroïsme. Tout 
en s'inquiétant du prochain départ de Farméô française, les Milanais 
se préoccupaient du ténor Giugliiii, dont la voix pure, expressive et 
pénétrante, jointe à une grande perfection de méthode, les ra- 
vissait. Madame Sforni me le fit entendre un soir dans la 
Favorite; je fus, comme le public, enchantée- de sa voiîi; son jeu 
manquait parfois de vérité et de puissance; il restait inerte dans 
les moments de passion, mais les mélodies qui s'échappaient de sa 
bouche étaient d'une beauté inelTable et remuaient les cœurs. Giu- 
glitii était né dans la campagne de Rome. La liberté de Tltalie Ten- 
Hammait, et quand il chantait un air patriotique, il trouvait des 
notes vibrantes d'une énergie qui le transfigurait. J'assistai aussi à 
plusieurs bals masqués dans la loge de madame Sforni. Ces fêtes 
de nuit diffèrent entièrement de celles de l'Opéra de Paris. Les 
femmes de l'aristocratie y assistaient en grande toilette dans leur 
loge. Elles y venaient à Tissue d'une soirée du monde ou, quand le 
bal masqué avait lieu après le spectacle, elles restaient au théâtre 
et attendaient que la fête commençât. L'opéra fini, tous les rideaux 
de soie des loges se fermaient et l'on recevait des visites pendant 
les préparatifs qui se faisaient pour réunir le parterre à la scène en 
un plan uniforme. Vers minuit, les masques arrivaient; alors toutes 
les loges rouvraient leurs rideaux et tous les regards s'abaissaient 
vers l'hémicycle; un très-petit nombre de masques prenaient par*- 
à la danse et aucun n'entrait dans les loges que les femmes occu' 
paient. L'orchestre n'avait rien de l'étourdissement et de la fougue 
de l'orchestre Musard; le galop infernal eût épouvanté l'assemblée 
tranquille; les musiciens jouaient des valses mélodieuses, tirées des 
partitions des grands maestri. Au premier bal auquel j'assistai, je 
fus horriblement choquée de voir valser entre eux, en se donnant 
des grâces et en faisant des mines langoureuses, tous les jeunes 
boutiquiers de Milan en habits noirs, gantés et frisés ; ils se pâ 
maient parfois dans le tournoiement de la valse et semblaient dire 
aux spectateurs : < Nous sommes charmants ! — Vous êtes erféminés 
et ridicules, * murmura l'assistance française, qui bientôt les salua 
par des huées. Une loge remplie d'officiers protesta même par d'é* 

53 



380 L'ITALIE DES ITALIENS. 

nergiques paroles : « Qu'on nous envoie tous ces gaillards-là à 
Farmée, disait-on, et, s'il en reste, qu'ils dansent avec des femmes.» 
La leçon fut écoulée, car aux bals suivants ce spectacle singulier 
ne se reproduisit plus. 

Le roi Victor-Emmanuel devait arriver à Milan le 4 5 février (1860), 
entouré de ses ministres, de son état-mayor et de sa cour. Tous les 
appartements du grand hôtel de la Ville (où j'occupais toujours une 
pelite chambre) avaient été retenus à l'avance par le corps diplo- 
matique qu'on attendait de Turin et parles députations de toutes les 
villes environnantes; l'ordre, l'activité et la propreté suisses ré- 
gnaient dans l'hôtel, où les soins généraux et particuliers ne furent 
pas interrompus un seul jour par cet énorme va-et-vient de voya- 
geurs. Je disais souvent en riant, aux nobles Milanaises : c Je ne 
connais dans votre ville que l'escalier de mon hôtel, où les robes 
traînantes peuvent se dérouler avec confiance. » Cet escalier de 
marbre était lavé chaque matin et recouvert de nattes en sparterie 
sans cesse renouvelées ; les garçons et les femmes de chambre af- 
fairés et empressés étaient prompts au service. Les maîtres veillaient à 
tout avec une intelligence silencieuse et une distinction de manières 
que je n'ai rencontrée que là et à Fhôtel d'Angleterre, à Rome. De 
pareilles raretés sont bonnes à noter. 

L'aspect de la table d'hôte de l'hôtel de la Ville fut véritablement 
curieux durant deux semaines, à dater du jour qui précéda l'arri- 
vée du roi. Cette table immense, toujours au complet, se déroulait 
dans toute l'étendue d'une vaste salle peinte à fresque et à plafond 
sculpté soutenu par des cariatides. A l'un des bouts de la table était 
placé le corps diplomatique, composé du baron de Talleyrand, am- 
bassadeur de France, en compagnie des attachés de l'ambassade; 
de M. Tourte, ministre suisse, de sir James, ambassadeur d'An- 
gleterre, de l'ambassadeur de Turquie, de l'ambassadeur d'Espagne 
et de sa femme. L'Espagne n'avait pas encore eu le bouffon rigo- 
risme de se brouiller avec l'Italie ; elle dansait alors aux bals du roi 
élu. Lrs deux milieux de la table étaient occupés par les convives 
habituels de l'hôtel, par quelques officiers supérieurs de notre ar- 
mée française, par des fonctionnaires pubUcs et des femmes élé- 
gantes accourues des provinces pour assister aux fêtes. 

Giuglini, le ténor aimé du public, logeait aussi à l'hôtel de la 
Ville ; il paraissait rarement à table d'hôte, mais, lorsqu'il s'y mon- 
trait, sa distinction et ses manières parfaites tranchaient avantageu- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 387 

sèment avec la tenue de quelques officiers français, qui avaient; il 
faut oser le dire, un laisser-aller insupportable; leur voix éclatait 
comme la ilnitraHle, et ils faisaient à brûle-pourpoint confidence au 
public de leurs bonnes fortunes réelles ou supposées. Je n'oublierai 
jamais un capitaine d'un blond fade, assez peu séduisant, qui, s'a- 
dressant un jour à un de mes voisins de table, homme grave et ré- 
servé, lui dit, d'un ton délibéré : . 

« Eh bien, vous savez? nous quittons décidément Milan. 

— Est-co certain? repartit l'autre; on a annoncé si souvent et si 
prématurément le départ de l'armée française, que je commence à 
croire à son occupation permanente. 

— Si vous doutez de la nouvelle, voyez les grandes dames de 
Milan, répondit l'oftlcier ; leurs larmes et leur tristesse vous confir- 
meront notre départ. Que voulez-vous qu'elles deviennent, réduites 
à ces pauvres Italiens ?» 

Je ne pus m'empècher d'intervenir et de dire au fat ; « Êtes-vous 
bien sûr, monsieur, de n'être pas la dupe, d'une illusion, et n'au-^ 
riez-vous pas transformé la reconnaissance-qu'ont ressentie toutes 
ces nobles femmes en un sentiment plus intime et plus tendre? le 
même patriotisme qui les a poussées à vous traiter en libérateurs, 
fait qu'elles vous préféreront toujours leurs compatriotes, plus beaux 
et plus discrets... 

— Ah 1 ah ! interrompit l'officier en éclatant de rire, vous trou- 
vez donc les Italiens plus beaux que nous? 

— Mais, sans doute, répondis-je avec simplicité; de même que* 
je trouve les Italiennes plus belles que les Françaises. » 

Gomme mon interlocuteur était fort laid, les rieurs ne furent pas 
de son côté, et sa fatuité fut contrainte au mutisme. 

J'avais eu l'occasion de causer avec Giuglini; il me fit visite et 
me parla avec effusion de la grande joie qu'il allait avoir de chanter 
devant i^on roi un hymne patriotique composé pour la circonstance. 

« Vous savez, ajouta-t-il, si un ténor tient à sa voix : c'est toute 
sa gloire et toute sa fortune. Eh bien, madame, je consentirais à 
voir se briser sans retour cet instrument, qui est ma vie, plutôt que 
de renoncer à l'espérance que l'Italie sera libre. » 

Il me raconta iju'il s'était fait entendre, l'hiver précédent, au 
théâtre de Madrid, et que la reine, prise un soir d'un subit et très- 
vif engouement pour... sa voix, lui avait envoyé la décoration de 
Sainte-Elisabeth, 



388 L'ITALIE DES ITALIENS. 

« Elle ne se doutait pas que vous fussiez aussi bon Italien, repar- 
tis-je ; cette gracieuse souveraine a beaucoup moins d'aménité pour 
YOlre roi, et le traite fort mal dans un récent manifeste à propos 
de la question de Rome. 

— On m'a dit cela, répliqua le ténor, et, puisque vous me le con- 
ûrraez, je vous jure bien que je ne porterai jamais sa croix et que 
je suis très-disposé à la lui renvoyer. » - 




XVIII 



Depuis qu6 j'étais en Italie, je n'avais assisté à aucune fête pa- 
triotique; je ne me doutais pas encore de ce qu'était l'enthou- 
siasme du peuple pour ses libertés nouvelles et de son amour pour 
ce roi courageux et fier, qui s'était mis si résolument à la tète des 
destinées glorieuses de la nation. La journée du mercredi 15 fé- 
vrier 1860 me donna une idée de cette émotion sublime de toute 
une grande cité, n'ayant qu'un seul cœur pour bénir son souverain 
et qu'une seule voix pour^ l'applaudir. Dès le matin toutes les rues ~ 
de Milan se remplirent d'une foule compacte, qui se déployait et 
s'entassait dans la longue et large voie del Corso, où devait passer 
le cortège. Chaque fenêtre était pavoisée de drapeaux; sur Jes bal- 
cons on pendait des courtines de soie, sur les terrasses et sur les 
toitures se groupaient et s'amoncelaient les habitants de la ville et 
des campagnes. Des milliers de bras et des milliers de têtes ex- 
pressives s'agitaient; l'air retentissait des cris anticipés de : Viva il 
nostro re ! Des bandes, portant des couronnes dé fleurs et des ban- 
nières, faisaient entendre de toutes parts des fanfares de triomphe 
et de joie. L'âme de l'Italie était en fête. Cette immense et pro- 
fonde émotion collective. gagnait tous les cœurs. Ce jour-là, les 
étrangers ce sentaient Italiens et mêlaient leurs acclamations à 
celles de la foule. Le maréchal Vaillant et son état-major allèrent à 
la rencontre du roi ; la garde nationale de Milan et les régiments 
français et italiens étaient rangés en haie jusqu'au débarcadère de 
Turin. Yer:^ midi, je m'aventurai dans. la rgrande rue del Corso 
pour me rendre au palais de Tadministration des chemins de fer, 
situé près de la porU Orientale, pat* laquelle le roi devait faire son 



L'ITALIE DES ITALIENS. 589 

entrée. M. Diday, ingénieur en chef, ayait eu Tobligeance de m'of- 
frir une place au balcon de son cabinet. Je mis plus d'une heure à 
franchir la courte distance qui sépare Thôtel de la Ville de la porte 
Orientale; les flots serrés du peuple se mouvaient sans brusquerie 
et sans encombre, avec une lenteur qui me faisait douter d'arriver 
jamais au bout de ma course. J'étais poussée en avant par un mou- 
vement incessanti mais insensible, qui me portail plus que mes 
jambes. Enfin je parvins à rentrée triomphale, où se groupaient 
des faisceaux d'armes et de drapeaux; Je montai en courant l'esca- 
lier du palais de Tadministration, et je me suspendis au balcon, 
pour voir venir le cortège. Âpres une demi-heure d*attente, les tam- 
bours battirent aux champs, la musique des régiments joua 
l'hynme de la maison de Savoie; mais clairons et tambours furent 
couverts par la grande voix du peuple, et un incommensurable vivat 
nous annonça l'approche du souverain adoré. 11 passa dans une ca- 
lèche découverte, ayant à ses côtés M. de Cavour; dans plusieurs 
voitures de suite étaient Tes officiers de ta maison du roi. C'était la 
première fois que je voyais le glorieux ministre de Tltalie ; tandis 
qu'il se découvrait pour saluer la foule, je f\is frappée de la beauté 
de son front Inrge et puissant; le grand politique m' apparut en ce 
moment tout radieux des triomphes récents de sa patrie, dont chacun 
de ses actes assurait la renaissance. J'avais déjà vu le roi à Paris aux 
fêtes qui lui furent données lorsqu'il y vint en 1855 ; je lui trouvai 
ce jour-là une allure plus martiale et quelque chose de plus fier dans 
la physionomie. Victor-Emmanuel est bien la personnification d'un 
roi soldat; dans le geste de son bras on sent s'agiter Tépée plus que 
le sceptre; dans sa démarche, le pas militaire plus que la majesté. 
Sa tête caractérisée et guerrière porte l'empreinte encore chaude des 
batailles, quelque chose de farouche et de sincère à épouvanter la 
couardise et la déloyauté; sa moustache un peu sauvage voile la 
bonté de son franc sourire, qui éclate à plaisir sur ses blanches 
dents. Son regard est direct', audacieux comme sar fortune, tempéré 
par la pureté et le calme de son front ; toute sa forte tète, à la large 
encolure, rayonne de santé et d'héroïsme. L'ayant considéré long- 
temps et de très-près les jours suivanls, aux fêtes de la cour, je 
disais à quelques nobles Milanais qui m'entouraient : c II évoque 
pour moi la figure d'un dé ces rois francs de la première race que 
le peuple portait sur un pavois. » 
Toute cette journée de l'arrivée du monarque élu fut reinplie pa 

35. 



390 I/ITALIE DES ITALIENS. 

la fête publique; le soir, les fêtes privées commencèrent. La belle 
duchesse Visconti célébra la joie patriotique par un bal superbe 
qu'elle nous donna dans son palais ; celte noble veuve avait envoyé 
ses trois fils à la guerre de Hndépendance. Les femmes de Milan 
sont héroïques ; aucun sacrifice ne leur a coûté pour se dégager à 
jamais du joug de TÂutriche. Les mères de Taristocratie ont donné 
rexemple aux mères du peuple. Ce jour-là le cœur de la duchesse 
était en fête; elle avait auprès d'elle ses fils, revêtus de Tuniforme ita- 
lien^qui lui aidaient à faire les honneurs de ses salons éclatants de 
fleurs et de lumière. J'allais à cette fête avec la charmante marquise 
Scacabarozzi d'Âdda, dont la mise, de la plus exquise élégance pari- 
sienne, défiait toute rivalité. Les ministres du. roi, le corps diplo- 
matique, le baron de Ts^lleyrand, ambassadeur de France en tète, 
le maréchal Vaillant, ainsi que les états-majors et les officiers des 
deux armées alliées, assistaient à ce bal. Quand M. de Gavour ar- 
riva, tous les regards se portèrent sur lui, et chacun se pressa dans 
le salon où la duchesse Visconti Tavait conduit ; un heureux ha- 
sard m'avait fait asseoir dans ce salon, de sorte que je pus examiner 
à Taise cet homme illustre, qui causait debout devant moi avec la 
duchesse. M. de Gavour n'était pas grand, ce qui faisait paraître sa 
taille un peu trop forte; le haut de son visage était très-beau; le front 
vaste et imposant. Le feu de ses yeux perçants éclatait à travers 
le verre de ses lunettes. Sa physionomie était ouverte et bienveil • 
lante; mais, lorsque sa bouche trop large souriait, elle avait 
presque toujours une expression sardonique ou fine qui embarras- 
sait. Sa main de race étaitTort belle. Au premier aspect, M. de Ga- 
vour rappelait involontairement M. Thiers; mais c'était M. Thiers 
agrandi avec beaucoup plus de noblesse et de développement dans 
les traits. Il y avait comme proportion, dans leurs personnes, la 
même différence que dans leur carrière politique : l'un n'a jamais ' 
été qu*un chef de ministère, on ne pourrait pas même dire le re- 
présentant d'une dynastie; l'autre a été l'iiiilialeur et la personnifi- 
cation de tout un grand peuple. 

Après avoir longtemps causé avec le comte de Gavour, la du- 
chesse Visconti s'approcha de moi et me proposa de me présenter 
au ministre; j'acceptai avec empressement. M. de Gavour avait 
passé dans un salon voisin, où il s'entretenait avec l'ambassadeur 
de France ; quand la duchesse et moi voulûmes le rejoindre, il avait 
déjà quitté le bal. 



L'JTALIE DES ITALIENS. 391 

J*eus à cette fête une rencontre moins mémorable et moins at- 
trayante que celle de ce grand homme d'Ëtat. Tandis que je cau- 
sais avec l'ambassadeur de Turquie et un général italien dont le 
nom m'échappe, je vis apparaître comme un fantôme une prin- 
cesse que sa grande fortune et ses aventures avaient rendue ce- 
lèbre à Paris, il y avait trente ans. En ce temps-là elle passait pour 
être belle, d'une beauté étrange et maladive, dont Phidias se fût 
détourné avec dédain. Mais la littérature romantique de la Restau- 
ration avait mis. a la mode les beautés osseuses et exténuées, les 
grands yeux. caves, les teints verdâtres, les évocations de spectres, 
de larves et de vampires; charmes de pécheresses visant à Fascé- 
tisme et parlant de Dieu en faisant Tamôur. Tout ce qui tenait à la 
Grèce et à sa plastique radieuse était, en ce temps, traité d'impie, 
de suranné et de vulgaire ; il fallait des femmes moyen âge s'enve- 
loppant, et pour cause, d'un vêtement à plis droits el rigides, en 
guise de suaire. Les statues de tombes gothiques étaient mises au- 
deçsus des Vénus antiques. La splendeur chamelle des femmes du 
régne de Louis XIV et la grâce enivrante de celles de la Régence, 
du règne de Louis, XV, de la Révolution et du Directoire, étaient 
repoussées comme trop matérielles. Avoir du sang sous la peau, de 
r incarnat aux* joues et aux lèvres,* du feu dans le regard et tout 
l'éclat de la vie, fl donc ! Parlez-nous des femmes que la mort con- 
voite et qui semblent déjà leur sœur. Dans les doigts décharnés des 
iiouvelles héroïnes, les têtes de mort d'ivoire et les petits crucifix 
d'ébéne avaient remplacé l'éventail profane et le miroir satanique. 
Donc, la princesse plut à cette époque de religiosité malsaine, par 
la raison même qu'elle aurait déplu en des temps où le goût et la 
sérénité dans l'art auraient fait loi; puis elle drapait si bien ses os 
saillants de tissus splendides et souples, elle ceignait avec tant 
de recherche, de bandelettes d'or ou d'une couronne druidique 
en chêne ses cheveux rares et mous, lissés en bandeaux plats; 
ses salons étaient si pieusement disposés en tombes ogivales 
et si lugubrement éclairés par le jour sépulcral des vitraux, la 
chaise longue d'où elle tendait ses doigts pointus à ses fidèles 
avait si bien l'allure d'un cercueil, les parfums qu'elle brûlait exlia- 
laient une telle odeur de tabernacle, que tout cela formait un 
amalgame quintessencié qui captivait les âmes inquiètes et oisives. 

Les poètes disaient : < Cette femme est unique ; c'est un mythe 
insaisissable et fascinateur! » Un rimailleur gagé, à qui elle donnait 



592 L'ITALIE DES ITALIENS. 

asile, la célébra dans un poème mystique sur Psyclié, transformée en 
vierge chrétienne. Les peintres s'écriaient : « Voilà bien ie sjublime 
modèle de nos corps sans lignes, sans contours et sans chair; Tangle 
aigu pénétrant a remplacé Texhubérante rondeur des femmes co- 
lorées et vivantes, dont Tindécence est flagrante. Anatlième au 
chaud et robuste Rubens ! Rubens n'était qu'un libertin ! Sommes- 
nous des païens pour idolâtrer la forme? Les vapeurs d'Ossian, 
rindécision des nuages, la maigreur sainte et la pâleur cadavérique 
sont les attributs de Tart chrétien; Raphaël a erré! La princesse 
est plus que belle, elle est surnaturelle; c'est une beauté d'outre- 
toinbe qu'on rêve ici-bas sans l'y rencontrer. » 

Les diplomates, arrachés à leur positivisme, murmuraient: 
<t Cette femme est un arcane qui pous ensorcelle ; elle est profonde 
et sait nous dérober sa profondeur. » Les dévots, allécliés, répé- 
taient, en chœur : « Elle est Ihéologique ; elle entend le dogme et 
les mystères à dérouter un saint Augustin. » 

Les musiciens roucoulaient : « Elle est ineffable ; c'est une erreur 
de la croire Itahenne, elle flotte aérienne dans la brume alle- 
mande. Sa voix a des accents creux qui vont à nos rbylhraes brisés 
et à nos instruments criards; elle est l'harmonie des discor- 
dances. » — Les philosophes, indécis comme leurs systèmes, mur- 
muraient d'un air docte et convaincu : « Elle est la preuve que la 
foi naît du doute ; elle est le critérium des négations. » 

Ces encens mêlés montèrent autour d'elle tant qu'elle fut jeune 
et qu'elle eut une cour; mais le grand souffle de février abattit les 
favoris de la précieuse et chassa son fantôme dans le désert. Un 
vent plus sain agita les âmes et les précipita vers l'amour du vrai ; 
plus de Actions possibles dans la vie comme dans la politique. Par- 
tout dans le patriotisme, dans l'esprit, dans la force et dans la 
beauté, on voulut l'évidence et la sincérité; le corps chassa l'ombre 
derrière lui et ne lui permit plus de régner en maître. 

Que devenir en pleine lumière, dans ce jour éclatant qui dévoilait 
tout; dans celle mêlée rude et énergique où la lutte avait des com- 
battants vrais? Les salons étaient submergés par la place publique ; 
leurs spectacles mesquins passaient ignorés et n'intéressaient plus 
même leurs acteurs d'autrefois ; la curiosité du monde se tournait 
vers des arènes plus vastes; les notions s'agitaient comme les 
grandes mers ; l'Italie poussait soii cri de réveil sublime. La prin- 
cesse se dit: « Essayons du patriotisme; c'est un bruit nouveau 



L'ITALIE DES ITALIENS. 305 

que je dois tenter. » De Turin à Milan, de Rome à Naples, elle alla 
criant : « Je suis Jeanne d'Arc î » On la regardait, cherchant la 
Pucelle naïve et rie trouvant qu'une aventurière décrépite que les 
camps attiraient oomnie un oiseau de proie. Gioberti la vit passer, 
sourit, la divulgua et lui conseilla le foyer et la retraite*. Elle se 

* Voici en quels termes Gioberti, un des plus grands philosophes et des plus 
profonds penseurs de ritalie, a jugé cette ftoime : «A Texëmple d*un ancien qui 
disait : Je ne glorifie pa9 ma vie avec les paroles ^autfui, mai» avec mes 
œuvres; et qui dédaignait ainsi de répondre aux attaques dont il avait été l'objet, 
je n'entre pas. en discussion avec tout le monde, je n'accepte pas tous tes défis 
et je ne réponds pas à toutes les interrogations. J'ai pour habitudede distinguer 
parmi mes adversaires et de choisir entre ceux qui se préseiïtent; si je fais 
ici une exception à cette régie, on me la pardonnera. 11 y a longtemps que la 
princesse s'enquiert de ma pemnne avec' une persistance qui, si elle n'est 
courtoise, est certainement singulière dans une femme comme il faut; j'ai 
donné, je l'avoue, à la princesse un prélexte à sa première rancune, en refu- 
sant de louer un de ses ouvrages et en ne consentant pas à faire partie de sa 
société; je me suis efforcé de justifier ce double refus avec toutes les formes 
de la politesse prescrite. « 

« Quan^ je suis revenu plus tard en Italie et que j'ai ét^ accueilli par mes 
concitoyens avec cet affectueux empressement que tout le monde connaît; cet 
accueil a d'autant plus irrité la princesM qu'elle avait elle-même cherclié à 
Naples une ovation de ce genre sans pouvoir l'obtenir; inde irx\ de là sa colère 
contré moi en particulier et contre les Napolitains en général. Elle a cherché 
récemment à se venger de tout ceci dans un article publié par un journal pa- 
risien : pour ce qui me touche, je ne répondrai'pas aux fnventfons, aux cri- 
tiques et à l'ineptie qui fourmillent dans cet article; l'auioritjé de la princesse 
en. politique est aussi nulle qu'en philosophie et en religion ; les louanges 
qu'elle donne ne sont pas plus enviables que son mépris n'est dangereux; elle 
a loué successivement l'empereur d'Autriche, J^ie IX, Charles- Alberl, César 
Balbo et Joseph Mazzini; élevé aux nues la domination allemande, la monar- 
chie civile et la république; elle peut compter ses années d'après le nombre 
de f>es opinions, comme cette dame romaine qui comptait ses maris d'après 
le nombre des consulats. 

« J'aurais donc continué volontiers a garder envers elle le silence que j'ai gardé 
longtemps, si la princesse n'avait cette fois associé S mon nom celui d'un 
homme que j'aime et estime hautement pour les rares qualités de son génie 
et de son âme; en parlant de mon ami dans des termes aussi bas et aussi 
méprisants qu'elle le fait, la princesse me force à penser que la théologie et 
les voyages lui ont fait oublier l'éducation de son rang et le décorum de 
son sexe. 

« Cet homme loyal n'a paâ eu le tort, que lui impute la princesse, de venir 
avec moi à Florence, où il n'a jamais mis le pied pendant que j'y étais, ni par 
conséquent de répondre â une députation de moines qui n'a jamais eu lieu; 
mais il a eu le tort impardonnable de ne pas avoir adulé la princesse et ad- 
miré tous ses ouvrages , le tort plus grand encore de lui donner de bons 
conseils, et d'essayer respectueusement de corriger sa vanité puérile et inces- 
sante, qtii l'entrajne' à des intrigues et à des préoccupations peu honorables 
I^our une femme, et la pousse à écrire sur des maliéres qu'elle ne comprend 



591 L'ITALIE DES ITALIENS. 

redressa sous la morsmre : « Abdiquer, moi ! Abdiquer, jamais ! 
Vous rêvez, saint homme ! Disparaître dans la foule quand on a^ 
régné, non, non ! J'en ai encore pour de longues années d'éclat et 
d'aventures ; changer de théâtre renouvelle Tacteur. Je me transfi- 
gurerai sur une scène nouvelle; je répandrai au loin un éblouis- 
sèment qui me vengera de mon ingrate patrie. 

«1 Paris et l'Europe, ont perdu l'aveugle adoration des.princesses. 
Les mythes s'en vont dans l'Occident positif, mais l'Orient est tou- 
jours le berceau des rêves. Ce vieux peuple enfant se plaît aux 
fictions. L'Arabe, beau et vénal, a des charmes délectables; les 
femmes riches et voilées le domptent sans souffrir l'examen. J'ai 
su par Bou-Maza les secrets de sa race ; d'une tente au désert je me 
ferai un palais. Là je serai lémme jusqu'au dernier souffle ; puis, 
un beau jour, j'en reviendrai Sibylle chargée de pages symboliques 
qui forceront l'Occident à m'écouter. » 

Elle partit, nerveuse et résolue; elle produisit là bas, par inter- 
valles, quelques rumeurs qui moururent sans écho. Son odyssée peu 
retentissante eut pour dénouement un coup de yatagan. Un procès 
à la tiurque s'ensuivit; l'assassin s'y métamorphosa en héros de 
roman et révéla des secrets qui firent grand bruit. Pour la pre- 
mière fois de sa vie la princesse eut peur de la renommée, implora 
le silence et quitta l'Orient. 

Elle en revenait depuis peu quand nous la vîmes apparaître dans 
celfe fête où des femmes d'une beauté incomparable défiaient l'éclat 
des lumières par l'éclat plus radieux de leur jeunesse et de leur 

pas et à lutter de pédantisme avec ses deux fameux homonymes de Venise et de 
Suède, sans qu'eUe ait comme eux Texcuse d'une inteUigence extraordinaire 
et du temps où ils vivaient. Si, à toutes les raisons que je viens de dire, on 
ajoule que celui qui a été critiqué par la princesse est Napolitain et qu'il est 
mon ami intime, chacun comprendra les motifs de fureur de la princesse. 

« il m'est pénible d'avoir été forcé d'écrire ces paroles; mais je ne pouvais plus 
me taire avec honneur, puisque.élire mon ami est devenu un crime et suffit 
pour être insulté par une personne à qui le droit même de représentation est 
interdit. Les femmes né sont pas plus inviolables que les princes constitutionnels, 
et comme ceux-ci perdent leurs privilèges s'ils déchirent la constitution, les 
femmes peixlent aussi les égards qui leur sont accordés en oubliant la réserve et 
la pudeur. Si la princesse me peimet de lui donner un conseil, je l'engagerai 
à moins s'enquérir des actioiTs d'aulrui et à prendre garde de s'amuser à les 
travestir pour les rendre odieuses et ridicules, car si quelqu'un voulait fouiller 
dans les actions de la vie de la princesse, il pourrait, sans en altérer les traits 
et sans indiscrétion trop grande, exciter un rire qui surpasserait de beaucoup 
celui de TOlympe homérique. » (Vincenzo GioosnTi, Discours prélminatre du re- 
nouvellement civil de r Italie.) 



I/ITALIE DES ITALIENS. 395 

fraîcheur. La blanche comtesse d'Alemagna glissait telle qu'une 
llébé, avec ses blonds cheveux ondulés comme une vapeur d'or sur 
son cou mignon ; puis c'était Fincomparable comtesse Martini, au 
profil grec, à la taille de Psyché ; la comtesse Litta^ plus séduisante 
qu'au bal de Brescia; la princesse Castelbarco, dont la beauté fière 
acquérait une transparence radieuse sous l'éclat des diamants 
dont elle était couverte ; les deux filles, d'une grâce ineffable, de la 
marquise Rescalli, sœur de la duchesse Visconti, et cent autres 
qu'il faudrait nommer; composaient, pour les artistes et les poètes, 
comme une fête de la beauté vivante, qui produisait le même 
éblouissement que les galeries de sculpture du Vatican éclairées 
aux flambeaux. Retrouver la forme idéalisée par l'art dans la na- 
ture est un ravissement qui ne se goûte à ce point qu'en Italie. 
Quel assemblage d'êtres adorables ! Quel défilé rayonnant de déesses 
en robes de bal ! C'est au milieu de cette foule divine que la prin- 
cesse apparut aux yeux étonnés; tandis qu'elle s'approchait courbée 
et chancelante, l'ambassadeur de Turquie nous disait : « Je puis 
vous apprendre le mystère du coup de yatagan de TAsie Mineure. 
— De grâce, épargnez-la, repartit un collaborateur de la Perse^ 
veran%a, qui se trouvait là; les spectres ont droit au silence, si ce 
n'est au respect. Elle a cessé de prétendre à l'amour, elle ne veut 
plus qu'être écoutée; mais elle le veut trop. Elle est revenue du 
pays du mutisme avec des flots de paroles à tout inonder; elle les 
épanche en systèmes et en speeckes politiques d'une banalité facile, 
qu'elle prend pour de l'inspiration. Sa fortune lui donne accès par- 
tout ; elle a mis le pied dans notre journal en y devenant action- 
naire, et chaque jour elle nous envoie des pages sans fin qui vont 
grossir nos carions. Il faut une digue à ce flux nouveau qui dé- 
borde d'elle; le conseil de rédaction s'est assemblé pour protester. 
Elle est furieuse de cette atteinte portée à sa gloire. Cachez-moi, 
ajouta-t-il en se glissant derrière l'ambassadeur turc, car je crains 
son regard ; on assure qu'elle est jeltatore^. » 

Tandis que ces messieurs parlaient de la sorte, la princesse en 
ruines passa devant nous. Sous les plis flasques de sa robe blanche 
son corps se penchait, horrible à entrevoir; à travers le cou per- 
çaient les vertèbres. L'épine dorsale se voûtait saillante sous la peau 
parcheminée; les bras de squelette sortaient en verges de ses 

* Qui jette un sort. 



396 • L'ITALIE DES ITALIENS. 

manches lloltanles. La tète était ravagée plus outrageusement que 
le corps; la bouche, sans dents, souriait, «ivieuse et sinistre. Les 
yeux, fixes, caves et hagards, flamboyaient d'avidité; les cheveux, 
clair-semés, manquaient par places sur le crâne dénudé, où des 
diamants répandaient d'ironiques lueurs. 

Ce fut dans tous les assistants comme un frissonnement d'épou- 
vante et de pitié. Pourquoi donc étaler son spectre anticipé? Pour- 
quoi ne pas cacher tout ce qu'elle pouvait cacher d'elle sous les plis 
épais du brocard ou du velours? Pourquoi même ne pas se dérober 
tout entière dans la solitude et l'oubli? 

Le bal était attristé par cette apparition funèbre; les belles et les 
jeunes se disaient : « Deviendrons-nous ainsi? 

— Non* réphquaun superbe vieillard à une femme charmante; 
est-ce que je vous fais peur, moi qui ai presque deux fois son âge ? 
Et tenez, regardez la comtesse ***, ma contemporaine, elle est sé- 
duisante encore sous la neige de ses boucles; les.jolies femmes qui 
ont bien vécu font les belles vieilles w » > 

Elle quitta le bal, que sa présence avait un moment assombri, et 
l'on se, dit gaiement : t Le fantôme est parti. » Le lecteur se de- 
mander^ sans doute pourquoi j'ai insisté sur cette figure malsaine 
et déversé sur elle un jour implacable;. qu'il patiente un peu, et il 
en sentira la nécessité et la justice. 

Les danses continuèrent dans plusieurs salons embaumés comme 
des serres par la profusion des fleurs ; ks jasmins d'Espagne, les 
œillets et les tubéreuses, formaient des rosaces dans de grandes 
coupes de porcelaine de Chine ; les çamellias décrivaient des sphères 
et des pyramides au-dessus des vases étrusques et des cônes en 
cristal de Bohême. 

Sur les tentures de soie souriaient dans leurs cadres d'or les por- 
traits des illustres ancêtres, dont plusieurs toiles de maîtres retra- 
çaient les actions guerrières ; les bustes et les statues de marbre se 
dressaient dans les angles dorés des soubassements et des comi- 
clies, et les figures des plafonds peints à fresque semblaient regarder, 
animées, les groupes charmants, doublés par les glaces, qui tour- 
billonnaient sur les mosaïques des parquets. J'ai dit la beauté et 
l'élégance des femmes ; les jiommes, presque tous vêtus de brillants 
uniformes, complétaient le coup d'œil éclatant de l'assemblée. 
Tous les jeunes officiers de Tarmée française et de Tarmée italienne 
se pressaient à cette fête, portant sur leurs poitrines les nobles 






L'ITALIE DES ITALIENS. 397 

décorations conquises à Magentay à San Martino et à Solferino. 
A côté des salons, de danse était la galerie du buffet» buffet splen- 
dide sans cesse renouvelé ^ Gênes y avait envoyé ses fleurs, ses fruits 
confits et ses ananas; Sorrente, ses exquises mandarines; la 
Sicile, ses vins les plus renommés; Turin, ses bonbons et ses 
sucreries célèbres ; Milan avait fourni les sirops, les glaces et les 
sorbets, le disputant aux gelati ^ de Naples en variété et en par- 
fum. 

A quatre heures du matin futdressée une immense table resplendis- 
sante du feu des girandoles, de Téclat des cristaux et de la précieuse 
vaisselle héréditaire en argent et en vermeil, où brillaient les armes 
des Visconti. La belle marquise Rescalli, mère des deux adorables per- 
sonnes dont j'ai parlé et sœur de la duchesse Visconti, me fit placer 
une des premières à cette table féerique où les danseuses un peu 
lasses formèrent bientôt un cordon éblouissant. Les officiers fran- 
çais penchés derrière les chaises, causaient bruyamment avec toutes 
ces belles personnes de faristucratie milanaise, dont la grâce 
et la parure les enivraient; ils formaient une seconde ligne impé- 
nétrable que les jeunes et superbes officiers italiens, fleur de la no- 
blesse, n'essayaient pas de franchir. Je crois qu'ils eussent été mal 
venus à déranger un seul de ces vainqueurs imperturbables. Les 
Italiens disaient avec un tact exquis : « Ils sont nos hôtes ; ils se 
sont jetés avec nous dans la mêlée sanglante; ils ont été nos libéra- 
teurs, nous devons leur céder la puérile préséance d'uù souper de 
bal, puisqu'ils le désirent..» Et, par cette modération courtoise, ils 
évitaient les querelles qui, sans leur retenue hospitalière, auraient 
inévitablement éclaté. 

Je restai longtemps à celte fêle, distraite par le double plaisir 
de Tobservation et de la causerie. Les Italiennes de toutes les 
classes ont une cordialité douce, qui attire, et une bonté dans les- 
prH qui les distingue de toutes les femmes des autres nations. La 
marquise Scacabarozzi d'Adda, qui m'avait accompagnée au bal, 
était une des danseuses les plus recherchées ; je ne voulus pas fen- 
lever à l'attrait qu'elle inspirait et je ne sortis avec elle que lorsque 
le cotillon fut dansé. Quand la marquise me ramena chez moi, 
Taube jetait sa blancheur lointaine sur la blancheur du pavé cou- 
vert de neige. 

' Glaces de loul genre. 

34 



518 I/ITALIE DES ITALIENS. 

• 

Cependant le futur directeur du journal V Annexion nie faisait 
régulièrement visite chaque matiii pour me parler de ses eSpé- 
rances. A Farrivée du roi et de ses ministres, il redoubla d'em- 
pressement et d'obséquiosités. Quand il sut que j'avais failli être 
présentée à M. de Gavour, à la fête de la duchesse Visconti, et que 
je le serais probablement au prochain bal de la Cour, il ne se tint 
plus d'enthousiasme pour cequil appelait ma puissance ; il se fai- 
sait souple et serviable, et se mettait à mes ordres à tout [Propos. Je 
disais parfois à mes amis : « Je crois que, s'il était femme, il m'of- 
frirait de me donner les soins d'une cameriera, • If me demanda 
avec instance de remettre le fameux prospectus à M. de Cavour, 
aussitôt que je pourrais l'approcher. 

Dans l'intervalle d'une fête à l'autre, j'allais voir Manzoni et je 
passais mes soirées chez la comtesse Maffei, chez qui je rencontrais 
toujours l'élite de la société milanaise. Parmi les femmes avec qui 
je me liai dans les derniers jours, je dois citer l'aimable comtesse 
Mancini Trivulce et l'excellente madame Bianchini; je eonnus aussi, 
vers cette époque, madame Capelli, née de Filippi, belle et intelli- 
gente personne, femme du savant docteur Capelli et sœur d'un de 
mes amis'. 

Un jour, je. trouvai Manzoni souffrant; il n'avait pu descendre 
dans son cabinet de travail ;il me reçut dans un grand salon bleu 
du premier étage attenant à sa chambre. « J'ai fait comme vous, 
me dit-il, j'ai eu la grippe, mais je Tai tuée par une saignée. » Je 
me récriai sur ce moyen héroïque ; j'ai toujours eu la terreur de la 
lancette. Mais, en Italie, les saignées et les purgatifs s'appliquent 
à tous les maux. On n'y comprend pas nos railleries contre la mé- 
decine du temps de Molière. « Je voulais guérir vite pour aller voir 
le roi qui a bien voulu demander de mes nouvelles, reprit Manzoni ; 
M. de Cavour m'a fait visite, ajoula-t-il, et j'ai été de plus en plus 
frappé de sa haute sagesse en politique et de sa fermeté inébranlable. » 

C'est durant cette entrevue, dont il me parlait, que Manzoni 
avait dit au grand ministre ce mot charmant : « Vous avez toutes 
les qualités qui font Thomme d'État ; vous avez ordinairement la 
prudence, mais au besoin l'imprudence ! » Ce mot, qui caractéri- 



' M. Joseph de Filippi, auteur d'un beau livre sur les théâtres modernes de 
l'Europe. De concert avec mon ami Antoni Deschamps, H. de Filippi m'a 
aidé de ses conseils assidus dans les traductions italiennes que je donne dans 
ce li\Tn. 



L'ITALIE DES ITALIENS. 399 

sait si bien te comte de Gavôur, se répandit aussitôt dans tous les 
salons de Milan. Et, en effet, M. de Gavour. avait tenu, depuis la 
guerre de Grimée, une conduite patiente et réfléchie dans la dj- 
rection des affaires de Tltalie ; mais, à cette heure même, il mon- 
trait une décision hardie dans TavenluFeusé affaire de l'annexion 
qui s*accomplissait en Toscane et dans les provinces du centre avec 
enthousiasme, tandis que Milan fètail son roi. 

Le salon, où je causais ce jour-là avec le grand poète, était décoré 
de portraits de famille. Le premier qui me frappa, en entrant, fut 
celui de. Maxime d'Azeglio ; sa belle tété semblait se mouvoir, dans 
le cadre, fîère et souriante ; son front inspiré d'artiste et de poète, 
ombragé d'épais cheveux noirs ; sa physionomie, résolue et roma- 
nesque à la fois ; sa taille haute, élégante et cambrée, le faisaient 
ressemblera un héros de la Renaissance. C'était bien là, tel que je 
Tavais rêvé, le chevaleresque auteur d'EUore Fieramosca et de 
Nicolo de' Lapi ^ . Auprès du sien était le portrait de sa femme, la 
fille adorée, dé Manzoni, d'une beauté noble et pensive, que 
ses grands yeux éclairaient. Le regard de ces yeux magnifiques 
s'arrêtait éternellement sur la jeune tête de son. mari ; elle sem- 
blait dire : « Voilà l'orgueil de ma vie. » 

« Ils m'ont donné- ces deux portraits le jour de leur mariage, 
reprit tristement Nanzoni ; j'ai survécu à l'enfant qui devait me 
survivre,. Ce salon évoque pour moi bien des souvenirs divers, pour- 
suivit-il en s'efforçant de contenit une sensation doidoureuse ; c'est 
ici que j'ai reçu, il.y a quarante ans, plusieurs de vos célèbres libé- 
raux français. Quelle passion! quelle fougue! j'oserai dire, quelle 
exagération même n'avaient-tls pas alors dans leurs paroles ! En 
philosophie comme en politique, ils outre-passaient les doctrines de 
la liberté qu'ils voulaient faire triompher en France et en Italie. Ils 
portaient avec fanfaronnade le drapeau qui s'est abaissé depuis 
dans leurs noains et qu'ils ont enfin déserté sans vergogne en nous 
traitant de révolutionnaires. Je n'ai jamais pu voir sans une pro- 
fonde tristesse les convictions de l'esprit s'obscurar et vaciller 
avec l'âge. Il faut, à mesure que nous vieillissons, monter plus 
éclairés et plus fermes vers la vérité. > 

Les paroles qui sortaient de cette bouche sacrée, ignorante du 
mensonge et du parjure, me causait de plus en plus une vénération 

* Deux romans céfébres de Maxime d'Azeglio. 



400 L'ITALIE DES ITALIENS. 

religieuse ; je restais désormais auprès de lui le plus longtemps 
que je pouvais, enchaînée par cet invincible attrait du beau et du 
biçn qui prend notre âme ; domination divine que si peu d'hommes 
savent exercer sur la terre. 

Je ne me décidais à le quitter que lorsque je voyais approcher 
Pheure du diner, et j'étais heureuse de sentir qu'il commençait 
à m^aimer un peu. Dans mes dernières visites, il me retenait 
lui-même en me disant : « Causons encore ; il n'est pas temps de 
partir. » 

Le samedi suivant (18 février 1860), eut lieu, au palais royal, 
le premier bal de la Cour. Le commandant Protche me tint parole 
avec une exactitude toute militaire et vint me chercher pour me 
conduire à la fête ; notre voiture suivait la longue file des équipages 
qui se déroulait dans toute retendue de la rue du Corso jusqu au 
Dôme. La foule des curieux, joyeuse, affable et cliarmée. comme à 
la fête de Brescia, se pressait sur la place, agitant des drapeaux et 
des torches et criant sous les fenêtres éclairées : Viva il nostro re ! 
A neuf heures, nous arrivions * sous le vestibule du palais. Nous 
franchîmes le large escalier, où une profusion des fleurs les plus rares 
répandaient un souffle embaumé. Dans le premier salon, les saints 
et les saintes des fresques de Bernardino Lnini semblaient s'ani- 
mer sous Téclat des lustres et sourire avec aménité à tous ces 
lieureux mondains qui allaient fêter un roi italien. Je peqsais aux 
princes et aux princesses d'Autriche, qui, si longtemps, avaient été 
les maîtres de ce palais dont les ornements mêmes leur étaient 
étrangers : tableaux, statues, meubles et tentures étaient les œuvres 
d'artistes italiens. Aujourd'hui, du moins , cette magnificence se 
déployait pour un souverain national. Nous traversâmes les salons 
que j*ai précédemment décrits. Dans celui d'honneur, on eût dit 
que la grande figure de Napoléon portée par un aigle s'agitait sur 
le plafond, et qu'incliné radieux vers les héros faançais l'immortel 
empereur leur -disait : « Je suis content devons! » 

Fendant les flots des uniformes et des robes de gaze, nous arri- 
vâmes enfin dans la vaste galerie où le bal allait s'ouvrir : le roi ve- 
nait d'y faire son entrée. Il se tenait debout à une des extrémités, 
entouré du corps diplomatique, de ses ministres, des ofHciers de 
sa maison «^tdes plus nobles dames de Milan, qui formaient le cercle 
de la cour; la foule était tellement compacte dans cette galerie, 
qu'on pouvait à peine s'y mouvoir; y former des quadrilles parais- 



L'ITALIE DES ITALIENS. 401 

S')it un problème insoluble; On n'apercevait que les létes expres- 
sives des femmes souriantes et parées; dans leurs beaux cheveux 
blonds OU noirs éclataient les diamants et les pierreries.. Les nobles 
Milanaises possèdent des écrins hérédilâires qui ajoutent la somp- 
tuosité à une élégance toute française. On nageait, pour ainsi dire, 
dans des vagues d^étoffes et d'ornements froissés sans pitié par «la 
curiosité universelle. La préoccupation de chacun était de voir le 
roi et d'approcher le plus possible du cercle de la cour. Sur la 
haute galerie circulaire qui domine celte salle de bal, se groupaient 
des spectateurs joyeux, hommes en redingote et femmes en bon- 
net : le peuple avait sa part de la fête royale et regardait émer- 
veillée la foule brillante qui se pressait en bas. L^orchestre, huche 
dans une tribune à balustres dorés, jouait en vain ses valses les plus 
entraînantes et ses quadrilles les plus mouvementés, le vide néces- 
saire aux pas des danseurs ne se faisait pas ; les appels réitérés du 
maestro di baUo se perdaient dans des milliers de voix comme un 
cri de cormoran emporté par la tempête; tous les efforts de ses 
acolytes agitant dans leurs doigts crispés la fameuse corde, ne par- 
venaient point à disjoindre la foule d'une ligne. 

« Avez-vous toujours L'intention de danser? dis-je en riant au 
commandant Ppotche. 

— Plus que jamais, me répliqua-t-il, car Timpossible me tente, 
j'ai une valse promise depuis hier par la comtesse Gagnola. 

— Je n'y mettrai pas d'obstacle, repartis-je, en vous retenant de 
corvée; voici justement près de nous M. Susani, ami de la comtesse 
MafTei, qui vous libérera. » 

Le-Culur député de Milan m'avait entendue, il vint à moi. 

« Je serai charmé, me dit-il, de vous guider à travers celte 
foule qui grossit toujours, le désir de voir le roi en arrive à un étouf- 
fement général. 

— Dites à un embrassement universel, répliqua un journaliste, 
je sens déjà derrière moi l'étreinte involontaire de vingt jolis 
bras. 

— Rapprochons-nous de M. de Gavour , si c'est possible, repar- 
tis-je. 

— Le voilà justement qui cause avec un général de mes amis, me 
dit M. Susani, voulez-vous lui être présentée? 

— Je ne demande pas mieux, t 

Nous nous mêlâmes au groupe qui entourait le grand ministre. 

34. 



40^2 L ITALIE DES ITALIENS. 

M. Su^ni dit quelques mots au général qu*il m'avait désigné et que 
j'avais déjà rencontré chez la comtesse Maftel :aussitôt, celui-ci n'of- 
frit son bras, et, avec l'aménité italienne, il me nomma et me pré- 
senta au comte de Gavour * 

« Je suis chai'mé, me dit- le ministre, de voir à cette fête des 
Finançais» et surtout des Françaises. 

— Et moi, monsieur le comte, repartis«je, je suis enchantée 
d'y saluer le régénérateur de Tltalie, un Richelieu, moins le 
sang. 

— Et moins la soutane que je déteste, répliqua-t-il en riant. 

— Je le conçois, car, sous cette soutane, Rome est encore ense- 
velie ; comme Venise, ajoutai-je, dont je viens de voir le deuil 
profond durant deux mois. 

— Peut-être dans un an, s'écria-t-il, danserons-nous dans le palais 
ducal. Mais, poursuivit-il, puisque vous venez de Venise, vous me 
direz franchement ce qui est vrai dans les scènes de votre roman ^ 
qui m'a beaucoup diverti. 

— (juoi, monsieur Je comte, vous lisez des romans ! Pensez-vous 
me l'aire croire à une flatterie? les affaires de l'Etat vous laissent 
loat au plus le temps d'en lire les titres dans- les journaux. 

— Du tout, du tout, reprit-il en insistant, je me lève chaque jour 
à 'Cinq heures, quelques heures de sommeil me suffisent, je puis 
même les supprimer au besoin ; lire des romans m'amuse, et je 
vous assure que j'ai passé une nuit à lire le vôtre ; je désire même 
en causer en détail avec vous, venez me voir après demain. 

— J'en serai charmée, monsieur le comte, d'autant plus que j'ai 
à vous piarler d'un journal français qui va se jfonder à Milan, eldans 
lequel'on me propose d'écrire. 

— C'est une bonne idée, me dit-il, la France et l'Italie ne font 
qu'un et marchent désonnais dans la même voie. » 

Je lui répondis en * parlant plus bas (car on faisait cercle 
autour de nous, et Ton nous écoutait) qu'il «vait su prouver 
à la paix de Villafranca que, lorsque les intérêts de l'Italie l'exi- 
geaient, la[ voie confondue dont il parlait pouvait se bifurquer : j'a- 
joutai : « Votre premier guide, à vous, c'est la liberté; à nous. Fran- 
çais, c'est la gloire. 

— Patience ! répliqua-t-il en souriant, nous aurgns tant de lie 



Lut. 



L'ITA4JE DES ITALIENS. 40r» 

bertt'i en Kalie, que nous vous en enverrons un peu au delà des 
. Alpes ! f Puis, s'éloignent en me tendant de nouveau la main, il me 
répéta : « Au revoir, après-demain à midi. » 

Telle fut ma première conversation avec le comte de Cavour, je 
la copie, ainsi que je ferai plus tard des autres, sur mon journal de 
.voyage sans y rien ajouter, ni en rien retrancher. On ne ment pas 
à la face des morts ! 

Le futur directeur de V Annexion ne se tint pas d aise, quand je 
lui appris le lendemain que, dans cette première entrevue avec le 
ministre, je lui avais parlé de notre journal. Lorsque j'ajou- 
tai que j'avais pour le jour suivant rendez-vous dans le cabinet de 
M. de Cavour et que je pourrais Tentretenir plus amplement de 
cette affaire, son exaltation prit les proportions d'un lyrisme 
presque fanatique : il m'appela sa providence, la source d'où décou- 
leraient pour lui toutes les grâces; je crus qu^il allait réciter les li- 
tanies de la Vierge. 

« Seulement, lui dis-je , le rameiiant brusquement au terre à 
terre de la question, avant de me décider à parler sérieusement de 
cette affaire à un homme de l'importance du comte de Cavour, il 
faut que vous me disiez si vous n'avez rien à redouter des informa- 
tions qu'on pourra prendre à Paris sur votre situation financière. 
. — Rien, absolument rien, répliqua -t-il d'un air dégagé, et il 
ajouta : Si vous le permettez, je vais envoyer de suite notre prospec- 
tus au ministre pour qu'il l'ait lu quand vous le verrez. 

— Faites, » repart is-je. 

Notre conversation fut interrompue par une visite. Le libraire 
me dit en sortant : « Demain à nûdi, je viendrai vous chercher en 
voiture pour vou& conduire au palais ; j'attendrai dans la cour pour 
savoir plus tôt le résultat de votre audience. » 

Le lendemain lundi (21 février), je me rendis. chez M. de Cavour 
à l'heure indiquée. Je montai un escalier à droite dans la. seconde 
cour du palais, et fus introduite dans un beau salon attenant au 
cabinet du mipistre. Je trouvai là le jeune baron Perrone de San 
Martino, secrétaire particulier de M. de Cavour, fils du noble géné- 
ral de ce nom, mort à Novare, et frère d'un des officiers les plus dis- 
tingués de Tarmée d'Italie. M. Perrone me dit que M. de Cavour 
était en ce moment auprès du roi,